Synagoga and Ecclesia in Our Time (2015)

60 ans de la décla­ra­tion « NOSTRA AETATE » : Point de vue réfor­mé (Vincent Bru)

Source ico­no­gra­phique : Syna­go­ga and Eccle­sia in Our Time (2015), sculp­ture de Joshua Koff­man com­man­dée par l’uni­ver­si­té Saint-Joseph de Phi­la­del­phie pour célé­brer le cin­quan­te­naire de Nos­tra aetate. Contrai­re­ment aux repré­sen­ta­tions tra­di­tion­nelles d’Eccle­sia et Syna­go­ga, où la Syna­gogue appa­raît déchue, les yeux aveu­glés par un ban­deau, l’œuvre montre ici le judaïsme et le chris­tia­nisme sous l’ap­pa­rence de deux reines cou­ron­nées, d’une égale majesté.


Brève pré­sen­ta­tion de la décla­ra­tion Nos­tra Aetate

Nos­tra Aetate (pro­mul­guée le 28 octobre 1965 par le Concile Vati­can II sous Paul VI) est une décla­ra­tion concise sur les rela­tions de l’É­glise catho­lique avec les reli­gions non chré­tiennes. Elle s’ins­crit dans un contexte d’u­ni­té crois­sante de l’hu­ma­ni­té et vise à pro­mou­voir le dia­logue inter­re­li­gieux, tout en affir­mant la cen­tra­li­té du Christ. Le texte est struc­tu­ré en cinq sec­tions, pro­gres­sant d’une vision uni­ver­selle à des rela­tions spé­ci­fiques, puis à un appel éthique. Voi­ci les points prin­ci­paux, résu­més de manière logique et argu­men­tée, avec ren­vois aux idées clés et cita­tions pour appuyer l’analyse.

1. Pré­am­bule : L’u­ni­té humaine et les ques­tions exis­ten­tielles communes

Le docu­ment pose les bases anthro­po­lo­giques et théo­lo­giques : tous les peuples forment une seule com­mu­nau­té, issue d’un Dieu unique (réf. Ac 17.26) et orien­tée vers Lui comme fin ultime.

  • Argu­ment : Dans un monde inter­con­nec­té, l’É­glise doit exa­mi­ner ses liens avec les autres reli­gions pour favo­ri­ser l’u­ni­té et la cha­ri­té. Les reli­gions répondent aux « énigmes cachées de la condi­tion humaine » (sens de la vie, souf­france, mort, bon­heur, mys­tère ultime).
  • Point clé : Cela jus­ti­fie un dia­logue res­pec­tueux, car ces ques­tions uni­ver­selles unissent l’hu­ma­ni­té au-delà des différences.

2. Les diverses reli­gions non chré­tiennes : Res­pect pour les véri­tés partielles

L’É­glise recon­naît une per­cep­tion ances­trale de la « force cachée » divine dans toutes les cultures, évo­luant vers des sys­tèmes plus éla­bo­rés (hin­douisme : mythes, phi­lo­so­phie, ascèse pour la libé­ra­tion ; boud­dhisme : voie vers l’illu­mi­na­tion face à l’impermanence).

  • Argu­ment : Rien de « vrai et saint » n’est reje­té ; ces tra­di­tions reflètent « un rayon de la véri­té qui illu­mine tous les hommes ». Cepen­dant, le Christ reste « la voie, la véri­té et la vie » (Jn 14.6), source de plénitude.
  • Point clé : Appel au dia­logue pru­dent et cha­ri­table pour pré­ser­ver et pro­mou­voir les valeurs spi­ri­tuelles, morales et socio-cultu­relles (témoi­gnage chré­tien inclus).

3. La reli­gion musul­mane : Estime et appel à la réconciliation

Les musul­mans adorent le Dieu unique, créa­teur et misé­ri­cor­dieux, se sou­mettent à Ses décrets (comme Abra­ham), vénèrent Jésus comme pro­phète et Marie, et pra­tiquent une vie morale (prière, aumône, jeûne, attente du jugement).

