Pour lire l’image
L’image reprend les mots mêmes des Thèses de Pomeyrol. La sobriété du document place le lecteur devant l’essentiel : au cœur de l’Occupation, des chrétiens ont voulu discerner ce que l’Église devait confesser publiquement lorsque l’obéissance aux autorités humaines rencontrait les exigences souveraines de la Parole de Dieu.
En septembre 1941, alors que la France vit sous l’Occupation et que les premières lois antijuives ont été promulguées, une quinzaine de protestants se réunissent à Pomeyrol, sans mandat officiel de l’Église réformée de France, pour « rechercher ensemble ce que l’Église doit dire aujourd’hui au monde ». De cette rencontre naissent huit thèses qui affirment la seigneurie souveraine de Jésus-Christ, la responsabilité publique de l’Église et les limites de l’obéissance due à l’État. Parmi les participants figure le pasteur Pierre Courthial, qui fut plus tard mon maître en théologie et l’un des meilleurs connaisseurs de son temps de la foi réformée confessante. Cette présence donne pour moi une résonance particulière à un texte qui pose une question toujours actuelle : que doit confesser l’Église lorsque l’obéissance aux hommes entre en conflit avec l’obéissance à Dieu ?
Une confession née dans la France de 1941
Les 16 et 17 septembre 1941, sans mandat officiel, un petit groupe de protestants se réunit à Pomeyrol, maison de retraite et de rencontre de l’Église réformée de France à Saint-Étienne-du-Grès, dans les Bouches-du-Rhône. Le but est formulé avec sobriété : rechercher ensemble ce que l’Église doit dire au monde dans la situation présente.
La réunion rassemble notamment Jean Cadier, Georges Casalis, Henri Clavier, Paul Conord, Henri Eberhard, Jean Gastambide, Pierre Courthial, Jacques Deransart, Pierre Gagnier, Roland de Pury, André de Robert et André Vermeil, ainsi que Madeleine Barot, Suzanne de Dietrich et René Courtin. La rencontre s’inscrit dans un protestantisme européen déjà marqué par la Déclaration théologique de Barmen de 1934 et par la résistance de l’Église confessante allemande à la mise au pas idéologique des Églises.
« Quelques pasteurs et fidèles, réunis les 16 et 17 septembre (1941) pour rechercher ensemble ce que l’Église doit dire aujourd’hui au monde, ont rédigé les thèses suivantes. »
Préambule des Thèses de Pomeyrol
Jésus-Christ, seul Seigneur de l’Église et du monde
La première thèse donne la clef de toutes les autres : « Il n’est qu’un seul Seigneur de l’Église et du monde, Jésus-Christ, Sauveur et Roi. » La question politique n’est donc pas abordée à partir d’une idéologie concurrente, mais à partir d’une confession christologique. Le Christ règne sur l’Église, mais sa royauté ne s’arrête pas aux portes du temple. Parce qu’il est Seigneur du monde, aucune puissance terrestre ne peut réclamer une obéissance absolue.
C’est précisément ici que la confession de foi devient publique. L’Église n’a pas pour vocation de devenir un parti. Mais elle ne peut pas davantage enfermer la Parole de Dieu dans la sphère privée lorsque les commandements de Dieu, la justice ou la dignité du prochain sont directement mis en cause.
L’Église doit-elle parler à l’État ?
Les deuxième, troisième et quatrième thèses répondent positivement. Lorsque les commandements de Dieu sont en cause, l’Église peut porter un jugement sur une situation concrète. Cette responsabilité s’exerce d’abord par la prédication de la Parole, mais aussi par les synodes et, lorsque cela devient nécessaire, par une intervention auprès des autorités.
Cette parole n’est pourtant pas celle d’une Église qui se placerait elle-même au-dessus du jugement divin. Pomeyrol rappelle qu’en parlant au monde, l’Église demeure elle-même sous le jugement de Dieu et doit se repentir de ses propres trahisons et de ses silences. La parole prophétique chrétienne commence ainsi par l’humilité de la confession.
L’obéissance à l’État a des limites
La cinquième thèse constitue l’un des points décisifs du texte. Elle reconnaît l’autorité de l’État et rappelle aux chrétiens leurs devoirs de citoyens. Mais cette obéissance n’est jamais absolue : elle demeure « ordonnée et subordonnée à l’obéissance absolue due à Dieu seul ».
