Protestantisme classique (confessant) versus protestantisme libéral – Vincent Bru

Voir de-même :

Ain­si que (incon­tour­nables) :

Est-il néces­saire de le rap­pe­ler ? Le pro­tes­tan­tisme n’est pas un bloc : il existe dans la famille pro­tes­tante une diver­si­té qui peut sem­bler à cer­tains décon­cer­tante, et qui peut l’être véri­ta­ble­ment — pour­quoi se le cacher ? Il faut savoir y faire face, avec luci­di­té et hon­nê­te­té. Cette diver­si­té est sou­vent consi­dé­rée par les pro­tes­tants eux-mêmes, comme une force. Mais n’est-ce pas une solu­tion de faci­li­té, que de pré­sen­ter les choses de cette façon là ?

En face, nous avons une Eglise romaine catho­lique qui affirme ce en quoi elle croit, à tra­vers son Magis­tère et sa struc­ture pyra­mi­dale, avec le pape au som­met.

Il me semble impor­tant de rap­pe­ler ici qu’à l’époque de la Réfor­ma­tion du 16e siècle, une telle pré­ten­tion de dire et d’affirmer, avec force et clar­té, la Foi de l’Eglise exis­tait aus­si chez les Réfor­ma­teurs, à tra­vers les confes­sions de foi, qui fai­saient offices, en un cer­tain sens, de magis­tère. La confes­sion d’Augsbourg en par­ti­cu­lier était sen­sée faire l’unanimité entre les luthé­riens et les réfor­més. A cet égard, il n’est pas illé­gi­time de par­ler de l’existence d’une Réforme magis­té­rielle.

Plu­sieurs cou­rants se sont déve­lop­pés en marge de la Réforme, plus ou moins hété­ro­doxes. C’est à l’un de ces cou­rants théo­lo­giques annexes, consi­dé­rés par les Réfor­ma­teurs eux-mêmes comme hété­ro­doxes, qu’ap­par­tient le pro­tes­tan­tisme libé­ral, dans la ligne des théo­lo­giens Sébas­tien Cas­tel­lion (1515–1563) et Faus­to Socin (1539–1604).

Par-delà le 16e siècle, on peut men­tion­ner, par­mi les ancêtres loin­tains du pro­tes­tan­tisme libé­ral, Arius (250–336), fon­da­teur de l’a­ria­nisme, qui nie la divi­ni­té du Christ, et Mar­cion (mort vers 160), théo­lo­gien gnos­tique, fon­da­teur du mar­cio­nisme qui a oppo­sé, au 2e siècle, le pré­ten­du faux dieu de l’An­cien Tes­ta­ment au Dieu qui est amour du Nou­veau Tes­ta­ment, tous deux consi­dé­rés, à juste titre, comme des héré­tiques par l’E­glise ancienne.

Dans cet article, à chaque fois que j’évoquerai le pro­tes­tan­tisme clas­sique (ou confes­sant), c’est pour dési­gner le pro­tes­tan­tisme qui s’inscrit réso­lu­ment dans la ligne de la Réforme magis­té­rielle telle qu’exprimée dans les confes­sions de foi et les caté­chismes des 16e et 17e siècle, avec en par­ti­cu­lier, pour les réfor­més confes­sants, les trois for­mules d’unité que sont : La Bel­gi­ca, et pour la France La Confes­sion de foi de La Rochelle (1559) (ou Gal­li­ca­na), le Caté­chisme de Hei­del­berg (1563) et les Canons de Dor­drecht (1618–1619).

Relion de l’autorité/religion de l’esprit ?

