Confrontation « sympathico-critique » de la théologie réformée confessante avec quelques grands courants théologiques contemporains – Vincent Bru

Il s’agit ici d’un article que j’ai écrit il y a une ving­taine d’années de cela, tan­dis que j’étais pas­teur à Paris et que je m’étais ins­crit en 3e cycle à l’Institut Pro­tes­tant de Théo­lo­gie (IPT) - je tiens à pré­ci­ser que j’étais alors le seul cal­vi­niste par­mi les élèves comme par­mi les pro­fes­seurs[i]. J’avais ten­té une approche que j’avais inti­tu­lée « sym­pa­thi­co-cri­tique » – sym­pa­thique dans le sens d’un effort sin­cère de com­pré­hen­sion – des dif­fé­rents cou­rants théo­lo­giques qui existent aujourd’hui au sein du pro­tes­tan­tisme, et ce, afin d’en déga­ger à la fois les forces et les fai­blesses, et sur­tout afin de mieux faire res­sor­tir la spé­ci­fi­ci­té de la Foi réfor­mée confes­sante dans ce pay­sage mor­ce­lé. J’en repro­duis ici une ver­sion revue et cor­ri­gée.


Nous vivons aujourd’hui, depuis le 19e siècle – mais les racines plongent dans le 18e siècle, le siècles dit « des Lumières » -, une crise du savoir théo­lo­gique et de la connais­sance reli­gieuse. L’avènement de la « moder­ni­té », dont la phi­lo­so­phie d’Emma­nuel Kant consti­tue une étape déci­sive ‑rup­ture foi/raison, noumène/phénomène[ii] -, avec aus­si la concep­tion évo­lu­tion­niste de l’histoire prô­née par Hegel par exemple, a bou­le­ver­sé les fon­de­ments de l’épistémologie clas­sique[iii].

« La vérité, c’est la subjectivité ! » (Søren Kierkegaard)

Ce chan­ge­ment sur­ve­nu dans les pré­sup­po­sés phi­lo­so­phiques – plus ou moins ratio­na­listes – a conduit bon nombre de théo­lo­giens, ceux de la mou­vance libé­rale en l’occurrence (Schleier­ma­cher, Auguste Saba­tier, Bult­mann, Tillich, etc… ), mais aus­si, bien que de manière moins mar­quées, ceux de l’école « néo-ortho­doxe » (Karl Barth, Emil Brun­ner) à contes­ter de façon plus ou moins radi­cale les défi­ni­tions his­to­riques et clas­siques de la Foi chré­tienne, sur la base des pré­ten­dues avan­cées de la science en matière de cri­tique biblique (méthode dite « his­to­ri­co-cri­tique »), d’une part, et d’autre par sur celle de la sub­jec­ti­vi­té humaine : « La véri­té, c’est la sub­jec­ti­vi­té ! » L’important ici, nous dit-on, c’est de construire des ponts avec la culture – quelle soit de nature reli­gieuse ou pro­fane, peu importe ! – de l’homme-moderne, et de le rejoindre sur le ter­rain de son res­sen­ti, de ses pré­oc­cu­pa­tions exis­ten­tielles, de sa sub­jec­ti­vi­té, ce à quoi il accorde de l’importance, sans s’embarrasser du « patois de Canaan » – nous rejoi­gnons ici les pré­oc­cu­pa­tions des phi­lo­so­phies dites exis­ten­tia­listes : « l’existence pré­cède l’essence » (Sartres, etc.) !

La théo­lo­gie néga­tive – ou apo­pha­tique – prô­née par cer­tains Pères de l’Église, et le nomi­na­lisme phi­lo­so­phique (Guillaume d’Occan) qui met l’accent sur les limites du lan­gage humain, occupent désor­mais le devant de la scène, et la fron­tière entre la foi et l’agnos­ti­cisme est deve­nue très étroite, à tel point que l’on ne sait plus très bien ce que l’on doit croire quand on lit les théo­lo­giens modernes. Savent-ils seule­ment encore, d’ailleurs, ce qu’est vrai­ment l’« Évan­gile » ? Ou bien ne s’agit-il pas plu­tôt, sou­vent, d’une espèce de phi­lo­so­phie huma­niste et savante avec des conno­ta­tions chré­tiennes plus ou moins vagues, tant les réfé­rences au texte biblique semblent secon­daires et anec­do­tiques, et cer­tai­ne­ment pas nor­ma­tives, comme c’est le cas dans le pro­tes­tan­tisme clas­sique ? Une réflexion ration­nelle tein­tée de chris­tia­nisme por­tant à la fois sur la reli­gio­si­té et sur la culture ? Évi­dem­ment, il ne s’agit pas ici de mettre tous les théo­lo­giens modernes dans le même sac, et cer­tains d’entre eux – je pense en par­ti­cu­lier aux plus réfor­més des Bar­thiens – peuvent même être très proches de nos posi­tions. Il n’empêche qu’il existe bel et bien des ten­dances, des leit­mo­tivs, des constantes, et c’est ce que nous nous pro­po­sons de déga­ger ici dans cet article et dans tous ceux qui sui­vront.

