Quand la pureté morale devient une fuite

Dans un monde marqué par la violence, l’injustice et les rapports de force, la tentation est grande de se réfugier dans une posture morale irréprochable. Mais la pureté proclamée suffit-elle à faire reculer le mal, ou peut-elle devenir une manière élégante de ne jamais assumer la responsabilité d’agir ?

Le mal n’avance pas toujours par des coups d’éclat. Le plus souvent, il progresse par inertie, par renoncement, par lassitude. Il prospère moins grâce à la détermination des violents que grâce au silence de ceux qui savent mais préfèrent ne pas trancher. Déjà, dans l’Antiquité, Thucydide formulait cette intuition avec une sobriété implacable : « Le mal ne vient pas seulement de ceux qui le font : il vient aussi de ceux qui peuvent l’empêcher mais qui ne l’empêchent pas. »

Cette réalité rend illusoire l’idée d’une morale politique sans conséquences. Se réfugier dans la pureté proclamée dispense d’agir, mais elle ne protège pas du réel. Comme l’avait vu Pascal avec une lucidité désarmante, « la justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique ». Toute la difficulté est là : tenir ensemble ce que l’on préfère souvent opposer, sans idolâtrer ni la puissance ni le droit.

L’illusion d’une morale sans conséquences

Il est rassurant de croire qu’il suffirait de rester fidèle à des principes abstraits pour demeurer du bon côté de l’histoire. Cette posture offre un confort réel : elle dispense d’agir, de risquer l’erreur, de porter le poids des conséquences. Pourtant, l’histoire humaine montre que l’absence de décision n’est jamais neutre. Refuser de se salir les mains peut parfois revenir à laisser d’autres agir sans entrave.

La morale ainsi comprise devient une identité, presque une esthétique : on se définit par ce que l’on refuse, plus que par ce que l’on assume. Mais une morale qui ne se confronte jamais au réel finit par se dissoudre dans l’impuissance.

Agir sans se prendre pour Dieu

À l’inverse, reconnaître la nécessité parfois douloureuse de l’action ne signifie pas bénir la violence ni renoncer à toute exigence morale. Cela suppose d’accepter le caractère tragique de l’histoire : il n’existe pas de choix parfaitement purs dans un monde déchu. Toute décision sérieuse comporte une part de risque, d’ambiguïté, parfois de faute.

Le véritable discernement ne consiste pas à choisir entre le bien absolu et le mal absolu, mais à hiérarchiser les maux, à limiter le pire, à agir sans prétendre instaurer le Royaume de Dieu par la force. L’autorité, quand elle est exercée, doit l’être avec retenue, conscience de ses limites et souci des conséquences.

La Bible elle-même ne glorifie pas les héros sans faille. Elle montre Dieu agissant à travers des juges imparfaits, des rois ambigus, des instruments parfois déroutants. Le reproche le plus sévère n’est pas toujours adressé à ceux qui agissent mal, mais à ceux qui voient venir le danger et se taisent. La faute de la sentinelle n’est pas de combattre maladroitement, mais de ne pas avertir.

« Si la sentinelle voit venir l’épée et ne sonne pas de la trompette, et que le peuple ne soit pas averti, et que l’épée vienne et enlève une vie, cette vie sera enlevée à cause de son iniquité ; mais je redemanderai son sang à la sentinelle. » (Ézéchiel 33.6)

Entre indignation et responsabilité

La question n’est donc pas de choisir entre cynisme et pureté morale, mais de trouver un chemin plus étroit : celui d’une responsabilité assumée, lucide, humble. Une responsabilité qui refuse aussi bien l’ivresse de la force que le refuge confortable de l’inaction vertueuse.

Dans un monde instable, où le droit est fragile et la violence persistante, la vraie exigence morale n’est peut-être pas de ne jamais se tromper, mais de ne pas renoncer à juger, décider et agir — sans jamais se prendre pour Dieu, mais sans se dérober devant le réel.


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