Luther

Fidélité évangélique et foi réformée confessante face à la modernité

Vincent Bru, 25 décembre 2023 (révi­sion du 23 décembre 2025)

Cet article pro­pose une réflexion théo­lo­gique sur les défis aux­quels le pro­tes­tan­tisme évan­gé­lique et la foi réfor­mée confes­sante sont confron­tés dans un contexte de forte pres­sion cultu­relle. À par­tir d’une ana­lyse lucide de la moder­ni­té, il exa­mine les enjeux liés à l’autorité de l’Écriture, au plu­ra­lisme théo­lo­gique, aux inflé­chis­se­ments doc­tri­naux contem­po­rains et au rôle des confes­sions de foi. Il s’agit moins de tran­cher des débats que d’inviter à un dis­cer­ne­ment res­pon­sable, enra­ci­né dans la Parole de Dieu et la tra­di­tion réfor­mée.



Introduction – Une démarche de discernement, non de polémique

Le pré­sent tra­vail s’inscrit dans une démarche de cla­ri­fi­ca­tion théo­lo­gique et ecclé­siale. Il ne pour­suit aucun objec­tif polé­mique et ne vise ni à dési­gner des adver­saires, ni à dis­qua­li­fier des per­sonnes, des Églises ou des cou­rants. Son ambi­tion est plus modeste, mais aus­si plus exi­geante : nom­mer avec pré­ci­sion des lignes de frac­ture réelles, ana­ly­ser des évo­lu­tions obser­vables, et contri­buer à un dis­cer­ne­ment res­pon­sable au ser­vice de l’Église.

Il est néces­saire, dès l’abord, de rap­pe­ler une évi­dence sou­vent oubliée : aucun cou­rant chré­tien, aucune tra­di­tion théo­lo­gique, aucune famille d’Églises n’est à l’abri de l’erreur. L’histoire de l’Église, y com­pris celle de la Réforme et du pro­tes­tan­tisme évan­gé­lique, en porte un témoi­gnage suf­fi­sam­ment clair pour inter­dire toute pos­ture de supé­rio­ri­té morale ou doc­tri­nale. Les réfor­més confes­sants eux-mêmes ne sau­raient s’exempter de cette règle. La fidé­li­té à l’Évangile n’est jamais acquise une fois pour toutes ; elle se reçoit et se véri­fie conti­nuel­le­ment.

Pour autant, recon­naître cette failli­bi­li­té com­mune ne conduit pas au rela­ti­visme. L’Église n’est pas livrée à l’arbitraire de ses intui­tions ou de ses pré­fé­rences cultu­relles. Elle confesse rece­voir une Parole qui la pré­cède, la juge et la réforme. C’est pré­ci­sé­ment parce que l’erreur est tou­jours pos­sible que la ques­tion de l’autorité nor­ma­tive de l’Écriture et de la fonc­tion des confes­sions de foi devient déci­sive.

Ce tra­vail part d’un constat simple mais sou­vent obs­cur­ci : les réfor­més confes­sants se situent his­to­ri­que­ment et théo­lo­gi­que­ment bien plus près de la théo­lo­gie évan­gé­lique clas­sique que du pro­tes­tan­tisme libé­ral, avec lequel existe un hia­tus réel, ancien et struc­tu­rant. Ce constat n’a rien d’une reven­di­ca­tion iden­ti­taire. Il ren­voie à des dif­fé­rences fon­da­men­tales concer­nant le rap­port à l’Écriture, à la doc­trine, à la confes­sion de foi et à la notion même de véri­té théo­lo­gique.

Dans le débat contem­po­rain, les termes « évan­gé­lique », « réfor­mé », « libé­ral » ou « confes­sant » sont fré­quem­ment employés de manière impré­cise, voire contra­dic­toire. Cette confu­sion séman­tique ali­mente les mal­en­ten­dus et empêche un dia­logue hon­nête. Cla­ri­fier ces caté­go­ries n’est donc pas un luxe aca­dé­mique, mais une néces­si­té pas­to­rale et ecclé­siale.

Le point de départ de cette réflexion est un texte deve­nu, avec le recul, éton­nam­ment pro­phé­tique : l’article publié en juin 2000 par Hen­ri Blo­cher sur l’avenir du pro­tes­tan­tisme évan­gé­lique face à la moder­ni­té tar­dive. En iden­ti­fiant les deux ten­ta­tions majeures de la conces­sion et du repli, Hen­ri Blo­cher offrait une grille de lec­ture qui per­met encore aujourd’hui de com­prendre nombre d’évolutions actuelles.

À par­tir de cette ana­lyse, le pré­sent tra­vail pro­pose un par­cours en plu­sieurs étapes : rap­pel des fon­de­ments de l’identité évan­gé­lique, cla­ri­fi­ca­tion du prin­cipe Eccle­sia refor­ma­ta, sem­per refor­man­da, secun­dum Ver­bum Dei, rap­pel his­to­rique des lieux de for­ma­tion et de trans­mis­sion doc­tri­nale, ana­lyse cri­tique du plu­ra­lisme théo­lo­gique, exa­men des inflé­chis­se­ments contem­po­rains, et enfin rééva­lua­tion du rôle des confes­sions de foi de la Réforme comme repères durables.

L’enjeu de cette démarche n’est pas la nos­tal­gie d’un âge d’or sup­po­sé, ni la défense d’un héri­tage figé. Il s’agit plu­tôt de poser une ques­tion simple, mais déci­sive : sur quels fon­de­ments l’Église peut-elle affron­ter dura­ble­ment la pres­sion de la moder­ni­té sans perdre sa sub­stance ?

Cette ques­tion concerne l’ensemble du pro­tes­tan­tisme : les Églises de mul­ti­tude, orga­ni­sées de manière ins­ti­tu­tion­nelle et sou­vent plu­ra­listes ; les Églises évan­gé­liques de type congré­ga­tio­na­liste ; et les Églises confes­santes, enten­dues ici non comme un modèle socio­lo­gique, mais comme des Églises qui recon­naissent une confes­sion de foi nor­ma­tive, en oppo­si­tion au plu­ra­lisme doc­tri­nal1. Elle appelle non des réponses rapides ou consen­suelles, mais un tra­vail patient de dis­cer­ne­ment, de fidé­li­té et de res­pon­sa­bi­li­té. C’est dans cet esprit que les lignes qui suivent ont été rédi­gées : non pour clore un débat, mais pour aider à le mener avec clar­té, rigueur et espé­rance.


Chapitre 1 – Une analyse prophétique : Henri Blocher et la pression de la modernité

Pour com­prendre les ten­sions actuelles qui tra­versent le pro­tes­tan­tisme évan­gé­lique et, plus lar­ge­ment, le pro­tes­tan­tisme confes­sion­nel, il est utile de reve­nir à cer­taines ana­lyses for­mu­lées avant même que ces ten­sions ne deviennent visibles à grande échelle. L’article publié en juin 2000 par Hen­ri Blo­cher dans La Revue Réfor­mée appar­tient clai­re­ment à cette caté­go­rie de textes pré­cur­seurs.

Hen­ri Blo­cher ne cher­chait pas à pré­dire l’avenir au sens spé­cu­la­tif du terme, mais à dis­cer­ner des dyna­miques déjà à l’œuvre. Son diag­nos­tic repose sur une obser­va­tion fine de la pres­sion exer­cée par l’environnement cultu­rel sur les Églises évan­gé­liques, pres­sion qu’il jugeait appe­lée à s’intensifier. Il écri­vait ain­si, avec une sobrié­té remar­quable :

« Dans cette situa­tion, se hasar­de­ra-t-on à pré­voir, le pro­tes­tan­tisme évan­gé­lique sera dure­ment ten­té. La pres­sion de l’environnement social sera si lourde qu’elle le pous­se­ra à deux formes d’esquive, éga­le­ment rui­neuses : la conces­sion et le repli. »

Cette for­mu­la­tion met en lumière une alter­na­tive trom­peuse. Face à la pres­sion cultu­relle, deux stra­té­gies appa­raissent spon­ta­né­ment comme des solu­tions : céder par­tiel­le­ment, ou se reti­rer. La pre­mière vise à réduire la ten­sion en adap­tant pro­gres­si­ve­ment le dis­cours, la doc­trine ou l’éthique aux attentes du monde envi­ron­nant. La seconde cherche à pré­ser­ver l’identité en se cou­pant du monde, au risque de l’isolement et de la mar­gi­na­li­sa­tion.