  • Argu­ment : Mal­gré les dis­sen­sions his­to­riques, le Concile exhorte à « oublier le pas­sé » pour une com­pré­hen­sion mutuelle et une col­la­bo­ra­tion sur jus­tice sociale, morale, paix et liberté.
  • Point clé : Cela marque un tour­nant œcu­mé­nique, trans­for­mant l’i­ni­mi­tié en par­te­na­riat éthique.

4. La reli­gion juive : Lien indé­fec­tible et rejet de l’antisémitisme

L’É­glise est enra­ci­née dans le judaïsme : révé­la­tion de l’An­cien Tes­ta­ment, patriarches, pro­phètes, alliances ; les chré­tiens sont « gref­fés » sur la racine juive (Rm 11.17−24). Les Juifs res­tent « très chers à Dieu » (Rm 11.28−29), et leur salut est pré­fi­gu­ré dans l’his­toire biblique.

  • Argu­ment : Bien que beau­coup de Juifs aient reje­té l’É­van­gile, la cru­ci­fixion ne peut être impu­tée col­lec­ti­ve­ment (ni aux Juifs d’a­lors ni d’au­jourd’­hui). L’É­glise déplore tout anti­sé­mi­tisme, per­sé­cu­tions ou haines, moti­vée par la cha­ri­té évan­gé­lique (non poli­tique). Encou­ra­ge­ment au dia­logue via études bibliques et théologiques.
  • Point clé : Affir­ma­tion que le Christ récon­ci­lie Juifs et Gen­tils (Ep 2.14−16) ; attente com­mune d’un jour où tous invo­que­ront Dieu unis (So 3.9).

5. Fra­ter­ni­té uni­ver­selle : Exclu­sion de toute discrimination

Invo­quer Dieu Père implique un com­por­te­ment fra­ter­nel envers tous, car « qui n’aime pas ne connaît pas Dieu » (1 Jn 4.8).

  • Argu­ment : Toute dis­cri­mi­na­tion (race, cou­leur, condi­tion, reli­gion) contre­dit l’es­prit du Christ et sape la digni­té humaine. L’É­glise réprouve per­sé­cu­tions et vexa­tions, sui­vant Pierre et Paul (1 P 2.12 ; Rm 12.18).
  • Point clé : Appel aux chré­tiens à une « belle conduite » pour être fils du Père céleste (Mt 5, 45), pro­mul­gué pour la gloire de Dieu.

Conclu­sion argumentée

Nos­tra Aetate révo­lu­tionne l’ap­proche catho­lique en pas­sant d’une méfiance his­to­rique à un res­pect actif pour les « rayons de véri­té » dans les autres reli­gions, sans rela­ti­visme (Christ comme plé­ni­tude). Cela fonde un dia­logue inter­re­li­gieux éthique, ancré dans l’É­cri­ture et la théo­lo­gie, pour contrer divi­sions et dis­cri­mi­na­tions. Le texte, court mais dense, influence encore le catho­li­cisme moderne en favo­ri­sant paix et col­la­bo­ra­tion universelle.


Nos­tra Aetate à la lumière de la théo­lo­gie réformée

Intro­duc­tion

Pro­mul­guées res­pec­ti­ve­ment les 28 octobre et 7 décembre 1965 par le Concile Vati­can II, Nos­tra Aetate (NA) et Digni­ta­tis Huma­nae (DH) consti­tuent deux piliers de la réno­va­tion doc­tri­nale catho­lique en matière de rela­tions inter­re­li­gieuses et de liber­té reli­gieuse. La pre­mière ouvre un dia­logue res­pec­tueux avec les reli­gions non chré­tiennes ; la seconde pose la liber­té de conscience comme un droit inalié­nable de la per­sonne humaine. Pour la tra­di­tion réfor­mée, ces textes offrent à la fois des points de conver­gence théo­lo­giques pro­fonds et des réserves quant à leur inter­pré­ta­tion pos­sible. L’analyse qui suit pro­cède en trois mou­ve­ments dia­lec­tiques — thèse (accords), anti­thèse (cri­tiques), syn­thèse (posi­tion équi­li­brée) — afin d’éclairer la por­tée de ces décla­ra­tions sans polé­mique, mais avec fer­me­té sur les prin­cipes évangéliques.

