Vous avez dit libéral ? – Vincent Bru

Pour­quoi consa­crer une rubrique sur ce blog réfor­mé confes­sant au pro­tes­tan­tisme moder­niste ? La ques­tion doit être posée.

Pour quatre rai­sons prin­ci­pales :

1. La pre­mière c’est que cette com­po­sante du pro­tes­tan­tisme existe, que cela nous plaise ou non, et non seule­ment elle existe mais elle occupe une place non négli­geable au sein des églises his­to­riques, réfor­mées, luthé­riennes et angli­canes, notam­ment dans les chaires de théo­lo­gie. C’est triste. Très triste même. Mais c’est là un fait incon­tes­table. Un jour, il en sera autre­ment, c’est là notre prière. Mais aujourd’hui, il faut faire face.

2. La deuxième rai­son c’est que, comme dit le pro­verbe : « Mieux vaut pré­ve­nir que gué­rir » ! Est-il néces­saire de le dire ? Men­tion­ner ne signi­fie pas cau­tion­ner. Men­tion­ner c’est aus­si d’une cer­taine manière pré­ve­nir. Cer­tains chré­tiens ont sans le savoir adop­tés dans leur théo­lo­gie, même pré­ten­du­ment évan­gé­lique, des concep­tions libé­rales sans même en avoir conscience. Peut-être parce que per­sonne ne les a pré­ve­nus ? On tombe plus faci­le­ment dans le trou qui se trouve sur le che­min si celui-ci est mal éclai­ré. Il faut donc tou­jours savoir de quoi l’on parle. C’est vrai aus­si par exemple pour le catho­li­cisme romain, ou pour toute autre com­po­sante du chris­tia­nisme. Savoir de quoi l’on parle est l’un des élé­ments néces­saires pour pou­voir se for­ger de façon solide et argu­men­tée une iden­ti­té, pour savoir ce en quoi l’on croit, et ce aus­si en quoi l’on ne croit pas. Car on se pose aus­si en s’opposant…

3. Toutes les com­po­santes du chris­tia­nisme com­portent des forces et des fai­blesses et il est impor­tant d’a­voir conscience de cette réa­li­té. Le catho­li­cisme romain trouve sa force dans son Magis­tère qui pose le cadre en dehors duquel on sort de l’or­tho­doxie – la droite façon de croire – et qui sert de bous­sole pour diri­ger l’âme croyante au milieu de l’océan déchaî­né des idéo­lo­gies. Le pro­tes­tan­tisme, n’ayons pas peur de le dire, pèche par son indi­vi­dua­lisme et son sub­jec­ti­visme. Le libre exa­men com­porte cer­tains risques. Le pro­tes­tan­tisme ne s’est pas tris­te­ment illus­tré dans sa com­po­sante libé­rale sans rai­sons. Il y a ici une pro­pen­sion congé­ni­tale et natu­relle à accueillir les idées nou­velles, même les plus folles, beau­coup plus faci­le­ment que dans les autres tra­di­tions. Pour pou­voir cor­ri­ger ses fai­blesses encore faut-il en avoir conscience, avoir conscience de ses fai­blesses. Il n’y a pas de fata­li­té ! Le pro­tes­tan­tisme doit apprendre de ses erreurs. Mais encore faut-il que ces erreurs soient iden­ti­fiées clai­re­ment, iden­ti­fiées et recon­nues, puis com­bat­tues.

4. La qua­trième rai­son est d’ordre apo­lo­gé­tique. Les pre­miers siècles de l’aire chré­tienne ont vu naître les Pères apo­lo­gètes qui ont suc­cé­dé direc­te­ment aux Pères apos­to­liques. Leur tâche a consis­té à mon­trer la per­ti­nence de la Foi chré­tienne face aux reli­gions et aux phi­lo­so­phies païennes de leurs temps comme aus­si face aux héré­sies  – les enne­mis exté­rieurs et les enne­mis inté­rieurs de l’É­glise.
Il y a donc une tâche sem­blable aujourd’­hui face au défi que repré­sente le néo-pro­tes­tan­tisme. Il s’a­git de mon­trer la per­ti­nence de la Foi chré­tienne his­to­rique et biblique dans un pre­mier temps, et du pro­tes­tan­tisme clas­sique dans un second temps, face à toutes les attaques exté­rieures comme inté­rieures qu’ils subissent. D’au­tant que les ques­tions posées sont sou­vent de bonnes ques­tions aux­quelles il faut savoir répondre avec hon­nê­te­té, avec en par­ti­cu­lier celles posées par la méthode his­to­ri­co-cri­tique. En théo­lo­gie réfor­mée on par­le­ra plu­tôt de la méthode his­to­ri­co-rédemp­tive. Peut-on véri­ta­ble­ment appro­cher le texte biblique comme n’im­porte quel autre texte de l’an­ti­qui­té et de manière pure­ment scien­ti­fique et ration­nelle sans le déna­tu­rer ? Il y a de quoi dire ici !