Hen­ri Blo­cher sou­ligne que ces deux options sont « éga­le­ment rui­neuses ». La conces­sion conduit à une perte pro­gres­sive de sub­stance théo­lo­gique ; le repli mène à une sté­ri­li­sa­tion du témoi­gnage. Dans les deux cas, la voca­tion de l’Église est com­pro­mise. Le cœur du pro­blème réside dans ce que la moder­ni­té tar­dive rejette pré­ci­sé­ment les traits consti­tu­tifs de l’identité évan­gé­lique :

« Les carac­tères spé­ci­fiques que l’histoire lui recon­naît sont ceux-là mêmes que la moder­ni­té-post rejette : la struc­ture d’autorité, [… ] la cen­tra­li­té de la faute et de son expia­tion [… ] la dis­ci­pline morale, en par­ti­cu­lier sexuelle et matri­mo­niale. »

Ce constat est essen­tiel. Il montre que la ten­sion entre l’Église et la culture n’est pas acci­den­telle, mais struc­tu­relle. Elle ne résulte pas d’erreurs de com­mu­ni­ca­tion ou d’un manque de péda­go­gie, mais de diver­gences pro­fondes sur l’autorité, la véri­té, le péché et la rédemp­tion.

C’est pour­quoi Hen­ri Blo­cher refuse aus­si bien le com­pro­mis que le retrait, et appelle à une troi­sième voie, exi­geante mais fidèle :

« La voca­tion, c’est de tenir le cap entre les deux écueils, en ramant à contre-cou­rant… »

Cette image du rameur est par­ti­cu­liè­re­ment par­lante. Elle évoque l’effort, la per­sé­vé­rance et la résis­tance consciente au cou­rant domi­nant. Elle sug­gère aus­si que cette voca­tion n’a rien d’exceptionnel ou d’inédit :

« Rap­pe­lons-nous que le pro­tes­tan­tisme évan­gé­lique en a vu d’autres ! »

Ce rap­pel his­to­rique invite à la fois à la luci­di­té et à l’espérance. Les crises actuelles ne sont pas sans pré­cé­dent. Elles appellent non à l’improvisation, mais à une fidé­li­té éprou­vée2.


Chapitre 2 – L’identité évangélique et l’autorité de l’Écriture

Au cœur de l’identité évan­gé­lique — et, plus lar­ge­ment, de la théo­lo­gie réfor­mée confes­sante — se trouve une convic­tion fon­da­trice : la Sainte Écri­ture est la Parole de Dieu, don­née à l’Église comme norme suprême de la foi et de la vie chré­tiennes. Cette affir­ma­tion n’est ni secon­daire ni option­nelle. Elle struc­ture l’ensemble de l’édifice théo­lo­gique.

C’est pour­quoi l’identité évan­gé­lique ne peut être com­prise indé­pen­dam­ment du prin­cipe du Sola Scrip­tu­ra, enten­du non comme un slo­gan sim­pli­fi­ca­teur, mais comme une affir­ma­tion exi­geante : l’Écriture seule est nor­ma­tive, et l’Écriture tout entière (Tota Scrip­tu­ra) doit être reçue, inter­pré­tée et confes­sée. Ce prin­cipe, héri­té direc­te­ment de la Réforme du XVIe siècle, consti­tue un point de conver­gence majeur entre les évan­gé­liques clas­siques et les réfor­més confes­sants.

Dans le monde évan­gé­lique fran­co­phone, la réflexion sur le sta­tut de l’Écriture a été pro­fon­dé­ment mar­quée par l’enseignement de Hen­ri Blo­cher. Son tra­vail sur l’inspiration et l’inerrance bibliques a four­ni, pen­dant plu­sieurs décen­nies, un cadre théo­lo­gique clair, rigou­reux et nuan­cé, à la fois fidèle au texte biblique et intel­lec­tuel­le­ment hon­nête.

Hen­ri Blo­cher défi­nis­sait ain­si l’inerrance biblique :

« L’inerrance signi­fie que l’Écriture, dans tout ce qu’elle affirme, dit vrai. Elle ne trompe pas. Elle est plei­ne­ment fiable, parce que Dieu en est l’auteur ultime. »

Et ailleurs, avec une pré­ci­sion péda­go­gique qui mérite d’être sou­li­gnée :

« L’inerrance ne consiste pas à pro­je­ter sur la Bible des cri­tères modernes de scien­ti­fi­ci­té ou de pré­ci­sion tech­nique, mais à confes­ser que Dieu ne ment pas et ne se trompe pas lorsqu’il parle. »

Ces for­mu­la­tions sont déci­sives, car elles per­mettent d’éviter deux écueils oppo­sés. D’un côté, une concep­tion naïve ou fon­da­men­ta­liste de l’inerrance, qui igno­re­rait les genres lit­té­raires, les contextes his­to­riques et les modes d’expression propres aux auteurs bibliques. De l’autre, une concep­tion affai­blie de l’autorité scrip­tu­raire, qui rela­ti­vi­se­rait cer­taines affir­ma­tions bibliques jugées dif­fi­ciles ou cultu­rel­le­ment embar­ras­santes.

Pour Hen­ri Blo­cher, l’inerrance n’est pas une option théo­lo­gique par­mi d’autres. Elle découle logi­que­ment de la doc­trine de l’inspiration. Si l’Écriture est réel­le­ment théo­pneuste (2 Timo­thée 3.16), alors elle est digne de confiance dans tout ce qu’elle enseigne. Refu­ser l’inerrance revient, tôt ou tard, à intro­duire un prin­cipe exté­rieur à l’Écriture pour déci­der de ce qui, en elle, est rece­vable ou non.

C’est pré­ci­sé­ment sur ce point que se creuse le fos­sé entre la théo­lo­gie évan­gé­lique — et réfor­mée confes­sante — et le pro­tes­tan­tisme libé­ral. Le libé­ra­lisme théo­lo­gique, sous des formes diverses, accorde à l’interprète une liber­té déter­mi­nante face au texte biblique. Il dis­tingue ce qui relè­ve­rait du mes­sage spi­ri­tuel cen­tral et ce qui serait condi­tion­né, dépas­sé ou erro­né. Cette démarche ne pro­cède pas d’une lec­ture plus fidèle de l’Écriture, mais d’un dépla­ce­ment de l’autorité : ce n’est plus l’Écriture qui juge l’homme, mais l’homme qui juge l’Écriture.

Hen­ri Blo­cher met­tait expli­ci­te­ment en garde contre ce glis­se­ment :

« Dès lors que l’on admet que l’Écriture peut se trom­per dans ce qu’elle affirme, il devient inévi­table de se deman­der : qui déci­de­ra de ce qui est vrai et de ce qui ne l’est pas ? »

Cette ques­tion n’est pas sim­ple­ment théo­rique. Elle engage toute la théo­lo­gie chré­tienne : chris­to­lo­gie, soté­rio­lo­gie, anthro­po­lo­gie, éthique, ecclé­sio­lo­gie. Une doc­trine affai­blie de l’Écriture conduit néces­sai­re­ment à une théo­lo­gie frag­men­tée, instable et sou­mise aux varia­tions cultu­relles.

Il est impor­tant de sou­li­gner que cette posi­tion sur l’inerrance n’a jamais été propre à un cou­rant mar­gi­nal ou sec­taire. Elle a long­temps consti­tué un large consen­sus évan­gé­lique, par­ta­gé, mal­gré des diver­gences secon­daires, par des théo­lo­giens de sen­si­bi­li­tés dif­fé­rentes, y com­pris au sein du monde bap­tiste, réfor­mé et pres­by­té­rien. Les réfor­més confes­sants s’y recon­nais­saient plei­ne­ment, y voyant une conti­nui­té natu­relle avec la doc­trine réfor­mée clas­sique de l’Écriture.

Aujourd’hui, la ques­tion mérite d’être repo­sée avec sérieux et calme. Non pour dis­tri­buer des ana­thèmes, mais pour mesu­rer les consé­quences théo­lo­giques de cer­tains dépla­ce­ments. Lorsque l’inerrance est rela­ti­vi­sée, même avec les meilleures inten­tions, c’est l’ensemble de l’édifice doc­tri­nal qui devient vul­né­rable.

Le cha­pitre 2 nous rap­pelle ain­si que la ques­tion de l’Écriture n’est jamais une ques­tion par­mi d’autres. Elle est la ques­tion struc­tu­rante. Comme l’écrivait Hen­ri Blo­cher, avec une sobrié­té qui tranche avec les polé­miques :

« La fidé­li­té à l’Écriture n’est pas une cris­pa­tion iden­ti­taire ; elle est la condi­tion même de la liber­té chré­tienne. »

C’est à cette liber­té-là — une liber­té sou­mise à la véri­té révé­lée — que la théo­lo­gie évan­gé­lique et la foi réfor­mée confes­sante entendent demeu­rer atta­chées.


