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Moïse présente les Tables de la Loi, surmontées de l’appel « Écoute, Israël ». Son visage marqué et son regard grave soulignent la responsabilité de transmettre la parole reçue de Dieu. La gravure distingue la personne du législateur et le texte de l’alliance : elle illustre ainsi le rôle de Moïse comme dépositaire et transmetteur, sans prétendre représenter l’écriture entière du Pentateuque.
D’après Philippe de Champaigne, Moïse présentant les Tables de la Loi, gravure de Robert Nanteuil et Gérard Edelinck, 1699, Thorvaldsens Museum, Copenhague, inv. E292. Œuvre du domaine public ; reproduction CC0 selon la politique du musée.
Les raisons de maintenir l’attribution mosaïque du Pentateuque
La Genèse, l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome sont traditionnellement appelés les « livres de Moïse ». Cette attribution appartient à la mémoire d’Israël, à l’enseignement de Jésus et à la tradition chrétienne. Pourtant, la recherche moderne considère majoritairement le Pentateuque comme le résultat d’une composition longue et plurielle. Peut-on encore défendre sérieusement son origine mosaïque ? Oui, à condition de distinguer ce que les textes attestent, ce que la tradition transmet et ce qu’une reconstruction historique peut seulement proposer.
De quoi parle-t-on quand on dit « auteur » ?
Le mot hébreu תּוֹרָה (Torah) signifie fondamentalement « instruction » ou « enseignement » ; il peut désigner une prescription particulière, un ensemble de lois ou, dans l’usage juif traditionnel, les cinq premiers livres de la Bible. « Pentateuque » est le nom grec de ce corpus en cinq livres : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome.
Il faut d’abord distinguer quatre questions. Moïse est-il le personnage historique à l’origine de l’alliance du Sinaï et de sa législation ? A‑t-il personnellement mis par écrit des paroles et des événements ? Est-il le responsable principal de la composition d’un ensemble de traditions, de récits et de lois ? Enfin, chacun des mots du texte hébreu tel que nous le lisons aujourd’hui remonte-t-il à sa propre main ? Ces questions sont liées, mais elles ne sont pas identiques. Refuser la quatrième proposition ne suffit pas à réfuter les trois premières.
Une position mosaïque raisonnablement formulée reconnaît en Moïse le médiateur de la révélation sinaïtique et la figure déterminante de la rédaction ou de l’organisation originelle du corpus, tout en admettant la possibilité de traditions antérieures et de précisions ultérieures. Elle ne doit pas se transformer en certitude historique là où les témoins ne la permettent pas.
Ce que la Torah affirme réellement de l’écriture de Moïse
Le Pentateuque ne commence pas par une signature : « Moi, Moïse, j’ai écrit les cinq livres. » Il comporte pourtant plusieurs mentions explicites de son activité d’écriture. En Exode 17.14, Dieu lui ordonne de consigner le souvenir de la lutte contre Amalec. En Exode 24.4, Moïse met par écrit les paroles de l’Éternel dans le contexte de la ratification de l’alliance. Exode 34.27 lui adresse un nouvel ordre d’écriture. Nombres 33.2 lui attribue la consignation des étapes du voyage d’Israël. Enfin, Deutéronome 31.9 et 31.24–26 présentent la rédaction et la remise d’un « livre de la loi » aux lévites, afin qu’il serve de témoin auprès du peuple.
Ces passages établissent, dans le récit biblique, que Moïse n’est pas seulement celui qui parle : il transmet aussi par écrit. Ils ne prouvent pas mécaniquement qu’il a rédigé chaque chapitre de Genèse 1 à Deutéronome 34. Le « livre de la loi » du Deutéronome possède un contexte propre, et l’étendue exacte de ce qu’il désigne demeure discutée. L’argument doit conserver toute sa force, mais pas davantage.
Les livres suivants associent néanmoins durablement la Loi à Moïse : Josué 1.7–8 ; 8.31–35 ; 2 Rois 14.6 ; Esdras 6.18 ; Néhémie 8.1. Dans la forme canonique des Écritures, la Torah apparaît comme la législation donnée par Dieu à Israël à travers son serviteur Moïse. Cette continuité est historiquement significative, même si elle ne constitue pas, à elle seule, une démonstration paléographique de l’auteur de chaque passage.