Aux 19e siècle, d’ailleurs, on oppo­sait volon­tiers le cou­rant libé­ral au cou­rant ortho­doxe. Ce qui s’op­pose au libé­ra­lisme, c’est l’or­tho­doxie, c’est-à-dire la règle, la norme de la confes­sion de Foi. A la « reli­gion de l’au­to­ri­té » que repré­sente l’é­cole ortho­doxe – auto­ri­té de l’E­glise et des confes­sions de foi -, s’op­pose, selon les propres mots des libé­raux du 19e siècle, la « reli­gion de l’es­prit », ou encore la « reli­gion de la liber­té » – en ver­tu du prin­cipe du pri­mat de l’in­di­vi­du sur l’ins­ti­tu­tion, et du libre exa­men. Cette pré­ten­due oppo­si­tion est cri­ti­quée de manière fort per­ti­nente par Jean-Daniel Benoît qui relève chez Cal­vin, en réa­li­té, non pas une auto­ri­té mais trois : celle de l’E­glise, celle de l’E­cri­ture et celle du Saint-Esprit (témoi­gnage inté­rieur du Saint-Esprit)1. Cette sépa­ra­tion entre reli­gion d’au­to­ri­té et reli­gion de l’es­prit est, selon nous, infon­dé et arti­fi­cielle. Car il faut les deux. Le pas­teur Serge Ober­kampf de Dabrun rele­vait aus­si, de manière fort per­ti­nente, le carac­tère nébu­leux du libé­ra­lisme, tou­jours dans l’u­ni­ver­sel, la ren­contre de l’autre-dif­fé­rent, l’ou­ver­ture au ques­tion­ne­ment, au doute sys­té­ma­tique, au soup­çon carac­té­ri­sé, jus­qu’au flou – car qui trop embrasse mal étreint… -, jamais dans la rup­ture. Or, l’E­van­gile, c’est la rup­ture !

Fides qua/quae creditur

A l’é­poque de la Réfor­ma­tion, et ce, jus­qu’au 18e siècle, il y avait donc une vraie volon­té de confes­ser devant la face du monde la Foi une et indi­vi­sible de l’Eglise, non pas seule­ment ma foi (la foi par laquelle on croit, fides qua cre­di­tur), ou la foi de tels ou tels indi­vi­dus ou groupes d’individus, mais la Foi objec­tive (fides quae cre­di­tur), la Foi que l’on doit croire, qui doit être crue et confes­ser par tous (c’est le sens ori­gi­nel du mot « pro­tes­tant », « attes­tant » !). Il s’agissait de main­te­nir coûte que coûte le « dépôt de la foi » (2 Timo­thée 1.14), la Foi nor­ma­tive, qui repose sur la seule Véri­té qu’est l’Ecri­ture Sainte, la Parole de Dieu, seule norme nor­mante (nor­ma nor­mans)  !

Rapport Bible/Tradition – norma normans/normae normatae

Disons le tout net, le pro­tes­tan­tisme clas­sique, dont fait par­tie le pro­tes­tan­tisme réfor­mé confes­sant se dis­tingue radi­ca­le­ment du pro­tes­tan­tisme libé­ral tant dans son rap­port avec la Bible qu’il consi­dère véri­ta­ble­ment comme étant la Parole ins­pi­rée de Dieu, revê­tue du carac­tère de l’infaillibilité – doc­trine de l’iner­rance, prin­cipe externe et for­mel de la Réforme -, que dans son rap­port à la Tra­di­tion de l’Eglise qui, sans avoir une place iden­tique que dans l’Eglise de Rome, n’en occupe pas moins un rôle nor­ma­tif en tant que norme nor­mée (nor­mae nor­ma­tae). Il n’appartient donc pas à chaque indi­vi­du de cri­ti­quer, de manière toute per­son­nelle, cette Tra­di­tion, comme si cha­cun était « une sorte de pape la Bible à la main ».

S’il convient de reve­nir sur la Tra­di­tion, c’est en tant qu’Eglise et à tra­vers ses Doc­teurs, qu’il faut le faire. Il doit s’agir d’une démarche col­lec­tive, et non pas indi­vi­duelle, c’est-à-dire en Eglise, démarche qu’il convient de mettre en œuvre plus par­ti­cu­liè­re­ment quand les cir­cons­tances l’exigent vrai­ment – comme à l’époque de la Réfor­ma­tion. Le prin­cipe ici c’est de tou­jours pas­ser la Tra­di­tion au crible de l’Ecriture Sainte afin de veiller à ce qu’elle en découle tou­jours, plu­tôt que de s’en écar­ter. C’est là tout le sens de la for­mule bien connue : eccle­sia refor­ma­ta, sem­per refor­man­da secun­dum ver­bum Dei.

Distinction noyau dur de la Foi et adiaphora

Il ne sau­rait être ques­tion, par exemple, en tant que réfor­mé confes­sant, de reje­ter les for­mu­la­tions doc­tri­nales des six pre­miers conciles œcu­mé­niques de l’Eglise ancienne, avec en par­ti­cu­lier le dogme tri­ni­taire. Celles-ci consti­tuent une espèce de borne au-delà de laquelle on est en droit de consi­dé­rer que l’on sort, pure­ment et sim­ple­ment, des fron­tières de la foi chré­tienne his­to­rique et biblique. La Tri­ni­té consti­tue le « noyau dur » de la Foi, que l’on ne sau­rait reje­ter sans bri­ser l’unité et l’essence même du chris­tia­nisme.