Chapitre 3 – « Ecclesia reformata, semper reformanda…  » : une formule souvent tronquée

Par­mi les for­mules les plus fré­quem­ment invo­quées dans le pro­tes­tan­tisme contem­po­rain figure celle-ci :
Eccle­sia refor­ma­ta, sem­per refor­man­da.
Elle est sou­vent uti­li­sée pour jus­ti­fier des évo­lu­tions doc­tri­nales, éthiques ou ecclé­siales pré­sen­tées comme néces­saires, iné­luc­tables ou salu­taires. Pour­tant, cette devise est presque sys­té­ma­ti­que­ment ampu­tée de sa dimen­sion essen­tielle.

La for­mule com­plète est la sui­vante :
Eccle­sia refor­ma­ta, sem­per refor­man­da, secun­dum Ver­bum Dei.
Autre­ment dit : « L’Église réfor­mée, tou­jours à réfor­mer, selon la Parole de Dieu. »

Les der­niers mots ne sont pas acces­soires. Ils consti­tuent le cri­tère déci­sif de toute réforme légi­time. Sans eux, la devise perd son sens et devient un simple slo­gan adap­table à toutes les orien­ta­tions pos­sibles. Une Église « tou­jours à réfor­mer » selon quels cri­tères ? Selon quelles normes ? Selon quelle auto­ri­té ?

Il faut ici sou­li­gner un point déci­sif : les cinq der­niers mots sont essen­tiels. Pri­vée de cette pré­ci­sion, la for­mule perd toute por­tée théo­lo­gique réelle3.

Lorsque la réforme n’est plus mesu­rée par la Parole de Dieu, elle devient indis­tincte de l’adaptation cultu­relle. L’Église cesse alors d’être réfor­mée par l’Écriture pour se réfor­mer selon les attentes du monde. Or l’apôtre Paul aver­tit clai­re­ment contre ce dan­ger :

« Ne vous confor­mez pas au siècle pré­sent, mais soyez trans­for­més par le renou­vel­le­ment de l’intelligence » (Romains 12.1–2).

La Réforme du XVIe siècle n’a jamais été un mou­ve­ment d’innovation doc­tri­nale libre. Elle fut au contraire un retour cri­tique à l’Écriture contre des tra­di­tions ecclé­siales jugées infi­dèles. Le prin­cipe de réforme per­ma­nente n’est donc pas un prin­cipe de plas­ti­ci­té doc­tri­nale, mais un prin­cipe de sou­mis­sion conti­nue à une norme exté­rieure et supé­rieure.

C’est pré­ci­sé­ment sur ce point que se creuse la diver­gence entre théo­lo­gie réfor­mée confes­sante et pro­tes­tan­tisme libé­ral. Ce der­nier invoque volon­tiers la for­mule sem­per refor­man­da, mais en omet­tant la réfé­rence nor­ma­tive à la Parole de Dieu. La réforme devient alors syno­nyme d’évolution, d’adaptation ou de réin­ter­pré­ta­tion, sans cri­tère objec­tif per­met­tant d’en juger la légi­ti­mi­té.

Pour dire les choses clai­re­ment : L’Église n’est pas appe­lée à se réfor­mer selon les modes, selon les der­nières pré­ten­dues évo­lu­tions socié­tales, selon les prin­cipes de ce monde, mais selon la Parole de Dieu.

Cette affir­ma­tion ne ferme pas la porte à la réflexion théo­lo­gique, ni à l’examen cri­tique des tra­di­tions ecclé­siales. Elle rap­pelle sim­ple­ment que la liber­té de réforme n’est jamais une liber­té abso­lue. Elle est enca­drée, orien­tée et jugée par l’Écriture elle-même.

Ain­si com­prise, la devise Eccle­sia refor­ma­ta, sem­per refor­man­da ne légi­time ni l’immobilisme ni le rela­ti­visme. Elle appelle l’Église à une vigi­lance constante, à une humi­li­té doc­tri­nale réelle, mais aus­si à une fidé­li­té ferme. Réfor­mer l’Église, oui — mais selon la Parole de Dieu, et non selon l’esprit du temps.


Chapitre 4 – L’accusation trompeuse de « fondamentalisme »

Un autre élé­ment de confu­sion mérite d’être rele­vé : l’usage fré­quent, et sou­vent polé­mique, du terme « fon­da­men­ta­lisme » pour dis­qua­li­fier la théo­lo­gie évan­gé­lique clas­sique et la foi réfor­mée confes­sante. Ce qua­li­fi­ca­tif est aujourd’hui char­gé de conno­ta­tions néga­tives : fer­me­ture intel­lec­tuelle, rigi­di­té dog­ma­tique, refus du dia­logue, voire dérive sec­taire. Or cet usage contem­po­rain est his­to­ri­que­ment et théo­lo­gi­que­ment trom­peur.

À l’origine, le fon­da­men­ta­lisme n’était pas un mou­ve­ment de repli obs­cu­ran­tiste, mais une réac­tion doc­tri­nale et spi­ri­tuelle face aux dérives ratio­na­listes du pro­tes­tan­tisme libé­ral de la fin du XIXe et du début du XXe siècle4. Il s’agissait de rap­pe­ler ce qui était tenu pour fon­da­men­tal dans la foi chré­tienne his­to­rique : l’autorité de la Sainte Écri­ture, la divi­ni­té du Christ, sa mort expia­toire, sa résur­rec­tion cor­po­relle, et la réa­li­té des miracles bibliques. Autre­ment dit, une foi expli­ci­te­ment enra­ci­née dans l’Écriture et dans le chris­tia­nisme clas­sique.

Dans ce sens ori­gi­nel, la théo­lo­gie évan­gé­lique et la foi réfor­mée confes­sante se situent clai­re­ment dans la même conti­nui­té : non comme une inno­va­tion défen­sive, mais comme une résis­tance confes­sion­nelle face à la dis­so­lu­tion doc­tri­nale. Assi­mi­ler cette pos­ture à une fer­me­ture intel­lec­tuelle relève donc d’un contre­sens his­to­rique.

Il est vrai qu’avec le temps, le terme « fon­da­men­ta­lisme » a été appli­qué — par­fois à juste titre — à des cou­rants mar­qués par un anti-intel­lec­tua­lisme réel, une méfiance envers toute réflexion théo­lo­gique, voire une lec­ture biblique sim­pliste et dés­in­car­née. Mais cette évo­lu­tion tar­dive ne sau­rait être rétro­ac­ti­ve­ment impo­sée à l’ensemble de la tra­di­tion évan­gé­lique et confes­sante.

Confondre fidé­li­té doc­tri­nale et étroi­tesse d’esprit revient à dis­qua­li­fier par prin­cipe toute théo­lo­gie nor­ma­tive. Or l’attachement à l’autorité de l’Écriture et aux confes­sions de foi n’est pas un refus de pen­ser, mais une manière de pen­ser à par­tir de repères reçus, dans le cadre d’une tra­di­tion ecclé­siale consciente de ses limites et de ses res­pon­sa­bi­li­tés.

Chapitre 5 – Bref rappel historique et ancrage confessionnel

Un rap­pel his­to­rique s’impose pour com­prendre les lignes de force qui struc­turent encore aujourd’hui le pay­sage pro­tes­tant évan­gé­lique et réfor­mé confes­sant fran­co­phone. Ce rap­pel n’a rien de nos­tal­gique. Il per­met sim­ple­ment de mesu­rer le che­min par­cou­ru, les conti­nui­tés réelles, mais aus­si cer­taines fra­gi­li­tés actuelles.

Dans les années 1980–1990, le monde évan­gé­lique et le monde réfor­mé confes­sant n’étaient pas des uni­vers étanches. Ils dia­lo­guaient, par­fois vive­ment, mais sur la base d’un socle doc­tri­nal lar­ge­ment par­ta­gé, en par­ti­cu­lier sur l’autorité de l’Écriture, la cen­tra­li­té du Christ, la réa­li­té du péché, la néces­si­té de la grâce et l’œuvre objec­tive de la rédemp­tion.

Des revues comme Ich­thus ont joué un rôle impor­tant dans ce dia­logue. Elles ras­sem­blaient des figures majeures du réfor­mé confes­sant et de l’évangélisme fran­co­phone, et n’hésitaient pas à trai­ter des ques­tions théo­lo­giques, éthiques et ecclé­siales dif­fi­ciles, sans cher­cher à édul­co­rer les désac­cords, mais sans renon­cer non plus à la fra­ter­ni­té intel­lec­tuelle. Cette revue incar­nait une époque où l’on pou­vait encore abor­der fron­ta­le­ment les sujets qui dérangent, sans être immé­dia­te­ment soup­çon­né d’arrière-pensées idéo­lo­giques.