Le règne du relativisme : le Non ! à l’objectivité

Il n’est pas rare de lire sous la plume de théo­lo­giens récents que le contraire de la foi, ce n’est pas le doute, mais le savoir. L’objectivité – l’ « objec­ti­vi­sa­tion » -, en par­ti­cu­lier en matière de dogme, est volon­tiers conçue, dans cette pers­pec­tive, comme l’ennemi à com­battre, celle-ci étant contraire à la vraie foi, laquelle est défi­nie essen­tiel­le­ment comme une ren­contre per­son­nelle, intime et exis­ten­tielle avec Dieu – on recon­nait ici l’influence de la phi­lo­so­phie exis­ten­tia­liste et aus­si du roman­tisme du 19e siècle. La connais­sance de Dieu est dés lors conçue comme se situant au-delà du lan­gage et de la rai­son, celle-ci ne pou­vant que recon­naître son inca­pa­ci­té en face des réa­li­tés invi­sibles, qui échappent à la per­cep­tion de nos cinq sens.

« Le fini n’est pas capable de l’infini » !

Cette for­mule de Saint Augus­tin – tirée d’ailleurs hors de son contexte – est désor­mais deve­nue un adage clas­sique de la théo­lo­gie moderne.

La « dif­fé­rence qua­li­ta­tive infi­nie entre le temps et l’éternité » – for­mule kier­ke­gaar­dienne – marque la rup­ture moderne entre la foi et la rai­son, et consé­quem­ment à cela l’impossibilité d’avoir une connais­sance objec­tive de Dieu.

La théologie calviniste

Dans ce cli­mat théo­lo­gique moderne la théo­lo­gie cal­vi­niste, remise à l’honneur en France dans les années trente par Auguste Lecerf – long­temps pro­fes­seur de dog­ma­tique réfor­mée à la Facul­té de théo­lo­gie pro­tes­tante de Paris -, et repré­sen­tée notam­ment aujourd’hui par la Facul­té Jean Cal­vin,  nous semble avoir un rôle déter­mi­nant à jouer, et ce, quand bien même, sa récep­tion en France n’a eu qu’une por­tée assez limi­tée en com­pa­rai­son d’autres écoles théo­lo­giques, dans les églises luthé­ro-réfor­mées, en tout cas. Il faut dire ici que l’influence d’Auguste Lecerf a été en par­tie occul­tée, court-cir­cui­tée, ou pour le moins amoin­drie, affai­blie par celle de son illustre contem­po­rain que fut Karl Barth et sa théo­lo­gie dia­lec­tique – ou « néo-ortho­doxie ».

Il ne fau­drait pas sous-esti­mer pour autant l’impact du renou­veau cal­vi­niste (ou néo-cal­vi­nisme) chez bon nombre d’étudiants en théo­lo­gie, de pas­teurs et de théo­lo­giens, au pre­mier rang des­quels il faut men­tion­ner les pas­teurs Pierre Cour­thial et Pierre Mar­cel, fon­da­teur de La Revue Réfor­mée et de la Socié­té Cal­vi­niste Fran­çaise.