La dis­tinc­tion entre les doc­trines fon­da­men­tales de la Foi chré­tienne et les points secon­daires (adia­pho­ra) est de rigueur ici. On peut conce­voir une cer­taine plu­ra­li­té , une cer­taine liber­té pour ce qui est des adia­pho­ra, mais pour les points fon­da­men­taux, il en va tout autre­ment, du moins en pro­tes­tan­tisme clas­sique.

Le pro­tes­tan­tisme libé­ral s’accorde à dire qu’il n’y a pas vrai­ment, à pro­pre­ment par­ler, de noyau dur de la Foi, mais plu­tôt un « noyau mou » 2 qui, tel un nez de cire, peut être remo­de­lé au gré des cir­cons­tances de temps et de lieu. En effet, dans cette pers­pec­tive, qui est évo­lu­tion­niste, les dogmes ne sont que des expres­sions rela­tives de la foi sub­jec­tive d’un groupe d’individus vivant à une époque don­née. C’est ce qui fait toute la dif­fé­rence entre ces deux approches. Irré­con­ci­liables.

Qu’est-ce que le protestantisme ?

Force est de consta­ter que l’on peut, de manière plus ou moins légi­time, se récla­mer du pro­tes­tan­tisme pour des rai­sons très dif­fé­rentes, et par­fois même oppo­sées et contra­dic­toires : libre exa­men par exemple pour les uns, mis en avant par les libé­raux comme s’il s’agissait là d’un prin­cipe du pro­tes­tan­tisme au même titre que les 5 solas, retour à l’autorité pleine et entière de la Parole de Dieu pour les autres (les pro­tes­tants clas­siques). Anti-dog­ma­tisme vis­cé­ral pour les pro­tes­tants libé­raux, pour les­quels « la véri­té c’est la sub­jec­ti­vi­té », retour à la Foi une et indi­vi­sible de l’Eglise telle qu’exprimée fidè­le­ment dans les confes­sions de foi des six pre­miers conciles œcu­mé­niques de l’Eglise ancienne, et les confes­sions de foi et les caté­chismes de la Réforme du 16e siècle, pour les pro­tes­tants (réfor­més, luthé­riens, angli­cans, évan­gé­liques) confes­sants.

Pour le pro­tes­tan­tisme clas­sique, la véri­té n’est pas seule­ment sub­jec­tive mais est objec­tive, car Dieu s’est révé­lé dans les caté­go­ries du lan­gage humain. Dieu parle véri­ta­ble­ment dans sa Sainte Ecri­ture, revê­tue du carac­tère d’infaillibilité. Il s’agit ici de la doc­trine de l’inerrance de la Bible, prin­cipe externe et for­mel de la Réforme selon Auguste Lecerf, et cela fait toute la dif­fé­rence !

Fides quarens intellectum

La démarche épis­té­mo­lo­gique du pro­tes­tan­tisme clas­sique, qu’il par­tage avec les autres confes­sions chré­tienne, est résu­mé dans la for­mule connue Fides qua­rens intel­lec­tum de Saint Anselme, qu’il reprend d’ailleurs d’une for­mule sem­blable de Saint Augus­tin (Crede ut intel­le­gas  : « Crois afin de com­prendre » ) : « la foi cher­chant l’intelligence », ou encore Cre­do ut intel­li­gam : « Je crois afin de com­prendre » 3.

Le pro­tes­tan­tisme libé­ral, en revanche, se défi­nit volon­tiers comme une approche réso­lu­ment ration­nelle, pour ne pas dire ratio­na­liste des faits chré­tiens. Le sur­na­tu­rel et les miracles sont consi­dé­rés a prio­ri comme sus­pects, et appar­te­nant à un âge révo­lu de l’hu­ma­ni­té. Aujourd’­hui il convient de pro­po­ser de nou­velles for­mu­la­tions des véri­tés de la foi, basées sur une lec­ture cri­tique per­ma­nente et réso­lu­ment scien­ti­fique des textes bibliques (méthode his­to­ri­co-cri­tique) et de la Tra­di­tion, car, disent-ils : eccle­sia refor­ma­ta, sem­per refor­man­da ! L’É­glise ne doit jamais avoir de cesse de se réfor­mer !