Cette affirmation s’inscrit directement dans la tension biblique entre Romains 13 et Actes 5.29. L’autorité civile appartient à l’ordre providentiel de Dieu et doit être respectée dans l’exercice légitime de sa mission. Mais l’État n’est pas Dieu. Lorsqu’une autorité humaine réclame ce qui appartient à Dieu seul, ou exige ce que Dieu interdit, la limite de l’obéissance est atteinte : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Actes 5.29).
La protestation contre l’antisémitisme
Dans le contexte de 1941, ces principes prennent une portée concrète. La septième thèse affirme que l’Église ne peut demeurer silencieuse devant un statut qui exclut les Juifs de la communauté humaine. La question n’est donc plus seulement celle d’une théorie des rapports entre l’Église et l’État : elle concerne des hommes et des femmes désormais frappés par une législation discriminatoire.
Cette protestation est d’autant plus importante qu’elle intervient tôt dans la guerre. Elle montre ce que signifie une confession qui ne se contente pas d’énoncer des vérités abstraites : la seigneurie du Christ oblige l’Église à discerner les conséquences concrètes de ce qu’elle confesse.
Refuser de baptiser la collaboration
La huitième thèse refuse enfin de transformer la soumission imposée par la défaite en adhésion volontaire. Elle affirme la nécessité spirituelle de résister à toute influence totalitaire et idolâtre. Le vocabulaire est théologique : le problème ultime est celui de l’idolâtrie, c’est-à-dire de l’élévation d’une puissance, d’un État ou d’une idéologie à une place qui n’appartient qu’à Dieu.
La résistance dont parle Pomeyrol est d’abord une résistance spirituelle et confessante. Elle ne naît pas d’une sacralisation de la politique, mais du refus de sacraliser le pouvoir. C’est justement parce que l’Église confesse Jésus-Christ comme Seigneur qu’elle peut reconnaître l’autorité civile sans jamais l’absolutiser.
Pierre Courthial : une présence qui m’est particulièrement chère
La présence de Pierre Courthial parmi les participants à Pomeyrol donne à ces thèses, pour moi, une dimension particulière. Il fut mon maître en théologie. Son attachement à la foi réformée confessante, à l’autorité de l’Écriture et à la royauté universelle de Jésus-Christ a profondément marqué plusieurs générations de pasteurs et de théologiens.
Le jeune pasteur qui participe à Pomeyrol en 1941 n’est pas encore le doyen de la Faculté libre de théologie réformée d’Aix-en-Provence qu’il deviendra plusieurs décennies plus tard. Mais on discerne déjà une conviction qui traversera son œuvre : la foi chrétienne ne saurait être enfermée dans un domaine religieux autonome, comme si certains territoires de l’existence échappaient à la souveraineté du Christ.
Ce que Pomeyrol continue de rappeler à l’Église
Les circonstances de 1941 ne doivent pas être artificiellement transposées à toutes les controverses contemporaines. Comparer trop rapidement une situation présente à Vichy ou au nazisme banaliserait l’histoire au lieu de nous aider à la comprendre. Mais les principes théologiques formulés à Pomeyrol demeurent dignes d’être médités.
- Jésus-Christ est le seul Seigneur de l’Église et du monde.
- L’État possède une autorité réelle, mais limitée.
- L’obéissance chrétienne aux autorités humaines demeure subordonnée à l’obéissance à Dieu.
- L’Église doit parler lorsque les commandements de Dieu et la dignité du prochain sont directement mis en cause.
- Avant de juger le monde, elle doit reconnaître ses propres silences et ses propres infidélités.
Pomeyrol ne fournit donc pas une recette politique. Les thèses donnent plutôt une grammaire confessante du discernement : reconnaître l’autorité sans l’idolâtrer, servir la cité sans se soumettre à ses absolus, et confesser Jésus-Christ lorsque le silence lui-même risquerait de devenir une forme de reniement.
Pour aller plus loin
- Les Thèses de Pomeyrol, 16–17 septembre 1941.
- Déclaration théologique de Barmen, 1934.
- Christine Prieto, « Les thèses de Pomeyrol. Une position protestante méconnue », Autres Temps, no 63, 1999, p. 99–113.
- Henri Mottu (dir.), Jérôme Cottin, Didier Halter et Félix Moser, Confession de foi de réformés contemporains, Labor et Fides, Genève, 2004.
- Musée protestant, dossier « Les thèses de Pomeyrol ».

Laisser un commentaire