Comme l’a fait remar­quer André Schlem­mer, dis­ciple et ami d’Auguste Lecerf :

« Quand Dieu rap­pe­la à lui son ser­vi­teur en 1943, celui-ci avait vu la béné­dic­tion divine s’étendre sur son labeur. Il n’était plus le seul défen­seur d’une cause per­due ! Il était le chef d’un mou­ve­ment vivace, qui ren­ver­sait irré­sis­ti­ble­ment et promp­te­ment toutes les posi­tions du moder­nisme régnant. Presque toute la jeu­nesse qui sor­tait des Facul­tés de Théo­lo­gie de France et de Genève s’affirmait Cal­vi­niste. L’Église Réfor­mée de France reve­nait à sa tra­di­tion, et ceux qui fai­saient figure de sur­vi­vants n’étaient certes pas ceux qui pen­saient avec Auguste Lecerf. »[iv]

Dans son Intro­duc­tion à la Dog­ma­tique Réfor­mée, Lecerf consacre une par­tie non négli­geable de son expo­sé à confron­ter son sys­tème théo­lo­gique aux idéo­lo­gies et aux théo­lo­gies en vogue de son temps. La tâche apo­lo­gé­tique doit néces­sai­re­ment com­por­ter ce dia­logue cri­tique. A ce titre, il est pro­bable que si Auguste Lecerf reve­nait aujourd’hui, il trou­ve­rait le débat théo­lo­gique bien pauvre.

Dans cet article nous nous pro­po­sons de confron­ter la théo­lo­gie cal­vi­niste à quelques grands cou­rants théo­lo­giques contem­po­rains, regrou­pées en deux groupes prin­ci­paux : les théo­lo­gies libé­rales – car oui, il y en a plu­sieurs – et la théo­lo­gie néo-ortho­doxe (Karl Barth), en adop­tant à leur égard une atti­tude à la fois de sym­pa­thie – au niveau de l’effort de com­pré­hen­sion – et de cri­tique – car il ne faut pas craindre la confron­ta­tion -, selon l’adage de l’Apôtre Paul :

« Exa­mi­nez toutes choses, rete­nez ce qui est bon » !

1 Thes­sa­lo­ni­ciens 5.21

1. La théologie dite libérale : Auguste Sabatier et l’école symbolo-fidéiste, la théologie de la sécularisation et la théologie de la mort de Dieu dont parle Bonhoeffer dans ses lettres de prison, Bultmann et la théologie existantiale , Tillich et la théologie de la culture, Cobb et la théologie du process, etc.

Sym­pa­thie :

On peut noter ici, entre autres choses, les élé­ments posi­tifs sui­vants :

  • L’ac­cep­ta­tion de la fini­tude de l’homme, du carac­tère incom­plet de notre connais­sance reli­gieuse, du carac­tère par­tiel de toutes nos for­mu­la­tions doc­tri­nales ;
  • La reva­lo­ri­sa­tion de la conscience indi­vi­duelle, de l’in­di­vi­du sur l’ins­ti­tu­tion qui peut par­fois outre­pas­ser son rôle en se mon­trant tyran­nique : c’est en ver­tu de ce prin­cipe du libre exa­men – ou liber­té de conscience ou de pen­sée – que Mar­tin Luther, à un moment don­né, a pu trou­ver la force de dire « non ! » à Rome…
  • La volon­té d’ac­cul­tu­ra­tion de l’É­van­gile et le fait de cher­cher à éta­blir des ponts avec le monde moderne, plu­tôt que de se figer dans le pas­sé de manière inamo­vible.

Cri­tiques : 

Les élé­ments posi­tifs men­tion­nés ci-des­sus ne doivent pas occul­ter la cri­tique radi­cale que le pro­tes­tan­tisme clas­sique adresse au libé­ra­lisme théo­lo­gique qu’il estime s’écarter, par­fois de manière gros­sière, du chris­tia­nisme his­to­rique et biblique. Il faut noter, en par­ti­cu­lier les élé­ments de dis­corde sui­vants :