Secundum verbum Dei

Seule­ment voi­là, de la for­mule com­plète est eccle­sia refor­ma­ta,  sem­per refor­man­da secun­dum ver­bum Dei, et de celle-ci le pro­tes­tan­tisme libé­ral a for­te­ment ten­dance a oublier les trois der­niers mots. Or ce sont bien ces trois mots qui donnent tout son sens à la for­mule, qui autre­ment ne veut plus rien dire du tout.

L’Eglise Réfor­mée doit-elle suivre les modes ou bien se réfor­mer sans cesse selon la Parole de Dieu (secun­dum ver­bum Dei) ? Toute la ques­tion est là !

Pas­teur Vincent Bru (23/11/2023)


A lire (incontournable !) :

Foi chrétienne et libéralisme (John Gresham Machen)
Foi chrétienne et libéralisme
Foi chré­tienne et libé­ra­lisme (John Gre­sham Machen)

Ce livre, publié en 1923, est une défense clas­sique de la foi biblique. Il a été écrit comme une digue contre la défer­lante du moder­nisme libé­ral théo­lo­gique qui mena­çait de sub­mer­ger l’Église de Christ au début du ving­tième siècle. Il pré­sente avec une grande éru­di­tion l’importance de la doc­trine et de l’orthodoxie bibliques sur les sujets fon­da­men­taux de la foi – Dieu et l’homme, la Bible, Christ, le salut et l’Église.

Un siècle après sa publi­ca­tion, cette pré­sen­ta­tion de la doc­trine chré­tienne demeure tout aus­si per­ti­nente et utile qu’au pre­mier jour, peut-être davan­tage. Pour l’auteur, le libé­ra­lisme est une reli­gion dénuée d’un vrai Christ et donc sans aucune rédemp­tion effi­cace pour l’homme pécheur.

Un siècle plus tard, le libé­ra­lisme a été ouver­te­ment dis­cré­di­té, mais il s’est glis­sé inco­gni­to dans les rouages des milieux reli­gieux, jusque dans la mou­vance évan­gé­lique. De nom­breux aspects de la croyance et de la pra­tique actuelles dans les milieux évan­gé­liques sont direc­te­ment affec­tés par les idées contre les­quelles John Gre­sham Machen lut­tait.

En plus d’opposer l’erreur, l’auteur pré­sente avec grande clar­té quelle est la véri­té biblique telle qu’elle est en Jésus-Christ.

À l’occasion du cen­te­naire de la publi­ca­tion du livre, la revue Table­talk, des minis­tères Ligo­nier, a publié une série d’articles qui expliquent au lec­teur moderne divers aspects du livre de Gre­sham Machen. Ces articles sont repro­duits ici avec l’aimable auto­ri­sa­tion de Ligo­nier.

« On a sou­vent dit que le plus impor­tant mot du titre est “et”. Machen, le pro­fes­seur de théo­lo­gie qui quit­ta Prin­ce­ton pour fon­der West­mins­ter, affirme avec force que le libé­ra­lisme n’est pas une ver­sion de la foi chré­tienne, mais une reli­gion entiè­re­ment dif­fé­rente. »
— Kevin DeYoung

John Gre­sham Machen (1881–1937) – Il ensei­gna au pres­ti­gieux sémi­naire théo­lo­gique de Prin­ce­ton jusqu’à ce qu’il soit for­cé de démis­sion­ner par les idées libé­rales. Il fon­da alors le sémi­naire théo­lo­gique de West­mins­ter, à Phi­la­del­phie. Il fut aus­si à l’origine de la fon­da­tion de l’Église pres­by­té­rienne ortho­doxe et de la créa­tion du Bureau indé­pen­dant pres­by­té­rien des mis­sions étran­gères.

Sur la théologie du 19e siècles et ses dérives libérales :

Jean-Daniel Benoît, Réflexions sur le pro­tes­tan­tisme libé­ral au XIXe siècle. A pro­pos d’un livre récent / Ernest Rochat, Le Déve­lop­pe­ment de la théo­lo­gie pro­tes­tante fran­çaise au XIXs siècle. Genève, Georg, 1942.

A noter la conclu­sion avec ces mots si évo­ca­teurs sur la théo­lo­gie libé­rale : « un libre exa­men sans contrôle et sans frein qui ne laisse plus sub­sis­ter qu’un chris­tia­nisme dés­in­car­né, un chris­tia­nisme fan­tôme tou­jours prêt à s’évanouir. »

Sur la notion de pluralisme :

Contro­verse au sujet du plu­ra­lisme doc­tri­nal dans l’Eglise Réfor­mée de France (Daniel Ber­gèse, octobre 1980)

Dans La Revue Réformée (en ligne !) :
Voir de même en Anglais :

Paul Wells, James Barr and the Bible : Cri­tique of a New Libe­ra­lism – Janua­ry 27, 2016.