Jésus et les apôtres : le témoignage qui compte pour l’Église
Le Nouveau Testament ne traite pas Moïse comme un nom arbitrairement collé sur une œuvre anonyme. Jésus renvoie au « livre de Moïse » à propos du buisson ardent (Marc 12.26), rapporte à Moïse les prescriptions sur le divorce (Matthieu 19.7–8) et oppose à ses interlocuteurs les écrits de Moïse qu’ils prétendent croire (Jean 5.45–47). En Luc 24.27 et 24.44, la Loi de Moïse appartient à l’ensemble des Écritures qui témoignent du Christ. Les apôtres reprennent cette manière de parler : Actes 15.21, par exemple, évoque la lecture de Moïse dans les synagogues.
Pour une Église qui reçoit l’autorité du Christ, cette attribution ne peut être traitée comme une donnée insignifiante. Elle engage au minimum la reconnaissance de l’autorité mosaïque de la Torah. Mais il faut distinguer l’affirmation théologique certaine — l’Écriture présente la Loi comme reçue et transmise par Moïse — de la conclusion historique plus précise selon laquelle aucun disciple, scribe ou rédacteur postérieur n’aurait jamais complété le corpus. Le Nouveau Testament ne décrit pas le processus éditorial de la Torah.
Il n’y a donc aucune nécessité de choisir entre le respect de l’enseignement de Jésus et l’examen attentif des questions textuelles. La fidélité à l’Écriture demande de ne lui faire dire ni moins ni plus que ce qu’elle dit.
Une attribution reçue par le judaïsme et le christianisme
La tradition mosaïque ne naît pas dans la polémique moderne. Au Ier siècle, Flavius Josèphe associe à Moïse cinq livres contenant les lois et le récit des origines jusqu’à sa mort (Contre Apion, I, 37–40). Le Talmud de Babylone, Baba Batra 14b–15a, attribue lui aussi la Torah à Moïse, tout en discutant l’attribution à Josué des huit derniers versets du Deutéronome. Cette discussion est précieuse : elle atteste que l’attribution mosaïque pouvait s’accompagner, au sein même de la tradition rabbinique, d’une réflexion sur la conclusion du texte.
L’Église ancienne, puis les Réformateurs, ont largement repris cet héritage. Dans son Commentaire sur la Genèse (1554) et son Harmonie des quatre derniers livres de Moïse (1563), Jean Calvin lit ces textes comme les parties d’un même témoignage scripturaire lié à Moïse. Il ne s’agit pas de prétendre que Calvin disposait des instruments de la critique littéraire moderne ; son témoignage établit la place ordinaire de la mosaïcité dans l’exégèse réformée. Il est significatif que le théologien réformé français Auguste Lecerf, dans « Le principe formel de la foi réformée », publié sur FOEDUS, distingue lui aussi la doctrine de l’inspiration de l’obligation d’attribuer à Moïse chaque ligne du Pentateuque. Une tradition confessionnelle peut donc reconnaître des modifications rédactionnelles sans abandonner l’inspiration du texte canonique.
L’attribution traditionnelle possède ainsi une profondeur historique réelle. Toutefois, l’antiquité et la continuité d’une tradition démontrent d’abord son existence et son importance ; elles ne remplacent pas l’enquête sur la formation du texte. C’est en gardant les deux aspects que l’on peut éviter aussi bien le scepticisme de principe que l’argument d’autorité mal employé.
Pourquoi l’hypothèse documentaire a‑t-elle remis Moïse en question ?
À partir des XVIIe et XVIIIe siècles, puis particulièrement au XIXe siècle, l’exégèse critique a étudié les changements de vocabulaire, les répétitions, les différences de style et les tensions entre récits et lois. Des modèles ont réparti les textes entre plusieurs traditions ou documents, souvent désignés par les sigles J, E, D et P : yahviste, élohiste, deutéronomiste et sacerdotal. Dans les reconstructions classiques, ces traditions sont pour une large part postérieures à l’époque traditionnellement attribuée à Moïse.
L’argument ne se réduit pas à l’alternance des noms divins. Les spécialistes discutent aussi les récits de création en Genèse 1–2, la composition du récit du déluge, les différences entre certaines lois, les discours du Deutéronome et les perspectives institutionnelles ou cultuelles. Ces observations sont suffisamment nombreuses pour qu’il serait imprudent de les balayer d’un revers de main.
