Le feu a pris.
Et la musique continue.
Les flammes lèchent le plafond, timides d’abord, presque jolies, comme un effet de scène de plus. Les basses frappent la poitrine, la lumière clignote, les corps bougent. Les téléphones se lèvent. On filme. On rit encore. On danse encore. La fête ne peut pas s’arrêter.
C’est cela qui glace le sang. Pas seulement le feu. Mais l’aveuglement.
Ils sont là, au bord de la mort, sans le savoir vraiment. Ou plutôt : sans vouloir le savoir. Le danger est visible, objectivement. Mais subjectivement, il n’existe pas encore. Parce que reconnaître le feu, ce serait interrompre la fête. Ce serait sortir de la musique, du flux, du spectacle. Ce serait redevenir un être vulnérable, responsable, mortel.
Alors on filme.

Filmer, c’est mettre une distance. Filmer, c’est transformer le réel en contenu. Tant que c’est dans l’écran, ce n’est pas encore vrai. Tant que c’est une vidéo, ce n’est pas encore la mort. Le téléphone devient un bouclier symbolique contre l’angoisse. On cadre, on zoome, on poste — et pendant ce temps, la fumée devient toxique, l’air irrespirable, les secondes comptées.
Pourquoi ne fuient-ils pas ?
Pourquoi n’aident-ils pas les autres ?
Parce que dans ces moments-là, quelque chose se déconnecte. Le lien entre le réel et la conscience. La capacité de jugement. Le sens du tragique. Ce que les Anciens appelaient la prudence, cette vertu simple qui sait reconnaître le danger et agir sans délai. Elle a été dissoute dans le bruit, l’alcool, la pression du groupe, et surtout dans l’illusion que tout est un jeu, que tout est réversible, que rien n’est vraiment grave.
C’est là que cette tragédie devient une parabole.
Notre monde ressemble à cette salle en feu. Les signes sont partout. Crises, violences, effondrements moraux, perte du sens, marchandisation de tout, même de la vie humaine. Le plafond brûle. L’air est chargé de fumée. Et pourtant, la musique continue. Il faut que la fête continue. Il faut consommer, divertir, produire des images, maintenir l’illusion.
On sait. Mais on ne veut pas savoir.
Le feu est plus profond encore : c’est celui d’un monde coupé de la source de la vie, privé de transcendance, fermé à toute verticalité. Quand il n’y a plus rien au-dessus de nous, plus rien qui juge, plus rien qui appelle à la responsabilité ultime, alors tout devient spectacle. Même la mort. Même la souffrance. Même l’agonie.
Et la jeunesse paie le prix fort.
Non par perversité. Par naïveté. Par abandon. Cette jeunesse est surconnectée, saturée d’images, de réseaux, de récits artificiels — mais dramatiquement éloignée de la vraie vie, de sa fragilité, de sa gravité, de sa beauté tragique. Elle n’a pas appris à lire les signes du réel. Elle a appris à les enregistrer.
Il faut de la compassion. Beaucoup.
Pas du mépris facile. Pas des leçons creuses.
Mais la compassion n’exclut pas la lucidité. Et la lucidité oblige à dire ceci : une société qui ne sait plus interrompre la fête quand le feu prend est une société malade. Une société qui préfère filmer plutôt que sauver est une société désorientée. Une société qui transforme tout en contenu est une société qui a perdu le sens du réel.
Le silence aurait dû tomber.
La musique aurait dû s’arrêter.
Quelqu’un aurait dû crier : « Sortez ! Maintenant ! »
Dans ces cris étouffés par les basses, dans ces flammes prises pour un décor, dans ces vies fauchées en quelques minutes, il y a un avertissement pour nous tous.
Quand le feu est là, il faut choisir.
Continuer à danser.
Ou retrouver le courage de sortir dans la nuit, de respirer, et de revenir au réel.
Parce que le réel, lui, ne se filme pas.
Il se traverse.
Ou il nous consume.
Vincent Bru, 3 janvier 2026
Rappel des faits
Dans la nuit du Nouvel An, un incendie s’est déclaré à l’intérieur d’un établissement festif situé à Crans-Montana, dans le canton du Valais. Le lieu accueillait une soirée très fréquentée, avec un public majoritairement jeune. L’établissement était clos, en sous-sol ou semi-enterré, avec un plafond bas.
Peu après le début de la soirée, un départ de feu s’est produit au niveau du plafond. Selon les premiers éléments connus, l’embrasement aurait été extrêmement rapide. Les flammes se sont propagées en quelques instants à des matériaux situés au plafond, provoquant un dégagement massif de fumées épaisses et toxiques.
Des images vidéo, largement relayées sur les réseaux sociaux après les faits, montrent que le feu a été visible pendant un laps de temps non négligeable avant l’évacuation générale. La musique continuait de jouer, et une partie du public filmait la scène, semblant d’abord interpréter l’incident comme un élément du spectacle. Cette phase de confusion a retardé la prise de conscience du danger imminent.
Lorsque la situation est devenue critique, un mouvement de panique s’est déclenché. L’évacuation s’est révélée extrêmement difficile en raison de la configuration du lieu, de la densité de la foule et de la propagation rapide des fumées. De nombreuses personnes ont été piégées à l’intérieur, certaines perdant connaissance très rapidement par inhalation.
Les secours ont été mobilisés en nombre, mais l’intensité du sinistre et la toxicité des fumées ont entraîné un bilan humain très lourd : plusieurs dizaines de morts et un nombre élevé de blessés, dont certains grièvement atteints.
Une enquête judiciaire a été ouverte afin d’établir précisément l’origine de l’incendie, les conditions de sécurité du lieu, la conformité des matériaux utilisés, le respect des normes en vigueur, ainsi que les responsabilités éventuelles liées à l’exploitation de l’établissement et à son autorisation d’ouverture.
À ce stade, les autorités appellent à la prudence, au respect des victimes et de leurs familles, et rappellent que les conclusions définitives dépendront des résultats complets de l’enquête technique et judiciaire.


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