  • Le divorce non scrip­tu­raire entre la foi et la rai­son qui, dans la Bible et dans la Tra­di­tion chré­tienne sont com­plé­men­taires (jamais l’une sans l’autre!) : la foi rai­son­nable c’est celle qui s’en­ra­cine dans la sagesse divine telle que révé­lée de manière infaillible dans la Bible ;
  • L’approche sub­jec­tive et dans cer­tains cas fran­che­ment ratio­na­liste des théo­lo­gies libé­rales (car oui il y en a plu­sieurs… au moins autant que de théo­lo­giens) conduit inexo­ra­ble­ment au rela­ti­visme doc­tri­nal et éthique, puis­qu’il n’existe pas de véri­tés objec­tives ;
  • Il faut noter une forte ten­dance anthro­po­cen­trique, cen­trée sur l’homme, plu­tôt que théo­cen­trique, ce que Karl Barth repro­chait amè­re­ment aux libé­raux de son temps ;
  • Il y a ici incon­tes­ta­ble­ment une dévia­tion, un divorce, une rup­ture plus ou moins accen­tuée par rap­port à la Foi his­to­rique de l’É­glise, celle des grands sym­boles œcu­mé­niques de l’É­glise ancienne et des confes­sions de foi de la Réforme des 16e et 17e siècles qui affirment des véri­tés objec­tives et abso­lues ;
  • Un Dieu qui serait en per­pé­tuelle évo­lu­tion méri­te­rait-t-il encore d’être appe­lé « Dieu » (« théo­lo­gie du Pro­cess ») ? Le Dieu de la Bible est par­fait, et immuable. Voir La Confes­sion de la Rochelle, article I : « Nous croyons et confes­sons qu’il y a un seul Dieu, qui est une seule et simple essence, spi­ri­tuelle, éter­nelle, invi­sible, immuable, infi­nie, incom­pré­hen­sible, inef­fable… ». Poser le prin­cipe de l’évo­lu­tion comme moteur pre­mier de l’histoire nous parait arbi­traire et for­te­ment contes­table ;
  • La tâche de la théo­lo­gie et de l’apologétique en par­ti­cu­lier ne sau­rait se réduire à la recherche et à l’établissement de fron­tières avec la culture ambiante, le « monde pré­sent », mais com­porte aus­si un élé­ment de rup­ture non négli­geable, du fait de la situa­tion de péché de l’homme, péché que le libé­ra­lisme occulte par­fois tout à fait (anthro­po­lo­gie opti­miste) ;
  • La ten­ta­tion de l’agnosticisme (« Dieu au-des­sus de Dieu » de Tillich et de la théo­lo­gie néga­tive), et d’une cer­taine forme de pan­théisme (« Dieu au cœur de la culture ») ;
  • Le libé­ra­lisme conduit inexo­ra­ble­ment à une rela­ti­vi­sa­tion de l’au­to­ri­té de l’É­cri­ture et consti­tue à ce titre une néga­tion plus ou moins pro­non­cée des prin­cipes de la Réfor­ma­tion et de ses cinq Sola.

2. Karl Barth et la théologie dialectique

Sym­pa­thie : 

On peut noter ici, entre autres choses, les élé­ments posi­tifs sui­vants :

  • Il faut noter une reva­lo­ri­sa­tion de la Trans­cen­dance de Dieu, le « Tout Autre », et de l’autorité de la Bible, dans le contexte du libé­ra­lisme de l’é­poque, et cela n’est déjà pas si mal !
  • Ain­si qu’une forte remise en ques­tion de l’an­thro­po­cen­trisme de la théo­lo­gie libé­rale, et de l’i­déo­lo­gie de l”  »huma­nisme » – la reli­gion de l’homme, consi­dé­ré comme la « mesure de toutes choses », avec sa folle pré­ten­tion à l’au­to­no­mie, etc.
  • A ce titre là le Bar­thisme a opé­ré bel et bien un véri­table recen­trage dans le sens du ver­ti­cal de la la théo­lo­gie pro­tes­tante, mais… Car il y a un gros MAIS !

Cri­tiques : 

Les élé­ments posi­tifs men­tion­nés ci-des­sus ne doivent pas occul­ter les dif­fé­rences impor­tantes entre le pro­tes­tan­tisme clas­sique et la néo-ortho­doxie qui s’écarte sur cer­tains points, bien que d’une manière plus sub­tile qu’avec le libé­ra­lisme, du chris­tia­nisme his­to­rique et biblique. Il faut noter, en par­ti­cu­lier les élé­ments de dis­corde sui­vants :