Mais il serait tout aussi imprudent de présenter le modèle documentaire classique comme une opération de laboratoire ayant isolé quatre manuscrits originaux. Les sources proposées sont des reconstructions littéraires, et leurs limites, dates et rapports varient selon les chercheurs. Les modèles documentaires, complémentaires et rédactionnels se discutent aujourd’hui entre eux. La recherche universitaire majoritaire écarte la rédaction intégralement mosaïque de la forme finale du Pentateuque ; elle n’est pas pour autant unanime sur la manière dont les textes ont été constitués. Cette distinction est essentielle : la diversité des modèles n’invalide pas toutes leurs observations, mais elle interdit de transformer une reconstruction particulière en fait directement constaté.
La Genèse : Moïse peut-il avoir reçu des traditions antérieures ?
Le livre de la Genèse raconte des événements situés bien avant Moïse. Cela ne pose en soi aucune difficulté à une attribution mosaïque : un auteur peut recueillir des témoignages et organiser une mémoire héritée. Genèse 5.1 mentionne même un « livre » ou un écrit relatif à la descendance d’Adam. Le mot hébreu תּוֹלְדוֹת (tôledôt), souvent rendu par « générations », « origines » ou « descendance », marque les articulations du livre : Genèse 2.4 ; 5.1 ; 6.9 ; 11.10 ; 11.27 ; 25.19 ; 37.2, entre autres.
Dans son article « Qui a écrit la Genèse ? » du 27 octobre 2026, le théologien réformé Pierre-Sovann Chauny propose une piste : certaines de ces formules auraient pu fonctionner comme des colophons, c’est-à-dire des indications terminant des documents familiaux ; Moïse aurait alors compilé des archives patriarcales antérieures. Sa proposition est intéressante parce qu’elle invite à observer d’abord l’organisation réelle du livre et à distinguer l’ancienneté des matériaux de la mise en forme finale.
Il faut cependant reconnaître les limites de l’hypothèse. Plusieurs tôledôt introduisent très naturellement ce qui suit : en Genèse 11.27 commence l’histoire familiale de Térah et d’Abram ; en 25.19 s’ouvre celle de la descendance d’Isaac ; en 37.2 commence le récit de Joseph au sein de la maison de Jacob. Le terme ne constitue pas par lui-même la signature d’un archiviste, et aucun registre patriarcal datable n’a été retrouvé pour établir cette chaîne de transmission. L’hypothèse de Chauny montre une possibilité cohérente ; elle n’est pas la preuve retrouvée d’un fonds d’archives familiales.
L’important demeure : la présence de récits antérieurs à Moïse n’empêche nullement qu’il les ait recueillis, ordonnés et transmis dans une œuvre fondatrice. L’unité de la Genèse mérite d’être expliquée autant que ses différences de forme.
Les difficultés honnêtes de la position classique
Une défense sérieuse de l’attribution mosaïque doit reconnaître trois difficultés. La première est évidente : Deutéronome 34 raconte la mort de Moïse et porte un regard rétrospectif sur sa place parmi les prophètes. La tradition rabbinique qui attribue sa fin à Josué reconnaît précisément cette difficulté. Une intervention rédactionnelle finale n’est donc pas une invention purement moderne.
La deuxième concerne certains repères de perspective : Genèse 12.6 mentionne la présence des Cananéens « alors » dans le pays ; Genèse 36.31 fait référence aux rois d’Israël ; Deutéronome 1.1 est situé « de l’autre côté du Jourdain » selon une formule dont l’orientation doit être examinée. Ces expressions peuvent parfois recevoir une lecture compatible avec l’époque mosaïque, mais l’hypothèse de précisions géographiques ou historiques ultérieures demeure possible. Il vaut mieux examiner chaque cas que produire une harmonisation automatique.
La troisième tient à la variété littéraire des cinq livres : récits, généalogies, lois, poèmes, listes d’étapes, bénédictions et discours d’adieu n’emploient pas nécessairement les mêmes procédés. Un écrivain ancien peut varier son style et incorporer des sources, mais invoquer cette possibilité ne résout pas sans examen chaque tension interne.
