Mosaïque de la basilique Sainte-Marie Majeure à Rome.

« Marie co-rédemptrice » ? Histoire d’un « dogme » controversé

Vincent Bru, 4 novembre 2025

Cet article retrace l’histoire du dogme contro­ver­sé de Marie co-rédemp­trice, depuis les Pères de l’Église jusqu’au pape actuel, Léon XIV. Il montre com­ment cette idée, issue de la pié­té médié­vale, a été reje­tée par la Réforme pro­tes­tante et, plus récem­ment, par le Vati­can, au pro­fit d’un recen­trage sur le Christ seul Rédemp­teur (Solus Chris­tus). Un expo­sé théo­lo­gique, his­to­rique et biblique, acces­sible et rigou­reux.

Introduction

La figure de Marie occupe une place unique dans la foi chré­tienne. Véné­rée comme la mère du Sei­gneur, modèle d’obéissance et de foi, elle incarne l’humilité de la créa­ture qui se sou­met au des­sein divin : « Voi­ci la ser­vante du Sei­gneur » (Luc 1.38). Cepen­dant, au fil des siècles, cer­tains cou­rants de la tra­di­tion catho­lique ont peu à peu déve­lop­pé une théo­lo­gie de Marie dépas­sant la simple véné­ra­tion pour lui attri­buer un rôle actif dans l’économie du salut. De ce mou­ve­ment est née la notion de Marie co-rédemp­trice, selon laquelle la Vierge aurait coopé­ré d’une manière sin­gu­lière, voire cau­sale, à la rédemp­tion du genre humain en s’unissant aux souf­frances du Christ pour le salut du monde.

Cette idée, bien qu’ancrée dans une pié­té sin­cère, a sou­le­vé de vives contro­verses. Pour les Églises issues de la Réforme, elle heurte le cœur même de la foi biblique : le salut appar­tient à Dieu seul, accom­pli une fois pour toutes par l’œuvre rédemp­trice du Christ (Actes 4.12 ; 1 Timo­thée 2.5). Attri­buer à Marie un rôle rédemp­teur, fût-il subor­don­né, revient à affai­blir le fon­de­ment de la grâce sou­ve­raine et à mettre en péril la confes­sion du Solus Chris­tus. Même au sein de l’Église catho­lique, le magis­tère n’a jamais défi­ni ce titre comme un dogme ; plu­sieurs papes, dont Fran­çois et Léon XIV, l’ont expli­ci­te­ment reje­té au nom de la clar­té chris­to­lo­gique1.

L’enjeu est donc double : biblique, parce qu’il touche à l’unicité du média­teur entre Dieu et les hommes ; ecclé­sio­lo­gique, parce qu’il met en lumière la fron­tière entre véné­ra­tion légi­time et dérive ido­lâ­trique. Com­prendre com­ment ce titre est appa­ru, com­ment il a été inter­pré­té puis contes­té, per­met de mesu­rer la ten­sion constante entre dévo­tion mariale et confes­sion du Christ seul Sau­veur.

L’étude qui suit retrace ain­si l’évolution his­to­rique du concept :

  1. Chez les Pères de l’Église, où Marie est exal­tée comme Nou­velle Ève mais jamais rédemp­trice.
  2. Au Moyen Âge, où la réflexion théo­lo­gique sur sa coopé­ra­tion au salut se déve­loppe, sans jamais fran­chir le seuil dog­ma­tique.
  3. À l’époque moderne et contem­po­raine, où la pié­té popu­laire exalte la co-rédemp­tion, avant que le magis­tère romain n’en rejette la défi­ni­tion offi­cielle.
  4. Enfin, l’article pré­sen­te­ra les prises de posi­tion des Réfor­ma­teurs et des théo­lo­giens pro­tes­tants modernes, rap­pe­lant que la véri­table dévo­tion à Marie consiste non à la pla­cer aux côtés du Christ, mais à suivre son exemple de foi sou­mise au Christ seul.

Pour com­prendre la genèse du titre de Marie co-rédemp­trice, il faut reve­nir aux sources mêmes de la foi chré­tienne. Les pre­miers siècles du chris­tia­nisme, mar­qués par la for­ma­tion du canon biblique et la conso­li­da­tion des grands dogmes, ont aus­si été une période d’intense réflexion sur le rôle de Marie dans l’histoire du salut. Les Pères de l’Église, tout en exal­tant la vir­gi­ni­té et l’obéissance de la Mère du Sei­gneur, se sont mon­trés atten­tifs à pré­ser­ver l’unicité de l’action sal­va­trice du Christ. Leur lan­gage, pro­fon­dé­ment scrip­tu­raire, ne laisse place à aucune confu­sion : si Marie a cru, si elle a don­né chair au Verbe de Dieu, c’est tou­jours comme ser­vante et non comme co-auteure du salut.

Avant d’examiner les déve­lop­pe­ments médié­vaux et modernes qui condui­ront à l’émergence du terme co-rédemp­trice, il est donc essen­tiel de voir com­ment les Pères ont com­pris la rela­tion entre la foi de Marie et l’œuvre rédemp­trice du Christ. Leur témoi­gnage, una­nime sur la cen­tra­li­té du Sau­veur, consti­tue le pre­mier rem­part contre toute dérive ulté­rieure.


I. Les Pères de l’Église : Marie, servante du Rédempteur unique

Les pre­miers siècles du chris­tia­nisme ont été déci­sifs pour la for­mu­la­tion de la foi. Tan­dis que l’Église défi­nis­sait la divi­ni­té du Christ et le mys­tère de l’Incarnation, elle a éga­le­ment réflé­chi au rôle de Marie dans ce des­sein divin. Dès le IIᵉ siècle, des voix s’élèvent pour recon­naître en elle la nou­velle Ève, figure de l’obéissance qui répond à la déso­béis­sance de la pre­mière femme. Cepen­dant, pour les Pères, cette com­pa­rai­son n’a jamais signi­fié que Marie serait co-auteure du salut : elle est l’instrument de Dieu, non la cause de la rédemp­tion.