Je ne vou­drais pas ici don­ner l’impression de cari­ca­tu­rer ni de tordre le sens de la démarche du pro­tes­tan­tisme libé­ral, alors je leur laisse ci-des­sous la parole à tra­vers ce qu’en dit le Musée Vir­tuel du Pro­tes­tan­tisme et la pré­sen­ta­tion qu’en fait la revue Evan­gile et Liber­té4, qui vient d’ailleurs de pro­duire son der­nier numé­ro après près de 140 ans d’existence (elle a été fon­dée en 1886), numé­ro qui annonce le dépôt de bilan de la revue (sep­tembre 2023) …, Mais d’abord, quelques extraits de wiki­pe­dia sur le sujet.


Le protestantisme libéral [wiki]

Le pro­tes­tan­tisme libé­ral est un cou­rant libé­ral du pro­tes­tan­tisme qui met l’accent sur la lec­ture cri­tique des textes bibliques et « le sou­ci de se « libé­rer » des contraintes du dogme et de l’institution, ain­si que des pesan­teurs socio­lo­giques qui, fata­le­ment, ont ten­dance à les figer et à les rigi­di­fier »1.

Il naît de la lignée théo­lo­gique qui part de Frie­drich Schleier­ma­cher (1768–1834) et Adolf von Har­nack (1851–1930), et en par­ti­cu­lier de la révo­lu­tion exé­gé­tique du xixe siècle, où Albrecht Rit­schl (1822–1889) et Ernst Troeltsch (1865–1923) s’illustrèrent dans le renou­vel­le­ment de la lec­ture de la Bible.

Par­mi ses repré­sen­tants en France, on compte Charles Wag­ner,  Wil­fred Monod,  André Gou­nelle, l’Ora­toire du Louvre ou le Foyer de l’Âme.

Origines

Les écrits de plu­sieurs théo­lo­giens ont pré­pa­ré le mou­ve­ment libé­ral2

  • Hein­rich Pau­lus pour Das Leben Jesu als Grund­lage einer rei­nen Ges­chichte des Urchris­ten­tums, en 1828.
  • David Strauss Le Christ de la foi et le Jésus de l’histoire, en 1865.
  • Fer­di­nand Chris­tian Baur pour Kri­tische Unter­su­chun­gen über die kano­ni­schen Evan­ge­lien, ihr Verhält­niss zu einan­der, ihren Cha­rak­ter und Urs­prung, en 1847.

La liber­té d’expression naît à la suite de la publi­ca­tion des ouvrages signa­lés ci-des­sus mais dont les sources intègrent des cou­rants de pen­sée autoch­tones issus de la phi­lo­so­phie des Lumières et de l’Ency­clo­pé­die, et par­fois, remon­tant à la Réforme.

Caractéristiques

En se dis­tin­guant par sa volon­té de sor­tir des dogmes et de la lec­ture lit­té­rale des textes, le pro­tes­tan­tisme libé­ral cri­tique les régu­la­tions ortho­doxes des croyances et des pra­tiques, les appa­reils ecclé­sias­tiques et leur pou­voir nor­ma­tif. Il confesse volon­tiers l’universalité du salut du fait d’une per­cep­tion plu­tôt opti­miste de l’homme et de la civi­li­sa­tion.

La Bible est consi­dé­rée comme pou­vant être relue et inter­pré­tée en fonc­tion des époques ; le pro­tes­tan­tisme libé­ral s’est ain­si démar­qué par son sou­tien à la béné­dic­tion des unions homo­sexuelles3 ou au droit à l’avor­te­ment4.

Il sou­tient le dia­logue inter­re­li­gieux et du plu­ra­lisme, ain­si que du dia­logue de la reli­gion avec la culture. Ses repré­sen­tants sont géné­ra­le­ment impli­qués dans l’œcuménisme, avec une ouver­ture aux autres confes­sions, y com­pris dans les cultes5.

