Main humaine tenant un fil devant l’envers complexe d’une tapisserie, dont un pan retourné révèle une cité ordonnée et lumineuse.

L’histoire est tragique, mais elle n’est pas absurde

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L’envers de la tapis­se­rie montre un réseau de fils, de nœuds et de ten­sions dont le des­sin paraît d’abord illi­sible. Pour­tant, un pan retour­né laisse appa­raître une cité ordon­née. L’image rejoint ain­si la thèse de l’article : nous agis­sons réel­le­ment dans une his­toire tra­gique et com­plexe, sans en pos­sé­der le plan total, tan­dis que la Pro­vi­dence divine conduit les causes secondes vers son accom­plis­se­ment.


Ray­mond Aron avait rai­son de se méfier des phi­lo­so­phies qui trans­forment l’histoire en marche irré­sis­tible vers des len­de­mains heu­reux. Le XXe siècle lui avait appris que les peuples ne sont pas gou­ver­nés par la seule rai­son, que les conflits peuvent deve­nir inex­piables et que l’action poli­tique oblige sou­vent à choi­sir dans des cir­cons­tances où aucune solu­tion n’est pure. Ce réa­lisme mérite d’être enten­du par les chré­tiens eux-mêmes. La foi biblique n’autorise ni l’angélisme poli­tique ni l’illusion d’un pro­grès auto­ma­tique.

Mais le chris­tia­nisme réfor­mé refuse de s’arrêter là. Si l’histoire est tra­gique depuis la chute, elle n’est ni absurde, ni auto­nome, ni aban­don­née à une fata­li­té aveugle. Elle vient de Dieu, demeure sous sa Pro­vi­dence et va vers le terme qu’il lui a fixé en Jésus-Christ. Cette convic­tion ne rend pas l’action humaine super­flue : elle la rend pos­sible, res­pon­sable et même urgente. Reste à com­prendre com­ment tenir ensemble luci­di­té et espé­rance, sou­ve­rai­ne­té divine et enga­ge­ment, com­bat et refus du triom­pha­lisme.

Raymond Aron, la Providence et le sens de l’histoire

Aron et la lucidité du tragique

Une pré­ci­sion docu­men­taire s’impose d’abord. Dans l’introduction du Spec­ta­teur enga­gé, Jean-Louis Mis­si­ka et Domi­nique Wol­ton résument le réa­lisme poli­tique d’Aron par l’idée que le choix se fait sou­vent entre le pré­fé­rable et le détes­table ; ils pré­cisent aus­si­tôt que cela ne revient pas à exclure toute morale de la poli­tique. Plus loin, lorsqu’un inter­lo­cu­teur lui rap­pelle son juge­ment selon lequel Valé­ry Gis­card d’Estaing ne savait pas que l’histoire est tra­gique, Aron confirme le fond de l’analyse : cer­tains conflits ne se résolvent pas sim­ple­ment par la négo­cia­tion, parce que l’histoire réelle est faite de pas­sions, de haines, de rap­ports de force et de risques de catas­trophe.

Ce point est essen­tiel. Aron ne dit pas que tout est vain ni que l’homme est condam­né à subir. Toute son atti­tude de « spec­ta­teur enga­gé » affirme au contraire la néces­si­té de com­prendre pour déci­der. Son réa­lisme vise plu­tôt deux illu­sions : croire que le rai­son­nable finit néces­sai­re­ment par s’imposer, et croire qu’une poli­tique juste peut tou­jours évi­ter les choix dou­lou­reux. Dans cer­taines situa­tions, l’homme d’État ne choi­sit pas entre une solu­tion par­faite et une solu­tion mau­vaise ; il cherche la moins injuste, la moins dan­ge­reuse ou la plus pra­ti­cable par­mi des pos­si­bi­li­tés déjà bles­sées par le mal.