  • Pierre Cour­thial dans sa cri­tique de la théo­lo­gie de Karl Barth a mis en exergue la dis­tinc­tion non-scrip­tu­raire qui est faite ici entre la Parole de Dieu et la Bible : la Bible contient la Parole de Dieu, mais elle n’est pas, en elle-même, la Parole de Dieu ; c’est ici qu’il y a la faille selon nous. Je cite : « Il nous paraît que la plu­part des erreurs, des défauts, et des élé­ments « gnos­tiques » de la Dog­ma­tique du théo­lo­gien de Bâle pro­viennent radi­ca­le­ment de sa doc­trine non-scrip­tu­raire de l’É­cri­ture. Sur ce point fon­da­men­tal, Barth n’a pas pu, n’a pas su, n’a pas vou­lu exor­ci­ser les démons de la tra­di­tion cri­tique déjà ancienne qui lui fût ensei­gnée et qui conti­nue, hélas ! D’être imper­tur­ba­ble­ment ensei­gnée dans trop de Facul­tés de théo­lo­gie et de Sémi­naires pro­tes­tants et catho­liques romains.  Cette tra­di­tion cri­tique (non assez cri­ti­quée), éta­blie à par­tir de « motif de base » ratio­na­listes ou exis­ten­tia­listes, a mar­qué la pen­sée de Barth d’une empreinte si pro­fonde et per­sis­tante que les « motifs de base » bibliques – indé­niables – de la Dog­ma­tique y sont constam­ment contre bat­tus et que les expo­sés les plus « réfor­més » de Barth – et il y en a ! – en sont, comme mal­gré lui, constam­ment « défor­més ». Par ailleurs si, d’un côté, quelques anciens dis­ciples de Barth ont heu­reu­se­ment rejoint l’au­then­tique tra­di­tion « réfor­mée », après avoir pré­ci­sé­ment com­men­cé par recon­naître la fidé­li­té scrip­tu­raire des confes­sions de foi de la Réfor­ma­tion quant à la Parole de Dieu qu’est l’É­cri­ture, d’un autre côté beau­coup (trop !) de dis­ciples de Barth, en suite pré­ci­sé­ment de la doc­trine bar­thienne de l’É­cri­ture Sainte dont ils s’é­taient lais­sés impré­gner, ont mal­heu­reu­se­ment fini par rejoindre Bult­mann, Tillich, Ébe­ling, etc… (…) Le « défaut » majeur et radi­cal de la pen­sée de Karl Barth est cer­tai­ne­ment là, à ce point de sa doc­trine non-scrip­tu­raire de l’É­cri­ture. »[v]
  • Il y a incon­tes­ta­ble­ment ici une sur­éva­lua­tion de la trans­cen­dance de Dieu, au dépend de son imma­nence, là où la théo­lo­gie réfor­mée clas­sique affirme les deux : Dieu est le Tout Autre, et tamen (et cepen­dant) il est aus­si le Tout Proche ! La notion d’ac­com­mo­da­tio Dei si chère à Cal­vin per­met de com­prendre l’ar­ti­cu­la­tion entre les deux.
  • Avec la théo­lo­gie dia­lec­tique, on court le risque d’a­bou­tir à une cer­taine forme d’agnos­ti­cisme théo­lo­gique et de fidéisme (la foi ne repo­sant sur rien d’autre que sur elle-même) du fait de la pré­ten­due inadé­qua­tion du lan­gage humain en choses si haute, et de la déva­lua­tion de l’histoire humaine et de la culture, le « non ! » à la théo­lo­gie natu­relle. La théo­lo­gie réfor­mée clas­sique a tou­jours ensei­gné, à côté de la révé­la­tion spé­ciale de Dieu dans l’É­cri­ture Sainte, l’exis­tence de la révé­la­tion géné­rale de Dieu, la mani­fes­ta­tion de Dieu dans sa créa­tion, dans la nature, et dans la conscience de l’homme, avec aus­si le concept de la grâce com­mune, et donc, jus­qu’à un cer­tain point, la pos­si­bi­li­té, certes limi­tée mais réelle, d’une cer­taine forme de théo­lo­gie natu­relle et de droit natu­rel.

Synthèse générale :

Sym­pa­thie : 

De façon géné­rale on peut dire que les théo­lo­gies modernes ont cher­ché, cha­cune à leur façon, à éta­blir des ponts entre le monde de la Bible et le monde contem­po­rain, entre la foi chré­tienne et la culture moderne. Cet effort peut être légi­ti­me­ment salué. Ce qui est visé ici, c’est l’uni­ver­sel. On ne se satis­fait plus du par­ti­cu­la­risme strict des anciens. La théo­lo­gie doit être englo­bante, et l’Église doit pou­voir avoir son mot à dire dans tous les domaines de la vie, sans faire figure de fos­sile de l’histoire. Elle doit sem­bler moderne, en phase avec les évo­lu­tions socié­tales ou pré­ten­dues telles. Et non pas rétro­grade, d’un autre âge, enfer­mée dans des prin­cipes inamo­vibles, hors du temps. Comme une sta­tue de marbre.