Saint Iré­née de Lyon, l’un des plus anciens témoins de cette tra­di­tion, écrit :

« Ce n’est pas Ève qui a fait la vie, mais Marie, par son obéis­sance, a été pour elle et pour tout le genre humain cause de salut, non par elle-même, mais parce qu’elle a coopé­ré au des­sein de Dieu. »
(Contre les héré­sies, V, 19,1)

Iré­née emploie ici le terme de « cause » dans le sens d’ins­tru­ment, non de source du salut. Marie coopère parce qu’elle croit, non parce qu’elle agit à la manière du Christ. Le salut reste entiè­re­ment l’œuvre de Dieu, accom­plie dans le Fils incar­né.

Quelques décen­nies plus tard, Ter­tul­lien rap­pelle avec force cette exclu­si­vi­té divine :

« Dieu seul peut remettre les péchés. [… ] Le Fils de Dieu est venu pour effa­cer les péchés du monde, non pour être aidé dans cette œuvre. »
(Contre Mar­cion, II, 28)

La rédemp­tion est un acte soli­taire de Dieu : aucune créa­ture ne sau­rait y col­la­bo­rer de manière cau­sale. Même Marie, bien que bénie entre toutes les femmes, reste l’humble ser­vante du Sei­gneur.

Le grand exé­gète Ori­gène abonde dans le même sens :

« Si Marie a enten­du : « Tu enfan­te­ras un fils », ce n’est pas pour être la mère d’un Dieu qui aurait besoin d’elle, mais pour être ser­vante du des­sein de salut. »
(Homé­lies sur Luc, 6,7)

Le rôle de Marie est de consen­tir, non de pro­duire. Elle n’est pas rédemp­trice, mais croyante exem­plaire : la pre­mière à accueillir le Rédemp­teur dans la foi.

Cette dis­tinc­tion, pro­fon­dé­ment ancrée dans la tra­di­tion, demeure chez les grands doc­teurs du IVᵉ et du Ve siècle. Atha­nase d’Alexandrie pro­clame :

« Le Verbe s’est fait homme afin de nous rache­ter. C’est Lui seul qui a souf­fert pour nous. »
(De l’Incarnation du Verbe de Dieu, §7)

La confes­sion d’Athanase est claire : celui qui a souf­fert seul a rache­té seul. Aucun ange, aucun saint, pas même Marie, ne par­ti­cipe à cet acte unique.

Basile de Césa­rée enfonce le clou :

« C’est par le sang du Christ seul que nous sommes rache­tés. Qui­conque ajoute un autre média­teur détruit la foi. »
(Homé­lies sur le psaume 49, 3)

Le mot « seul » revient sans cesse dans le lan­gage des Pères. La théo­lo­gie pri­mi­tive est réso­lu­ment chris­to­cen­trique : un seul Sei­gneur, un seul Sau­veur, un seul Média­teur.

Jean Chry­so­stome, prê­cheur infa­ti­gable d’Antioche puis de Constan­ti­nople, l’affirme avec vigueur :

« La croix du Christ a tout accom­pli. Nous ne devons rien à per­sonne d’autre. »
(Homé­lie sur la pre­mière épître aux Corin­thiens, 24,2)

Dans ce cadre, Marie est véné­rée non pour un rôle rédemp­teur, mais pour sa foi et son obéis­sance. Elle se tient au pied de la croix, non comme co-sau­ve­teur, mais comme croyante souf­frante, témoin de la grâce.

Les Pères latins pour­suivent la même ligne. Ambroise de Milan écrit :

« C’est le Christ seul qui a souf­fert pour tous ; aucun autre n’a par­ti­ci­pé à la rédemp­tion. »
(Expo­si­tion sur l’Évangile selon Luc, X, 132)

Et Augus­tin d’Hippone, qui struc­ture la théo­lo­gie occi­den­tale, résume magis­tra­le­ment :

« Il n’y a qu’un seul média­teur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme. [… ] Si Marie a été bien­heu­reuse, c’est pour avoir cru, non pour avoir engen­dré. »
(Ser­mon 25 sur le Sym­bole, §5)

Cette parole d’Augustin ferme la porte à toute future spé­cu­la­tion. Le titre de Marie repose sur sa foi, non sur une fonc­tion sal­vi­fique. Si elle est bénie entre les femmes, c’est parce qu’elle a cru en la parole du Sei­gneur (Luc 1.45), et non parce qu’elle aurait contri­bué au rachat du monde.

Enfin, Léon le Grand, pape et doc­teur de l’Église, conclut cette tra­di­tion patris­tique :

« Ce n’est pas la nature humaine d’un autre homme, mais celle du Christ seul, qui a pu nous rendre libres. »
(Ser­mon 21 sur la Nati­vi­té, 2)

La rédemp­tion est accom­plie dans la chair du Verbe incar­né, non dans la mater­ni­té de Marie. Elle est la porte par laquelle le Sau­veur est entré, non la main qui sauve.

Ain­si, dans toute la période patris­tique, on ne trouve aucune trace d’une théo­lo­gie de la co-rédemp­tion. Marie est hono­rée comme Theo­to­kos, Mère de Dieu selon la chair, mais le salut est attri­bué exclu­si­ve­ment au Christ, « Fils unique du Père, qui a souf­fert sous Ponce Pilate ». Les Pères, en affir­mant la pleine divi­ni­té et l’œuvre unique du Fils, ont en même temps pré­ser­vé la place juste de Marie : celle de la croyante par­faite, mais non de la rédemp­trice.


II. Le Moyen Âge : de la servante à la « coopératrice » du salut

Au sor­tir de l’époque patris­tique, la pié­té chré­tienne entre dans une nou­velle phase. Le Moyen Âge voit s’épanouir une pro­fonde dévo­tion envers Marie, nour­rie par la litur­gie, la poé­sie, l’art et la contem­pla­tion monas­tique. Cepen­dant, cette pié­té, d’abord pure­ment spi­ri­tuelle, tend peu à peu à dépas­ser le cadre biblique : à la Mère du Sei­gneur on attri­bue non seule­ment l’intercession, mais une forme de « par­ti­ci­pa­tion » à l’œuvre rédemp­trice. C’est à cette époque que germe l’idée — encore impré­cise — d’une coopé­ra­trice du salut.

Les grands théo­lo­giens médié­vaux, fidèles à la tra­di­tion des Pères, dis­tinguent soi­gneu­se­ment la cause unique du salut — le Christ — de la coopé­ra­tion de foi de Marie. Mais la fer­veur popu­laire, sou­vent plus émo­tive que doc­tri­nale, pré­pare le ter­rain aux exa­gé­ra­tions ulté­rieures.