Dans le même esprit, la revue Hokh­ma, plus aca­dé­mique et plus spé­cia­li­sée, a contri­bué à main­te­nir un haut niveau d’exigence théo­lo­gique. Cer­tains de ses pre­miers numé­ros ont mar­qué dura­ble­ment une géné­ra­tion de pas­teurs et de théo­lo­giens. On y trou­vait des contri­bu­tions solides sur l’historicité biblique, l’herméneutique, la théo­lo­gie sys­té­ma­tique, ain­si que des tra­vaux de fond sur l’Ancien Tes­ta­ment et l’apport de l’archéologie. Cette pro­duc­tion témoi­gnait d’une convic­tion par­ta­gée : la rigueur intel­lec­tuelle et la fidé­li­té confes­sion­nelle ne s’opposent pas.

Dans le monde réfor­mé confes­sant fran­co­phone, La Revue Réfor­mée, fon­dée par Pierre Mar­cel, s’est impo­sée comme une réfé­rence durable. Elle a contri­bué, sur le long terme, à pré­ser­ver une théo­lo­gie expli­ci­te­ment enra­ci­née dans les confes­sions de la Réforme, tout en dia­lo­guant avec les débats contem­po­rains. Là encore, l’enjeu n’était pas l’isolement, mais la clar­té doc­tri­nale.

À côté de ces revues, des ini­tia­tives plus récentes ont vu le jour sous forme de blogs, de sites inter­net, de pages de réflexion théo­lo­gique ou pas­to­rale. Cer­taines sont très pro­met­teuses, mais res­tent sou­vent des démarches indi­vi­duelles, au rayon­ne­ment limi­té. Des mou­ve­ments internes aux Églises his­to­riques, comme celui des « Attes­tants », cherchent éga­le­ment à main­te­nir un cap confes­sion­nel dans des ins­ti­tu­tions de plus en plus mar­quées par le plu­ra­lisme théo­lo­gique. Leur impact est modeste, mais réel. Et l’histoire de l’Église rap­pelle que les renou­veaux ne com­mencent presque jamais par des majo­ri­tés.

La ques­tion de la for­ma­tion théo­lo­gique est, à cet égard, cen­trale. Il y a une tren­taine d’années, le choix était rela­ti­ve­ment clair. Pour les évan­gé­liques, la Facul­té de Vaux-sur-Seine s’imposait comme un lieu de for­ma­tion de réfé­rence. Pour les réfor­més confes­sants, la Facul­té Libre de Théo­lo­gie Réfor­mée d’Aix-en-Provence — deve­nue depuis la Facul­té Jean Cal­vin — incar­nait une volon­té assu­mée de for­mer des pas­teurs dans une fidé­li­té confes­sion­nelle expli­cite.

Dans ces ins­ti­tu­tions, l’enseignement repo­sait sur un enga­ge­ment doc­tri­nal clair. On n’y pré­ten­dait pas à une neu­tra­li­té théo­lo­gique illu­soire, mais à une théo­lo­gie consciente de ses pré­sup­po­sés, sou­mise à l’Écriture et éclai­rée par la tra­di­tion réfor­mée. Des ensei­gnants comme Hen­ri Blo­cher ou Paul Wells ont mar­qué dura­ble­ment leurs étu­diants par la cohé­rence de leur pen­sée, la soli­di­té de leur méthode et leur fidé­li­té assu­mée à la théo­lo­gie réfor­mée clas­sique.

Face à ces facul­tés confes­sion­nelles, sub­sis­taient — et sub­sistent tou­jours — les facul­tés de théo­lo­gie des grandes Églises his­to­riques, comme l’Institut Pro­tes­tant de Théo­lo­gie ou la Facul­té de théo­lo­gie pro­tes­tante de Stras­bourg. Leur carac­té­ris­tique prin­ci­pale est le plu­ra­lisme théo­lo­gique assu­mé. On y enseigne des cou­rants par­fois pro­fon­dé­ment diver­gents, voire contra­dic­toires, au nom de la liber­té aca­dé­mique.

Il est impor­tant de le dire sans cari­ca­ture : le plu­ra­lisme n’est pas en soi une faute morale. Mais il pose une ques­tion théo­lo­gique majeure. Lorsque des visions incom­pa­tibles de l’Écriture, du Christ, du salut ou de l’Église coexistent sans hié­rar­chie nor­ma­tive, quel est alors le cri­tère ultime de véri­té ? Cette ques­tion tra­verse tout le pro­tes­tan­tisme contem­po­rain.

L’expérience montre que, dans un tel cadre, la théo­lo­gie confes­sante devient rapi­de­ment mar­gi­nale, per­çue comme une option par­mi d’autres, sou­vent jugée trop rigide ou trop datée. Le témoi­gnage rap­por­té par cer­tains pas­teurs for­més dans ces ins­ti­tu­tions — se décou­vrant par­fois seuls à reven­di­quer expli­ci­te­ment un héri­tage cal­vi­niste — illustre bien cette évo­lu­tion.

Ce bref rap­pel his­to­rique per­met de mieux com­prendre la situa­tion actuelle. Le rap­pro­che­ment natu­rel entre évan­gé­liques clas­siques et réfor­més confes­sants ne repose pas sur des affi­ni­tés socio­lo­giques ou ins­ti­tu­tion­nelles, mais sur une com­mu­nau­té de convic­tions doc­tri­nales fon­da­men­tales. À l’inverse, la dis­tance avec le pro­tes­tan­tisme libé­ral n’est pas d’abord affec­tive ou cultu­relle, mais théo­lo­gique.

Recon­naître cet héri­tage com­mun ne revient pas à idéa­li­ser le pas­sé. Les géné­ra­tions pré­cé­dentes avaient leurs limites, leurs angles morts, leurs propres com­bats. Mais elles avaient aus­si conscience que la fidé­li­té à l’Écriture et aux confes­sions de foi n’était pas un luxe, mais une néces­si­té vitale pour l’Église.

Ce constat invite à une ques­tion simple, mais déci­sive : com­ment trans­mettre aujourd’hui cet héri­tage, sans le figer, sans le diluer, et sans le tra­hir ?


Chapitre 6 – Le pluralisme théologique : un point de rupture

Le terme de plu­ra­lisme théo­lo­gique est aujourd’hui lar­ge­ment valo­ri­sé dans le pay­sage uni­ver­si­taire et ecclé­sial pro­tes­tant. Il est sou­vent pré­sen­té comme un gage d’ouverture, de dia­logue et de liber­té intel­lec­tuelle. Pour­tant, der­rière cette notion appa­rem­ment consen­suelle, se cache une ques­tion théo­lo­gique de pre­mière impor­tance : le plu­ra­lisme est-il com­pa­tible avec une confes­sion de foi nor­ma­tive ?

Dans les facul­tés de théo­lo­gie des grandes Églises his­to­riques, le plu­ra­lisme est géné­ra­le­ment éri­gé en prin­cipe struc­tu­rant. Des cou­rants théo­lo­giques par­fois pro­fon­dé­ment diver­gents y coexistent : théo­lo­gies libé­rales, exis­ten­tielles, sym­bo­liques, pro­ces­suelles, post-bar­thiennes, ou encore issues de diverses approches contem­po­raines. Cette coexis­tence est assu­mée comme une richesse, et toute pré­ten­tion à une nor­ma­ti­vi­té confes­sion­nelle est sou­vent per­çue comme sus­pecte.

His­to­ri­que­ment, cette orien­ta­tion s’est cris­tal­li­sée en France à par­tir de la Décla­ra­tion de foi de 1938 de l’Église Réfor­mée de France, dont le pré­am­bule affir­mait que l’essentiel n’était pas l’attachement « à la lettre des for­mules », mais à leur esprit. Cette dis­tinc­tion, en appa­rence rai­son­nable, a eu des consé­quences durables. En pra­tique, elle a conduit à rela­ti­vi­ser la por­tée doc­tri­nale des confes­sions de foi his­to­riques, en les trans­for­mant en réfé­rences cultu­relles ou spi­ri­tuelles plu­tôt qu’en normes ecclé­siales enga­geantes.

Le résul­tat est bien connu : une frag­men­ta­tion théo­lo­gique crois­sante, où il devient dif­fi­cile de dis­cer­ner ce qui relève encore de la foi confes­sée par l’Église et ce qui relève des convic­tions per­son­nelles du théo­lo­gien ou du pas­teur. On en vient à consta­ter qu’il existe autant de théo­lo­gies dif­fé­rentes que de théo­lo­giens.

Cette situa­tion n’est pas sans consé­quence pour la vie de l’Église. Lorsque la confes­sion de foi cesse de jouer un rôle nor­ma­tif, elle ne peut plus rem­plir sa fonc­tion pre­mière : gar­der l’Église dans la véri­té, trans­mettre la foi reçue et offrir un cadre com­mun de dis­cer­ne­ment. Le plu­ra­lisme devient alors non pas un outil de dia­logue, mais un dogme impli­cite, auquel toute théo­lo­gie doit se sou­mettre.