Aron étend cette méfiance aux grandes phi­lo­so­phies spé­cu­la­tives de l’histoire. Son œuvre cri­tique la pré­ten­tion à connaître d’avance, par la seule phi­lo­so­phie, le sens glo­bal du deve­nir. L’histoire ne four­nit pas elle-même la garan­tie qu’elle avance vers une récon­ci­lia­tion finale. Sur ce point, son anti-uto­pisme consti­tue une école de modes­tie intel­lec­tuelle.

Ce que la foi réformée doit reconnaître dans ce réalisme

Le chré­tien n’a aucune rai­son de nier la dimen­sion tra­gique de l’histoire. La Sainte Écri­ture la prend même plus au sérieux qu’un réa­lisme pure­ment poli­tique, car elle en situe la racine dans la chute. Le monde de Genèse 1 est décla­ré bon ; le monde de Genèse 3 est un monde où le péché entre dans les rela­tions humaines, où le frère tue le frère, où les royaumes s’élèvent et s’effondrent, où la puis­sance se mêle sans cesse à l’orgueil, à la peur et à la convoi­tise.

Cela inter­dit un opti­misme naïf. Les ins­ti­tu­tions ne rendent pas l’homme bon. L’éducation ne sup­prime pas le péché. La pros­pé­ri­té n’abolit pas la volon­té de domi­na­tion. La diplo­ma­tie est pré­cieuse, mais elle ne trans­forme pas méca­ni­que­ment des enne­mis en amis. Jacques 4.1 remonte les conflits humains aux pas­sions qui com­battent dans l’homme. Le réa­lisme réfor­mé rejoint donc Aron lorsqu’il refuse de confondre ce qui serait sou­hai­table avec ce qui est réel­le­ment pos­sible dans une situa­tion don­née.

Il faut éga­le­ment lui don­ner rai­son contre le mora­lisme poli­tique. Une déci­sion publique engage des biens mul­tiples : paix, jus­tice, sécu­ri­té, liber­té, fidé­li­té aux enga­ge­ments, pro­tec­tion des faibles, consé­quences pré­vi­sibles. Ces biens peuvent entrer en ten­sion. La pru­dence n’est pas une tra­hi­son de la morale ; elle est une ver­tu néces­saire pour appli­quer le bien dans un monde où les cir­cons­tances sont com­plexes.

Mais il faut ajou­ter aus­si­tôt une limite. Dire que la poli­tique oblige sou­vent à choi­sir le pré­fé­rable plu­tôt que le par­fait ne signi­fie pas qu’elle échappe à la dis­tinc­tion du bien et du mal. Il existe des actes intrin­sè­que­ment injustes, des moyens qu’aucune effi­ca­ci­té ne jus­ti­fie et des com­pro­mis qui deviennent des capi­tu­la­tions morales. Aron cor­rige jus­te­ment le mani­chéisme poli­tique ; il ne faut pas trans­for­mer cette cor­rec­tion en rela­ti­visme.

De la protologie à l’eschatologie : le tragique n’est pas le dernier mot

C’est ici que la vision biblique change radi­ca­le­ment la pers­pec­tive. L’histoire chré­tienne se com­prend de la pro­to­lo­gie à l’eschatologie – des com­men­ce­ments à l’accomplissement. Elle pos­sède une ori­gine, une rup­ture, un centre et une fin.

Son ori­gine est la créa­tion. Le temps n’est pas une pri­son cos­mique ni une suc­ces­sion absurde d’événements : il appar­tient à l’œuvre du Créa­teur. Sa rup­ture est la chute, qui explique pour­quoi l’histoire porte réel­le­ment la marque du tra­gique. Son centre est l’œuvre de Jésus-Christ, par­ti­cu­liè­re­ment sa mort et sa résur­rec­tion. Sa fin est le juge­ment, la résur­rec­tion et la nou­velle créa­tion. Éphé­siens 1.10 pré­sente le des­sein divin comme l’unification de toutes choses en Christ ; 1 Corin­thiens 15.24–28 conduit l’histoire vers le moment où tout pou­voir enne­mi sera fina­le­ment sou­mis ; Apo­ca­lypse 21 ne se ter­mine pas par l’indétermination mais par le renou­vel­le­ment de toutes choses.

