Karl Barth

Que penser de la théologie de Karl Barth ?

L’influence exer­cée par Karl Barth au XXᵉ siècle est telle qu’il serait insuf­fi­sant de lui consa­crer quelques lignes seule­ment. Son œuvre a pro­fon­dé­ment mar­qué le pay­sage théo­lo­gique contem­po­rain et conti­nue d’orienter nombre de débats doc­tri­naux.

L’analyse de la néo-ortho­doxie – ou théo­lo­gie dia­lec­tique – exige tou­te­fois une grande pré­ci­sion. Ses for­mu­la­tions, sou­vent proches du voca­bu­laire clas­sique de l’orthodoxie réfor­mée, peuvent don­ner l’impression d’une conti­nui­té sub­stan­tielle, voire d’une paren­té avec le néo-cal­vi­nisme. Pour­tant, pour qui prend la peine d’en exa­mi­ner les pré­sup­po­sés et la méthode, les diver­gences appa­raissent nettes et struc­tu­rantes.

Nous nous ins­cri­vons ici dans la ligne cri­tique déve­lop­pée par Pierre Cour­thial, notam­ment en ce qui concerne la doc­trine de l’Écriture. Selon lui, la com­pré­hen­sion bar­thienne de la révé­la­tion et de l’autorité biblique ne relève pas d’un prin­cipe scrip­tu­raire au sens clas­sique du terme ; cette inflexion her­mé­neu­tique, loin d’être secon­daire, condi­tionne l’ensemble de l’édifice théo­lo­gique qui en découle.

Quelques mots d’ordre général sur le théologien de Bâle tirés de Wikipedia :

Karl Barth, né le 10 mai 1886 à Bâle et mort dans la même ville le 10 décembre 1968, est un pas­teur réfor­mé et pro­fes­seur de théo­lo­gie suisse.

Il est consi­dé­ré comme l’une des per­son­na­li­tés majeures de la théo­lo­gie chré­tienne du xxe siècle1, en par­ti­cu­lier de la théo­lo­gie dia­lec­tique2,3. Ses tra­vaux, notam­ment ses essais sur la révé­la­tion divine, ont exer­cé une influence déter­mi­nante sur Paul Tillich et Jür­gen Molt­mann. Ils lui valent d’être tenu pour le plus grand théo­lo­gien pro­tes­tant du xxe siècle et peut-être depuis la Réforme4, tout en dépas­sant le cli­vage confes­sion­nel5.

L’œuvre de Karl Barth, étu­diée par des théo­lo­giens catho­liques tels que Hans Urs von Bal­tha­sar et Hen­ri Bouillard, a par­fois été com­pa­rée à celles d’Augus­tin, de Tho­mas d’A­quin et de Cal­vin5. Du moins est-elle en grande par­tie à l’o­ri­gine du renou­veau de la théo­lo­gie tri­ni­taire contem­po­raine4.

Entretien avec Pierre Courthial :

Entre­tien sur Karl Barth : 1886–1968, 1986 de Pierre Cour­thial – La Revue Réfor­mée n° 253 de 2010.

1.  Quelle est l’importance théologique de Karl Barth ?

Je pense que Karl Barth a eu une impor­tance théo­lo­gique consi­dé­rable, en par­ti­cu­lier dans les années 1930. Mais cette impor­tance momen­ta­née – il ne s’agissait d’ailleurs, pour beau­coup, que d’une mode – a repo­sé sur un mal­en­ten­du : celui du retour en force, avec Barth, de la Foi réfor­mée. Il appa­raît plus clai­re­ment aujourd’hui, comme quelques théo­lo­giens réfor­més (par exemple : Ber­kou­wer et Schil­der, aux Pays-Bas ; Van Til, aux Etats-Unis) l’avaient vite dis­cer­né, que la théo­lo­gie de Barth, loin de pro­mou­voir cette Foi, lui a fait obs­tacle et a fina­le­ment enga­gé plu­sieurs de ceux qui l’ont sui­vie sur de bien étranges voies. En France et en Suisse romande, alors que de nom­breux jeunes pro­tes­tants, théo­lo­giens ou autres, retrou­vaient la Foi réfor­mée – en par­ti­cu­lier « grâce à Auguste Lecerf, grâce à son ensei­gne­ment, grâce au rayon­ne­ment de sa per­son­na­li­té[2] » –, ce fut la théo­lo­gie de Barth qui désa­mor­ça ce mou­ve­ment ; on crut qu’en sui­vant Barth plu­tôt que Lecerf, on allait vers le renou­veau de la Foi réfor­mée authen­tique. Hélas !