C’est ici que se situe le hia­tus fon­da­men­tal entre la théo­lo­gie évan­gé­lique — et réfor­mée confes­sante — et le pro­tes­tan­tisme libé­ral. Non pas un désac­cord de sen­si­bi­li­té, mais une diver­gence sur la nature même de la véri­té théo­lo­gique. Comme le rap­pe­lait l’apôtre Paul :
« Si la trom­pette rend un son confus, qui se pré­pa­re­ra au com­bat ? » (1 Corin­thiens 14.8)


Chapitre 7 – Infléchissements contemporains et questions légitimes

Dans ce contexte mar­qué par le plu­ra­lisme et la pres­sion cultu­relle, il devient légi­time de s’interroger sur cer­taines évo­lu­tions obser­vables au sein même du monde évan­gé­lique. Ces évo­lu­tions ne concernent pas des points secon­daires, mais touchent à des doc­trines struc­tu­rantes de la foi chré­tienne.

On peut iden­ti­fier plu­sieurs domaines par­ti­cu­liè­re­ment sen­sibles : la doc­trine de l’Écriture, la chris­to­lo­gie, la soté­rio­lo­gie — notam­ment la ques­tion de la sub­sti­tu­tion pénale —, l’anthropologie biblique et le rap­port homme-femme (éga­li­ta­risme ou com­plé­men­ta­risme), l’ecclésiologie et la com­pré­hen­sion des minis­tères, ain­si que les ques­tions éthiques liées à la sexua­li­té et au mariage.

Or, ces ques­tions ne sont pas tou­jours abor­dées aujourd’hui avec la même fer­me­té ni la même clar­té que par le pas­sé. Sans prê­ter d’intentions ni céder à l’alarmisme, il est légi­time de se deman­der si une par­tie du monde se récla­mant de la foi évan­gé­lique ne se trouve pas enga­gée sur une pente raide, opé­rant par­fois un glis­se­ment — sub­til, pro­gres­sif et sou­vent peu per­cep­tible — dans le sens de la théo­lo­gie libé­rale, sans néces­sai­re­ment en avoir conscience ni en mesu­rer plei­ne­ment les consé­quences.

Ce phé­no­mène est par­ti­cu­liè­re­ment obser­vable dans cer­tains milieux nord-amé­ri­cains, où il s’inscrit dans l’héritage du néo-évan­gé­lisme (neo-evan­ge­li­ca­lism), appa­ru aux États-Unis au milieu du XXe siècle. Ce cou­rant est né d’une volon­té expli­cite de se dis­tin­guer du fon­da­men­ta­lisme sépa­ra­tiste, jugé trop défen­sif et cultu­rel­le­ment mar­gi­na­li­sé, tout en main­te­nant un atta­che­ment affir­mé à l’autorité de l’Écriture.

À l’origine, le néo-évan­gé­lisme — por­té notam­ment par des figures comme Carl F. H. Hen­ry et ins­ti­tu­tion­na­li­sé autour de lieux de for­ma­tion tels que Ful­ler Theo­lo­gi­cal Semi­na­ry — visait à conju­guer fidé­li­té doc­tri­nale, enga­ge­ment intel­lec­tuel et dia­logue avec la culture contem­po­raine. Cette démarche a pro­duit des fruits réels et durables.

Cepen­dant, au fil des décen­nies, une par­tie de cet héri­tage a connu des inflexions notables. Sous l’effet conju­gué de la pres­sion cultu­relle, du désir de res­pec­ta­bi­li­té aca­dé­mique et d’un rap­port plus souple à l’autorité nor­ma­tive de l’Écriture, cer­tains cou­rants issus du néo-évan­gé­lisme ont pro­gres­si­ve­ment adop­té des posi­tions qui s’éloignent des repères doc­tri­naux évan­gé­liques clas­siques, notam­ment sur les ques­tions évo­quées plus haut.

C’est sou­vent à par­tir de ces milieux que se dif­fusent, par­fois indi­rec­te­ment, des approches théo­lo­giques reprises ensuite dans des contextes évan­gé­liques fran­co­phones, y com­pris sous la plume d’enseignants ou de for­ma­teurs se récla­mant encore de la théo­lo­gie évan­gé­lique. Le glis­se­ment n’est géné­ra­le­ment ni reven­di­qué ni bru­tal ; il s’opère de manière pro­gres­sive, sous cou­vert de nuances her­mé­neu­tiques, de pré­oc­cu­pa­tions pas­to­rales ou de contex­tua­li­sa­tion cultu­relle.

Il ne s’agit pas ici de dis­qua­li­fier en bloc le néo-évan­gé­lisme ni l’ensemble du monde évan­gé­lique nord-amé­ri­cain, mais de consta­ter que cer­taines évo­lu­tions issues de ce cou­rant ont contri­bué à brouiller les fron­tières doc­tri­nales, ren­dant par­fois dif­fi­cile la dis­tinc­tion entre fidé­li­té évan­gé­lique et accom­mo­de­ment théo­lo­gique.

Il ne s’agit pas non plus de nier la com­plexi­té de ces sujets, ni de refu­ser toute réflexion théo­lo­gique. L’histoire de l’Église montre que les doc­trines se sont sou­vent affi­nées au fil des débats. Mais il existe une dif­fé­rence essen­tielle entre un appro­fon­dis­se­ment fidèle et un dépla­ce­ment doc­tri­nal. Le pre­mier cherche à mieux com­prendre ce que l’Écriture enseigne ; le second tend à refor­mu­ler l’enseignement biblique pour le rendre com­pa­tible avec des pré­sup­po­sés cultu­rels exté­rieurs.

Chapitre 8 – Herméneutique dynamique, eiségèse, respectabilité et individualisme

Les dépla­ce­ments doc­tri­naux men­tion­nés dans le cha­pître pré­cé­dant, sont fré­quem­ment jus­ti­fiés par le recours à une her­mé­neu­tique dite « dyna­mique ». Cette expres­sion, en elle-même, n’est pas pro­blé­ma­tique. Toute inter­pré­ta­tion est néces­sai­re­ment située. Le pro­blème sur­git lorsque cette her­mé­neu­tique devient un outil per­met­tant de neu­tra­li­ser les affir­ma­tions bibliques jugées dif­fi­ciles, offen­santes ou inac­cep­tables dans le contexte cultu­rel actuel.

Se pose alors une ques­tion cen­trale, qui demeure plei­ne­ment per­ti­nente : Quid alors du Sola Scrip­tu­ra et du Tota Scrip­tu­ra ? La pente est glis­sante.

En effet, lorsque cer­taines par­ties de l’Écriture sont rela­ti­vi­sées, au nom de l’amour, de l’inclusion ou du pro­grès moral, un prin­cipe exté­rieur à la Bible est intro­duit comme cri­tère d’évaluation. Ce prin­cipe peut être la conscience indi­vi­duelle, le consen­sus aca­dé­mique, ou encore l’évolution des normes socié­tales. Dans tous les cas, l’autorité de l’Écriture se trouve de fac­to subor­don­née.

Un autre risque, qu’il convient de sou­li­gner avec luci­di­té, est celui de l’eiségèse : au lieu de lais­ser le texte biblique inter­pel­ler et trans­for­mer le lec­teur, on pro­jette sur lui ses propres convic­tions, intui­tions per­son­nelles ou enga­ge­ments idéo­lo­giques. Cette démarche peut se pré­sen­ter comme plus ouverte, plus nuan­cée, plus bien­veillante ; elle n’en demeure pas moins pro­blé­ma­tique sur le plan théo­lo­gique.

Il faut éga­le­ment recon­naître, avec hon­nê­te­té, que ces dépla­ce­ments peuvent par­fois être encou­ra­gés par une quête de recon­nais­sance intel­lec­tuelle et aca­dé­mique. Nager à contre-cou­rant, dans un contexte cultu­rel for­te­ment mar­qué par des para­digmes anti-chré­tiens, demande un coût per­son­nel éle­vé : mar­gi­na­li­sa­tion, incom­pré­hen­sion, voire dis­qua­li­fi­ca­tion. À l’inverse, l’adaptation pro­gres­sive au dis­cours domi­nant peut sem­bler plus confor­table et plus gra­ti­fiante.

Enfin, ces inflé­chis­se­ments révèlent peut-être un enjeu plus pro­fond encore : la fra­gi­li­sa­tion des convic­tions doc­tri­nales dans un contexte d’individualisme et de sub­jec­ti­visme crois­sants. Lorsque la foi devient prin­ci­pa­le­ment une expé­rience per­son­nelle, déta­chée d’un cadre confes­sion­nel com­mun, elle perd sa capa­ci­té à résis­ter dura­ble­ment aux pres­sions exté­rieures.