Il n’y a aucune rai­son d’a­voir peur des résul­tats de la recherche scien­ti­fique dès lors que celle-ci est comme le dit Auguste Lecerf libé­rée de l’idéologie huma­niste et évo­lu­tion­niste :

« L’É­glise ne veut pas se pas­ser de la science, parce que la bar­ba­rie est une forme du mal. Mais elle n’a rien à craindre d’une science libé­rée de l’i­déo­lo­gie huma­niste et évo­lu­tion­niste. » Et encore : « L’é­cole cal­vi­niste contem­po­raine donne rai­son à Cal­vin. Elle conçoit l’in­té­gri­té dans ce sens que la Pro­vi­dence divine a pour­vu à la conser­va­tion sub­stan­tielle du texte sacré, dans la mesure suf­fi­sante pour que l’in­té­gra­li­té de la véri­té dog­ma­tique par­vienne à l’É­glise, en ver­tu de ce prin­cipe de foi que Dieu ne nous manque jamais dans les choses néces­saires. » Et : « Nous concluons que la foi réfor­mée qui confesse que l’É­cri­ture est la Parole de Dieu et que c’est là, et là seule­ment, qu’il faut cher­cher cette Parole, peut et doit être réaf­fir­mée et res­tau­rée dans toute sa rigueur scien­ti­fique. Ver­bum dei manet in ater­num. »

Op. cit.


Trois remarques impor­tantes.

1. On peut noter des évo­lu­tions mal­heu­reuses en sein du chris­tia­nisme moder­niste (libé­ral, pro­gres­siste) notam­ment sur le plan éthique. Car l’é­thique suit la doc­trine. Quand on lâche la loco­mo­tive de la dog­ma­tique alors les wagons qui suivent finissent aus­si par s’ar­rê­ter, même si au départ ils roulent par la vitesse acquise, et c’est ce que l’on constate de plus en plus aujourd’­hui, dans tous les domaines de la pen­sée et de la vie. Le vieux libé­ra­lisme qui a comp­té en son sein des per­son­na­li­tés hors du com­mun, n’é­tait pas, par exemple, déta­ché de la pié­té ni de la morale (Wil­fred Monod, Albert Schweit­zer, Auguste Saba­tier, etc.). Il en est, hélas ! tout autre­ment aujourd’­hui. Simple constat. Le dis­cours sur l’a­vor­te­ment, le mariage, l’é­thique sexuelle, l’eu­tha­na­sie, mais aus­si les ques­tions de la laï­ci­té et des autres reli­gions ont consi­dé­ra­ble­ment évo­lués chez les libé­raux. Le libé­ra­lisme inclu­sif d’au­jourd’­hui n’a à cet égard plus grand chose à voir avec celui du 19e et du 20e siècle. Il s’est d’une cer­taine manière radi­ca­li­sé, voire sécu­la­ri­sé.

2. Nous affir­mons qu’il en va du pro­tes­tan­tisme moder­niste vis-à-vis du pro­tes­tan­tisme clas­sique comme de l’ombre et de la lumière : la véri­té res­sort d’au­tant plus clai­re­ment par contraste avec les contre­fa­çons. La véri­té qui ne sau­rait être contre­faite. A ce titre, j’é­mets pour ma part l’hy­po­thèse selon laquelle les élé­ments les plus posi­tifs que l’on retrouve bel et bien dans tels ou tels cou­rants du pro­tes­tan­tisme contem­po­rain se trouvent déjà dans la théo­lo­gie réfor­mée clas­sique, et que les élé­ments néga­tifs ne sont en géné­ral que la résur­gence de vieilles héré­sies : « Rien de nou­veau sous le soleil… »

La véri­té est une et atem­po­relle. L’un des cri­tères pour la recon­naître c’est la conti­nui­té his­to­rique. Nous vou­lons croire et pen­ser avec les Pères de l’Église, avec les théo­lo­giens de l’Âge de la Foi, avec les Réfor­ma­teurs et post-Réfor­ma­teurs, les mou­ve­ments revi­va­listes de la mou­vance évan­gé­lique des 19e, 20e et 21e siècle, et bien évi­dem­ment avec nos maîtres du renou­veau cal­vi­niste en France et dans le monde, à com­men­cer par Auguste Lecerf, Pierre Mar­cel et Pierre Cour­thial.

La conti­nui­té joue en notre faveur ! Il faut vrai­ment avoir conscience de cette réa­li­té. Le libé­ra­lisme est un phé­no­mène, en un cer­tains sens, à la fois récent et anec­do­tique. Il ne fait pas par­tie de l’essence même du chris­tia­nisme. C’est comme un corps étran­ger qui cherche par tous les moyens à se gref­fer sur le corps natu­rel, mais sans kja­mais y par­ve­nir out à fait. Il n’est par consé­quent ni utile ni néces­saire qu’il s’y ins­talle dura­ble­ment, indé­fi­ni­ment. Quand une greffe ne réus­sit pas, alors elle est reje­tée, et rien ni per­sonne n’y pour­ra jamais rien chan­ger !