La dif­fé­rence avec une phi­lo­so­phie sécu­lière du pro­grès est déci­sive. Le chré­tien ne déduit pas le sens ultime de l’histoire en obser­vant une courbe ascen­dante dans les évé­ne­ments. Il le reçoit de la révé­la­tion. L’histoire visible peut connaître des avan­cées et des reculs, des réveils et des apos­ta­sies, des libé­ra­tions et des tyran­nies. La fina­li­té n’est pas garan­tie par une néces­si­té interne du pro­grès humain, mais par la fidé­li­té de Dieu.

Cette dis­tinc­tion pro­tège aus­si contre un pro­vi­den­tia­lisme témé­raire. Croire à la Pro­vi­dence ne signi­fie pas pré­tendre savoir pour­quoi Dieu per­met chaque guerre, chaque défaite ou chaque catas­trophe. Deu­té­ro­nome 29.29 dis­tingue les choses révé­lées des choses cachées. Nous connais­sons le terme de l’histoire parce que Dieu l’a révé­lé ; nous ne pos­sé­dons pas pour autant le com­men­taire secret de chaque évé­ne­ment. Le suc­cès d’une cause n’est donc jamais, à lui seul, la preuve de sa jus­tice.

La Providence n’est pas le fatalisme

C’est peut-être le point où la cor­rec­tion chré­tienne doit être la plus nette. La Pro­vi­dence est par­fois cari­ca­tu­rée comme une doc­trine de rési­gna­tion : puisque Dieu gou­verne tout, à quoi bon agir ? La théo­lo­gie réfor­mée clas­sique affirme exac­te­ment le contraire. La Confes­sion de West­mins­ter enseigne que Dieu ordonne les évé­ne­ments selon la nature des causes secondes et qu’il se sert ordi­nai­re­ment de moyens. Autre­ment dit, le des­sein de Dieu n’abolit pas les déci­sions humaines, les cir­cons­tances, les ins­ti­tu­tions, le cou­rage ou la lâche­té : il les com­prend dans son gou­ver­ne­ment.

Genèse 50.20 en donne une for­mu­la­tion sai­sis­sante. Les frères de Joseph agissent avec une inten­tion mau­vaise ; Dieu dirige le même évé­ne­ment vers un bien qu’ils ne pour­sui­vaient pas. Leur res­pon­sa­bi­li­té n’est pas dimi­nuée par la sou­ve­rai­ne­té divine. La croix mani­feste plus pro­fon­dé­ment encore cette arti­cu­la­tion : Jésus-Christ est livré selon le des­sein de Dieu, et ceux qui le cru­ci­fient demeurent cou­pables (Actes 2.23 ; 4.27–28).

Le fata­lisme dit en sub­stance : ce qui doit arri­ver arri­ve­ra, quels que soient les moyens. La Pro­vi­dence dit : Dieu gou­verne aus­si par les moyens. C’est pour­quoi la cer­ti­tude du des­sein divin peut deve­nir un motif d’action. Dans Actes 27, Paul reçoit l’assurance que les pas­sa­gers du navire seront sau­vés, mais il affirme en même temps que les marins doivent res­ter à bord. La pro­messe n’annule pas le moyen ; elle lui donne sa place.

Le reproche de fata­lisme serait donc injuste s’il était direc­te­ment adres­sé à Aron. Lui-même insiste sur la déci­sion, le cou­rage et la res­pon­sa­bi­li­té. Le risque appa­raît plu­tôt lorsque la for­mule du tra­gique est abso­lu­ti­sée : si l’histoire n’a aucun terme trans­cen­dant et si les conflits sont en der­nière ana­lyse indé­pas­sables, le réa­lisme peut glis­ser vers le cynisme ou la simple ges­tion du moindre mal. La foi chré­tienne conserve le réa­lisme sans accep­ter cette clô­ture.