Son rejet du dog­ma­tisme et de son impo­si­tion par des ins­ti­tu­tions en fait aus­si un défen­seur de la laï­ci­té : l’une des pre­mières théo­ries de la sépa­ra­tion de l’Église et de l’État fut for­mu­lée dans le livre de Sébas­tien Cas­tel­lion Contre le Libelle de Mon­sieur Cal­vin puis refor­mu­lée par Alexandre Vinet quand il était en Bel­gique. Il a été en France un des arti­sans de la loi de 1905, avec Wil­fred Monod,  Atha­nase Coque­rel, tan­dis que Félix Pécaut,  Charles Wag­ner et Fer­di­nand Buis­son inter­ve­naient dans la construc­tion de l’école laïque.

En France il faut men­tion­ner les per­so­na­li­tés sui­vantes :

En Grande-Bre­tagne :

Aux Etats-Unis :

Le débat (entre autres) autour du théisme par l’évêque épis­co­pa­lien J. S. Spong et ses nom­breux ouvrages, dont : Pour un chris­tia­nisme d’avenir (Tra­duc­tion de l’américain aux édi­tions Kar­tha­la 2019).

Sujets annexes [wiki] :
Bibliographie :
  • Jean Bau­bé­rot,  « Pro­tes­tan­tisme fran­çais et vision libé­rale de la reli­gion », dans Alain Dier­kens (éd.), Pro­blèmes d’his­toire des reli­gions, vol. 3 : Le Libé­ra­lisme reli­gieux, Bruxelles, Édi­tions de l’U­ni­ver­si­té de Bruxelles, 1992 (lire en ligne [archive]), p. 41–50.
  • Félix Pécaut. De l’avenir du théisme chré­tien consi­dé­ré comme reli­gion, rééd. Théo­lib 2007
  • Pierre-Jean Ruff,  Le pro­tes­tan­tisme libé­ral, Nou­velle édi­tion : Théo­lib 2005.
  • Pierre-Yves Ruff,  « Le Par­ti-pris du Livre » [archive].
  • Charles Wag­ner,  « l’É­van­gile et la Vie » [archive].

Musée Virtuel du Protestantisme – Article sur le protestantisme libéral

Le libé­ra­lisme théo­lo­gique se carac­té­rise essen­tiel­le­ment par une grande liber­té par rap­port à la doc­trine et une nou­velle façon de lire la Bible fon­dée sur la méthode his­to­ri­co-cri­tique.

Ori­gines du libé­ra­lisme :

« Pro­tes­tan­tisme libé­ral » désigne un éven­tail de thèmes et de mou­ve­ments plus ou moins proches les uns des autres et non un cou­rant orga­ni­sé.

Le pro­tes­tan­tisme libé­ral a des sources au XVIe siècle (avec Cas­tel­lion et Socin). Au XVIIIe siècle, l’influence de la phi­lo­so­phie des Lumières crée un cli­mat favo­rable à son déve­lop­pe­ment. Cette phi­lo­so­phie influence la théo­lo­gie pro­tes­tante uni­ver­si­taire en Suisse, et aus­si l’enseignement don­né au sémi­naire de Lau­sanne fon­dé sous les per­sé­cu­tions par Antoine Court pour for­mer les pas­teurs de France.

Le pro­tes­tan­tisme libé­ral prend de l’ampleur et de la consis­tance théo­lo­giques au début du XIXe siècle avec l’œuvre de l’Allemand Fré­dé­ric Schleier­ma­cher, que le pas­teur Samuel Vincent fait connaître en France. Il domine la théo­lo­gie uni­ver­si­taire en Alle­magne, un peu moins en France, jusqu’à la pre­mière guerre mon­diale.

Caractéristiques du libéralisme

Au XIXe siècle, beau­coup d’intellectuels pro­tes­tants fran­çais s’inscrivent dans la mou­vance libé­rale qui se carac­té­rise par les traits sui­vants :

