En vue du dialogue entre protestants et catholiques romains – Pierre Courthial

Article tiré de Fondements pour l’Avenir, Aix-en-Provence, Ed. Kerygma, 1982

I. – INTRODUCTION

1. « ECCLESIA MILITANS ET QUAERENS »

Tout chré­tien, en quelque époque ou période qu’il vive, est en plein com­bat spi­ri­tuel. Il lui est com­man­dé de veiller et de lut­ter sans cesse. Il lui est inter­dit de dor­mir puis­qu’aus­si bien, dans la com­mu­nion des saints qu’est l’É­glise, il doit bâtir et attendre l’ap­pa­ri­tion en gloire du Christ Jésus qui vient.

L’É­glise est tou­jours Eccle­sia mili­tans, Église com­bat­tante.

Tout chré­tien, ain­si enga­gé dans le com­bat spi­ri­tuel, doit obs­ti­né­ment cher­cher et recher­cher la volon­té de Dieu : prier, son­der les Écri­tures, dis­cer­ner les « signes du temps », ces signes que Dieu fait aux siens dans  » cette « situa­tion his­to­rique où il les appelle à vivre.

L’É­glise com­bat­tante est tou­jours Eccle­sia quae­rens, Église cher­chante.

En cette seconde moi­tié du XXe siècle, der­rière les mou­ve­ments éco­no­miques, sociaux, scien­ti­fiques, poli­tiques et cultu­rels qui animent et trans­forment l’u­ni­vers, des « puis­sances » endor­mies ou qu’on croyait mortes se réveillent, d’autres « puis­sances » appa­raissent ; le conflit spi­ri­tuel se modi­fie, s’ap­pro­fon­dit, s’am­pli­fie.

Aus­si sommes-nous tenus, mal­gré l’ur­gence du com­bat, ou plu­tôt à cause d’elle, de prendre un temps de réflexion sur tel ou tel aspect de la situa­tion pré­sente et mou­vante ; non pas pour nous mettre à l’a­bri mais afin d’as­su­mer plus luci­de­ment notre place et notre part dans le com­bat.

Ain­si devons-nous réflé­chir, pro­tes­tants, au dia­logue avec le catho­li­cisme romain, aux ques­tions qui nous sont posées par l’exis­tence, l’ac­tua­li­té, et l’in­ter­pel­la­tion de l’É­glise romaine, cette ancienne et nom­breuse Église si remuée aujourd’­hui, comme d’autres, plus que d’autres même, tant par les cou­rants humains et les « puis­sances » de ce siècle que par l’Es­prit du Dieu vivant.

Le fait remar­quable est que, depuis des années, le « dia­logue » est de plus en plus pour­sui­vi et nour­ri entre pro­tes­tants et catho­liques-romains, ce qu’a illus­tré vive­ment la pré­sence d’ob­ser­va­teurs pro­tes­tants au Concile du Vati­can.

2. LE DIALOGUE AVEC CEUX DU DEHORS ET CEUX DU DEDANS

Les chré­tiens sont, par voca­tion, des « gens de dia­logue ». D’où leur vient cet impé­ra­tif ? De l’ordre répé­té de Jésus aux siens, d’an­non­cer l’é­van­gile. S’a­dres­sant, de la part du Sei­gneur, à tous les chré­tiens, l’a­pôtre Pierre écrit :

« Vous êtes une race élue, un sacer­doce royal, une nation sainte, un peuple acquis, afin que vous annon­ciez les ver­tus de Celui qui vous a appe­lés des ténèbres à son admi­rable lumière. »

1 Pierre 2.9

Cette « annon­cia­tion », nou­veau­té pour ceux du dehors, rap­pel pour ceux du dedans, est à la fois impo­sée à la com­mu­nau­té des croyants, à l’É­glise, au Corps, et à cha­cun des croyants, à chaque fidèle de l’É­glise, à chaque membre du Corps. Comme le dit encore, de la part de Dieu, le même apôtre Pierre :

« Sanc­ti­fiez dans vos cœurs Christ le Sei­gneur, étant tou­jours prêts à vous défendre, avec dou­ceur et res­pect, devant qui­conque vous demande rai­son de l’es­pé­rance qui est en vous. »

1 Pierre 3.15

Cette annon­cia­tion de l’É­van­gile, cette défense de la foi, cette rai­son-à-don­ner de l’es­pé­rance, qui nous sont ordon­nées, com­prennent inévi­ta­ble­ment la voca­tion à un double dia­logue : le dia­logue avec ceux du dehors, le dia­logue avec ceux du dedans.