En d’autres termes, la position classique ne gagne rien à s’enfermer dans une théorie selon laquelle chaque phrase du Pentateuque, y compris les notices postérieures, aurait nécessairement été rédigée de la main de Moïse. Elle gagne au contraire à définir clairement ce qu’elle soutient : le rôle originel, historique et déterminant de Moïse dans la transmission de la Torah.
Des défenseurs sérieux de la mosaïcité, sans simplification
Parmi les réformés confessants, Oswald T. Allis a entrepris dans The Five Books of Moses (1943) une critique détaillée de la division du Pentateuque en documents tardifs et contradictoires. Edward J. Young, dans An Introduction to the Old Testament, a défendu l’attribution traditionnelle en examinant les objections littéraires. Gleason L. Archer, dans A Survey of Old Testament Introduction, a également argumenté en faveur d’une origine mosaïque du corpus. Il ne s’agit pas de démonstrations identiques : leurs propositions, leur degré d’ouverture à l’édition postérieure et leurs analyses particulières doivent être distingués.
L’égyptologue Kenneth A. Kitchen a insisté sur la nécessité de replacer les textes dans les pratiques historiques et littéraires du Proche-Orient ancien. Ses rapprochements montrent que des formes d’écriture, de transmission et de formulation juridique existaient bien avant l’époque perse. Mais ni l’existence de scribes en Égypte ni des parallèles de traités antiques n’établissent à eux seuls que Moïse est l’auteur des cinq livres. Ils empêchent seulement de déclarer l’hypothèse impossible au nom d’une supposée absence de culture écrite.
Du côté juif, le rabbin et savant David Zvi Hoffmann a tenté de défendre l’ancienneté et la mosaïcité de la Torah face à la critique moderne. Umberto Cassuto a contesté, pour sa part, plusieurs critères employés par l’hypothèse documentaire, notamment le recours mécanique aux noms divins et aux répétitions. Il ne faut pourtant pas le présenter abusivement comme défenseur d’une rédaction intégralement mosaïque : sa critique de Wellhausen ne revient pas à adopter toutes les conclusions de l’exégèse confessionnelle.
Parmi les auteurs catholiques attachés à la tradition, Fulcran Vigouroux, prêtre de Saint-Sulpice, examine le Pentateuque dans son Manuel biblique (tome I, 8e édition, 1892) et confronte les récits anciens aux données historiques dans La Bible et les découvertes modernes (1881). Le jésuite Rudolf Cornely, auteur de l’Introductio specialis in historicos Veteris Testamenti libros (1887), appartient aussi à cette école. Un compte rendu universitaire de 1928 confirme que le manuel de Cornely et Merk maintient l’attribution mosaïque tout en distinguant Moïse, auteur principal, des rédacteurs auxquels il aurait pu confier le travail matériel.
La Commission biblique pontificale, le 27 juin 1906, soutenait l’authenticité mosaïque tout en permettant explicitement le recours à des documents ou traditions antérieurs et des additions ultérieures. Sa lettre au cardinal Suhard du 16 janvier 1948 demandait de poursuivre librement la recherche et reconnaissait un développement historique des traditions et des lois. Cette évolution officielle interdit d’opposer trop simplement un catholicisme traditionnel figé à une critique moderne homogène.
Ces auteurs et institutions ne forment pas une école unique. Ils montrent néanmoins qu’il existe plusieurs manières argumentées de refuser la thèse selon laquelle l’œuvre de Moïse serait, par principe, sans rapport réel avec le Pentateuque.
Une attribution raisonnable, une foi qui ne repose pas sur un manuscrit perdu
Au terme de l’enquête, trois constats doivent être distingués. D’abord, l’Écriture affirme expressément que Moïse a écrit certains éléments fondamentaux de la révélation donnée à Israël ; la tradition juive et le Nouveau Testament associent profondément son nom aux cinq livres. Ensuite, la forme finale du Pentateuque présente des indices qui rendent plausibles des transmissions, des révisions et des additions, dont l’étendue et la chronologie demeurent discutées. Enfin, nous ne possédons ni manuscrit autographe de Moïse ni preuve extérieure décisive permettant de reconstituer le processus complet de composition.
Dans ces conditions, continuer de parler du Pentateuque comme des « livres de Moïse » n’est ni une absurdité historique ni un refus de toute étude critique. C’est une position traditionnelle que l’on peut défendre en raison du témoignage scripturaire, de l’ancienneté de la réception juive et chrétienne et de la plausibilité d’un noyau mosaïque substantiel. Elle demeure contestée dans la recherche contemporaine et ne peut être imposée à l’historien comme une conclusion démontrée par les seuls indices littéraires.