  • Une grande atten­tion à la culture. On ne veut pas, selon une expres­sion de Schleier­ma­cher, d’un « chris­tia­nisme bar­bare », c’est-à-dire en déca­lage avec les idées et valeurs du monde moderne. On sou­haite des pas­teurs et des fidèles ayant un bon niveau d’instruction géné­rale, et capables de par­ti­ci­per aux grands débats intel­lec­tuels de l’heure. Le pas­teur S. Vincent cherche à pro­mou­voir, par la créa­tion d’une revue, la culture théo­lo­gique des pro­tes­tants fran­çais.
  • Le refus d’opposer la foi et la rai­son qui conduit à réduire le sur­na­tu­rel dans le chris­tia­nisme. Les libé­raux veulent une foi pen­sée et réflé­chie. À quelques excep­tions près, ils ne sont cepen­dant pas des ratio­na­listes ni de purs intel­lec­tuels. Ils sont mar­qués par le roman­tisme de l’époque, insistent sur l’expérience reli­gieuse, sur l’action concrète, et sur la rigueur morale, ce qui les rap­proche des Réveils.
  • Un ren­ver­se­ment de la notion de dogme, dans la ligne de Schleier­ma­cher. Le dogme n’est pas consi­dé­ré comme un objet de foi qui dit ce qu’il faut croire. On voit en lui une expres­sion de la foi, qui dit com­ment un groupe humain, en fonc­tion de sa culture et de sa sen­si­bi­li­té, a for­mu­lé ce qu’il croit. Il est donc rela­tif et révi­sable.
  • Une étude de la Bible selon les méthodes de la cri­tique phi­lo­lo­gique et lit­té­raire uti­li­sées pour la lit­té­ra­ture pro­fane. À par­tir de 1850, les tra­vaux des Alle­mands, en par­ti­cu­lier de l’école radi­cale de Tübin­gen, par­viennent en France. Les réac­tions sont diverses : enthou­siastes chez cer­tains, plus modé­rées chez d’autres, enfin très hos­tiles chez ceux qui craignent qu’ils ne détruisent l’autorité de la Bible et enlèvent à Jésus son carac­tère unique.

Les idées et les méthodes du libé­ra­lisme divisent le pro­tes­tan­tisme. À la fin du XIXe siècle, les conflits s’apaisent car les libé­raux les plus extrêmes ont quit­té le minis­tère pas­to­ral. Les débats se dépla­ce­ront et s’approfondiront sous l’influence du sym­bo­lo-fidéisme et du chris­tia­nisme social.

Voir de même :


Revue Evangile et Liberté (« Qui sommes-nous ? »)

Mou­ve­ment libé­ral du chris­tia­nisme fran­co­phone

Évan­gile et liber­té est un mou­ve­ment issu du pro­tes­tan­tisme libé­ral et un jour­nal qui exprime les convic­tions et les recherches d’un chris­tia­nisme pour notre temps.

Des convictions

Voi­ci la charte sur laquelle le mou­ve­ment et le jour­nal se recon­naissent :

Par sou­ci de véri­té et de fidé­li­té au mes­sage évan­gé­lique, refu­sant tout sys­tème auto­ri­taire, nous affir­mons :

  1. La pri­mau­té de la foi sur les doc­trines
    Nous n’aimons pas les véri­tés intan­gibles qui pré­tendent enfer­mer le divin dans une expres­sion défi­ni­tive. Les textes bibliques nous invitent à décou­vrir la richesse de dif­fé­rentes sen­si­bi­li­tés et des dis­cours plu­riels sur Dieu. C’est la rai­son pour laquelle nous favo­ri­sons les dia­logues avec tous, croyants ou non, avec les dif­fé­rentes théo­lo­gies, les arts, les sciences, la culture et, de façon plus géné­rale, ce qui fait notre monde.
  2. La voca­tion de l’homme à la liber­té
    Nous com­pre­nons l’Évangile de Jésus-Christ qui résonne dans les textes bibliques comme un appel à la liber­té.
    En valo­ri­sant l’individu, nous por­tons un regard posi­tif sur l’humain et sur sa capa­ci­té à agir, entre­prendre, prendre sa part dans la construc­tion d’une socié­té plus juste, plus har­mo­nieuse. Nous croyons que Dieu libère notre éner­gie créa­trice en nous libé­rant des inté­grismes, des déma­go­gies et des tyran­nies reli­gieuses.
  3. La constante néces­si­té d’une cri­tique réfor­ma­trice
    En encou­ra­geant cha­cun à pen­ser ce qu’il croit, nous refu­sons le divorce entre la réflexion et la spi­ri­tua­li­té. Les textes bibliques sont le pro­duit de contextes par­ti­cu­liers et n’apportent pas des réponses toutes faites aux ques­tions d’aujourd’hui : ils sont à inter­pré­ter.
  4. La valeur rela­tive des ins­ti­tu­tions ecclé­sias­tiques
    Les Églises, en tant qu’institutions, sont utiles pour aider cha­cun à for­ger ses convic­tions, mais elles n’ont pas à impo­ser des normes de croyance ou de com­por­te­ment. Elles ont pour fonc­tion de relayer l’effort de Dieu de nous rendre plus humains.
  5. Notre désir de réa­li­ser une active fra­ter­ni­té entre les hommes et les femmes qui sont toutes et tous, sans dis­tinc­tion, enfants de Dieu
    Le ser­vice du pro­chain nous paraît tou­jours supé­rieur à l’exactitude des dis­cours sur Dieu. Le pro­chain n’est pas celui qui est proche de nous mais celui dont Dieu nous rend proche.
Manière d’être

