Aux chantiers Blohm & Voss de Hambourg en 1936, un homme reste les bras croisés tandis que la foule autour de lui effectue le salut nazi.

Les Thèses de Pomeyrol : quand obéir à Dieu exige de résister aux hommes

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Un homme refuse le salut nazi au milieu des ouvriers des chan­tiers Blohm & Voss, à Ham­bourg, le 13 juin 1936. Long­temps iden­ti­fié comme August Land­mes­ser, il pour­rait éga­le­ment s’agir de Gus­tav Wegert. Ce refus soli­taire est deve­nu une image emblé­ma­tique de la résis­tance indi­vi­duelle à l’emprise tota­li­taire.


En sep­tembre 1941, alors que la France vit sous l’Occupation et que les pre­mières lois anti­juives ont été pro­mul­guées, une quin­zaine de pro­tes­tants se réunissent à Pomey­rol, sans man­dat offi­ciel de l’Église réfor­mée de France, pour « recher­cher ensemble ce que l’Église doit dire aujourd’hui au monde ». De cette ren­contre naissent huit thèses qui affirment la sei­gneu­rie sou­ve­raine de Jésus-Christ, la res­pon­sa­bi­li­té publique de l’Église et les limites de l’obéissance due à l’État. Par­mi les par­ti­ci­pants se trouve Pierre Cour­thial, qui fut plus tard mon maître en théo­lo­gie et l’un des meilleurs connais­seurs de son temps de la foi réfor­mée confes­sante. Sa pré­sence donne pour moi à ce texte une réso­nance par­ti­cu­lière. Car der­rière Pomey­rol demeure une ques­tion que l’Église ren­contre tôt ou tard : que doit-elle confes­ser lorsque l’obéissance aux hommes entre en conflit avec l’obéissance à Dieu ?

Une confession née dans la France de 1941

Les 16 et 17 sep­tembre 1941, un petit groupe de pro­tes­tants se retrouve à Pomey­rol, mai­son de retraite et de ren­contre de l’Église réfor­mée de France à Saint-Étienne-du-Grès, dans les Bouches-du-Rhône. Aucun man­dat offi­ciel ne les y auto­rise. Leur but tient pour­tant en quelques mots : recher­cher ensemble ce que l’Église doit dire au monde dans la situa­tion pré­sente.

La réunion ras­semble notam­ment Jean Cadier, Georges Casa­lis, Hen­ri Cla­vier, Paul Conord, Hen­ri Ebe­rhard, Jean Gas­tam­bide, Pierre Cour­thial, Jacques Deran­sart, Pierre Gagnier, Roland de Pury, André de Robert et André Ver­meil, ain­si que Made­leine Barot, Suzanne de Die­trich et René Cour­tin. Le pro­tes­tan­tisme euro­péen a déjà été pro­fon­dé­ment mar­qué par la Décla­ra­tion théo­lo­gique de Bar­men de 1934 et par la résis­tance de l’Église confes­sante alle­mande à la mise au pas idéo­lo­gique des Églises.

« Quelques pas­teurs et fidèles, réunis les 16 et 17 sep­tembre (1941) pour recher­cher ensemble ce que l’Église doit dire aujourd’hui au monde, ont rédi­gé les thèses sui­vantes. »

Pré­am­bule des Thèses de Pomey­rol

Jésus-Christ, seul Seigneur de l’Église et du monde

La pre­mière thèse donne la clef de toutes les autres : « Il n’est qu’un seul Sei­gneur de l’Église et du monde, Jésus-Christ, Sau­veur et Roi. » Tout part de là. La ques­tion poli­tique n’est pas d’abord trai­tée à par­tir d’une idéo­lo­gie concur­rente, mais à par­tir d’une confes­sion chris­to­lo­gique. Le Christ règne sur son Église ; sa sei­gneu­rie ne s’arrête pas pour autant aux portes du temple. S’il est Sei­gneur du monde, aucune puis­sance ter­restre ne peut récla­mer pour elle-même une obéis­sance abso­lue.