2. Comment faut-il considérer Barth par rapport au « vieux » libéralisme et par rapport aux théologies récentes ?

Dans les années 1930, Barth fut consi­dé­ré comme le mata­dor qui allait por­ter l’estocade au « vieux » libé­ra­lisme. Quelle illu­sion ! En fait, la pen­sée de Barth allait mani­fes­ter, de plus en plus, de mieux en mieux, comme un « nou­veau libé­ra­lisme ». Dans un de ses der­niers ouvrages (en tra­duc­tion fran­çaise), Barth en est venu à écrire au sujet du grand théo­lo­gien Frie­drich Schleier­ma­cher (1768–1834) : « Per­sonne ne sau­rait dire aujourd’hui si nous l’avons vrai­ment dépas­sé ou si, mal­gré toutes les pro­tes­ta­tions, vigou­reuses et fon­da­men­tales, qui s’élèvent contre lui, nous ne conti­nuons pas d’être tout au fond les enfants de son siècle[3]. »

Les théo­lo­gies récentes se réfèrent encore, mais de moins en moins, à Barth.

3. Quelles sont les différences entre Calvin et Barth ?

Je pré­fère dire : entre les réfor­ma­teurs (et les confes­sions de foi de la Réfor­ma­tion) et Barth. Elles sont consi­dé­rables et touchent à la plu­part des points théo­lo­giques fon­da­men­taux (révé­la­tion de Dieu ; créa­tion et pro­vi­dence ; chris­to­lo­gie ; péché ; grâce, élec­tion ; place et impor­tance de la Loi de Dieu, etc.).

4.  Sa théologie représente-t-elle l’héritage réformé ?

Cer­tai­ne­ment pas. Après un pre­mier quart de siècle durant lequel Barth, bien que non réfor­mé encore, sem­bla se rap­pro­cher de la Foi réfor­mée (comme en témoigne sa pré­face de février 1935 à une nou­velle édi­tion de la Refor­mierte Dog­ma­tik de Hein­rich Heppe), à par­tir (disons) des approches de la Seconde Guerre mon­diale, il s’en éloi­gna de plus en plus.

5. S’agit-il d’épistémologies (théories de la connaissance) différentes ?

Il me faut à ce pro­pos déve­lop­per quelque peu ma réponse.

Comme le disent net­te­ment nos confes­sions de foi, qui suivent en cela l’Écriture Sainte, Dieu se fait connaître à nous de plu­sieurs manières : par ses œuvres de créa­tion et de gou­ver­ne­ment de toutes choses, en nous-mêmes ses images, en Jésus de Naza­reth la Parole de Dieu incar­née, par la Bible la Parole de Dieu écrite… Aucune de ces diverses formes de la révé­la­tion ne « fonc­tionne » sans les autres. La révé­la­tion du Dieu unique et tri­ni­taire est ain­si, elle-même, une et mul­tiple. Une des formes de la révé­la­tion : l’Écriture Sainte tient cepen­dant de Dieu – et cela pour nous – un rôle à part et pré­émi­nent. D’abord, parce qu’elle nous fait connaître Celui qui nous sauve et com­ment Il nous sauve ; et cela a à voir avec tous les aspects de notre exis­tence per­son­nelle et sociale, le Christ ayant reçu du Père toute auto­ri­té dans le ciel et sur la terre. Ensuite, parce qu’elle est « puis­sance de Dieu pour le salut de qui­conque croit » ; en elle, nous trou­vons non seule­ment « l’Évangile de la grâce » et « la Loi » pour nous conduire en tous domaines, mais aus­si la capa­ci­té de rece­voir et de vivre de cet Évan­gile et de cette Loi, car l’Esprit Saint œuvre dans et avec l’Écriture Parole de Dieu pour s’emparer de nous et nous « dyna­mi­ser ». Enfin, la Bible est le livre « allian­ciel » par lequel notre sou­ve­rain Sau­veur-Sei­gneur défi­nit et fait croître notre com­mu­nion avec lui et la fidé­li­té obéis­sante et recon­nais­sante qu’il est notre joie de lui offrir, ne serait-ce ici-bas qu’en petit, tout petit, com­men­ce­ment.

Pour ces trois rai­sons, l’Écriture a pré­émi­nence d’autorité, comme la bouche même de Dieu, sur la Sainte Église, et sur les hommes dans les divers aspects (per­son­nel, conju­gal, fami­lial, civique, scien­ti­fique, phi­lo­so­phique, artis­tique, cultu­rel, etc.) de leurs vies.