Pour le chrétien réformé, l’enjeu ultime n’est pas de sauver artificiellement chaque détail d’une reconstruction rédactionnelle. Il est d’entendre la Torah comme l’Écriture inspirée qui atteste la sainteté de Dieu, révèle le péché, ordonne la vie de l’alliance et prépare l’accomplissement de la promesse en Jésus-Christ. Lorsque le Seigneur affirme que Moïse a écrit à son sujet (Jean 5.46), il rappelle avant tout le témoignage de l’Écriture rendu au Messie. Reconnaître ce témoignage n’oblige pas à renoncer à l’histoire ; cela oblige à mener l’enquête avec humilité, rigueur et fidélité.
Annexes
Annexe 1 – Les textes bibliques à examiner
Exode 17.14 concerne un écrit précis sur Amalec : il ne nomme pas explicitement les cinq livres. Exode 24.3–8 rapporte ensuite que Moïse écrit les paroles de l’Éternel et les lit au peuple lors de la conclusion de l’alliance. Exode 34.27 présente encore un ordre de consignation. Ces trois scènes démontrent que le récit biblique attribue à Moïse une activité rédactionnelle réelle, liée à des circonstances déterminées. Elles invitent toutefois à distinguer les documents mentionnés de la Torah entière, dont le texte final n’est pas décrit dans ces épisodes.
Nombres 33.2 précise que Moïse consigne les étapes parcourues par les Israélites. Le cadre est celui de l’itinéraire depuis l’Égypte jusqu’aux plaines de Moab. Il s’agit d’un témoignage important sur la production de matériaux narratifs et historiques ; mais l’affirmation ne concerne directement que la liste des stations. Dans Deutéronome 31.9 puis 31.24–26, Moïse écrit et confie un « livre de la loi » aux lévites. Le contexte comprend notamment l’alliance et les exhortations du Deutéronome. L’étendue exacte du « livre » demeure une question exégétique : il serait excessif de supposer sans preuve qu’il recouvre déjà les cinq livres sous leur forme actuelle.
Deutéronome 34.5–12 rapporte la mort, l’ensevelissement et l’héritage prophétique de Moïse, puis formule une appréciation rétrospective de son ministère. Le passage ne peut être présenté simplement comme le journal autobiographique du prophète. La discussion rabbinique sur l’attribution des versets finaux à Josué montre qu’une réception ancienne de la Torah a su distinguer l’attribution principale de la rédaction d’une conclusion. Cette possibilité rédactionnelle ne prouve ni la date de ces versets ni l’ampleur des autres révisions proposées par certains critiques.
Josué 1.7–8 et 8.30–35, 2 Rois 14.6 et Néhémie 8.1 présentent la Loi de Moïse comme un texte faisant autorité dans la vie du peuple de l’alliance. Leur témoignage concerne la réception canonique et l’autorité normative ; il ne permet pas à lui seul de reconstituer la totalité des étapes matérielles de rédaction. Dans le Nouveau Testament, Marc 12.26, Jean 5.45–47 et Luc 24.27, 44 confirment que Jésus reconnaît ce corpus en rapport avec Moïse et en discerne le témoignage messianique. Le respect de ces affirmations est une donnée théologique majeure pour l’Église.
Pour la Genèse, enfin, les formules תּוֹלְדוֹת des passages Genèse 2.4 ; 5.1 ; 6.9 ; 11.27 ; 25.19 et 37.2 structurent le récit. Elles ne désignent pas explicitement des auteurs ni des manuscrits retrouvés. Les comprendre comme des titres de sections ou comme des indices éventuels de traditions antérieures demande une argumentation indépendante. L’enquête biblique doit donc distinguer trois niveaux : les activités d’écriture expressément attribuées à Moïse, l’autorité de l’ensemble reconnu sous son nom, et les hypothèses sur les matériaux transmis et l’édition finale.