Il nous faut dia­lo­guer, nous entre­te­nir, avec ceux du dehors, quels qu’ils soient.

En effet, nous ne devons pas « pla­quer » notre annon­cia­tion de l’é­van­gile sur les non-chré­tiens, oubliant, d’une part, que nous ne pour­rons pas, nous chré­tiens, avec une assu­rance orgueilleuse, juger les cœurs et regar­der les autres comme d’en-haut, de la place de Dieu, d’autre part, que nous sommes, nous chré­tiens, encore en grande part des non-chré­tiens, n’ayant jamais en nous, ici-bas, qu’un petit com­men­ce­ment d’o­béis­sance, et par­ti­ci­pant encore, alors même que nous lut­tons contre eux, à tous les cou­rants apos­tats de notre temps. Le dia­logue avec ceux du dehors est, en un sens cer­tain, un dia­logue avec nous-mêmes. La ligne de front que tient vic­to­rieu­se­ment la Parole de Dieu ne passe pas tel­le­ment ni seule­ment entre les chré­tiens et les non-chré­tiens qu’en nous-mêmes, qu’à l’in­té­rieur de cha­cun de nous.

Il nous faut dia­lo­guer, nous entre­te­nir, avec ceux du dedans.

En effet, la com­mu­nau­té des croyants ne repose pas et ne peut pas repo­ser sur elle-même. Elle a trou­vé Jésus-Christ comme son unique conso­la­tion, ou plu­tôt Jésus-Christ l’a cher­chée et trou­vée en la ras­sem­blant de tout le genre humain. Encore ne cesse-t-elle de recher­cher sa fidé­li­té à Jésus-Christ en qui seul elle a son repos.

Nous pou­vons et nous devons nous entrai­der, en tant qu’Eccle­sia mili­tans, Église com­bat­tante, en tant qu’Eccle­sia quae­rens, Église cher­chante. Et c’est dans la pers­pec­tive de cette Église com­bat­tante et cher­chante qui a pour mis­sion d’an­non­cer les ver­tus de Celui qui appelle des ténèbres à sa lumière que nous avons voca­tion au dia­logue entre nous, chré­tiens.

3. LE DIALOGUE ENTRE PROTESTANTS ET CATHOLIQUES ROMAINS

Qu’en est-il de notre voca­tion au dia­logue, à nous fils de la Réfor­ma­tion, avec le catho­li­cisme romain ?

Le fait est qu’au­cune Église par­ti­cu­lière ou confes­sion­nelle n’a le droit de pré­tendre, soit qu’elle ne com­prend que des croyants, soit qu’elle com­prend tous les croyants.

L’É­glise com­bat­tante et cher­chante du Sei­gneur ne peut être pure­ment et sim­ple­ment iden­ti­fiée à une Église par­ti­cu­lière ou confes­sion­nelle. Elle ne peut non plus être exclue d’une Église par­ti­cu­lière ou confes­sion­nelle quelle qu’elle soit, si elle est tri­ni­taire et reçoit l’É­cri­ture Sainte comme Parole de Dieu.

D’où le pro­blème ou mys­tère œcu­mé­nique. L’É­glise est une et doit mani­fes­ter son uni­té ; et cepen­dant nous voyons plu­sieurs Églises sur la terre.

Le fait que c’est Jésus-Christ qui construit son Église par sa Parole et par son Esprit ne fait qu’ap­pro­fon­dir le mys­tère.

Puis­qu’il n’y a qu’une Église, qu’un seul Sei­gneur pour la bâtir, pour­quoi l’u­ni­ci­té de l’É­glise du seul Sei­gneur n’est elle pas mani­fes­tée ?

La voca­tion au dia­logue entre chré­tiens – voca­tion qui demeu­re­rait même s’il n’y avait mani­fes­te­ment qu’une Église sur la terre – acquiert des dimen­sions nou­velles et se trouve devant de consi­dé­rables dif­fi­cul­tés du fait qu’il y a plu­sieurs Églises.