I. Thèse : Conver­gences fon­da­men­tales avec la théo­lo­gie réformée

La pre­mière conver­gence concerne la révé­la­tion géné­rale et la grâce com­mune, notions cen­trales chez les Réfor­ma­teurs. Jean Cal­vin, dans les Ins­ti­tutes (I, 3 – 5), affirme l’existence d’un sen­sus divi­ni­ta­tis et d’un semen reli­gio­nis gra­vé dans la conscience humaine : « Il y a en l’esprit de l’homme, par un ins­tinct natu­rel, un cer­tain sen­ti­ment de la Divi­ni­té… Cette semence de reli­gion est tel­le­ment gra­vée dans le cœur de tous, qu’elle ne peut être effa­cée. » Cette idée trouve un écho direct dans Nos­tra Aetate (§2), qui recon­naît « une cer­taine per­cep­tion de cette force cachée » pré­sente dans toutes les cultures, et iden­ti­fie dans les reli­gions non chré­tiennes des « rayons de la véri­té qui illu­mine tous les hommes ». De même, la notion de grâce com­mune, déve­lop­pée par Abra­ham Kuy­per et Her­man Bavinck, voit en ces élé­ments une pré­ser­va­tion divine de l’ordre moral et spi­ri­tuel mal­gré la chute. Vati­can II rejoint cette intui­tion en valo­ri­sant les « valeurs spi­ri­tuelles, morales et socio-cultu­relles » (§2) à pré­ser­ver et promouvoir.

Une seconde conver­gence porte sur le rejet de la contrainte reli­gieuse. Digni­ta­tis Huma­nae (§3) pro­clame : « Nul ne doit être contraint d’agir contre sa conscience, ni empê­ché d’agir selon sa conscience. » Cette affir­ma­tion fait écho à la convic­tion réfor­mée selon laquelle la foi est un acte libre, non coer­ci­tif. Alexandre Vinet, théo­lo­gien suisse du XIXe siècle, l’exprimait avec force : « L’Église n’a d’arme que la per­sua­sion. » La liber­té reli­gieuse, loin d’être un com­pro­mis avec la moder­ni­té, appa­raît ici comme une condi­tion de l’authenticité de la foi.

Enfin, la condam­na­tion de l’antisémitisme dans Nos­tra Aetate (§4) — « l’Église déplore les haines, per­sé­cu­tions et mani­fes­ta­tions d’antisémitisme » — est une avan­cée morale et théo­lo­gique irré­pro­chable. Elle rejoint la recon­nais­sance réfor­mée de l’élection irré­vo­cable d’Israël (Rm 11.28−29) et le rejet de toute forme de mépris théologique.

II. Anti­thèse : Réserves et risques d’interprétation relativiste

Mal­gré ces conver­gences, plu­sieurs ten­sions doc­tri­nales émergent. D’abord, l’expression des « rayons de véri­té » dans Nos­tra Aetate peut, si mal com­prise, diluer l’exclusivité du salut en Christ. Si Cal­vin admet une connais­sance natu­relle de Dieu, il la qua­li­fie immé­dia­te­ment de cor­rom­pue par le péché : « Tout ce que nous ima­gi­nons au sujet de Dieu sans le secours de sa révé­la­tion n’est que folie » (Ins­ti­tutes II, 6, 1). Or, les reli­gions non chré­tiennes, fon­dées sur l’effort humain — ascèse, médi­ta­tion, œuvres — tentent de mon­ter vers Dieu, alors que le chris­tia­nisme révèle un Dieu qui des­cend vers l’homme par la Croix. Le péché ori­gi­nel rend toute démarche ascen­dante inef­fi­cace (Rm 3.23 ; Éph 2.8−9). Sans la révé­la­tion spé­ciale, la semen reli­gio­nis reste stérile.