Ces constats n’appellent ni panique ni condam­na­tion hâtive. Ils invitent à une vigi­lance théo­lo­gique renou­ve­lée. L’histoire de l’Église montre que les crises doc­tri­nales peuvent aus­si être des occa­sions de cla­ri­fi­ca­tion et de recen­trage. Encore faut-il accep­ter de poser les bonnes ques­tions, avec cou­rage et humi­li­té.

C’est pré­ci­sé­ment à cet exer­cice que ces cha­pitres entendent contri­buer.


Chapitre 9 – Les anciens sentiers et la tentation du compromis

Face aux inflé­chis­se­ments doc­tri­naux et aux com­pro­mis pro­gres­sifs évo­qués pré­cé­dem­ment, la ten­ta­tion est grande de cher­cher une posi­tion d’équilibre, une « voie moyenne » qui per­met­trait de conci­lier fidé­li­té théo­lo­gique et accep­ta­bi­li­té cultu­relle. Cette recherche d’un com­pro­mis est sou­vent pré­sen­tée comme sage, modé­rée et prag­ma­tique. Pour­tant, l’expérience his­to­rique de l’Église invite à la pru­dence.

Il faut sou­li­gner avec force que les accom­mo­de­ments répé­tés finissent rare­ment par pré­ser­ver la foi reçue. Avec le temps, ils tendent presque tou­jours à faire pen­cher la balance du côté du renon­ce­ment doc­tri­nal. Le com­pro­mis, lorsqu’il touche aux fon­de­ments, n’est pas une neu­tra­li­té ; il devient une forme de red­di­tion pro­gres­sive. Cette dyna­mique est bien connue dans l’histoire ecclé­siale : ce que l’on tolère au nom de la paix finit sou­vent par s’imposer comme norme.

C’est dans ce contexte qu’apparaît l’appel aux « anciens sen­tiers ». Cette expres­sion ne ren­voie ni à une idéa­li­sa­tion naïve du pas­sé ni à une cris­pa­tion iden­ti­taire. Elle désigne plu­tôt un repère théo­lo­gique éprou­vé, for­gé dans des contextes de conflits doc­tri­naux par­fois aus­si vio­lents que ceux que nous connais­sons aujourd’hui. Les géné­ra­tions pré­cé­dentes n’étaient pas moins confron­tées à la pres­sion cultu­relle, mais elles dis­po­saient d’un cadre doc­tri­nal suf­fi­sam­ment solide pour y résis­ter.

L’image qui s’impose ici est celle d’un bateau dont la coque se fis­sure peu à peu. Chaque fis­sure peut sem­bler mineure, tolé­rable, presque ano­dine. Mais leur accu­mu­la­tion finit par mettre en péril l’ensemble de l’embarcation. La réponse adé­quate n’est pas d’ignorer les infil­tra­tions, mais de col­ma­ter les brèches et d’écoper, tant qu’il est encore temps.

Cet appel aux anciens sen­tiers ne signi­fie pas refu­ser toute évo­lu­tion ni toute réflexion contem­po­raine. Il ne s’agit ni d’être réac­tion­naire, ni de dire non sys­té­ma­ti­que­ment à ce qui est nou­veau. Mais il est légi­time de se deman­der si cer­tains che­mins récem­ment emprun­tés conduisent réel­le­ment à un appro­fon­dis­se­ment de la foi, ou s’ils abou­tissent plu­tôt à son affa­dis­se­ment.

Les paroles de Jésus rap­pellent avec sobrié­té l’enjeu spi­ri­tuel de cette fidé­li­té :
« Si le sel perd sa saveur, à quoi pour­ra-t-il donc encore ser­vir ? »
« On n’allume pas une lampe pour la mettre sous le bois­seau, mais on la met sur le chan­de­lier, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la mai­son » (Mat­thieu 5.13ss).

Ces images ne visent pas la domi­na­tion cultu­relle, mais le témoi­gnage. Une Église qui dilue son mes­sage pour évi­ter le conflit finit par perdre à la fois sa saveur et sa lumière.


Chapitre 10 – Les confessions de foi : la pertinence durable de la Gallicana

Dans un contexte mar­qué par l’indi­vi­dua­lisme théo­lo­gique et le rela­ti­visme doc­tri­nal, les confes­sions de foi de la Réforme appa­raissent comme des res­sources pré­cieuses. Contrai­re­ment aux modes théo­lo­giques pas­sa­gères, elles ont été éla­bo­rées pour durer. Leur voca­tion n’est pas de répondre à toutes les ques­tions contem­po­raines, mais de four­nir un cadre nor­ma­tif stable, enra­ci­né dans l’Écriture et recon­nu par l’Église.

La Confes­sion de foi de La Rochelle, dite Gal­li­ca­na, le Caté­chisme de Hei­del­berg ou les Canons de Dor­drecht ne sont pas de simples docu­ments his­to­riques. Ils consti­tuent de véri­tables ins­tru­ments ecclé­siaux, des­ti­nés à pré­ser­ver l’unité dans la véri­té, à for­mer les consciences et à trans­mettre fidè­le­ment la foi chré­tienne. Leur per­ti­nence tient pré­ci­sé­ment à leur capa­ci­té à dépas­ser les contextes par­ti­cu­liers pour s’inscrire dans la longue durée.

Face à la frag­men­ta­tion doc­tri­nale contem­po­raine, ces confes­sions rem­plissent une fonc­tion magis­té­rielle indis­pen­sable. Elles ne rem­placent pas l’Écriture, mais elles en pro­posent une lec­ture ecclé­siale, reçue, éprou­vée et confes­sée. Elles offrent ain­si un anti­dote à l’arbitraire inter­pré­ta­tif et au sub­jec­ti­visme indi­vi­duel.

Pour­quoi, dès lors, hési­ter à y reve­nir ? Non pour s’y enfer­mer, mais pour s’y appuyer. Reve­nir aux confes­sions, ce n’est pas refu­ser le dia­logue avec le monde contem­po­rain ; c’est refu­ser de lais­ser ce monde dic­ter à l’Église le conte­nu de sa foi.

Les paroles de Pierre Cour­thial expriment avec une grande jus­tesse cette convic­tion :

« S’accorder à la Gal­li­ca­na, ins­crite elle-même dans l’ensemble, un et plu­riel, des confes­sions de Foi de la Réfor­ma­tion et, avec celles-ci, dans la suite recon­nue des affir­ma­tions des pre­miers Conciles, c’est non pas se recro­que­viller sur sa « petite reli­gion à soi », mais s’ouvrir à la tra­di­tion ecclé­siale décou­lant de l’Écriture-parole de Dieu. »

Pour Pierre Cour­thial, le retour aux confes­sions n’est pas un geste de fer­me­ture, mais un acte d’ouverture : ouver­ture à la conti­nui­té de l’Église, à la foi catho­lique au sens ancien du terme, et à la trans­mis­sion fidèle de l’Évangile.

C’est cette prise de conscience de l’antithèse entre la confes­sion de foi et le dogme plu­ra­liste qui a conduit les réfor­més confes­sants à fon­der des ins­ti­tu­tions de for­ma­tion théo­lo­gique expli­ci­te­ment confes­santes. Leur objec­tif n’était pas d’entretenir une enclave iden­ti­taire, mais de for­mer des pas­teurs et des fidèles capables de confes­ser la foi « trans­mise aux saints une fois pour toutes », avec joie, liber­té et res­pon­sa­bi­li­té.

Ces confes­sions demeurent ain­si non seule­ment un héri­tage à pré­ser­ver, mais une bous­sole pour l’avenir. Dans un monde ecclé­sial en quête de repères, elles rap­pellent que la fidé­li­té n’est pas un frein à la mis­sion de l’Église, mais sa condi­tion même.5


Conclusion – Fidélité, humilité et vigilance

Au terme de cette réflexion, une convic­tion s’impose avec sobrié­té : les ques­tions sou­le­vées ne relèvent ni de que­relles mar­gi­nales ni de débats secon­daires. Elles touchent au cœur même de l’identité de l’Église, à sa manière de rece­voir, de confes­ser et de trans­mettre la foi chré­tienne dans un contexte cultu­rel pro­fon­dé­ment trans­for­mé.

Il importe de redire clai­re­ment que l’intention de ce tra­vail n’a jamais été polé­mique. Il ne s’agit ni de dres­ser des pro­cès d’intention, ni d’ériger des fron­tières arti­fi­cielles entre des chré­tiens de bonne foi. L’histoire de l’Église enseigne avec force que nul cou­rant, nul mou­ve­ment, nul héri­tage théo­lo­gique n’est à l’abri de l’erreur. Les réfor­més confes­sants eux-mêmes ne font pas excep­tion. Cette recon­nais­sance consti­tue la pre­mière condi­tion d’un dis­cer­ne­ment authen­ti­que­ment chré­tien.