1. Saint Anselme de Cantorbéry († 1109)

Père de la sco­las­tique, Anselme magni­fie la pure­té de Marie tout en main­te­nant une claire hié­rar­chie : elle n’est qu’un ins­tru­ment choi­si, non la source du salut.

« C’est par la Vierge très pure que Dieu s’est fait homme pour que l’homme fût sau­vé ; mais le salut vient de Celui qui est né d’elle, non d’elle-même. »
(De concep­tu vir­gi­na­li et de ori­gi­na­li pec­ca­to, ch. 18)

Dans cette phrase lim­pide, tout est dit : Marie par­ti­cipe par sa mater­ni­té, non par une action rédemp­trice. Elle offre au Verbe une chair humaine, mais n’ajoute rien à la valeur sal­vi­fique de son sacri­fice.

2. Saint Bernard de Clairvaux († 1153)

Le grand abbé cis­ter­cien, doc­teur de la pié­té mariale, reste pour­tant méfiant envers toute inno­va­tion doc­tri­nale. Lorsque cer­tains de ses contem­po­rains veulent ins­ti­tuer de nou­velles fêtes ou doc­trines mariales, Ber­nard réagit fer­me­ment :

« Avons-nous la pré­ten­tion d’être plus pieux que les Pères ? Ce serait une pré­somp­tion dan­ge­reuse d’établir ce dont ils ont eu la pru­dence de ne pas par­ler. »
(Lettre 174 aux cha­noines de Lyon)

Ber­nard appelle à la sobrié­té : il invite les fidèles à contem­pler Marie comme celle qui conduit au Christ, non comme celle qui rachète avec lui.

« Marie ne nous sauve pas, mais nous conduit au Sau­veur. Qu’elle nous montre Jésus, fruit béni de son sein. »
(Homé­lies sur les Gloires de la Vierge Mère, Hom. II, 17)

Ain­si, même le plus grand des mys­tiques mariaux du XIIᵉ siècle refuse de fran­chir la limite : Marie n’est pas rédemp­trice, elle est guide vers le Rédemp­teur.

3. Pierre Lombard († 1160)

Son œuvre, Les Sen­tences, devient la base de tout ensei­gne­ment théo­lo­gique uni­ver­si­taire. Il ne men­tionne jamais Marie dans un rôle de média­tion sal­vi­fique.

« Le Christ est le seul média­teur, parce qu’il est à la fois Dieu et homme, récon­ci­liant les deux natures. »
(Sen­tences, III, dist. 19, chap. 1)

Pierre Lom­bard fixe la norme : un seul média­teur. C’est cette ligne que Tho­mas d’Aquin et Bona­ven­ture sui­vront fidè­le­ment.

4. Saint Thomas d’Aquin († 1274)

Théo­lo­gien du réa­lisme théo­lo­gique, Tho­mas dis­tingue les degrés de cau­sa­li­té dans l’économie du salut. Marie, selon lui, a coopé­ré « par dis­po­si­tion », c’est-à-dire par son assen­ti­ment de foi, non par effi­cience.

« La bien­heu­reuse Vierge a coopé­ré à la rédemp­tion quant à la dis­po­si­tion, non quant à l’efficience. »
(Somme théo­lo­gique, III, q. 30, a. 1, ad 1um)

Et il pré­cise encore :

« Le Christ seul est la cause uni­ver­selle de la rédemp­tion ; les autres ne sont que ministres ou ins­tru­ments. »
(Somme théo­lo­gique, III, q. 48, a. 6)

Chez Tho­mas, la dis­tinc­tion est nette : la Vierge ne « sauve » pas, mais croit et obéit. Elle coopère par sa foi, non par un mérite intrin­sèque. Cette doc­trine main­tient la cen­tra­li­té abso­lue du Christ.

5. Saint Bonaventure († 1274)

Contem­po­rain de Tho­mas, Bona­ven­ture déve­loppe une théo­lo­gie plus affec­tive : il contemple la com­pas­sion de Marie au pied de la croix. Cepen­dant, sa théo­lo­gie demeure rigou­reu­se­ment ortho­doxe.

« Marie a souf­fert avec son Fils ; mais celui qui a été cru­ci­fié seul a effa­cé nos péchés. »
(Com­men­taire des Sen­tences, III, dist. 3, art. 1, q. 2)

La souf­france de Marie est réelle, sa com­pas­sion exem­plaire, mais la ver­tu sal­va­trice appar­tient uni­que­ment à la croix du Christ.

6. Jean Duns Scot († 1308)

C’est avec Duns Scot que le voca­bu­laire de la coopé­ra­tion prend une tour­nure plus théo­lo­gique. Défen­seur de l’Imma­cu­lée Concep­tion, il parle de la par­ti­ci­pa­tion de Marie à la rédemp­tion, mais reste clair sur la dis­tinc­tion de rôles.

« De manière conve­nable, il a vou­lu que la Mère du Rédemp­teur fût asso­ciée à la rédemp­tion, non comme cause effi­ciente, mais comme cause dis­po­si­tive et coopé­ra­trice par son consen­te­ment. »
(Ordi­na­tio, III, d. 3, q. 1)

Scot intro­duit le voca­bu­laire de la coopé­ra­trice, mais la subor­di­na­tion demeure expli­cite. Pour lui, Marie n’est pas co-rédemp­trice mais col­la­bo­ra­trice obéis­sante.

7. Bilan de la théologie médiévale

De saint Anselme à Duns Scot, les grands doc­teurs conservent la fidé­li­té au prin­cipe patris­tique : le Christ seul opère le salut, et toute par­ti­ci­pa­tion humaine est une simple coopé­ra­tion de foi. Les dis­tinc­tions entre cause effi­ciente et cause dis­po­si­tive, ou entre rédemp­tion objec­tive et par­ti­ci­pa­tion sub­jec­tive, visaient pré­ci­sé­ment à évi­ter toute confu­sion.