A la lumière et selon l’enseignement nor­ma­tif de la Bible, pour les réfor­ma­teurs (et les confes­sions de foi de la Réfor­ma­tion aux XVIe et XVIIe siècles), l’Écriture Sainte est la Parole tex­tuelle de Dieu. Par contre, selon Karl Barth, il ne peut y avoir une telle Parole directe de Dieu. Pour lui, l’Écriture Sainte, parce qu’elle est humaine aus­si (ce qui est indis­cu­table !), est for­cé­ment « vul­né­rable » et contient des « contra­dic­tions » et des « erreurs » jusque dans ses affir­ma­tions reli­gieuses et théo­lo­giques. Pour lui, elle n’est la Parole de Dieu que lorsqu’elle le devient dans l’événement d’une ren­contre exis­ten­tielle. Là réside ce qu’on peut appe­ler l’acti-visme ou l’actua­lisme de Barth. Barth s’en prend, au reste, à toute l’idée d’une révé­la­tion directe de Dieu dans l’histoire, et cela au nom de la liber­té de Dieu. Alors qu’en fait reje­ter, comme le fait Barth, toute révé­la­tion « don­née », directe, de Dieu, c’est reje­ter la liber­té qu’a Dieu de vou­loir et pou­voir don­ner direc­te­ment une telle révé­la­tion, et c’est ima­gi­ner spé­cu­la­ti­ve­ment une idée de la révé­la­tion étran­gère à tout ce que nous dit la Bible de la révé­la­tion une et diverse de Dieu. Pour Barth, Dieu ne peut être connu que par Dieu, et Dieu n’a pas la liber­té de se faire direc­te­ment connaître à la foi en le Christ de l’Écriture et en l’Écriture du Christ par la puis­sance du Saint-Esprit.

Les réfor­ma­teurs (et les confes­sions de foi de la Réfor­ma­tion) – en plein accord sur ce point avec les Pères de l’Église ancienne (et les confes­sions des conciles des pre­miers siècles) – éta­blissent la vraie Foi sur l’his­toire objec­tive de la révé­la­tion (his­toire cen­trée sur la nais­sance vir­gi­nale, la vie, la mort sur la croix, la résur­rec­tion et l’ascension his­to­riques de Jésus-Christ) et sur l’inter­pré­ta­tion de cette his­toire par le Christ par­lant par son Esprit en la Sainte Écri­ture.

Seule la recon­nais­sance de l’autorité sou­ve­raine, sûre et cer­taine, qu’a pré­ci­sé­ment l’Écriture-Parole de Dieu, per­met d’établir une épis­té­mo­lo­gie solide pre­nant en compte le motif biblique : créa­tion-chute-rédemp­tion.

6. Le christocentrisme de Karl Barth a été considéré comme son point fort : qu’en pensez-vous ?

Si Barth n’avait déve­lop­pé – et selon de ce que dit l’Écriture ! – qu’un chris­to­cen­trisme, nous n’aurions rien à lui objec­ter. L’univers est chris­to­cen­trique. La Bible est chris­to­cen­trique. Le Christ est bien le centre de tout.

Mais Barth a déve­lop­pé ce qu’on a jus­te­ment dési­gné comme un chris­to­mo­nisme (de Chris­tos = Christ et monos = seul). Selon Barth, la révé­la­tion de Dieu ne se trouve seule­ment que dans l’« his­toire » (la per­sonne-œuvre) de Jésus dans les trente pre­mières années de notre ère (on pour­rait d’ailleurs dis­cu­ter ici – ce serait trop long – sur ce terme d’« his­toire », Barth dis­tin­guant entre « his­toire » (au sens de His­to­rie, en alle­mand) et « His­toire » (au sens de Ges­chichte). C’est pré­ci­sé­ment le chris­to­mo­nisme de Barth qui le conduit à reje­ter aus­si bien la révé­la­tion géné­rale de Dieu dans les œuvres et les per­sonnes que Dieu a créées et qu’il régit sou­ve­rai­ne­ment, que la révé­la­tion qu’est la Sainte Écri­ture. La Bible, selon Barth, n’est que témoi­gnage, et témoi­gnage faillible, ren­du à la révé­la­tion.

Parce que le Christ est le seul Sau­veur (et, selon Barth, le Sau­veur de tous les hommes, tous éga­le­ment reje­tés en Adam et tous éga­le­ment sau­vés en Jésus-Christ, qu’ils soient croyants ou non), Barth veut aus­si que le Christ soit la seule et exclu­sive révé­la­tion de Dieu.

7. Barth, à votre avis, remplace-t-il la révélation biblique objective par une foi subjective ?

Il est, à la fois, curieux et symp­to­ma­tique que Barth ait publié en alle­mand sa Dog­ma­tique comme une Kir­chliche Dog­ma­tik (Dog­ma­tique ecclé­siale) comme s’il vou­lait par ce titre auda­cieux se pré­mu­nir contre l’accusation de sub­jec­ti­visme.