Cri­tiques :

Ces ten­ta­tives de contex­tua­li­sa­tion de l’Évangile se sont sou­vent faites au détri­ment de la véri­té biblique et de la foi chré­tienne his­to­rique en étant sou­vent – mais pas tou­jours ! – accom­pa­gnée par la résur­gence de vieilles héré­sies (notam­ment l’arianisme), la néga­tion de cer­tains « grands faits chré­tiens » (Cre­do), des miracles, de la confes­sion pleine et entière de la divi­ni­té du Christ, du dogme tri­ni­taire (sym­bole de Nicée), de l’historicité de la Chute, des doc­trines de la grâce, de la chris­to­lo­gie et de la soté­rio­lo­gie clas­sique – doc­trine de sacri­fice expia­toire, de la mort sub­sti­tu­tive et pro­pi­tia­toire du Christ sur la croix, etc. -, de la néga­tion de la Toute-Puis­sance de Dieu aus­si. Disons le tout net, dans ces cas-là, il s’agit ni plus ni moins que d’un autre évan­gile, d’un autre chris­tia­nisme, sans rap­port avec celui de la Bible et de la Tra­di­tion chré­tienne, puisque cer­tains cou­rants théo­lo­giques sont allés jusqu’à l’absurdité de prô­ner une forme d’ « athéisme chré­tien », un chris­tia­nisme sans Dieu, un huma­nisme avec une teinte légère de chris­tia­nisme. L’humanisme n’est pas l’Évangile !

De manière plus géné­rale, force est de consta­ter que toutes ces ten­ta­tives se sont sol­dées par une déva­lua­tion plus ou moins pro­non­cée de l’autorité de la Bible, comme Parole de Dieu pour l’homme de tous les temps et de tous les lieux. Tan­dis que la Réfor­ma­tion (ou Re-for­ma­tion plu­tôt !) s’est arti­cu­lée pré­ci­sé­ment autour de cette réaf­fir­ma­tion de l’autorité sou­ve­raine de la Sainte Écri­ture (Sola et Tota Scrip­tu­ra), avant même d’être la redé­cou­verte du salut par la foi seule (Sola Fide, Sola Gra­cia), et de la théo­lo­gie de l’Alliance (foe­dus) dont le Christ est l’unique Sei­gneur et Sau­veur (Solus Chris­tus).

L’Église se doit d’être Tri­ni­taire, ou alors elle devient autre chose : Dieu seul est Sau­veur, et le Sau­veur, c’est Dieu ! Voi­là l’orthodoxie de la Foi !

L’Église doit recon­naître dans la Bible la Parole de Dieu, ou alors, elle devient autre chose.

Le risque ici, avec le pro­tes­tan­tisme moder­niste, c’est de perdre de vue l’inat­ten­du de l’Évangile, et la rup­ture néces­saire que la foi chré­tienne impose au monde du fait de sa situa­tion spi­ri­tuelle « en Adam » : le péché n’est pas quelque chose que l’on doit prendre à la légère ; c’est quelque chose d’extrêmement sérieux et que l’on ne peut occul­ter en aucun cas.

Le sché­ma biblique fon­da­men­tal est Créa­tion-Chute-Rédemp­tion : c’est là l’un des traits dis­tinc­tifs du chris­tia­nisme his­to­rique et biblique. On ne sau­rait en faire l’économie.

La soté­rio­lo­gie chré­tienne repose sur une vision extrê­me­ment pes­si­miste de la condi­tion humaine (anthro­po­lo­gie pes­si­miste) : l’homme en Adam est sépa­ré de Dieu du fait de son péché, et est spi­ri­tuel­le­ment mort ; il faut la régé­né­ra­tion du Saint Esprit et le secours de la révé­la­tion spé­ciale de Dieu dans l’Écriture pour qu’il retrouve son état d’innocence (« Le Para­dis per­du » de John Mil­ton), de sorte que toute ten­ta­tive de salut de l’homme par l’homme est irré­mé­dia­ble­ment vouée à l’échec.

Il ne faut pas confondre l’huma­nisme et le chris­tia­nisme. Une théo­lo­gie anthro­po­cen­trique ne sau­rait répondre au besoin fon­da­men­tal de l’homme, qui est la récon­ci­lia­tion avec Dieu, le Salut – ou rédemp­tion -, qui passe par la conver­sion de la pen­sée, dans la recon­nais­sance de l’autorité sou­ve­raine et nor­ma­tive – objec­tive ! – de la Parole de Dieu, la Bible.

