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L’homme et la femme avancent au milieu d’une création animale abondante, mais sans se confondre avec elle. Cette proximité et cette différence donnent sa clé à l’article : les animaux sont des créatures confiées à la responsabilité humaine, non des partenaires sexuels. La lumière qui ouvre le paysage suggère ainsi un ordre créé à recevoir, à respecter et à habiter devant Dieu.
La condamnation chrétienne de la zoophilie ne constitue pas simplement la survivance d’un tabou social ancien. Depuis l’Écriture jusqu’à la tradition réformée, en passant par l’Église ancienne et Thomas d’Aquin, cette pratique est comprise comme une transgression particulièrement manifeste de l’ordre de la création. Les formulations et les cadres intellectuels changent selon les époques, mais une conviction demeure : la sexualité humaine possède une forme reçue du Créateur et ne peut être détachée de la distinction entre l’être humain et l’animal.
L’histoire de la théologie permet ainsi de comprendre pourquoi l’interdit biblique a été reçu avec une particulière gravité. Il touche simultanément à la sainteté du corps humain, au sens du mariage, à la dignité de l’homme créé à l’image de Dieu et à la responsabilité qui lui est confiée envers les autres créatures.
Une interdiction qui précède les théologiens
La théologie chrétienne ne commence pas par Thomas d’Aquin, Calvin ou une théorie du « contre nature ». Elle commence par le texte biblique.
Lévitique 18.23 interdit explicitement toute union sexuelle avec un animal. Lévitique 20.15–16 reprend l’interdit et l’accompagne, dans l’ordre judiciaire propre à l’ancienne alliance, d’une sanction extrêmement sévère. Exode contient également cette prohibition.
Pour comprendre ces textes, il faut toutefois remonter plus haut encore, jusqu’au récit de la création.
Genèse 1 établit à la fois une proximité et une différence entre l’humanité et les animaux. Tous sont des créatures de Dieu, mais seul l’être humain est créé « à l’image de Dieu » et reçoit la mission d’exercer une domination responsable sur le monde vivant (Genèse 1.26–28).
Genèse 2 approfondit cette distinction d’une manière particulièrement éclairante. Les animaux sont présentés à l’homme, mais « il ne trouva point d’aide semblable à lui » parmi eux. C’est alors que Dieu crée la femme, que l’homme reconnaît comme « os de mes os et chair de ma chair », avant que le texte établisse l’union conjugale : « ils deviendront une seule chair » (Genèse 2.18–24).
La zoophilie renverse donc deux relations créationnelles simultanément.
Elle transforme en partenaire sexuel une créature que Dieu a placée sous la responsabilité de l’homme ; et elle détourne la sexualité de l’union humaine à laquelle le récit de la création l’ordonne.
C’est pourquoi la gravité biblique de cet acte ne repose pas seulement sur une interdiction extérieure. Elle se comprend à partir d’une anthropologie : l’homme n’est pas un animal parmi les autres auquel seraient simplement accessibles toutes les formes possibles de satisfaction sexuelle. Il est une créature corporelle particulière, faite à l’image de Dieu et appelée à recevoir son corps selon l’ordre du Créateur.
Il faut également distinguer ici la norme morale permanente de la législation civile d’Israël. La gravité morale exprimée par Lévitique demeure significative pour l’éthique chrétienne ; l’Église, en revanche, n’est pas l’État théocratique de l’ancienne alliance et n’est pas chargée de reproduire ses sanctions pénales.
L’Église ancienne : une faute exigeant une pénitence particulièrement sérieuse
Le témoignage le plus clair de l’Église ancienne se rencontre très tôt dans la discipline ecclésiastique.
Le concile d’Ancyre, réuni en 314, consacre ses canons 16 et 17 aux personnes ayant commis des actes sexuels avec des animaux. Le canon 16 prévoit de longues périodes de pénitence avant la réadmission complète à la communion eucharistique ; leur durée varie notamment selon l’âge et la situation des personnes concernées. Le canon 17 traite encore de certains récidivistes.
Il faut lire correctement ce document. Le concile d’Ancyre ne développe pas une « théologie de la zoophilie » comparable à une étude moderne. Il s’agit de droit pénitentiel : les évêques cherchent à déterminer comment l’Église doit accompagner la repentance après certains péchés graves.
Mais cette discipline elle-même est instructive.
La faute n’est pas considérée comme une simple excentricité privée. Elle constitue une atteinte grave à la chasteté chrétienne et demande une véritable restauration spirituelle.
Un aspect est également remarquable : l’objectif ultime reste la réconciliation. Même lorsque les pénitences anciennes nous paraissent extrêmement longues, elles présupposent que le pécheur peut se repentir et être réintégré dans la communion de l’Église.
La tradition chrétienne ne connaît donc pas seulement la condamnation de l’acte. Elle connaît également la possibilité du pardon.