Peut-on changer le cours de l’histoire ?

Oui – à condi­tion de pré­ci­ser ce que cela signi­fie. Les hommes changent réel­le­ment le cours des évé­ne­ments. Une déci­sion poli­tique évite ou pro­voque une guerre. Une pré­di­ca­tion bou­le­verse une conscience. Une réforme juri­dique pro­tège des vic­times. Une école trans­met une vision du monde. Une œuvre d’art façonne l’imaginaire d’une géné­ra­tion. Une fidé­li­té appa­rem­ment minus­cule peut pro­duire des consé­quences que per­sonne n’avait pré­vues.

La doc­trine des causes secondes donne à ces actions leur pleine réa­li­té. Nous ne sommes pas des figu­rants dans un théâtre dont nos gestes seraient illu­soires. Dieu gou­verne l’histoire en fai­sant agir de véri­tables créa­tures selon leur nature et leur res­pon­sa­bi­li­té. Pré­pa­rer, par­ler, voter, ensei­gner, écrire, résis­ter, secou­rir, gou­ver­ner ou com­battre peuvent deve­nir de vrais moyens his­to­riques.

Mais il faut résis­ter à une seconde illu­sion : rien dans la foi réfor­mée confes­sante n’autorise à pro­mettre que l’engagement chré­tien pro­dui­ra néces­sai­re­ment une pro­gres­sion poli­tique conti­nue du vrai, du beau et du bien avant le retour du Christ. Les tra­di­tions réfor­mées divergent sur le degré d’optimisme escha­to­lo­gique rela­tif à l’histoire pré­sente. Leur socle com­mun est plus sobre : le règne du Christ est réel, la mis­sion de l’Église n’est pas vaine, la vic­toire finale est cer­taine, mais aucune géné­ra­tion ne reçoit la garan­tie de voir ses fidé­li­tés cou­ron­nées par le suc­cès tem­po­rel.

Il est donc pos­sible de gagner des batailles his­to­riques, par­fois de façon déci­sive. Il est aus­si pos­sible d’être fidèle et de perdre. Le cri­tère chré­tien ultime n’est pas le suc­cès, mais l’obéissance. C’est pré­ci­sé­ment ce qui libère l’action de l’obsession du résul­tat.

La force de l’esprit – mais pas un spiritualisme désincarné

L’intuition selon laquelle les forces de l’esprit sont pre­mières mérite d’être conser­vée, mais aus­si pré­ci­sée. L’histoire n’est pas seule­ment faite de chars, de bud­gets, de fron­tières et de rap­ports de force. Elle est aus­si façon­née par des croyances, des récits, des doc­trines, des convic­tions morales et des repré­sen­ta­tions de l’homme. Une civi­li­sa­tion com­mence sou­vent à chan­ger lorsque ce qu’elle tient pour vrai, juste ou admi­rable se trans­forme.

Pour l’Église, cette prio­ri­té est encore plus radi­cale. Paul rap­pelle en 2 Corin­thiens 10.3–5 que les armes du com­bat apos­to­lique ne sont pas char­nelles : le com­bat propre de l’Église passe par la véri­té, la pro­cla­ma­tion de l’Évangile, la prière, l’enseignement, la for­ma­tion des consciences et la réfu­ta­tion des rai­son­ne­ments qui s’élèvent contre la connais­sance de Dieu. Le Royaume de Dieu ne pro­gresse pas par la contrainte reli­gieuse.