Pour autant, l’humilité n’implique pas le rela­ti­visme. Recon­naître sa failli­bi­li­té ne signi­fie pas renon­cer à toute affir­ma­tion doc­tri­nale claire. L’Église ne vit pas de ses hési­ta­tions, mais de la Parole qui lui est confiée. C’est pré­ci­sé­ment parce que l’erreur est tou­jours pos­sible que la ques­tion de l’autorité nor­ma­tive de l’Écriture et des confes­sions de foi demeure déci­sive.

Tout au long de ces cha­pitres, un constat s’est impo­sé : les réfor­més confes­sants se situent his­to­ri­que­ment et théo­lo­gi­que­ment bien plus près de la théo­lo­gie évan­gé­lique clas­sique que du pro­tes­tan­tisme libé­ral, avec lequel existe un hia­tus réel et ancien. Ce désac­cord ne porte pas d’abord sur des ques­tions de style, de sen­si­bi­li­té ou de culture ecclé­siale, mais sur la nature même de l’autorité doc­tri­nale, sur le rap­port au texte biblique et sur la fonc­tion nor­ma­tive des confes­sions de foi.

Dans un contexte mar­qué par la pres­sion de la moder­ni­té, par l’individualisme et par le plu­ra­lisme éri­gé en dogme impli­cite, la ten­ta­tion du com­pro­mis est forte. Elle peut prendre des formes diverses : adap­ta­tion pro­gres­sive du lan­gage, relec­ture sélec­tive de l’Écriture, rela­ti­vi­sa­tion de doc­trines jugées trop coû­teuses ou trop dis­so­nantes. Ces stra­té­gies se pré­sentent sou­vent comme rai­son­nables et pas­to­rales. Mais l’histoire montre qu’elles conduisent rare­ment à une fidé­li­té durable.

La fidé­li­té chré­tienne n’est ni une pos­ture de repli ni une cris­pa­tion iden­ti­taire. Elle n’exige pas de refu­ser toute réflexion nou­velle, ni de sacra­li­ser des for­mu­la­tions humaines. Elle consiste à se lais­ser conti­nuel­le­ment juger, cor­ri­ger et refor­mer par la Parole de Dieu, reçue dans la com­mu­nion de l’Église et confes­sée dans la conti­nui­té de la foi chré­tienne.

C’est ici que les confes­sions de foi de la Réforme révèlent toute leur per­ti­nence. Elles ne pré­tendent pas rem­pla­cer l’Écriture, mais elles offrent à l’Église des repères éprou­vés, capables de résis­ter aux fluc­tua­tions cultu­relles et aux modes théo­lo­giques pas­sa­gères. Elles rap­pellent que la foi chré­tienne n’est pas une construc­tion indi­vi­duelle, mais une foi reçue, trans­mise et confes­sée.

Reve­nir aux confes­sions, ce n’est pas regar­der en arrière avec nos­tal­gie, mais s’ancrer pour mieux avan­cer. Ce n’est pas se refer­mer sur une tra­di­tion figée, mais s’inscrire dans une tra­di­tion vivante, appe­lée à être sans cesse réin­ter­ro­gée à la lumière de l’Écriture. Ce mou­ve­ment de retour aux sources n’est pas une fuite, mais une condi­tion de la fécon­di­té future de l’Église.

Enfin, cette réflexion se veut un appel à l’espérance. L’histoire du pro­tes­tan­tisme évan­gé­lique et réfor­mé montre qu’il a déjà tra­ver­sé des crises pro­fondes, par­fois plus graves encore que celles que nous connais­sons. Chaque fois, la fidé­li­té patiente à la Parole de Dieu a per­mis des renou­veaux inat­ten­dus.

Confes­ser aujourd’hui « la foi trans­mise aux saints une fois pour toutes » n’est ni un geste de défi ni un acte de nos­tal­gie. C’est un acte de confiance. Confiance que la Parole de Dieu demeure vivante et effi­cace. Confiance que l’Église n’est pas appe­lée à se confor­mer au monde, mais à le ser­vir en lui annon­çant une véri­té qui le dépasse. Confiance, enfin, que la fidé­li­té, même coû­teuse, n’est jamais vaine.


Notice bibliographique

Blo­cher, Hen­ri. L’avenir du pro­tes­tan­tisme évan­gé­lique en France à l’aube du IIIe mil­lé­naire. La Revue Réfor­mée, n° 208, 2000.

Cour­thial, Pierre. La Foi Réfor­mée en France. Aix-en-Pro­vence, Facul­té Jean Cal­vin.

La Confes­sion de foi de La Rochelle (1559).
Le Caté­chisme de Hei­del­berg (1563).
Les Canons de Dor­drecht (1618–1619).