Mais, en un autre sens, cette véri­té que c’est Jésus-Christ qui construit son Église à tra­vers les siècles nous per­met d’es­pé­rer contre toute espé­rance et de tenir bon alors même que nous sommes dans le trouble et dans le désar­roi. Il fau­dra bien, à tra­vers nous, mal­gré nous et s’il faut contre nous que tous rai­son­ne­ments et toute hau­teur qui s’é­lèvent contre la connais­sance de Dieu soient ren­ver­sés et que toute pen­sée soit ame­née cap­tive à l’o­béis­sance du Christ (2 Corin­thiens 10.5).

II. – LES CONDITIONS OBJECTIVES DU DIALOGUE

1. L’ÉCRITURE SAINTE

Au cours du dia­logue, ce qui compte d’a­bord, pour fina­le­ment l’emporter sur tous, c’est ce que veut et dit l’u­nique Sei­gneur de la seule Église, c’est ce que l’Es­prit de Dieu dit par les pro­phètes et les apôtres qu’il a choi­sis dans la Sainte Écri­ture.

Notre dia­logue doit être « infor­mé » par la Parole de Dieu.

La pre­mière et essen­tielle condi­tion d’un vrai dia­logue entre pro­tes­tants et catho­liques-romains, c’est que nous aimions et cher­chions la véri­té de la Parole de Dieu, c’est que nous connais­sions et aimions l’É­cri­ture Sainte parce qu’elle est ce qu’elle affirme être : la Parole ins­pi­rée de Dieu.

Aimer Dieu et aimer sa Parole, aimer Jésus-Christ et aimer sa Parole, aimer le Saint-Esprit et aimer sa Parole, c’est tout un.

Le Dieu vivant veille sur la Bible. Il en prend soin. Il la rap­pelle à l’É­glise et il la replace dans l’É­glise quand l’É­glise est ten­tée de l’ou­blier, de l’a­bais­ser, de lui déso­béir ou de la fal­si­fier.

Mal­heur au dia­logue entre pro­tes­tants et catho­liques-romains au cours duquel nous nous écou­te­rions les uns les autres, avec la meilleure volon­té, avec le maxi­mum d’ou­ver­ture sans écou­ter d’a­bord, sans écou­ter vrai­ment, ensemble, pour la rece­voir et la suivre, l’in­faillible Parole du Sei­gneur.

La véri­té n’est pas ce que nous disons, la véri­té n’est pas ce que disent les autres, la véri­té n’est pas ce que nous pou­vons ou pour­rions dire ensemble les uns et les autres. La véri­té, c’est ce que Dieu dit, et nous n’en disons la véri­té que dans la fidèle sou­mis­sion à sa Parole qui est la véri­té.

2. LES CONFESSIONS DE FOI

La seconde condi­tion objec­tive requise par le dia­logue entre pro­tes­tants et catho­liques-romains, c’est que les pro­tes­tants pre­nant part au dia­logue sachent vrai­ment ce qu’est le pro­tes­tan­tisme, et les catho­liques-romains vrai­ment ce qu’est le catho­li­cisme romain.

Il nous importe moins, en vue du dia­logue, de savoir ce qu’a cru, pen­sé, ensei­gné, ce que croit, pense, enseigne, tel ou tel théo­lo­gien, tel ou tel pas­teur, tel ou tel évêque, que ce qu’af­firment ou ont affir­mé les Églises dans leurs confes­sions de foi.

Certes, les confes­sions de foi, œuvres humaines, n’ont pas et ne doivent pas avoir, dans l’É­glise et sur elle, d’autre auto­ri­té que celle fon­dée en la Parole de Dieu par laquelle seule elles sont et doivent tou­jours être éprou­vées.

Il n’empêche que les confes­sions de foi expriment ce qui consti­tue une com­mu­nau­té chré­tienne dans le ser­vice de la Parole de Dieu et des Sacre­ments du Christ.

Toute Église est confes­sion­nelle et doit être confes­sante.

Qui veut connaître une Église doit aller à sa confes­sion de foi, qui en est une expres­sion fon­da­men­tale.

Dans le dia­logue entre pro­tes­tants et catho­liques-romains, les confes­sions de foi ont d’au­tant plus d’im­por­tance, et il faut d’au­tant mieux les connaître, que, d’une part, nous pro­tes­tants, tenons ensemble avec les catho­liques-romains cer­taines confes­sions de foi œcu­mé­niques et que, d’autre part, his­to­ri­que­ment, c’est par rap­port au catho­li­cisme romain que les pro­tes­tants, lors de la Réfor­ma­tion, ont confes­sé leur foi, et que plu­sieurs articles de foi catho­liques-romains ont été pré­ci­sés et défi­nis, depuis la Réfor­ma­tion, par rap­port au pro­tes­tan­tisme.