Cepen­dant, au XIVᵉ et au XVe siècle, la fer­veur popu­laire — notam­ment fran­cis­caine — tend à trans­for­mer cette coopé­ra­tion spi­ri­tuelle en asso­cia­tion mys­tique. Les pré­di­ca­tions évoquent alors Marie « souf­frant avec son Fils pour le salut du monde ». Le terme cor­re­demp­trix com­mence à appa­raître, non dans les trai­tés théo­lo­giques, mais dans les ser­mons et les prières. Le glis­se­ment est amor­cé : de la ser­vante obéis­sante à la « co-rédemp­trice » com­pa­tis­sante.

Cette évo­lu­tion n’est pas le fruit d’un ensei­gne­ment offi­ciel de l’Église, mais celui de la pié­té dévo­tion­nelle. Les grands doc­teurs n’ont jamais fran­chi cette ligne. Tous main­tiennent que le Christ, seul média­teur, seul Rédemp­teur, a accom­pli entiè­re­ment l’œuvre du salut. La Vierge Marie, quant à elle, reste le plus par­fait exemple de l’homme sau­vé par grâce — non la col­la­bo­ra­trice qui rachète le monde.


III. De la piété baroque au magistère contemporain : l’essor puis le rejet du titre de « co-rédemptrice »

Au tour­nant du XVe siècle, la fer­veur mariale de l’Occident atteint un som­met. Dans les ser­mons, les hymnes et la prière popu­laire, Marie est exal­tée comme la Mère souf­frante unie à la Pas­sion du Christ. La dévo­tion se fait de plus en plus affec­tive : on contemple la dou­leur mater­nelle au pied de la croix, on médite sur les « sept dou­leurs de Marie », on célèbre sa com­pas­sion. C’est dans ce cli­mat émo­tion­nel, davan­tage spi­ri­tuel que doc­tri­nal, que naît le terme cor­re­demp­trix, lit­té­ra­le­ment « co-rédemp­trice ».

1. Les débuts du langage de la « co-rédemption »

Le pre­mier théo­lo­gien connu à employer le concept est le fran­cis­cain Ber­nar­din de Sienne († 1444) . Dans ses ser­mons popu­laires, il pré­sente Marie comme asso­ciée à l’offrande du Christ :

« Marie a offert son Fils pour le salut du monde, et, autant qu’il dépen­dait d’elle, elle a immo­lé son Fils à Dieu. C’est pour­quoi on peut dire qu’elle a coopé­ré à notre rédemp­tion. »
(Ser­mons marials, XX, 67)

Le ton est dévo­tion­nel, non dog­ma­tique. Ber­nar­din parle de coopé­ra­tion morale, non d’action sal­vi­fique paral­lèle. Pour­tant, cette image de la Mère qui « offre son Fils » s’imposera dura­ble­ment dans la spi­ri­tua­li­té popu­laire.

Au siècle sui­vant, le jésuite espa­gnol Fran­çois Suá­rez († 1617) donne à cette idée un cadre théo­lo­gique. Dans ses Dis­pu­ta­tions sur les mys­tères de la vie du Christ, il écrit :

« La Bien­heu­reuse Vierge peut être dite co-rédemp­trice, non par éga­li­té, mais par subor­di­na­tion : elle a offert le Rédemp­teur et a souf­fert avec Lui. »
(De mys­te­riis vitae Chris­ti, disp. 22, sect. 2)

Suá­rez cherche à pré­ser­ver la subor­di­na­tion de Marie au Christ, mais en employant le terme coré­demp­trice, il ouvre la voie à des inter­pré­ta­tions dan­ge­reuses. Car le mot sug­gère une double cau­sa­li­té dans la rédemp­tion, ce que ni l’Écriture ni la tra­di­tion patris­tique n’ont jamais ensei­gné.

Ain­si, entre le XVe et le XVIIe siècle, le voca­bu­laire de la co-rédemp­tion s’enracine dans la pié­té popu­laire et les écrits mys­tiques, sans être jamais pro­cla­mé par l’Église. Les conciles médié­vaux et post-tri­den­tins ne l’évoquent pas. Le Concile de Trente (1545–1563) , pour­tant pro­lixe sur la jus­ti­fi­ca­tion et la grâce, ne men­tionne pas une seule fois un rôle rédemp­teur de Marie.


2. L’apogée dévotionnelle du XIXᵉ siècle

Le XIXᵉ siècle, mar­qué par les grandes défi­ni­tions mariales de l’Imma­cu­lée Concep­tion (Pie IX, 1854) et de l’Assomp­tion (Pie XII, 1950) , voit se mul­ti­plier les expres­sions exal­tant la « média­tion mater­nelle » de Marie. Les mou­ve­ments marials, les appa­ri­tions et les congré­ga­tions mis­sion­naires popu­la­risent des for­mules de plus en plus har­dies, par­lant de « Mère du Rédemp­teur » et par­fois de « coré­demp­trice du monde ».

Pour­tant, les papes demeurent pru­dents. Pie IX, dans Inef­fa­bi­lis Deus (1854) , célèbre la sain­te­té de Marie, mais ne lui attri­bue aucun rôle rédemp­teur :

« Dieu l’a unie d’un lien indis­so­luble à son Fils, et l’a ren­due, avec Lui, l’ennemie du ser­pent. »

Le lan­gage reste sym­bo­lique et typo­lo­gique. De même, Pie X, dans Ad diem illum (1904) , s’approche d’une for­mu­la­tion mys­tique, sans fran­chir le seuil dog­ma­tique :

« Marie a souf­fert avec son Fils et, presque mou­rant avec Lui, a renon­cé à ses droits mater­nels sur son Fils pour le salut des hommes. »

Ici encore, la par­ti­ci­pa­tion de Marie est décrite comme une souf­france par­ta­gée, non comme une coopé­ra­tion cau­sale à la rédemp­tion.


3. Le XXᵉ siècle : débats, prudence et recentrage christologique

Au XXᵉ siècle, plu­sieurs cou­rants de théo­lo­giens et de fidèles demandent au pape la pro­cla­ma­tion d’un « qua­trième dogme marial », celui de Marie Média­trice de toutes grâces et Co-rédemp­trice. Ces péti­tions, notam­ment autour de 1920 et 1940, ren­contrent une ferme résis­tance du Saint-Siège.