Mais ce prin­cipe ne doit pas deve­nir un spi­ri­tua­lisme. Une convic­tion qui ne prend jamais corps dans des actes demeure sté­rile. La véri­té se trans­met par des familles, des écoles, des Églises, des livres, des œuvres, des ins­ti­tu­tions et des vies fidèles. La jus­tice exige par­fois des lois, des sanc­tions et la pro­tec­tion concrète des inno­cents. Romains 13.1–4 recon­naît au magis­trat civil une fonc­tion coer­ci­tive légi­time. Le glaive n’appartient pas à l’Église comme ins­tru­ment de mis­sion ; il appar­tient à l’autorité civile dans son ordre propre.

Il faut donc dis­tin­guer les voca­tions. L’Église annonce le Christ et forme les consciences. Le magis­trat rend la jus­tice et pro­tège l’ordre public. La famille trans­met. L’école ins­truit. L’artiste donne forme à une vision du monde. Le citoyen sert le bien com­mun. Le vrai, le beau et le bien ne « triomphent » pas par un moyen unique, encore moins par la seule conquête du pou­voir poli­tique.

Lucidité sans fatalisme, espérance sans illusion

Aron demeure un maître utile parce qu’il rap­pelle que l’histoire réelle résiste aux abs­trac­tions. Les pas­sions comptent. Le mal existe. Les peuples peuvent pré­fé­rer l’orgueil à leur inté­rêt. Les meilleurs pro­jets ren­contrent des consé­quences impré­vues. Cer­taines déci­sions com­portent des pertes et des res­pon­sa­bi­li­tés dou­lou­reuses, même lorsqu’on agit jus­te­ment. Le chré­tien qui oublie cela devient faci­le­ment uto­piste – et l’utopisme, lorsqu’il s’empare du pou­voir, peut deve­nir cruel.

Mais l’Évangile inter­dit de faire du tra­gique la véri­té ultime de l’histoire. Le péché explique la tra­gé­die ; il ne défi­nit pas la créa­tion. La mort marque l’histoire ; elle n’en pos­sède pas la der­nière parole. Les royaumes passent ; le règne du Christ ne passe pas. La croix elle-même montre que Dieu peut prendre l’événement humain le plus injuste et en faire le lieu de l’accomplissement de son salut, sans trans­for­mer le mal en bien ni excu­ser ceux qui l’ont com­mis.

Voi­là pour­quoi l’espérance chré­tienne n’est pas l’optimisme. L’optimisme sup­pose que les choses fini­ront pro­ba­ble­ment par s’arranger. L’espérance repose sur une pro­messe. Elle per­met de regar­der le tra­gique en face sans lui céder. Elle per­met aus­si d’agir sans ido­lâ­trer l’action.

Nous pou­vons donc tra­vailler à modi­fier le cours de l’histoire. Nous devons défendre ce qui est vrai, culti­ver ce qui est beau, pra­ti­quer ce qui est bon et résis­ter à ce qui détruit l’homme. Par­fois, Dieu don­ne­ra à ces com­bats une vic­toire visible. Par­fois, il nous appel­le­ra à tenir une posi­tion qui semble per­due. Dans les deux cas, la voca­tion demeure la même : com­battre sans haine, agir sans illu­sion, espé­rer sans naï­ve­té – parce que l’histoire n’appartient fina­le­ment ni aux empires, ni aux idéo­lo­gies, ni aux vain­queurs du moment, mais au Dieu qui conduit toutes choses vers leur accom­plis­se­ment en Jésus-Christ.


Pour aller plus loin

Idées essentielles à retenir

  • Le tra­gique his­to­rique est une réa­li­té bibli­que­ment intel­li­gible : il pro­cède de la chute, non de la struc­ture ori­gi­nelle de la créa­tion.
  • Aron cor­rige uti­le­ment l’utopisme poli­tique : la pru­dence doit tenir compte des pas­sions, des rap­ports de force et des choix impar­faits.
  • La Pro­vi­dence n’est pas le fata­lisme. Dieu gou­verne les fins et les moyens, et l’action humaine demeure une véri­table cause seconde.
  • La fina­li­té chré­tienne de l’histoire n’est pas déduite d’un pro­grès obser­vable : elle est reçue de la révé­la­tion et accom­plie en Jésus-Christ.
  • Une vic­toire tem­po­relle du vrai, du beau ou du bien est pos­sible et doit être recher­chée lorsqu’elle relève de notre voca­tion ; elle n’est jamais garan­tie comme tra­jec­toire conti­nue de l’histoire pré­sente.