Si nous vou­lons, pro­tes­tants, et pro­tes­tants réfor­més en par­ti­cu­lier, bien savoir ce qu’est le pro­tes­tan­tisme, il nous faut lire et bien connaître :

- d’a­bord cer­tains sym­boles œcu­mé­niques de la foi chré­tienne : le sym­bole des apôtres, le sym­bole de Nicée-Constan­ti­nople, le sym­bole dit d’Athanase,

- ensuite la confes­sion luthé­rienne d’Aug­sbourg (1530), sur laquelle s’est accor­dée toute la Réfor­ma­tion,

- enfin l’en­semble, divers et pro­fon­dé­ment un cepen­dant, des sym­boles de foi réfor­més : la confes­sion des Églises réfor­mées de France, dite de La Rochelle (1559), le caté­chisme de Hei­del­berg (1563), les XXXIX articles de l’É­glise d’An­gle­terre (1571), les articles de Dor­drecht (1618–1619), la confes­sion de West­mins­ter (1647), la der­nière et la plus éla­bo­rée.

Certes, il est impos­sible de se bor­ner aux confes­sions de foi. Elles ne sont pas par­faites. Le pro­grès dans l’É­glise de l’exa­men fidèle de la Révé­la­tion biblique, sous la conduite de l’Es­prit Saint, et le déve­lop­pe­ment, l’ap­pro­fon­dis­se­ment de l’ex­pres­sion du conte­nu de la foi, exigent et conti­nue­ront d’exi­ger, leur adap­ta­tion et leur actua­li­sa­tion ain­si que de nou­velles confes­sions de foi.

Mais nous ne pou­vons (nous n’a­vons pas le droit de) pas­ser à côté d’elles. Elles nous ramènent d’ailleurs à ce que Dieu nous révèle par l’É­cri­ture et nous aident à mieux écou­ter sa Parole, dans la com­mu­nion de nos pères et de nos frères en la foi.

3. L’HISTOIRE DE L’EGLISE

Une troi­sième condi­tion du dia­logue, c’est que nous cher­chions à connaître, autant qu’il nous sera loi­sible et pos­sible, l’en­semble de l’his­toire de l’É­glise et de sa situa­tion pré­sente dans le monde.

Je pense moins ici à la lec­ture d’his­toires de l’Église qu’à celle d’œuvres ou frag­ments d’œuvres carac­té­ris­tiques. Tout en sachant bien ce que peut avoir d’ar­bi­traire et de contes­table une telle énu­mé­ra­tion j’in­dique :

- par­mi les œuvres très anciennes :

  • la prière eucha­ris­tique de la Dida­ché (un des plus anciens écrits chré­tiens),
  • les lettres d’I­GNACE D’ANTIOCHE (début du He siècle),
  • le Contre les héré­sies d’I­RE­NEE DE LYON (fin du He siècle),
  • les ser­mons de LEON LE GRAND, les Confes­sions et la Cité de Dieu d’AU­GUS­TIN (Ve siècle) ;

- par­mi les œuvres médié­vales :

  • le Cur Deus homo, d’An­selme DE CANTORBERRY (XIe siècle),
  • les ser­mons sur le Can­tique des can­tiques de Ber­nard DE CLAIRVAUX (XIIe siècle),
  • les Fio­ret­ti de Fran­çois D’ASSISE et des mor­ceaux choi­sis de BONAVENTURE et de THOMAS D’AQUIN (XIIIe siècle),
  • les lettres de Cathe­rine DE SIENNE (XIVe siècle),
  • l’I­mi­ta­tion de Jésus-Christ (XVe siècle) ;

- par­mi les œuvres de la Réfor­ma­tion :

  • les trai­tés De la liber­té chré­tienne (1520) et Du serf-arbitre (1525) de Mar­tin LUTHER,
  • l’Ins­ti­tu­tion chré­tienne (1536–1560) de Jean CALVIN ;

- par­mi les œuvres plus récentes, pour n’en citer qu’une et pour ne pas citer d’œuvres contem­po­raines : les Adieux, d’A­dolphe MONOD (1856).