Pie XII, dans son ency­clique Mys­ti­ci Cor­po­ris (1943) , emploie un lan­gage éle­vé à pro­pos de la com­pas­sion de Marie :

« Marie, en souf­frant avec son Fils, a méri­té de deve­nir la Mère de tous les rache­tés. »
(§110)

Mais il s’abstient soi­gneu­se­ment d’utiliser le mot coré­demp­trice. Son refus d’introduire un nou­veau dogme, mal­gré les pres­sions de cer­tains milieux dévots, marque un tour­nant déci­sif. L’Église catho­lique choi­sit de frei­ner la mario­lo­gie exces­sive au pro­fit d’un recen­trage sur le Christ.

Ce recen­trage sera plei­ne­ment confir­mé par le Concile Vati­can II (1962–1965) . Dans la consti­tu­tion Lumen Gen­tium, le cha­pitre VIII sur Marie contient les for­mu­la­tions les plus claires du magis­tère moderne :

« Le Christ est l’unique Média­teur. » (§60)
« Cette mater­ni­té de Marie dans l’ordre de la grâce dépend entiè­re­ment du Christ et tire toute sa ver­tu de Lui. » (§62)

Par ces deux affir­ma­tions, Vati­can II ferme défi­ni­ti­ve­ment la porte à toute inter­pré­ta­tion co-rédemp­trice : Marie n’est pas une seconde source du salut, mais une croyante éle­vée à la grâce par l’unique Sau­veur.


4. L’époque contemporaine : clarification et refus définitif du titre

Les papes récents ont confir­mé cette orien­ta­tion. Jean-Paul II, dans son magis­tère, a par­fois par­lé de la « col­la­bo­ra­tion sin­gu­lière de Marie à l’œuvre de la rédemp­tion », mais il n’a jamais employé ni sou­te­nu le terme co-rédemp­trice au sens dog­ma­tique.

Joseph Rat­zin­ger (Benoît XVI) a expri­mé une posi­tion théo­lo­gique nette :

« La for­mule « co-rédemp­trice » est trop éloi­gnée du lan­gage de l’Écriture et de la patris­tique. Elle pro­voque des mal­en­ten­dus : on croit qu’elle met Marie sur le même plan que le Christ. Elle doit donc être aban­don­née. »
(La Fille de Sion, trad. Fr., Paris, Mame, 2004, p. 70)

Enfin, le pape Fran­çois, lors de son audience géné­rale du 24 mars 2021, a dis­si­pé toute ambi­guï­té :

« Le Christ est l’unique Rédemp­teur. Il n’y a pas de co-rédemp­teurs avec le Christ. Elle était dis­ciple et Mère : il n’y a pas de coré­demp­trice avec Lui. »
(Caté­chèse offi­cielle, Vatican.va)

Par ces paroles, le magis­tère contem­po­rain met un terme défi­ni­tif aux vel­léi­tés de dog­ma­ti­sa­tion du titre co-rédemp­trice. La doc­trine catho­lique revient ain­si, para­doxa­le­ment, à la posi­tion des Pères : Marie est la pre­mière rache­tée, non la rédemp­trice.


IV. La Réforme : le retour au Christ seul, unique Rédempteur et Médiateur

La Réforme du XVIᵉ siècle sur­git dans un contexte où la dévo­tion mariale, en Occi­dent, avait atteint des som­mets inéga­lés. Les fidèles invo­quaient la Vierge dans toutes leurs prières, les confré­ries mariales fleu­ris­saient, et la théo­lo­gie popu­laire, sou­vent éloi­gnée de la rigueur des grands doc­teurs médié­vaux, pré­sen­tait Marie comme la Média­trice de toutes grâces et, par­fois, comme Co-rédemp­trice du monde. Les Réfor­ma­teurs, en redé­cou­vrant la cen­tra­li­té de l’Écriture et de la grâce, ont dénon­cé cette dérive comme l’un des symp­tômes les plus graves de l’éloignement de l’Évangile.

Leur rejet de la co-rédemp­tion mariale n’était pas une attaque contre la per­sonne de Marie, mais une défense de la gloire du Christ. Ils ne vou­laient pas rabais­ser Marie, mais empê­cher qu’on élève une créa­ture au rang du Créa­teur. En cela, ils ont vou­lu rame­ner l’Église à la confes­sion pri­mi­tive : un seul Sei­gneur, un seul Sau­veur, un seul Média­teur entre Dieu et les hommes.

1. Martin Luther : Marie, modèle de foi, non source de salut

Luther, ancien moine et homme pro­fon­dé­ment marial dans sa pié­té per­son­nelle, reste res­pec­tueux envers la Mère du Sei­gneur. Dans son Ser­mon sur le Mag­ni­fi­cat (1521), il la célèbre comme « la plus noble des femmes », « pleine de grâce » et « Mère de Dieu ». Mais il refuse caté­go­ri­que­ment de lui attri­buer la moindre fonc­tion sal­vi­fique :

« Marie ne sauve per­sonne. Le salut vient du Christ seul. »
(Ser­mon sur le Mag­ni­fi­cat, 1521)

Et encore :

« Marie ne veut pas qu’on la fasse une idole, mais qu’on regarde au Christ à tra­vers elle. »
(Œuvres com­plètes, WA 10/3, 278)

Pour Luther, Marie est le miroir de la grâce, non sa dis­pen­sa­trice. Son humi­li­té consiste jus­te­ment à ne rien rete­nir pour elle, mais à ren­voyer toute gloire à son Fils : « Mon âme exalte le Sei­gneur. » La vraie dévo­tion à Marie est donc, pour Luther, chris­to­cen­trique : contem­pler en elle la puis­sance de la grâce divine, non la sup­plier comme une seconde rédemp­trice.

2. Jean Calvin : la défense jalouse de la gloire du Christ

Cal­vin, plus rigou­reux encore, voit dans les exa­gé­ra­tions mariales de son temps une atteinte directe à la majes­té du Christ. Sa pen­sée est ani­mée par une convic­tion constante : toute gloire reti­rée au Fils de Dieu est une offense à Dieu lui-même.