La confes­sion devient alors publique. L’Église n’a pas voca­tion à deve­nir un par­ti poli­tique. Elle n’a pas davan­tage le droit d’enfermer la Parole de Dieu dans la sphère pri­vée lorsque les com­man­de­ments de Dieu, la jus­tice ou la digni­té du pro­chain sont direc­te­ment mis en cause.

L’Église doit-elle parler à l’État ?

Les deuxième, troi­sième et qua­trième thèses répondent clai­re­ment : lorsque les com­man­de­ments de Dieu sont en cause, l’Église peut por­ter un juge­ment sur une situa­tion concrète. Cette res­pon­sa­bi­li­té s’exerce d’abord par la pré­di­ca­tion de la Parole, mais elle peut aus­si prendre la forme d’une parole syno­dale et, lorsque les cir­cons­tances l’exigent, d’une inter­ven­tion auprès des auto­ri­tés.

Pomey­rol ajoute aus­si­tôt une exi­gence qui mérite d’être rete­nue. L’Église qui parle au monde demeure elle-même sous le juge­ment de Dieu. Elle doit donc recon­naître ses propres tra­hi­sons, ses com­pro­mis­sions et ses silences. Il n’y a pas de parole pro­phé­tique chré­tienne cré­dible sans cette humi­li­té-là.

L’obéissance à l’État a des limites

La cin­quième thèse touche au cœur du pro­blème. Elle recon­naît l’autorité de l’État et rap­pelle aux chré­tiens leurs devoirs de citoyens. Mais elle pose immé­dia­te­ment une limite : cette obéis­sance demeure « ordon­née et subor­don­née à l’obéissance abso­lue due à Dieu seul ».

Nous retrou­vons ici la ten­sion biblique entre Romains 13 et Actes 5.29. L’autorité civile appar­tient à l’ordre pro­vi­den­tiel de Dieu ; elle doit être res­pec­tée lorsqu’elle rem­plit légi­ti­me­ment sa mis­sion. Pour­tant l’État n’est pas Dieu. Il peut rece­voir obéis­sance, res­pect et ser­vice. Il ne peut rece­voir ce qui appar­tient au Sei­gneur seul. Lorsque l’autorité humaine exige ce que Dieu inter­dit, ou reven­dique ce que Dieu s’est réser­vé, une fron­tière a été fran­chie : « Il faut obéir à Dieu plu­tôt qu’aux hommes » (Actes 5.29).

La protestation contre l’antisémitisme

En 1941, ces prin­cipes cessent d’être théo­riques. La sep­tième thèse affirme que l’Église ne peut demeu­rer silen­cieuse devant un sta­tut qui exclut les Juifs de la com­mu­nau­té humaine. Der­rière les for­mu­la­tions juri­diques se trouvent désor­mais des hommes et des femmes frap­pés par une légis­la­tion dis­cri­mi­na­toire.

Cette pro­tes­ta­tion prend d’autant plus de poids qu’elle inter­vient tôt dans la guerre. Une confes­sion de foi n’est pas seule­ment vraie lorsqu’elle énonce cor­rec­te­ment une doc­trine ; elle doit aus­si per­mettre de dis­cer­ner ce que cette doc­trine exige lorsque l’histoire devient concrète. Confes­ser la sei­gneu­rie du Christ engage la manière de regar­der son pro­chain.

Refuser de baptiser la collaboration

La hui­tième thèse refuse enfin que la sou­mis­sion impo­sée par la défaite soit trans­for­mée en adhé­sion volon­taire. Elle affirme la néces­si­té spi­ri­tuelle de résis­ter à toute influence tota­li­taire et ido­lâtre.

Le mot essen­tiel est peut-être celui d’idolâtrie. Le dan­ger ultime appa­raît lorsque l’État, une idéo­lo­gie ou une puis­sance his­to­rique reçoit une place qui ne lui appar­tient pas. La résis­tance de Pomey­rol est donc d’abord confes­sante. Elle pro­cède de la sei­gneu­rie du Christ. Parce que l’autorité civile est réelle, le chré­tien la res­pecte ; parce qu’elle n’est pas divine, il refuse de l’absolutiser.