Je pense que tout pro­tes­tant fran­çais doit connaître aus­si par exemple les Œuvres choi­sies du car­di­nal DE BERULLE (1575–1629), les Pen­sées de PASCAL, cer­taines pages de THERESE DE LISIEUX.

Il ne fait pas de doute que la fré­quen­ta­tion d’œuvres d’hommes et d’é­poques dif­fé­rents peut nous en apprendre sur l’his­toire de l’É­glise plus que ne feraient des his­toires de l’É­glise cepen­dant néces­saires pour nous don­ner cer­tains fils conduc­teurs[i].

La connais­sance de la situa­tion pré­sente de l’É­glise dans le monde devra com­prendre celle des mis­sions et des jeunes Églises, celle des divers mou­ve­ments œcu­mé­niques puis­qu’aus­si bien c’est à l’oc­ca­sion sou­vent de la néces­si­té du témoi­gnage et des dif­fi­cul­tés mis­sion­naires que le dia­logue entre pro­tes­tants et catho­liques-romains s’est trou­vé hâté.

III.- LA LITURGIE

Nous allons être conduits à dis­cer­ner quelles sont ce que j’ap­pel­le­rai les condi­tions sub­jec­tives du dia­logue.

Mais aupa­ra­vant, ou pour com­men­cer, il nous faut consi­dé­rer ce qui est à la char­nière de l’ob­jec­tif et du sub­jec­tif, je veux par­ler de la litur­gie de l’É­glise et très pré­ci­sé­ment, pour cha­cun d’entre nous, de la litur­gie de notre Église.

La litur­gie est à la mys­té­rieuse ren­contre de l’é­ter­ni­té et du temps, du ciel et de la terre. Elle est aus­si à la mys­té­rieuse ren­contre de la per­sonne par­ti­cu­lière de cha­cun d’entre nous (avec son propre « cœur ») et de la réa­li­té objec­tive et vivante de la Parole de Dieu et de l’É­glise de Dieu. A la Table sainte, lors de la célé­bra­tion eucha­ris­tique, est scel­lée la ren­contre du Christ, de l’É­glise, et du fidèle.

Nous avons par­lé jus­qu’i­ci de la Parole de Dieu révé­lée par l’É­cri­ture, de la confes­sion de foi de l’É­glise, et de l’É­glise. Dans la litur­gie, ces trois réa­li­tés concernent le cœur et l’exis­tence de chaque fidèle, mani­fes­te­ment. L’ob­jec­tif et le sub­jec­tif s’y ren­contrent. L’ob­jec­tif vient bri­ser la soli­tude qui des­sèche pour renou­ve­ler le « cœur » per­son­nel de cha­cun en l’é­clai­rant et en le nour­ris­sant, pour vivi­fier sa vraie sub­jec­ti­vi­té.

C’est pour­quoi l’une des condi­tions du dia­logue est la fidèle par­ti­ci­pa­tion à la litur­gie divine et ecclé­siale.

Le pro­tes­tant déta­ché ou cou­pé de la vie litur­gique de la com­mu­nau­té dont il est membre, man­quant la lec­ture et la pré­di­ca­tion ecclé­siales de l’É­cri­ture-Parole de Dieu, man­quant la confes­sion ecclé­siale de la foi, man­quant la célé­bra­tion ecclé­siale des sacre­ments de Jésus-Christ, n’est plus éclai­ré, for­ti­fié, vivi­fié, pour le dia­logue qui l’at­tend et auquel Dieu l’ap­pelle. Il n’est plus vrai­ment « soi-même » parce qu’il n’est plus « infor­mé », « re-for­mé » par la ren­contre litur­gique ordon­née par Dieu. Il s’est, en quelque sorte, « ex-com­mu­nié » lui-même. Il n’est plus qu’un « enfant flot­tant et empor­té à tout vent » au lieu d’être « co-ordon­né » à la Tête et au Corps de l’É­glise (Éphé­siens 4).

IV. – LES CONDITIONS SUBJECTIVES DU DIALOGUE

Si je suis vrai­ment pro­tes­tant, avec les convic­tions per­son­nelles que cela implique, dans quelles condi­tions sub­jec­tives autres que celle d’être for­ti­ter in re, vais-je et dois-je aller vers le dia­logue avec le catho­li­cisme romain et, très pré­ci­sé­ment, avec des catho­liques romains ayant des convic­tions catho­liques romaines per­son­nelles et, donc, des convic­tions, sur des points impor­tants, oppo­sées aux miennes ?