Dans l’Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, il écrit :

« C’est une abo­mi­nable blas­phé­mie de vou­loir attri­buer à la Vierge la charge de nous rache­ter. »
(Ins­ti­tu­tion, II.14.4)

Et dans son Com­men­taire sur Luc 1.28, il pré­cise :

« Marie ne peut rien sans son Fils ; ce serait lui ôter l’honneur de la rédemp­tion que de la faire coopé­ra­trice de son œuvre. »

Pour Cal­vin, Marie est bien­heu­reuse, non pour sa digni­té mater­nelle, mais pour sa foi :

« Marie est bien­heu­reuse non pour avoir engen­dré, mais pour avoir cru. »
(Ser­mon sur Luc 1.42)

Ain­si, Cal­vin retrouve la ligne d’Augustin : la gran­deur de Marie vient de sa foi en la pro­messe, non d’un rôle actif dans le salut.

3. Ulrich Zwingli : Marie, la servante du Seigneur

Le réfor­ma­teur de Zurich par­tage le même res­pect et la même fer­me­té :

« Marie a été la ser­vante du Sei­gneur, non la rédemp­trice du monde. »
(De vera et fal­sa reli­gione com­men­ta­rius, 1525)

Zwin­gli, lui aus­si, refuse le culte ren­du à Marie sous des titres qu’aucune Écri­ture n’atteste. Pour lui, la vraie véné­ra­tion consiste à imi­ter sa foi, non à la prier.

4. Les confessions réformées : la foi de l’Église confessante

Les confes­sions de foi issues de la Réforme résument cette théo­lo­gie en for­mules nettes et solen­nelles.

La Confes­sion hel­vé­tique pos­té­rieure (1566) déclare :

« Nous croyons et ensei­gnons que Jésus-Christ est l’unique Rédemp­teur et Sau­veur du monde, et qu’il n’y a besoin d’aucun autre média­teur. » (art. 5)

Le Caté­chisme de Hei­del­berg (1563) exprime la même véri­té avec une clar­té admi­rable :

« Ceux qui cherchent leur salut auprès des saints, en eux-mêmes ou ailleurs, renient l’unique Sau­veur Jésus-Christ. Ceux qui le reçoivent avec une vraie foi doivent avoir en Lui seul tout ce qui est néces­saire à leur salut. »
(Ques­tion 30)

Ces textes ne visent pas seule­ment le culte marial, mais toute forme de pié­té qui détourne la foi du Christ vivant pour la pla­cer dans les créa­tures. Pour les Réfor­ma­teurs, Marie elle-même n’aurait jamais vou­lu être priée : elle s’est appe­lée « ser­vante du Sei­gneur » (Luc 1.38), non « Mère du salut ».

5. Une convergence doctrinale avec le magistère moderne

Fait remar­quable : ce que les papes modernes ont affir­mé, sou­vent après des siècles de confu­sion, rejoint lar­ge­ment ce que Luther et Cal­vin avaient pro­cla­mé dès le XVIᵉ siècle. Lorsque Benoît XVI écrit :

« La for­mule « co-rédemp­trice » s’éloigne du lan­gage de l’Écriture et des Pères ; elle doit donc être aban­don­née »
(La Fille de Sion, p. 70),

Il reprend, sans le dire, la posi­tion essen­tielle de la Réforme : la média­tion du Christ est unique, par­faite, suf­fi­sante.

De même, quand le pape Fran­çois déclare en 2021 :

« Le Christ est l’unique Rédemp­teur. Il n’y a pas de co-rédemp­teurs avec le Christ »,

Il refor­mule ce que les Réfor­ma­teurs appe­laient le Solus Chris­tus — « le Christ seul ».

Ain­si, après des siècles de débats, l’Église catho­lique elle-même semble recon­naître que toute ten­ta­tive d’ajouter un co-sau­veur, fût-ce Marie, conduit à obs­cur­cir le cœur de l’Évangile.

6. Le message de la Réforme pour aujourd’hui

La parole des Réfor­ma­teurs demeure d’une actua­li­té brû­lante. Dans un monde reli­gieux où la ten­ta­tion de la média­tion humaine res­sur­git sans cesse, leur appel reten­tit : Christ seul suf­fit. Il n’a pas besoin d’aide, ni de sub­sti­tut, ni d’intercesseur paral­lèle. La croix du Cal­vaire n’a pas été por­tée à deux, mais à un seul : « Lui seul a por­té nos péchés en son corps sur le bois » (1 Pierre 2.24).

Hono­rer Marie, selon la pers­pec­tive réfor­mée, consiste donc à la repla­cer à sa juste place : celle de la pre­mière des croyantes, de la pre­mière sau­vée, de la femme qui a reçu tout de la grâce. Sa gran­deur n’est pas dans la co-rédemp­tion, mais dans la foi en son Rédemp­teur.

« Mon esprit se réjouit en Dieu, mon Sau­veur » (Luc 1.47).

Ces mots du Mag­ni­fi­cat expriment la véri­té ultime : Marie elle-même confesse qu’elle a besoin du salut. Par cette confes­sion, elle se tient avec nous au pied de la croix, regar­dant vers celui qui l’a sau­vée — le Christ, seul Rédemp­teur et Sei­gneur.


Bilan historique

PériodeAtti­tude envers la « co-rédemp­tion »Posi­tion domi­nante
IIᵉ–Ve s.Incon­nue, voire impos­sibleChrist seul Sau­veur
XIᵉ–XIVᵉ s.Coopé­ra­tion morale, non cau­saleSer­vante et croyante
XVe–XVIIᵉ s.Dévo­tion popu­laire, emploi sym­bo­lique du termeCom­pas­sion mariale
XIXᵉ–XXᵉ s.Ten­ta­tives de dog­ma­ti­sa­tionRefus magis­té­riel
Vati­can II–XXIe s.Rejet expli­cite du titreChrist seul Rédemp­teur

La longue his­toire du concept de Marie co-rédemp­trice révèle ain­si un double mou­ve­ment : une mon­tée dévo­tion­nelle née de la pié­té affec­tive médié­vale, puis un retour doc­tri­nal à la véri­té scrip­tu­raire de l’unique Rédemp­teur. Ce retour à la sim­pli­ci­té de la foi des Pères montre que, lorsque l’Église se recentre sur la croix du Christ, elle retrouve la juste place de Marie : celle de la pre­mière des rache­tés, non de la seconde rédemp­trice.