  1. Pré­ci­sion ter­mi­no­lo­gique
    Lorsque nous affir­mons que cette ques­tion concerne toutes les Églises, il est néces­saire de pré­ci­ser ce que nous enten­dons par là.
    Par Églises ins­ti­tu­tion­nelles, nous dési­gnons ici les Églises issues des grandes struc­tures his­to­riques du pro­tes­tan­tisme, orga­ni­sées à l’échelle natio­nale ou syno­dale, sou­vent qua­li­fiées d’« Églises de mul­ti­tude ». Elles ras­semblent une grande diver­si­té de sen­si­bi­li­tés théo­lo­giques et ecclé­siales, et fonc­tionnent géné­ra­le­ment selon un prin­cipe de plu­ra­lisme doc­tri­nal assu­mé. L’appartenance ecclé­siale y repose moins sur une confes­sion de foi nor­ma­tive par­ta­gée que sur une adhé­sion ins­ti­tu­tion­nelle ou cultu­relle.
    Par Églises congré­ga­tio­na­listes, nous enten­dons prin­ci­pa­le­ment les Églises évan­gé­liques, orga­ni­sées autour de com­mu­nau­tés locales auto­nomes. Leur uni­té ne repose pas sur une struc­ture ins­ti­tu­tion­nelle cen­tra­li­sée, mais sur une confes­sion de foi locale, une lec­ture com­mune de l’Écriture et une dis­ci­pline ecclé­siale exer­cée à l’échelle de la congré­ga­tion. Ce modèle n’immunise pas contre les dérives doc­tri­nales, mais il rend les dépla­ce­ments théo­lo­giques sou­vent plus visibles et plus rapides.
    Par Églises confes­santes, enfin, nous dési­gnons non pas une caté­go­rie socio­lo­gique ou ins­ti­tu­tion­nelle, mais une pos­ture théo­lo­gique. Une Église confes­sante est une Église qui recon­naît expli­ci­te­ment une ou plu­sieurs confes­sions de foi comme nor­ma­tives pour son ensei­gne­ment, sa pré­di­ca­tion et sa dis­ci­pline. Elle se situe ici en oppo­si­tion au plu­ra­lisme théo­lo­gique, non par refus du dia­logue, mais par convic­tion que la véri­té révé­lée ne peut être tenue pour une option par­mi d’autres.
    Cette dis­tinc­tion est impor­tante. Elle per­met de com­prendre que les ten­sions évo­quées dans cet article ne concernent pas seule­ment une famille ecclé­siale par­ti­cu­lière, mais tra­versent l’ensemble du pro­tes­tan­tisme, qu’il soit de mul­ti­tude ou de confes­sants, ins­ti­tu­tion­nel ou congré­ga­tio­na­liste. Aucune struc­ture ecclé­siale ne pro­tège méca­ni­que­ment de l’érosion doc­tri­nale. Seule une sou­mis­sion com­mune et renou­ve­lée à la Parole de Dieu, reçue et confes­sée dans l’Église, peut offrir un cadre de fidé­li­té durable. ↩︎
  2. « Dans cette situa­tion, se hasar­de­ra-t-on à pré­voir, le pro­tes­tan­tisme évan­gé­lique sera dure­ment ten­té. La pres­sion de l’environnement social sera si lourde qu’elle le pous­se­ra à deux formes d’esquive, éga­le­ment rui­neuses : la conces­sion et le repli. Les carac­tères spé­ci­fiques que l’histoire lui recon­naît sont ceux-là mêmes que la moder­ni­té-post rejette : la struc­ture d’autorité, une auto­ri­té de style pater­nel exer­cée par la Parole de com­man­de­ment et d’instruction ; la cen­tra­li­té de la faute et de son expia­tion, au cœur du sens biblique de la croix du Christ ; la dis­ci­pline morale, en par­ti­cu­lier sexuelle et matri­mo­niale. La ten­ta­tion du com­pro­mis sera forte, qui rédui­rait la pres­sion ou ten­sion par glis­se­ment mon­da­ni­sa­teur. Et aus­si bien, celle du retrait « sec­taire » dans la coquille pro­tec­trice, qui rédui­rait la ten­sion par la mise à dis­tance. La voca­tion, c’est de tenir le cap entre les deux écueils, en ramant à contre-cou­rant… Rap­pe­lons-nous que le pro­tes­tan­tisme évan­gé­lique en a vu d’autres ! » – L’avenir du pro­tes­tan­tisme évan­gé­lique en France à l’aube du IIIe mil­lé­naire, Hen­ri Blo­cher – La Revue Réfor­mée, n° 208 de 2000 ↩︎
  3. La for­mule Eccle­sia refor­ma­ta, sem­per refor­man­da est sou­vent attri­buée, à tort, direc­te­ment aux Réfor­ma­teurs du XVIe siècle. En réa­li­té, elle n’apparaît pas sous cette forme exacte chez Luther ou Cal­vin. Son esprit est cepen­dant pro­fon­dé­ment enra­ci­né dans la théo­lo­gie de la Réforme, notam­ment dans l’idée que l’Église, en tant qu’institution humaine, demeure tou­jours expo­sée à l’erreur et doit sans cesse être rame­née à l’obéissance à la Parole de Dieu.
    L’ajout déci­sif secun­dum Ver­bum Dei (« selon la Parole de Dieu ») exprime expli­ci­te­ment ce que les Réfor­ma­teurs tenaient pour évident : la réforme de l’Église n’est ni un pro­ces­sus auto­nome, ni une adap­ta­tion conti­nue aux cir­cons­tances his­to­riques, mais une sou­mis­sion renou­ve­lée à l’autorité nor­ma­tive de l’Écriture. Sans cette pré­ci­sion, la for­mule peut être inter­pré­tée dans un sens évo­lu­tion­niste ou rela­ti­viste, étran­ger à l’intention réfor­ma­trice ori­gi­nelle.
    Les recherches his­to­riques sérieuses situent l’émergence de la for­mule (ou de ses variantes proches) dans le pro­tes­tan­tisme réfor­mé néer­lan­dais et alle­mand du XVIIe siècle, après la Réforme pro­pre­ment dite. On trouve des for­mu­la­tions équi­va­lentes chez : Jodo­cus van Loden­stein (1620–1677), théo­lo­gien de la Nadere Refor­ma­tie (Seconde Réforme néer­lan­daise), qui insiste sur la réforme per­ma­nente de l’Église par la Parole et l’Esprit. D’autres auteurs réfor­més post-cal­vi­niens, pour qui la réforme n’est jamais ache­vée tant que l’Église est en pèle­ri­nage. L’idée est clai­re­ment réfor­mée, mais pos­té­rieure à Cal­vin.
    La for­mule se dif­fuse sur­tout dans le pro­tes­tan­tisme réfor­mé à par­tir du XVIIe siècle, puis connaît un regain d’usage au XXe siècle. Elle est alors fré­quem­ment mobi­li­sée dans des contextes de crise ecclé­siale ou doc­tri­nale. Tou­te­fois, son sens com­mence à se dépla­cer. Chez cer­tains théo­lo­giens modernes, la réforme tend à être com­prise moins comme un retour cri­tique à l’Écriture que comme une ouver­ture per­ma­nente au deve­nir his­to­rique.
    Dans la théo­lo­gie dia­lec­tique, notam­ment chez Karl Barth, l’idée d’une Église tou­jours appe­lée à être jugée par la Parole de Dieu demeure cen­trale. Barth insiste avec force sur la trans­cen­dance de la révé­la­tion et sur le fait que l’Église ne pos­sède jamais la véri­té comme un acquis. Cepen­dant, dans la récep­tion ulté­rieure de cette pen­sée, la réfé­rence nor­ma­tive expli­cite à l’Écriture a par­fois été affai­blie, au pro­fit d’une com­pré­hen­sion plus exis­ten­tielle ou contex­tuelle de la réforme ecclé­siale.
    C’est dans ce glis­se­ment que la for­mule sem­per refor­man­da a pro­gres­si­ve­ment été déta­chée de son ancrage scrip­tu­raire expli­cite, deve­nant par­fois un slo­gan jus­ti­fiant des révi­sions doc­tri­nales ou éthiques fon­dées davan­tage sur l’évolution des men­ta­li­tés que sur l’exégèse biblique. D’où la néces­si­té, aujourd’hui encore, de rap­pe­ler que la Réforme n’a de sens que selon la Parole de Dieu, et jamais indé­pen­dam­ment d’elle. ↩︎
  4. Ori­gine et évo­lu­tion du « fon­da­men­ta­lisme »
    Le terme « fon­da­men­ta­lisme » trouve son ori­gine dans la publi­ca­tion, entre 1910 et 1915, d’une série de douze volumes inti­tu­lée The Fun­da­men­tals : A Tes­ti­mo­ny to the Truth, finan­cée par des laïcs pres­by­té­riens amé­ri­cains. Ces textes, rédi­gés par des théo­lo­giens évan­gé­liques de haut niveau, visaient à défendre les doc­trines cen­trales du chris­tia­nisme his­to­rique contre le libé­ra­lisme théo­lo­gique, alors for­te­ment influen­cé par le ratio­na­lisme, la cri­tique biblique radi­cale et le mora­lisme reli­gieux.
    Les « fon­da­men­taux » mis en avant concer­naient notam­ment l’inspiration et l’autorité de l’Écriture, la divi­ni­té du Christ, la nais­sance vir­gi­nale, la mort expia­toire, la résur­rec­tion cor­po­relle et la réa­li­té des miracles. À ce stade, le fon­da­men­ta­lisme n’était ni anti-intel­lec­tuel ni anti-scien­ti­fique, mais confes­sion­nel et apo­lo­gé­tique.
    Ce n’est que plus tard, au cours du XXe siècle, que le terme a glis­sé pour dési­gner des cou­rants mar­qués par un rejet de la réflexion théo­lo­gique, une lec­ture lit­té­ra­liste rigide de l’Écriture et une atti­tude de repli cultu­rel. Cette évo­lu­tion explique la confu­sion actuelle entre la foi évan­gé­lique clas­sique — pro­fon­dé­ment enra­ci­née dans le chris­tia­nisme his­to­rique — et cer­taines expres­sions socio­lo­giques plus étroites du fon­da­men­ta­lisme tar­dif. Une dis­tinc­tion rigou­reuse entre ces réa­li­tés demeure indis­pen­sable pour évi­ter les amal­games. ↩︎
  5. « S’accorder à la Gal­li­ca­na, ins­crite elle-même dans l’ensemble, un et plu­riel, des confes­sions de Foi de la Réfor­ma­tion et, avec celles-ci, dans la suite recon­nue des affir­ma­tions des pre­miers Conciles, c’est non pas se recro­que­viller sur sa « petite reli­gion à soi », mais s’ouvrir à la tra­di­tion ecclé­siale décou­lant de l’É­cri­ture-parole de Dieu ; c’est s’ou­vrir à la Foi catho­lique attes­tée par les Pères des pre­miers Conciles et les confes­sions de Foi de la Réfor­ma­tion. C’est la prise de conscience de l’antithèse entre la confes­sion de la Foi et le dogme plu­ra­liste qui a conduit les réfor­més confes­sants des Églises réfor­mées et réfor­mées évan­gé­liques à ima­gi­ner, puis à éta­blir, la Facul­té de théo­lo­gie réfor­mée d’Aix-en-Provence, d’abord pour glo­ri­fier le Dieu tri­ni­taire en sui­vant sa Parole, ensuite pour tra­vailler au pro­grès de la Foi réfor­mée, en par­ti­cu­lier dans les pays fran­co­phones, enfin pour pré­pa­rer des pas­teurs et, s’ils le veulent, des fidèles, joyeux dans la liber­té de confes­ser C’est la prise de conscience de l’antithèse entre la confes­sion de la Foi et le dogme plu­ra­liste qui a conduit les réfor­més confes­sants des Églises réfor­mées et réfor­mées évan­gé­liques à ima­gi­ner, puis à éta­blir, la Facul­té de théo­lo­gie réfor­mée d’Aix-en-Provence, d’abord pour glo­ri­fier le Dieu tri­ni­taire en sui­vant sa Parole, ensuite pour tra­vailler au pro­grès de la Foi réfor­mée, en par­ti­cu­lier dans les pays fran­co­phones, enfin pour pré­pa­rer des pas­teurs et, s’ils le veulent, des fidèles, joyeux dans la liber­té de confes­ser « la Foi trans­mise aux saints une fois pour toutes »… » -Pierre Cour­thial, La Foi Réfor­mée en France. ↩︎

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