Le dia­logue ne doit pas être, en effet, celui de M. X., plus ou moins pro­tes­tant, avec M. Y., plus ou moins catho­lique-romain – dia­logue qui peut avoir bien sûr ! lui aus­si de l’in­té­rêt – mais celui de pro­tes­tants authen­tiques avec des catho­liques romains authen­tiques.

Les convic­tions, sur­tout quand elles sont fermes, sur­tout quand il s’a­git de convic­tions reli­gieuses, ont quelque chose de fon­da­men­tal au cœur et dans l’es­prit et la sen­si­bi­li­té de l’homme. Elles sont les réa­li­tés qui lui sont le plus chères.

La ren­contre – même sua­vi­ter in modo ! – de gens convain­cus ne peut aller sans risques de heurts, de bles­sures et de souf­frances.

Ces risques, il faut les cou­rir parce qu’un dia­logue qui les esqui­ve­rait ou les sup­pri­me­rait, sous pré­texte d’é­gards et de cha­ri­té, s’é­va­noui­rait tout sim­ple­ment.

Un vrai dia­logue n’est jamais facile, tran­quilli­sant, et confor­table.

1. L’AMOUR DE DIEU ET DU PROCHAIN

A cause de ce sérieux et de ces risques, nous ne pou­vons enga­ger et pour­suivre le dia­logue sans un réel com­men­ce­ment d’a­mour de Dieu et du pro­chain, sans un réel désir de ce com­men­ce­ment d’a­mour, sans une réelle prière pour qu’il y ait ce désir, sans une réelle attente, sans une vraie demande de l’Es­prit d’a­mour du Père et du Fils.

Nous allons for­cé­ment ris­quer, au cours du dia­logue, d’être heur­tés, d’être bles­sés, de souf­frir. Il va donc nous fal­loir l’en­du­rance, la patience de l’a­mour. Mais, bien plus, nous allons ris­quer de heur­ter, de bles­ser, de faire souf­frir. Il va donc nous fal­loir la dou­ceur de l’a­mour.

Mais nous devons bien savoir que ce n’est pas « nous » qui comp­tons dans ce dia­logue : « nous », je veux dire notre tran­quilli­té, notre confort, notre vic­toire ou notre défaite, notre impor­tance, notre brillant, notre rhé­to­rique et nos arti­fices. Ce qui compte, c’est la véri­té et l’a­mour de Dieu, ce feu dévo­rant, c’est le salut qu’ap­porte Jésus-Christ, c’est la com­mu­nion en Jésus-Christ de toute son Église, c’est la ren­contre des cœurs réa­li­sée par l’Es­prit Saint.

La grande condi­tion sub­jec­tive du dia­logue, et nous ne pou­vons qu’en avoir soif et la men­dier tout au long car nous ne la « tenons » jamais, c’est, au-dedans de nous, l’a­mour ensemble de Dieu et du pro­chain, cet amour clair­voyant et ferme à cher­cher, et à recher­cher, à deman­der, et à re-deman­der bien qu’il ait à pas­ser néces­sai­re­ment par la souf­france avant de par­ve­nir à la joie.

2. SAVOIR ECOUTER

La seconde condi­tion sub­jec­tive, fon­dée sur la pre­mière, est de par­ve­nir à ce silence ouvert, dis­po­nible, accueillant, qui vrai­ment écoute quand l’autre parle.

Car la parole n’est pas seule­ment, et même pas tou­jours d’a­bord, le fruit de celui qui parle mais aus­si le fruit de celui qui écoute.

Il faut, et il fau­dra tou­jours écou­ter l’autre favo­ra­ble­ment, pour qu’il puisse bien dire ce qu’il veut dire, sans contrainte de notre part, sans dur­cis­se­ment ni affai­blis­se­ment, sans tra­hi­son de sa pen­sée.

Il est bien cer­tain qu’entre Rome et la Réfor­ma­tion le dia­logue, depuis très long­temps com­men­cé, pour­sui­vi, par­fois arrê­té, repris, et auquel nous sommes appe­lés à notre tour, ne porte pas sur des points de détail ou sur des ques­tions secon­daires. Il s’a­git, entre Rome et la Réfor­ma­tion, d’un conflit pro­fond, tou­chant à des motifs de base reli­gieux.