Ensuite, le dia­logue inter­re­li­gieux, prô­né comme fina­li­té par Nos­tra Aetate, risque de relé­guer la mis­sion au second plan. L’Église, selon le man­dat chris­tique (Mt 28.19), est d’abord envoyée pour annon­cer l’Évangile, non pour culti­ver un syn­cré­tisme poli. Mar­tin Luther, dans la Dis­pute de Hei­del­berg (thèse 19), insis­tait : « Celui qui ne connaît pas Dieu par la Croix ne connaît pas Dieu du tout. » Sans la théo­lo­gie de la Croix, il n’y a ni salut ni lumière véri­table. Le dia­logue doit res­ter un moyen au ser­vice de la pré­di­ca­tion, non une fin en soi.

Enfin, si Digni­ta­tis Huma­nae défend magni­fi­que­ment la liber­té, elle ne dit rien sur le conte­nu de la véri­té à annon­cer dans cet espace de liber­té. La liber­té reli­gieuse n’est pas une fin, mais un cadre pour la mission.

III. Syn­thèse : Une posi­tion réfor­mée équi­li­brée — res­pect, mis­sion, espérance

La syn­thèse réfor­mée n’oppose pas dia­logue et mis­sion, mais les hié­rar­chise : le dia­logue est légi­time s’il sert l’annonce du Christ. Nos­tra Aetate et Digni­ta­tis Huma­nae offrent un cadre éthique et juri­dique pré­cieux :

  • La liber­té reli­gieuse (DH) garan­tit que la foi ne soit ni impo­sée ni entravée.
  • Le res­pect des consciences (NA) per­met un témoi­gnage authen­tique, par la parole et la vie.

Cepen­dant, ce cadre doit être rem­pli par la pré­di­ca­tion de la Croix. Le chré­tien dia­logue comme Paul à l’Aréopage (Ac 17) : il part des points de contact (semen reli­gio­nis), mais conduit vers le Christ res­sus­ci­té. Le devoir pre­mier de l’Église reste mis­sion­naire : annon­cer que le salut est « par la foi seule, en Christ seul ».

Quant au peuple juif, la condam­na­tion de l’antisémitisme est une avan­cée juste et néces­saire. Les pro­messes faites à Israël sont « irré­vo­cables » (Rm 11.29). L’attitude réfor­mée est donc double :

  1. Res­pect pro­fond pour le peuple de l’Alliance, gref­fon ori­gi­nel dont nous sommes issus (Rm 11.18).
  2. Prière fer­vente et humble pour sa conver­sion, dans l’espérance escha­to­lo­gique de Romains 11 : « Tout Israël sera sauvé. »

Conclu­sion

Nos­tra Aetate et Digni­ta­tis Huma­nae marquent un tour­nant cou­ra­geux vers le res­pect et la liber­té. La tra­di­tion réfor­mée peut s’en réjouir, tout en res­tant ferme sur l’essentiel :

Sans la Croix, il n’y a pas de salut. Sans l’Évangile annon­cé, le dia­logue reste stérile.

Le chré­tien est appe­lé à dia­lo­guer avec res­pect, à témoi­gner avec per­sua­sion, et à prier avec espé­rance — notam­ment pour Israël — dans la convic­tion que la véri­té du Christ s’impose, non par la vio­lence, mais par la force de l’Esprit. Comme le résu­mait Vinet : « L’Église n’a d’arme que la per­sua­sion. » C’est dans cet espace de liber­té que l’Évangile brille le plus.

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.