Nous sommes des croyants opti­mistes. Si nous n’ignorons rien des tra­gé­dies contem­po­raines et vou­lons agir à notre niveau pour qu’elles n’aient pas le der­nier mot de l’histoire, nous n’en demeu­rons pas moins des êtres joyeux, fai­sant nôtre le mot d’ordre biblique « soyez tou­jours joyeux, priez sans cesse ! »

Nous vou­lons être une école de la tolé­rance : nous ne condam­nons pas ce qui nous est étran­ger et nous recon­nais­sons la valeur de l’autre. Nous ne fai­sons pas de la reli­gion la réa­li­té der­nière des êtres et des choses : nous croyons que Dieu ren­voie à une réa­li­té qui n’est pas reli­gieuse, car Dieu n’est pas la « chose » des reli­gions, et qui enri­chit notre exis­tence de nou­velles pos­si­bi­li­tés.

  •  Être atten­tifs aux ques­tions d’aujourd’hui plu­tôt qu’aux réponses d’hier.
  •  Actua­li­ser l’expression de la foi chré­tienne face aux sté­réo­types sur le reli­gieux et inno­ver dans le champ théo­lo­gique pour sti­mu­ler l’ensemble des reli­gions.
  •  Favo­ri­ser le dia­logue entre les reli­gions et l’athéisme, avec les cultures contem­po­raines, au lieu de se rési­gner à un choc des cultures.
  •  Tra­duire l’espérance chré­tienne par un enga­ge­ment au sein de la socié­té.

Voir de-même :


Notes de bas de page

  1. Voir A pro­pos du témoi­gnage inté­rieur du Saint-Esprit – Jean-Daniel Benoît ↩︎
  2. L’ex­pres­sion n’est pas de moi… Je l’ai vrai­ment enten­due dans la bouche du pro­fes­seur Laurent Gagne­bin tan­dis que j’é­tais étu­diant à l’IPT de Paris dans les années 2000. ↩︎
  3. Voir [wiki] Cette cita­tion se trouve au début du Pros­lo­gion d’Anselme de Can­tor­bé­ry. Elle se réfère à une phrase d’Augus­tin d’Hip­pone : Crede ut intel­le­gas, lit­té­ra­le­ment « Crois afin de com­prendre ». Pour Augus­tin, il est néces­saire de croire en quelque chose pour connaître quoi que ce soit sur Dieu.
    Anselme confronte cette idée à son inverse, Intel­le­go ut cre­dam (« Je pense afin de croire »), quand il écrit Neque enim quae­ro intel­li­gere ut cre­dam, sed cre­do ut intel­li­gam (« Je ne cherche pas à com­prendre afin de croire, mais je crois afin de com­prendre »). Il ajoute : « Car je crois ceci : à moins que je ne croie, je ne com­pren­drai pas.« 
    Cette approche est sou­vent asso­ciée à une autre for­mule d’Anselme, Fides quae­rens intel­lec­tum (« la foi cherche la com­pré­hen­sion »).
    Le prin­cipe du Cre­do ut intel­li­gam s’op­pose à celui du Cre­do quia absur­dum (« Je crois parce que c’est absurde »), attri­bué à Ter­tul­lien, et pose l’une des bases de la sco­las­tique. ↩︎
  4. Cer­taines paroisses de l’EPUDF se recon­naissent de manière plus ou moins offi­cielle dans la théo­lo­gie expri­mée dans cette revue, là où d’autres (la plu­part même) ne s’y recon­naissent pas, ou pas for­cé­ment. Voir par exemple pour les églises ouver­te­ment libé­rales : l’é­glise de l’E­toile, l’O­ra­toire du Louvre, Le foyer de l’âme, à Paris, etc. L’EPUDF est plu­ra­liste, et il coexiste donc en son sein des théo­lo­gies très dif­fé­rentes, voire oppo­sées. Les Attes­tants repré­sentent l’aile la plus « conser­va­trice » dirons nous. ↩︎


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8 réponses à “Protestantisme classique (confessant) versus protestantisme libéral – Vincent Bru”

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