On nous parle du Jésus de la foi et du Jésus de l’histoire qu’il ne fau­drait en aucun cas confondre. Et pour­quoi donc ? Si la Bible est vrai­ment ce qu’elle pré­tend être, c’est-à-dire la Parole écrite de Dieu, alors il faut bien que la foi et l’histoire se rejoignent. Le Jésus auquel nous croyons est celui qui « a souf­fert sous Ponce Pilate »… Ponce Pilate, un per­son­nage dont nul ne met en doute l’historicité. La foi est enra­ci­née dans l’histoire et il n’y a pas d’autre foi que celle-là ! D’autant qu’il n’est pas pos­sible de connaître Jésus-Christ en dehors de la Bible ; il faut bien que le Jésus de l’histoire et le Jésus de la foi soit le même Jésus ! Autre­ment com­ment pour­rions-nous vrai­ment pla­cer notre foi et notre confiance, et notre amour en lui ? Le vraie foi doit néces­sai­re­ment repo­ser sur une connais­sance ration­nelle, objec­tive, un savoir véri­fiable – au moins en par­tie – au regard de l’histoire. Autre­ment quelle dif­fé­rence exis­te­rait-il entre la foi et la super­sti­tion ?

Soli Deo Glo­ria !

Tel doit être, dans une juste pers­pec­tive réfor­mée, le prin­cipe dis­cri­mi­na­tif de la théo­lo­gie : théo­cen­trique, et non pas anthro­po­cen­trique, et cen­trée sur l’Alliance (foe­dus !)

« Dieu seul parle bien de Dieu » (Blaise Pas­cal)

La théo­lo­gie se doit d’être ser­vante de l’Écriture, à l’écoute de l’Écriture, autre­ment, elle perd de vue sa rai­son d’être et sa voca­tion.

Pas­teur Vincent Bru, 23/11/2023


[i] J’a­vais posé un jour la ques­tion au pro­fes­seur Laurent Gagne­bin dont je sui­vais les cours : « Connais­sez vous des étu­diants ou des pro­fes­seurs à la Facul­té qui se réclament de la théo­lo­gie cal­vi­niste ? » Et il m’a­vait répon­du du tac au tac : « Je n’en connais qu’un seul, c’est vous quand vous venez… ! » Pour la petite his­toire, j’a­vais pro­po­sé à la Facul­té de sou­te­nir une thèse de Doc­to­rat sur la ques­tion du sta­tut des Écri­tures, et ils les pro­fes­seurs m’avaient alors ren­voyé aux Facul­tés de théo­lo­gie de Vaux-sur-Seine et d’Aix-en-Pro­vence, car le sujet ne les inté­res­sait pas… J’a­vais alors pro­po­sé une sou­te­nance sur Auguste Lecerf et il m’a­vait été répon­du qu’un seul pro­fes­seur de l’IPT (Laurent Gagne­bin) était inté­res­sé par le sujet, mais qu’il était sur le point de par­tir à la retraite, et qu’il ne pou­vait donc pas prendre un tel enga­ge­ment. Je n’a­vais donc pas insis­té.

[ii] Voir à ce sujet les ouvrages de l’apologète amé­ri­cain Fran­cis Schaef­fer, dont Démis­sion de la rai­son.

[iii] Épis­té­mo­lo­gie clas­sique que l’on retrouve notam­ment chez Saint Anselme (Fides qua­rens intel­lec­tum), et dans la phi­lo­so­phie réa­liste de Saint Tho­mas d’Aquin, sui­vi par les Réfor­ma­teurs et post-Réfor­ma­teurs, Cal­vin en par­ti­cu­lier, et Fran­çois Tur­re­tin.

[iv] Auguste Lecerf, Études Cal­vi­nistes, p. 5. Voir de même l’ou­vrage récent : La récep­tion du néo-cal­vi­nisme en France (1938–1992).

[v] Pierre Cour­thial, « La concep­tion bar­thienne de l’É­cri­ture Sainte, point de vue réfor­mé », dans Fon­de­ments pour l’a­ve­nir, Aix-en-Pro­vence, Ed. Keryg­ma, 1981.

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