En réa­li­té, si la Dog­ma­tique expose une pen­sée géniale (comme le fut au IIIe siècle celle d’Origène), elle revêt un carac­tère spé­cu­la­tif et sub­jec­tif indé­niable. Le « vieux » libé­ra­lisme oppo­sait l’Esprit au texte de l’Écriture. Le « nou­veau » libé­ra­lisme va oppo­ser le « mou­ve­ment de l’Écriture » au texte de l’Écriture. La ques­tion est posée : une fois le texte de l’Écriture lâché, ou émon­dé, ou tri­tu­ré, ou trié, de quel « Esprit » va-t-on rece­voir le « mou­ve­ment » ? Cal­vin aurait dit : « Qu’est-ce que cet Esprit qu’ils nous rotent ? »

A par­tir de la brèche ouverte par Barth en rai­son de sa mau­vaise (non scrip­tu­raire) doc­trine de l’Écriture vont s’engouffrer les théo­lo­gies non réfor­mées les plus diverses. Du vivant de Barth déjà, il y a eu autant de théo­lo­gies diverses que de bar­thiens, Barth étant peut-être le moins « non réfor­mé » de tous !

8. Malgré son caractère systématique, la théologie de Barth a‑t-elle contribué au développement du pluralisme ?

Pour moi, c’est indé­niable et cela s’accorde avec tout ce que je viens de dire. Jusqu’au libé­ra­lisme, « vieux » ou « nou­veau », l’Écriture Sainte a été reçue par les Églises comme Parole même de Dieu. Son auto­ri­té était indis­cu­table et sou­ve­raine. A par­tir du moment où l’on ne se « réfère » plus à la Bible que comme à un « témoi­gnage » humain et faillible, la Bible n’a plus son auto­ri­té indis­cu­table et sou­ve­raine, elle n’est plus la Parole de Dieu. Il va for­cé­ment y avoir plu­ra­lisme de « canons dans le canon » et « hié­rar­chi­sa­tions dif­fé­rentes des divers élé­ments du mes­sage biblique ». Il ne pour­ra plus y avoir Confes­sion com­mune de la foi, mais Décla­ra­tions plu­ra­listes de foi, cha­cun d’ailleurs n’adhérant à telle ou telle Décla­ra­tion que « sans s’attacher à la lettre de ses for­mules ».

Les conciles de l’Église des pre­miers siècles et les synodes des Églises de la Réfor­ma­tion ont pu for­mu­ler des confes­sions de foi parce qu’ils enten­daient se sou­mettre à l’autorité claire et nette de l’Écriture-Parole de Dieu.

Karl Barth et le « nou­veau » libé­ra­lisme rejoignent Schleier­ma­cher et l’« ancien » libé­ra­lisme. Le dogme du « plu­ra­lisme » exige le rejet de tout dogme ecclé­sial, de toute réelle confes­sion ecclé­siale de la Foi. Le dogme du « plu­ra­lisme » obli­ga­toire a‑t-il his­to­ri­que­ment été un dogme de la Réfor­ma­tion ?

Il va fal­loir bien­tôt, dans la ligne et la conti­nui­té des confes­sions (soli­de­ment bibliques) de l’Église des pre­miers siècles et des Églises de la Réfor­ma­tion, que soit reprise la pro­cla­ma­tion de la Foi chré­tienne (et biblique !) par les Églises réfor­mées confes­santes de demain.


[1] La Revue réfor­mée, 147 (1986 : 4), 134–138.

[2] Cf. le témoi­gnage d’Albert-Marie Schmidt in Etudes sur Cal­vin et le cal­vi­nisme (Paris : Fisch­ba­cher, 1935), 210.

[3] In La théo­lo­gie pro­tes­tante au


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Commentaires

Une réponse à « Que penser de la théologie de Karl Barth ? »

  1. Avatar de Alain Rioux
    Alain Rioux

    Au demeu­rant, qui est Karl Barth, que sont les théo­lo­giens, face à la Tra­di­tion indi­vise de l’u­nique Sym­bole de foi de la Chré­tien­té, le Cre­do ori­gi­nel de Nicée-Constan­ti­nople (381 A.D)? Car, c’est lui la parole tex­tuelle de ce recueil ins­pi­ré que sont les saintes Écri­tures. En effet, il est avé­ré par la durée et par sa confor­mi­té à la Bible. Que deman­der de plus ? De sorte que, le seul office des théo­lo­giens ne consiste plus qu’en son appro­fon­dis­se­ment, selon Mt.13/52 et Is.7/9 (LXX), entre autres. C’est, là, le rôle qu’a joué la doc­trine des six pre­miers conciles œcu­mé­niques (325–681), celle de la confes­sion d’Aug­sbourg inal­té­rée (1530) et du petit caté­chisme (1529). Tout le reste n’est que gnos­ti­cisme.

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