Glossaire raisonné

Tra­gique – Situa­tion dans laquelle des biens réels entrent en conflit, où les consé­quences du mal ne peuvent être entiè­re­ment répa­rées et où toute déci­sion peut com­por­ter une perte. Dans la pers­pec­tive chré­tienne, le tra­gique appar­tient au monde déchu, non à la créa­tion telle que Dieu l’a vou­lue à l’origine.

Pro­vi­dence – Gou­ver­ne­ment sou­ve­rain, sage et saint par lequel Dieu conserve et conduit toutes choses, sans abo­lir la réa­li­té des causes secondes ni la res­pon­sa­bi­li­té des créa­tures.

Causes secondes – Per­sonnes, déci­sions, ins­ti­tu­tions, évé­ne­ments et moyens réels par les­quels l’histoire se déroule sous le gou­ver­ne­ment de Dieu.

Fata­lisme – Concep­tion selon laquelle le résul­tat advient indé­pen­dam­ment de la res­pon­sa­bi­li­té et des moyens. Elle ne doit pas être confon­due avec la Pro­vi­dence biblique.

Escha­to­lo­gie – Doc­trine des réa­li­tés der­nières : retour du Christ, résur­rec­tion, juge­ment et nou­velle créa­tion. Elle donne à l’histoire sa fina­li­té sans per­mettre de devi­ner le sens secret de chaque évé­ne­ment par­ti­cu­lier.

Trois objections sérieuses

« Si Dieu gou­verne l’histoire, nos efforts ne changent rien. » C’est pré­ci­sé­ment ce que nie la doc­trine des causes secondes. Dieu accom­plit ordi­nai­re­ment ses des­seins par des déci­sions, des paroles, des ins­ti­tu­tions et des actes réel­le­ment effi­caces.

« Croire à une fin de l’histoire en Christ, n’est-ce pas rem­pla­cer l’utopie mar­xiste par une uto­pie chré­tienne ? » Non, car la fin chré­tienne n’est ni pro­duite par le pro­grès humain ni déduite d’une loi interne de l’histoire. Elle dépend de l’acte sou­ve­rain de Dieu et passe par le juge­ment, la résur­rec­tion et la nou­velle créa­tion.

« Puisque la poli­tique implique le moindre mal, ne faut-il pas aban­don­ner les caté­go­ries morales ? » Non. La pru­dence com­pare des options impar­faites à l’intérieur d’un ordre moral réel ; elle ne trans­forme pas l’injustice en bien et ne rend pas tous les moyens licites.

Questions de réflexion

  1. Dans quelles situa­tions le lan­gage du « moindre mal » relève-t-il de la pru­dence, et quand devient-il une excuse pour le com­pro­mis moral ?
  2. Com­ment dis­tin­guer confiance dans la Pro­vi­dence et inter­pré­ta­tion pré­somp­tueuse des évé­ne­ments comme signes directs de l’approbation divine ?
  3. Quelles causes secondes – ensei­gne­ment, culture, ins­ti­tu­tions, droit, témoi­gnage per­son­nel – paraissent aujourd’hui les plus déci­sives pour ser­vir le vrai, le beau et le bien ?
  4. Com­ment agir avec éner­gie tout en accep­tant que la fidé­li­té chré­tienne ne garan­tisse pas le suc­cès his­to­rique immé­diat ?
  5. Que change concrè­te­ment la résur­rec­tion du Christ dans notre manière de com­prendre une défaite poli­tique, cultu­relle ou per­son­nelle ?

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