Il importe d’au­tant plus que nous y voyions clair, que nous dis­cer­nions bien sur quels points nous nous oppo­sons, et quels sont exac­te­ment les motifs qui jouent dans notre oppo­si­tion.

Il faut que nous nous expli­quions les uns aux autres ces confes­sions de foi, et ces litur­gies, et cette his­toire, et cette situa­tion pré­sente de l’É­glise, qui tan­tôt nous rap­prochent et tan­tôt nous séparent.

Et qui peut mieux expli­quer et expli­ci­ter ces confes­sions de foi et ces litur­gies que ceux qui vivent « avec » elles et, d’une cer­taine manière, « en » elles ?

Nos convic­tions, quand elles doivent çà et là s’op­po­ser les unes aux autres, ne doivent pas s’op­po­ser à des cari­ca­tures, faites de méprises et d’in­com­pré­hen­sions.

Si nous devons, pro­tes­tants, dire NON à Rome, comme nos pères du temps de la Réfor­ma­tion l’ont fait, encore faut-il bien savoir à quoi et à qui nous disons NON. Et, pour ce faire, ne nous faut-il pas, dans le dia­logue, écou­ter ce que dit Rome, et bien l’en­tendre ?

Certes, ce que dit Rome se trouve d’a­bord, objec­ti­ve­ment, dans les confes­sions de foi, dans la litur­gie, les ency­cliques pon­ti­fi­cales, et dans l’his­toire. Mais ce que dit Rome se trouve aus­si dans ces catho­liques-romains convain­cus qui vivent autour de nous, et par­mi nous, et deviennent ain­si des « pro­chains » à connaître et aimer.

Si nous devons être atten­tifs, ouverts, accueillants pour la bien com­prendre, à l’ex­pres­sion de la pen­sée et des convic­tions de tout homme appro­ché de nous, à com­bien plus forte rai­son quand il s’a­git d’un pro­chain mar­qué du sceau de l’u­nique bap­tême, confes­sant l’u­nique Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, aimant l’u­nique Sei­gneur Jésus et rece­vant l’É­cri­ture comme la Parole ins­pi­rée de Dieu.

3. APPRENDRE A RECEVOIR

Si apprendre à écou­ter est une condi­tion néces­saire du dia­logue, être prêt à rece­voir en est une autre, tout aus­si néces­saire.

Si la puis­sance de la Parole et de l’Es­prit de Dieu nous obligent à dire NON, sur tel ou tel point, au catho­li­cisme-romain, nous ne devons jamais céder cepen­dant à un anti­ro­ma­nisme qui nous fasse dire NON à Rome sys­té­ma­ti­que­ment.

Notre liber­té chré­tienne est de pou­voir et de devoir dire NON, quand il le faut. Elle est aus­si de pou­voir et devoir dire OUI, de pou­voir et de devoir rece­voir du catho­li­cisme romain, quand il le faut.

4. S’EXAMINER SOI-MEME

Notre atten­tion à la parole de Rome doit nous dis­po­ser à rece­voir de Rome chaque fois que Rome nous rap­pelle ce que dit Dieu par l’É­cri­ture.

Cette condi­tion au dia­logue : Être prêt à rece­voir, va de pair avec cette autre condi­tion : Être prêt à s’exa­mi­ner soi-même à la lumière de l’É­cri­ture, Parole de Dieu.

Pro­tes­tants, nous n’a­vons pas à nous com­plaire en nous-mêmes. Nous savons bien (ou nous devons savoir) que si la Parole de Dieu est infaillible, nous, nous ne le sommes pas. Nos convic­tions n’ont d’as­su­rance qu’en la Parole de Dieu seule.

« Exa­mi­nez toutes choses ; rete­nez ce qui est bon », nous ordonne le Saint-Esprit par l’a­pôtre Paul.

1 Thes­sa­lo­ni­ciens 5.21

Et « ce qui est bon », bien sûr, ce n’est pas « ce qui nous plaît » ou « ce que nous choi­sis­sons », mais ce que dit le Sei­gneur.