Conclusion : Marie, première des rachetés, non co-rédemptrice

L’histoire du titre de Marie co-rédemp­trice illustre l’un des drames spi­ri­tuels de la chré­tien­té : celui d’une pié­té sin­cère deve­nue, par excès d’amour, une source de confu­sion doc­tri­nale. En cher­chant à magni­fier la Mère du Sei­gneur, cer­tains ont peu à peu dépla­cé le centre de la foi — du Christ vers celle qui lui don­na nais­sance. Ce glis­se­ment, né d’une dévo­tion affec­tive et ampli­fié par la fer­veur baroque, a conduit à attri­buer à Marie un rôle qui, selon l’Écriture et les Pères, ne revient qu’à Dieu seul : celui de rache­ter le monde.

Les Pères de l’Église, d’Irénée à Augus­tin, ont una­ni­me­ment confes­sé que le salut vient exclu­si­ve­ment du Christ : « Il n’y a qu’un seul média­teur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme » (1 Timo­thée 2.5). Marie y appa­raît comme la croyante par­faite, l’image de l’Église dans sa foi et son obéis­sance, mais jamais comme une rédemp­trice.

Le Moyen Âge a appro­fon­di cette intui­tion, par­lant d’une coopé­ra­tion de foi et d’amour, non d’une co-cau­sa­li­té dans le salut. Tho­mas d’Aquin, Bona­ven­ture et Duns Scot, mal­gré leurs sen­si­bi­li­tés dif­fé­rentes, ont tous main­te­nu cette dis­tinc­tion : le Christ seul agit effi­ca­ce­ment dans la rédemp­tion ; Marie y consent et y adhère dans la foi.

La période moderne et contem­po­raine a vu s’épanouir une dévo­tion mariale tou­chante, mais sou­vent théo­lo­gi­que­ment mal­adroite. Le mot co-rédemp­trice, appa­ru dans les ser­mons fran­cis­cains et repris par quelques théo­lo­giens jésuites, a vou­lu expri­mer la com­pas­sion de Marie au pied de la croix — non son rôle cau­sal dans le salut. Cepen­dant, à mesure que le lan­gage se dur­cis­sait, l’Église offi­cielle s’est mon­trée de plus en plus pru­dente. Le Concile Vati­can II, repre­nant la théo­lo­gie des Pères, a clai­re­ment ensei­gné que le Christ est l’unique Média­teur et Sau­veur, et que toute grâce reçue par Marie découle de Lui seul. Les papes modernes, de Pie XII à Fran­çois, ont expli­ci­te­ment refu­sé la défi­ni­tion d’un dogme de la co-rédemp­tion.

Ain­si, mal­gré les excès dévo­tion­nels, la foi de l’Église demeure, au fond, fidèle à la confes­sion apos­to­lique : le salut vient de Dieu seul. Marie n’est pas co-rédemp­trice, mais pre­mière des rache­tés, celle en qui la grâce du Christ a triom­phé dès l’Incarnation. Elle n’est pas la source, mais le miroir de la rédemp­tion. En elle, l’humanité appa­raît telle que la grâce la recrée : humble, obéis­sante, croyante.

Pour les chré­tiens de la Réforme, cette cla­ri­fi­ca­tion résonne comme une confir­ma­tion tar­dive de ce qu’ils pro­clament depuis le XVIᵉ siècle : Solus Chris­tus. En rap­pe­lant que Marie a besoin, comme tout croyant, du salut du Christ, l’Église retrouve le cœur de l’Évangile : « Car c’est par la grâce que vous êtes sau­vés, par le moyen de la foi, et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu » (Éphé­siens 2.8).

Hono­rer Marie, dès lors, ne consiste pas à la pla­cer aux côtés du Rédemp­teur, mais à imi­ter sa foi en Lui. C’est en sui­vant son exemple de sou­mis­sion et de confiance que le croyant glo­ri­fie le Christ, l’unique Sau­veur. Marie conduit au Christ, elle n’y ajoute rien. Elle se tient, non sur la croix, mais au pied de la croix — la pre­mière dis­ciple du Cru­ci­fié, la pre­mière à dire : « Mon âme exalte le Sei­gneur, et mon esprit se réjouit en Dieu, mon Sau­veur » (Luc 1.46–47).


QCM

QCM pro­gres­sif avec un niveau crois­sant de dif­fi­cul­té et jus­ti­fi­ca­tion théo­lo­gique concise. Il est conçu pour l’enseignement, la for­ma­tion ou l’auto-évaluation appro­fon­die.

Niveau 1 – Compréhension fondamentale

Ques­tion 1
Le titre de « Marie co-rédemp­trice » est :
A. Un dogme pro­cla­mé par l’Église catho­lique
B. Un ensei­gne­ment biblique expli­cite
C. Un titre dévo­tion­nel non dog­ma­ti­sé
D. Une doc­trine patris­tique uni­ver­selle

Bonne réponse : C

Jus­ti­fi­ca­tion théo­lo­gique :
Aucun concile œcu­mé­nique ni aucun pape n’a défi­ni le titre de co-rédemp­trice comme dogme. Il s’agit d’un lan­gage dévo­tion­nel tar­dif, appa­ru dans la pié­té médié­vale, jamais recon­nu comme nor­ma­tif pour la foi de l’Église.


Ques­tion 2
Dans l’Écriture, le salut est attri­bué de manière nor­ma­tive :
A. À Dieu et à Marie conjoin­te­ment
B. À l’Église et aux saints
C. À Jésus-Christ seul
D. À la foi humaine avant tout

Bonne réponse : C

Jus­ti­fi­ca­tion théo­lo­gique :
L’Écriture affirme sans ambi­guï­té l’unicité de l’œuvre sal­va­trice du Christ (Actes 4.12 ; 1 Timo­thée 2.5). Toute théo­lo­gie fidèle doit pré­ser­ver cette exclu­si­vi­té.


Niveau 2 – Histoire doctrinale

Ques­tion 3
Chez les Pères de l’Église, Marie est prin­ci­pa­le­ment com­prise comme :
A. Co-rédemp­trice par com­pas­sion
B. Nou­velle Ève et modèle d’obéissance
C. Média­trice uni­ver­selle
D. Cause effi­ciente du salut

Bonne réponse : B

Jus­ti­fi­ca­tion théo­lo­gique :
Les Pères, notam­ment Iré­née de Lyon, voient en Marie la Nou­velle Ève, dont l’obéissance répond à la déso­béis­sance d’Ève. Cette typo­lo­gie est sym­bo­lique et ins­tru­men­tale, non sal­vi­fique au sens strict.