3. Ce qu’il faut bien com­prendre c’est que tout sys­tème théo­lo­gique repose sur des pré­sup­po­sés de foi et que ces pré­sup­po­sés ne sont pas les mêmes selon que l’on soit un réfor­mé confes­sant ou un libé­ral.
Le pré­sup­po­sé fon­da­men­tal de la Foi chré­tienne his­to­rique c’est que la Bible est véri­ta­ble­ment ce qu’elle pré­tend être, à savoir la Parole de Dieu – théo­rie de l’inspiration. Tout part de là. C’est la rai­son d’ailleurs pour laquelle le pre­mier article publié sur ce blog a été le sui­vant du pro­fes­seur Auguste Lecerf : « Exa­men de la valeur du prin­cipe externe et for­mel de la foi réfor­mée. Théo­rie de l’ins­pi­ra­tion ». C’est la base, le com­men­ce­ment, le fon­de­ment de tout le reste. Impos­sible de se situer dans le pay­sage théo­lo­gique sans avoir les idées claires sur ce sujet pré­cis du sta­tut de la Bible. Nous ne sau­rions jamais trop insis­ter là-des­sus ! Croire en l’inerrance de l’Écriture n’est pas quelque chose d’anecdotique et d’accessoire. C’est le point de départ, le roc sur lequel tout l’édifice théo­lo­gique doit se construire. Et c’est impos­sible autre­ment.
Enten­dons-nous bien : Il est extrê­me­ment dif­fi­cile de mettre d’ac­cord des théo­lo­giens qui n’ont pas les mêmes pré­sup­po­sés fon­da­men­taux, et notam­ment celui du sta­tut de l’Écriture.
Tout n’est pas affaire uni­que­ment de rigueur intel­lec­tuelle et scien­ti­fique.
Au départ, c’est bien d’une ques­tion de foi dont il s’a­git : on y croit, ou pas !
Aus­si, ce qui est deman­dé à tous ceux qui sont véri­ta­ble­ment en quête de la véri­té, c’est d’a­bord de lire la Sainte Écri­ture, en entier, ensuite par exemple le Caté­chisme de Hei­del­berg, l’Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tien de Cal­vin, la Confes­sion de Foi de La Rochelle, avant même de se plon­ger dans des lec­tures d’ou­vrages plus récents.
La conver­sion (meta­noia) de la pen­sée passe par cet effort ini­tial : il s’a­git d’aller à la Source, afin de se lais­ser tou­cher par la grâce, de se lais­ser convaincre par la puis­sance de la véri­té.

Dieu de Jésus-Christ ne doit pas être confon­du avec celui des phi­lo­sophes et des savants ! Il est beau­coup plus que cela. Et ce n’est qu’avec le Cœur – qui ne se réduit pas au siège des sen­ti­ments, mais qui concentre tout ce qui fait de nous des créa­tures douées de rai­son, comme aus­si d’émotions, comme aus­si de reli­gion (sen­sus divi­ni­ta­tis selon Cal­vin) – qu’il est pos­sible de le connaître :

« C’est le cœur qui sent Dieu et non la rai­son. Voi­là ce que c’est que la foi. Dieu sen­sible au cœur, non à la rai­son. Le cœur a ses rai­sons que la rai­son ne connaît point : on le sait en mille choses. » !

Blaise Pas­cal, Les Pen­sées

De la théo­lo­gie réfor­mée se dégage avant tout une cer­taine vision de Dieu et du rap­port de l’homme avec Dieu, et c’est de cette réa­li­té-là que dépend tout le reste.
Le témoi­gnage inté­rieur du Saint Esprit convainc l’âme croyante de la sou­ve­rai­ne­té de Dieu et de la néces­si­té de sa révé­la­tion dans la Bible afin d’a­voir de celui-ci une droite connais­sance et afin de pou­voir l’ai­mer véri­ta­ble­ment. On ne peut aimer que ce que l’on connaîtL’ag­nos­ti­cisme sous-jacent des théo­lo­gies modernes a quelque chose de pro­fon­dé­ment frus­trant. Il n’est pas éton­nant que les églises libé­rales se vident… La foi appelle la foi. Mais là où le doute devient ins­ti­tu­tion­na­li­sé – sous pré­texte de rigueur scien­ti­fique -, on finit par som­brer dans l’in­cré­du­li­té la plus crasse, le doute sys­té­ma­tique.

Or « sans la foi, il est impos­sible d’être agréable à Dieu ! » (Hébreux 11.6)

La foi-confiance (fides quae cre­di­tur) que l’on doit pla­cer dans le Sei­gneur repose sur la fia­bi­li­té de la révé­la­tion de Dieu dans la Sainte Écri­ture, et donc sur la foi-croyance (fides qua cre­di­tur).
Il faut bien donc consa­crer toute son éner­gie à mon­trer que cette Foi-là n’a rien per­du de sa per­ti­nence et de son actua­li­té par-delà les siècles, et qu’elle est donc la Foi véri­table.

Telle est la tâche de la théo­lo­gie réfor­mée selon la Parole de Dieu.

Pas­teur Vincent Bru, 20/11/2023


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