Thomas d’Aquin : une atteinte à l’ordre naturel de la sexualité
Avec Thomas d’Aquin, au XIIIᵉ siècle, l’analyse devient beaucoup plus systématique.
Dans la Somme théologique, IIa-IIae, question 154, Thomas classe différents désordres de la sexualité. À l’article 11, il distingue explicitement la bestialité comme relation avec un être d’une autre espèce. Il la place dans la catégorie des actes qu’il qualifie de vitium contra naturam, « vice contre nature ».
La formule demande à être comprise dans son système.
Pour Thomas, « naturel » ne signifie pas simplement « ce que quelqu’un ressent spontanément ». La nature désigne un ordre intelligible inscrit dans la créature et correspondant à sa finalité. Un acte humain est moralement bon lorsque la raison et la volonté respectent le bien auquel les facultés humaines sont ordonnées.
La sexualité possède donc, selon lui, une structure qui ne dépend pas entièrement de la volonté individuelle.
Dans cette perspective, la zoophilie représente une rupture particulièrement profonde : l’objet même de l’acte sexuel n’appartient plus à l’espèce humaine.
À l’article 12, Thomas la situe au degré le plus grave parmi les péchés qu’il classe comme « contre nature » dans son analyse particulière de la luxure, précisément parce que la distinction d’espèce elle-même est franchie.
Cette affirmation doit néanmoins être formulée avec précision. Thomas ne soutient pas ici que la zoophilie serait nécessairement « le plus grand de tous les péchés » dans absolument toutes les comparaisons morales possibles. Il établit un classement interne aux différentes espèces de luxure selon leur opposition à l’ordre naturel de la sexualité.
Cette classification aura une influence durable dans la théologie morale et dans le droit ecclésiastique médiéval. Des travaux historiques récents confirment que la bestialité pouvait être traitée aussi bien comme péché relevant de la confession que, dans certaines juridictions, comme crime ecclésiastique.
Calvin : une confusion de la distinction entre l’homme et l’animal
La Réforme n’abandonne pas ce jugement moral.
Jean Calvin en parle explicitement dans son commentaire harmonisé de la loi de Moïse. À propos d’Exode 22 et de Lévitique 20, il rattache ces pratiques aux désirs qu’il qualifie de contraires à la modestie ou à l’ordre de la nature.
Son raisonnement est particulièrement intéressant parce qu’il part de la distinction entre l’être humain et l’animal.
Calvin remarque que les animaux suivent les relations propres à leur nature ; l’être humain, précisément parce qu’il est doué de raison, devrait manifester une maîtrise plus grande de ses passions. Lorsque l’homme franchit cette distinction, Calvin y voit une dégradation de la vocation propre à celui qui a été créé à l’image de Dieu.
Il insiste également sur la sévérité de Lévitique 20.15–16. Dans son interprétation, même la mise à mort de l’animal, pourtant moralement innocent de l’acte humain, manifeste dans la législation mosaïque combien Dieu voulait faire apparaître publiquement l’horreur de cette transgression.
On retrouve ici une intuition profondément biblique : l’intelligence et la domination confiées à l’être humain ne lui donnent pas le droit d’utiliser arbitrairement les créatures.
Elles augmentent sa responsabilité.
Les confessions réformées : la question replacée sous le septième commandement
Les grands textes confessionnels réformés ne consacrent naturellement pas un chapitre autonome à la zoophilie. Ils l’intègrent à une doctrine beaucoup plus large de la chasteté.
Le Catéchisme de Heidelberg, aux questions 108 et 109, explique le septième commandement en affirmant que Dieu condamne toute impureté et appelle le chrétien à vivre dans la chasteté, « soit dans le saint état du mariage, soit hors de cet état ». Il étend cette sainteté au corps, aux pensées, aux paroles et aux désirs. Il renvoie explicitement, parmi ses fondements bibliques, à Lévitique 18, le chapitre où se trouve l’interdiction de la zoophilie.
Le Grand Catéchisme de Westminster est encore plus explicite.
À la question 139, lorsqu’il énumère les violations du septième commandement, il mentionne les « désirs contre nature ». Parmi les textes bibliques cités à l’appui figurent précisément Lévitique 20.15–16, c’est-à-dire l’interdit des relations sexuelles avec des animaux.
La tradition réformée ne fait donc pas de ce péché une anomalie théologique isolée.
Elle le replace dans une doctrine cohérente du corps.
La question fondamentale n’est pas : « Quelle pratique me procure du plaisir ? »
Elle est : « Quel usage de mon corps correspond à la volonté du Dieu qui l’a créé et racheté ? »
Cette manière de raisonner rejoint l’exhortation de Paul : « Vous ne vous appartenez point à vous-mêmes. Car vous avez été rachetés à un grand prix. Glorifiez donc Dieu dans votre corps » (1 Corinthiens 6.19–20).