Ques­tion 4
Quel prin­cipe patris­tique fon­da­men­tal empêche toute co-rédemp­tion mariale ?
A. La supé­rio­ri­té des anges
B. La seule auto­ri­té des conciles
C. L’unicité du média­teur Jésus-Christ
D. La sain­te­té de l’Église

Bonne réponse : C

Jus­ti­fi­ca­tion théo­lo­gique :
Augus­tin et les Pères latins comme grecs rap­pellent constam­ment qu’il n’y a qu’un seul média­teur entre Dieu et les hommes. Ajou­ter un co-rédemp­teur contre­di­rait ce fon­de­ment chris­to­lo­gique.


Niveau 3 – Moyen Âge et distinctions théologiques

Ques­tion 5
Selon Tho­mas d’Aquin, Marie coopère à la rédemp­tion :
A. Par une effi­ca­ci­té égale à celle du Christ
B. Par un mérite propre
C. Par sa foi et son consen­te­ment
D. Par sa souf­france rédemp­trice

Bonne réponse : C

Jus­ti­fi­ca­tion théo­lo­gique :
Tho­mas dis­tingue la cause effi­ciente (le Christ seul) de la cause dis­po­si­tive (l’assentiment de Marie). Elle coopère en rece­vant la grâce, non en la pro­dui­sant.


Ques­tion 6
Quel dan­ger théo­lo­gique appa­raît lorsque le terme « co-rédemp­trice » est uti­li­sé sans pré­ci­sion ?
A. Une néga­tion de la divi­ni­té du Christ
B. Une confu­sion entre véné­ra­tion et ado­ra­tion
C. Une éclipse de l’unicité de l’œuvre rédemp­trice
D. Une cri­tique de la tra­di­tion

Bonne réponse : C

Jus­ti­fi­ca­tion théo­lo­gique :
Le magis­tère moderne sou­ligne que ce terme risque de sug­gé­rer deux sources du salut, ce qui affai­blit la confes­sion du Christ seul Rédemp­teur.


Niveau 4 – Réforme et théologie biblique

Ques­tion 7
Les Réfor­ma­teurs rejettent la co-rédemp­tion mariale prin­ci­pa­le­ment parce qu’elle :
A. Est trop ancienne
B. Manque de fon­de­ment scrip­tu­raire
C. Est émo­tion­nel­le­ment exces­sive
D. Est cultu­rel­le­ment latine

Bonne réponse : B

Jus­ti­fi­ca­tion théo­lo­gique :
La Réforme repose sur Sola Scrip­tu­ra. Or, aucune don­née biblique n’attribue à Marie un rôle rédemp­teur ou média­teur du salut.


Ques­tion 8
Pour Cal­vin, attri­buer un rôle rédemp­teur à Marie est :
A. Une erreur pas­to­rale
B. Une exa­gé­ra­tion tolé­rable
C. Une offense mineure
D. Une atteinte à la gloire du Christ

Bonne réponse : D

Jus­ti­fi­ca­tion théo­lo­gique :
Cal­vin consi­dère que toute gloire reti­rée au Christ pour être don­née à une créa­ture consti­tue une atteinte directe à la majes­té divine.


Niveau 5 – Magistère contemporain et synthèse

Ques­tion 9
Pour­quoi le Vati­can a‑t-il récem­ment reje­té le titre « co-rédemp­trice » ?
A. Pour des rai­sons poli­tiques
B. Pour des rai­sons œcu­mé­niques uni­que­ment
C. Pour pré­ser­ver la clar­té chris­to­lo­gique
D. Pour limi­ter la pié­té mariale

Bonne réponse : C

Jus­ti­fi­ca­tion théo­lo­gique :
Le magis­tère récent insiste sur la néces­si­té de for­mu­la­tions qui ne néces­sitent pas de cor­rec­tions constantes pour évi­ter la confu­sion doc­tri­nale.


Ques­tion 10
La posi­tion finale com­mune à l’article est que Marie est :
A. Co-rédemp­trice subor­don­née
B. Média­trice uni­ver­selle
C. Pre­mière des rache­tés et modèle de foi
D. Source de la grâce sal­vi­fique

Bonne réponse : C

Jus­ti­fi­ca­tion théo­lo­gique :
Marie confesse elle-même Dieu comme son Sau­veur (Luc 1.47). Elle est sau­vée par la grâce du Christ et demeure le modèle par­fait de la foi récep­tive.


Question de synthèse finale (ouverte)

Expli­quez en quelques lignes pour­quoi la doc­trine de Solus Chris­tus exclut toute forme de co-rédemp­tion mariale, même subor­don­née.

Élé­ments de réponse atten­dus :
– uni­ci­té de l’œuvre du Christ
– dis­tinc­tion entre grâce reçue et grâce pro­duite
– cohé­rence biblique et patris­tique
– pré­ser­va­tion de la gloire du Christ


  1. Le docu­ment Mater Popu­li Fide­lis, émis par le Dicas­tère pour la Doc­trine de la Foi (DDF), a été rédi­gé sous le pon­ti­fi­cat du pape Fran­çois et approu­vé for­mel­le­ment par lui avant sa démis­sion / mort (selon la chro­no­lo­gie exacte du Vati­can en 2025).
    Cepen­dant, sa publi­ca­tion offi­cielle (avec la date du 4 novembre 2025) a eu lieu sous le pon­ti­fi­cat du pape actuel, Léon XIV.
    Autre­ment dit :
    Le conte­nu doc­tri­nal du texte, y com­pris la condam­na­tion de l’usage du titre Marie co-rédemp­trice, a été éla­bo­ré et vali­dé sous Fran­çois, qui a tou­jours expri­mé cette posi­tion publi­que­ment.
    L’acte de pro­mul­ga­tion offi­cielle (la mise en ligne sur le site du Vati­can, avec la men­tion d’approbation pon­ti­fi­cale) a été confir­mé et rati­fié par son suc­ces­seur, Léon XIV, via le pré­fet du Dicas­tère, le car­di­nal Víc­tor Manuel Fernán­dez.
    Ain­si, les deux papes sont liés à ce texte, mais à des titres dis­tincts. ↩︎

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