Pierre Courthial : une présence qui m’est particulièrement chère

La pré­sence de Pierre Cour­thial par­mi les par­ti­ci­pants à Pomey­rol donne à ces thèses, pour moi, une dimen­sion par­ti­cu­lière. Il fut mon maître en théo­lo­gie. Son atta­che­ment à la foi réfor­mée confes­sante, à l’autorité de l’Écriture et à la royau­té uni­ver­selle de Jésus-Christ a pro­fon­dé­ment mar­qué plu­sieurs géné­ra­tions de pas­teurs et de théo­lo­giens.

Le jeune pas­teur pré­sent à Pomey­rol en 1941 n’est pas encore le doyen de la Facul­té libre de théo­lo­gie réfor­mée d’Aix-en-Provence qu’il devien­dra plu­sieurs décen­nies plus tard. On recon­naît pour­tant déjà une convic­tion qui tra­ver­se­ra toute son œuvre : la foi chré­tienne ne peut être enfer­mée dans un domaine reli­gieux auto­nome, comme si cer­tains ter­ri­toires de l’existence échap­paient à la sou­ve­rai­ne­té du Christ.

Ce que Pomeyrol continue de rappeler à l’Église

Il faut se gar­der d’une trans­po­si­tion pares­seuse. Les cir­cons­tances de 1941 ne sont pas celles de toutes nos contro­verses contem­po­raines, et com­pa­rer trop rapi­de­ment une situa­tion pré­sente à Vichy ou au nazisme bana­li­se­rait l’histoire au lieu de l’éclairer.

Les prin­cipes théo­lo­giques for­mu­lés à Pomey­rol n’en ont pas per­du leur force.

  • Jésus-Christ est le seul Sei­gneur de l’Église et du monde.
  • L’État pos­sède une auto­ri­té réelle, mais limi­tée.
  • L’obéissance chré­tienne aux auto­ri­tés humaines demeure subor­don­née à l’obéissance à Dieu.
  • L’Église doit par­ler lorsque les com­man­de­ments de Dieu et la digni­té du pro­chain sont direc­te­ment mis en cause.
  • Avant de juger le monde, elle doit recon­naître ses propres silences et ses propres infi­dé­li­tés.

Pomey­rol ne donne pas une recette poli­tique prête à l’emploi. Il rap­pelle plu­tôt à l’Église où se trouve son point d’appui. Elle peut recon­naître l’autorité sans l’adorer, ser­vir la cité sans livrer sa conscience à ses abso­lus, et par­ler lorsque le silence fini­rait par contre­dire ce qu’elle confesse.

Au fond, la ques­tion demeure celle de la fidé­li­té. Il arrive qu’obéir à Dieu conduise à déso­béir aux hommes. Il arrive aus­si que résis­ter ne consiste pas d’abord à éle­ver la voix, mais sim­ple­ment à refu­ser de don­ner à César ce qui appar­tient à Dieu. Pomey­rol nous rap­pelle que cette fron­tière ne se dis­cerne pas dans l’agitation, mais sous l’autorité de la Parole.

Pour aller plus loin

  • Les Thèses de Pomey­rol, 16–17 sep­tembre 1941.
  • Décla­ra­tion théo­lo­gique de Bar­men, 1934.
  • Chris­tine Prie­to, « Les thèses de Pomey­rol. Une posi­tion pro­tes­tante mécon­nue », Autres Temps, no 63, 1999, p. 99–113.
  • Hen­ri Mot­tu (dir.), Jérôme Cot­tin, Didier Hal­ter et Félix Moser, Confes­sion de foi de réfor­més contem­po­rains, Labor et Fides, Genève, 2004.
  • Musée pro­tes­tant, dos­sier « Les thèses de Pomey­rol ».

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