5. NOTRE TEMOIGNAGE

Si l’a­mour de Dieu et du pro­chain, en si petit com­men­ce­ment qu’il soit en nous, doit se tra­duire, pen­dant le dia­logue, en écoute atten­tive des catho­liques romains, et en cette dis­po­si­tion à rece­voir ce qu’ils peuvent nous appor­ter de la part de Dieu pour que nous puis­sions pro­gres­ser nous-mêmes dans l’o­béis­sance, il est tout aus­si évident qu’il doit se tra­duire dans le témoi­gnage espé­rant et solide que nous devons aux catho­liques-romains comme à qui­conque, de la véri­té clai­re­ment révé­lée dans la Parole de Dieu et dont nous vivons par grâce.

Le dia­logue est fait aus­si de ce que nous avons à dire.

C’est aus­si une des condi­tions sub­jec­tives du dia­logue que nous y entrions et y per­sé­vé­rions nous-mêmes avec les cer­ti­tudes indu­bi­tables de cette foi que Dieu nous a don­née en lui, et en sa Parole, et en son salut !

Parce que nous croyons (en Dieu ! en sa Parole ! en son salut !) nous par­lons ! Et nous devons par­ler ! Mal­heur à nous si nous nous tai­sions !

Et c’est aus­si parce que nous savons en Qui nous croyons, « en Dieu le Père et à notre créa­tion ! en Dieu le Fils et à notre rédemp­tion ! en Dieu le Saint-Esprit et à notre sanc­ti­fi­ca­tion ! « [ii] qu’au lieu de nous enfer­mer dans quelque ghet­to nous allons vers tous les dia­logues, recher­chant les contacts avec tous.

Là, il ne s’a­git pas de nos « idées », ou de tel ou tel point de « théo­lo­gie », mais du glo­rieux évan­gile de Jésus. Et cet évan­gile doit être dit et redit à nous-mêmes et à tous.

V. – CONCLUSION : LE SECRET DU SEIGNEUR

Dans quelle mesure et de quelle manière le dia­logue entre pro­tes­tants et catho­liques romains – compte tenu des condi­tions objec­tives et sub­jec­tives que nous avons cher­ché à pré­ci­ser – ser­vi­ra-t-il la cause de l’u­ni­té et de l’É­glise du Sei­gneur ?

C’est le secret du Sei­gneur.

Plu­sieurs sont ten­tés de pen­ser que la cas­sure est trop large et trop pro­fonde et que tout espoir de réunion doit être exclu.

Le dia­logue, pensent-ils, si dia­logue il doit y avoir, ne peut abou­tir qu’à la plus grande confu­sion ou au plus total déses­poir.

D’autres sont ten­tés de pen­ser qu’a­vec le temps et de la bonne volon­té réci­proque, tout fini­ra for­cé­ment par s’ar­ran­ger. Et des hiron­delles déjà annoncent le prin­temps.

Je crois, pour ma part, que ni le pes­si­misme des pre­miers, ni l’op­ti­misme des seconds ne doivent gagner nos cœurs.

Le dia­logue entre pro­tes­tants et catho­liques romains, tous bap­ti­sés du même bap­tême, est à la fois :

- tra­gique puis­qu’il oppose les uns aux autres dans l’É­glise uni­ver­selle, autour du même sou­ve­rain Pas­teur et Sei­gneur de l’É­glise,

- et éclai­ré d’es­pé­rance puisque, des deux côtés et d’une cer­taine manière ensemble, d’un même mou­ve­ment, montent des prières qui demandent l’ac­tion sur tous du Chef de l’É­glise, par sa Parole et par son Esprit, et que cette prière, divi­sée et cepen­dant une, garde, par-delà tout ce que nous pou­vons voir et pen­ser, cet « impos­sible » dia­logue que nous pour­sui­vons depuis des siècles déjà et qui se renou­velle éton­nam­ment aujourd’­hui.

C’est aus­si parce que nous croyons en Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit, que nous per­sé­vé­rons, mal­gré résis­tances et décep­tions.

La puis­sance de l’É­van­gile accom­pli­ra cer­tai­ne­ment – quand ? Com­ment ? nous ne savons – la volon­té sou­ve­raine de Dieu sur nous, contre nous, s’il faut, pour nous et en nous.


[i] Cf. l’Histoire du pro­tes­tan­tisme fran­çais, de Raoul Ste­phan.

[ii] Caté­chisme de Hei­del­berg, 8e dimanche.


Publié

dans

,

par

Commentaires

2 réponses à “En vue du dialogue entre protestants et catholiques romains – Pierre Courthial”

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.