Un péché aussi contre la créature animale
La réflexion chrétienne contemporaine permet d’expliciter un aspect que les théologiens anciens formulaient moins directement : l’animal lui-même doit être considéré comme une créature de Dieu placée sous la responsabilité humaine.
Il faut éviter deux excès.
La Bible ne présente pas l’animal comme une personne humaine. L’homme et l’animal ne possèdent pas le même statut anthropologique : l’être humain est créé à l’image de Dieu.
Mais cette différence n’autorise nullement l’exploitation arbitraire de l’animal.
La domination de Genèse 1 s’exerce devant Dieu. Proverbes 12.10 peut ainsi dire : « Le juste prend soin de son bétail. » L’autorité humaine sur l’animal est donc une responsabilité de créature devant le Créateur.
Les travaux contemporains en théologie animale ont précisément remis en valeur cette dimension : les animaux appartiennent à la création de Dieu et l’être humain doit rendre compte de la manière dont il exerce son pouvoir sur eux.
Sous cet angle, la zoophilie constitue aussi une forme d’instrumentalisation.
Un animal ne peut devenir partenaire d’une alliance humaine, ni participer au consentement moral propre à une relation entre personnes. Employer sexuellement son corps revient donc à mettre une créature au service d’un désir humain auquel elle ne peut répondre comme sujet moral humain.
La faute possède ainsi deux directions.
Elle désordonne l’homme lui-même ; elle abuse aussi de la créature qui lui a été confiée.
Une continuité théologique remarquable
Il serait historiquement simpliste de prétendre qu’Ancyre, Thomas d’Aquin, Calvin et Westminster raisonnent exactement de la même manière.
Le concile d’Ancyre raisonne surtout en termes de pénitence ecclésiastique.
Thomas développe une métaphysique et une loi naturelle.
Calvin insiste sur l’ordre créé, la maîtrise humaine et l’autorité de la loi divine.
Les catéchismes réformés placent la question sous le septième commandement et la vocation générale à la chasteté.
La théologie contemporaine souligne davantage notre responsabilité envers l’animal lui-même.
Pourtant, derrière ces langages différents, une remarquable continuité apparaît.
La zoophilie est condamnée parce que la sexualité n’est pas considérée comme un matériau neutre livré à la souveraineté du désir. Elle appartient à la création de Dieu. La différence entre l’être humain et l’animal est bonne. Le corps humain possède une vocation. L’animal est une créature à administrer et à protéger, non un partenaire sexuel. Et la liberté humaine n’est authentique que lorsqu’elle demeure ordonnée au bien voulu par le Créateur.
C’est peut-être là que l’opposition entre l’éthique chrétienne classique et une conception purement subjective de la sexualité apparaît le plus nettement.
Le critère chrétien ne peut jamais se réduire à : « Je le désire, donc cela est bon. »
Le désir lui-même doit être jugé, ordonné et, lorsqu’il est déréglé, sanctifié.
Mais l’Évangile ajoute quelque chose que la seule prohibition ne peut apporter.
Aucun péché sexuel ne place par lui-même un homme hors de portée de la grâce du Christ. L’Église ancienne elle-même, en imposant une pénitence aux coupables, envisageait leur restauration. Et l’Évangile proclame plus radicalement encore qu’en Jésus-Christ le pécheur peut recevoir pardon, purification et vie nouvelle.
La réponse chrétienne à la zoophilie n’est donc ni la banalisation de l’acte ni la réduction de celui qui l’a commis à son péché.
Elle consiste à appeler le mal par son nom, à protéger les créatures contre l’exploitation, à appeler le pécheur à la repentance et à annoncer que le Christ est capable de pardonner et de restaurer celui qui vient à lui.
C’est précisément parce que la création est bonne que son dérèglement est grave.
Et c’est précisément parce que la grâce est réelle que le péché, même grave, n’a pas nécessairement le dernier mot.
Annexes
Textes bibliques principaux : Genèse 1.26–28 ; Genèse 2.18–24 ; Lévitique 18.23 ; Lévitique 20.15–16 ; Proverbes 12.10 ; 1 Corinthiens 6.19–20.
Bibliographie sommaire
Concile d’Ancyre, canons 16–17 ; Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 154, a. 11–12 ; Jean Calvin, Harmony of the Law, commentaire d’Exode 22.19 et Lévitique 20.13, 15–16 ; Catéchisme de Heidelberg, Q. 108–109 ; Grand Catéchisme de Westminster, Q. 138–139.
Pour aller plus loin
Bible, mariage et sexualité : qu’est-ce que le péché sexuel ?
Sexualité, création et vérité morale : discerner les relectures contemporaines à la lumière de la foi chrétienne

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