Annexe 2 – Ce que disent les confessions réformées
La Confession de foi des Pays-Bas, dite Confession belge (1561), constitue un témoignage particulièrement approprié à cette question. Son article 3 enseigne que Dieu a fait consigner par écrit sa Parole révélée ; son article 4 énumère les livres canoniques et désigne expressément les cinq premiers comme les « cinq livres de Moïse ». L’article 5 précise les raisons de recevoir ces livres comme saints et canoniques. La confession transmet donc clairement l’appellation mosaïque traditionnelle et la reconnaissance ecclésiale de la Torah. Toutefois, elle ne propose pas de reconstruction technique des sources employées, des secrétaires éventuels ou des variantes apparues au cours de la transmission.
La Confession de foi de Westminster (1647), chapitre I, § 2, inscrit la Genèse, l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome dans le canon inspiré de l’Ancien Testament. Les paragraphes 4 et 5 rattachent l’autorité de l’Écriture à Dieu plutôt qu’à l’approbation humaine. Le paragraphe 8 insiste sur les langues originales et leur valeur normative ; le paragraphe 9 fait de l’Écriture elle-même sa règle d’interprétation. Le chapitre n’établit pas une liste d’auteurs individuels dont chaque portion de chaque livre devrait provenir directement. Il serait donc incorrect de faire de l’affirmation « Moïse a tenu lui-même la plume pour chaque verset » une formule expresse du chapitre I.
Cette distinction entre l’autorité de la Parole et l’enquête sur les étapes de sa transmission n’implique aucune relativisation du canon. Une Église réformée confessante peut défendre une attribution mosaïque fondamentale du Pentateuque, prendre au sérieux le témoignage du Seigneur Jésus et examiner les indices de notices tardives. Elle ne doit pas transformer une conjecture historique en article de foi, mais ne doit pas davantage effacer le langage biblique et confessionnel qui reconnaît l’autorité de Moïse. Ici encore, l’Écriture demeure l’autorité souveraine, tandis que la confession résume, avec une autorité ecclésiale subordonnée, ce qu’elle enseigne.
Pour éclairer la différence entre une conclusion confessionnelle et une modalité historique précise, les documents catholiques de la Commission biblique pontificale de 1906 et 1948 fournissent une comparaison instructive, sans posséder l’autorité d’une confession réformée. Le décret de 1906 soutient l’authenticité mosaïque tout en admettant des traditions antérieures, l’intervention de rédacteurs et des additions postérieures. La lettre de 1948 encourage la recherche sur les sources et le développement des lois. Cette comparaison montre que la distinction entre origine substantielle et forme finale n’est pas une concession inventée pour les besoins de l’apologétique contemporaine.
Bibliographie sommaire
Jean Calvin, Commentaire sur la Genèse (première édition 1554), et Harmonie des quatre derniers livres de Moïse (1563). Deux références primaires de la réception réformée de la Torah. Les éditions et traductions doivent être précisées avant citation verbatim ; la mention de ces travaux n’implique pas un contrôle intégral de leur contenu dans ce dossier.
Oswald T. Allis, The Five Books of Moses, Philadelphia, Presbyterian and Reformed Publishing Company, 1943. Référence réformée confessante consacrée à la critique des théories documentaires. L’existence du livre et ses données éditoriales sont confirmées par la bibliographie de l’historien presbytérien PCA.
Edward J. Young, An Introduction to the Old Testament, Grand Rapids, Eerdmans, 1949, éditions révisées ultérieures. La première partie, « The Law of Moses », et les développements consacrés à chaque livre et à la critique littéraire fournissent une défense théologique et exégétique de l’attribution classique.
Gleason L. Archer, A Survey of Old Testament Introduction, Chicago, Moody Press, 1964, révisions ultérieures ; traduction française : Introduction à l’Ancien Testament, Éditions Emmaüs, 5e éd., 2006. Manuel évangélique argumentant sur la rédaction mosaïque et les objections modernes ; sa lecture doit être complétée par des études critiques récentes.
Pierre-Sovann Chauny, « Qui a écrit la Genèse ? », Évangile 21, 27 octobre 2026. Proposition contemporaine de sensibilité réformée sur les tôledôt, les archives patriarcales possibles et la mise en forme mosaïque. Hypothèse stimulante mais non démonstration de l’existence d’archives patriarcales.
Umberto Cassuto, The Documentary Hypothesis and the Composition of the Pentateuch, trad. Israel Abrahams, Jérusalem, Magnes Press, 1961. Critique juive savante de plusieurs piliers du modèle documentaire classique. L’utiliser pour examiner les arguments littéraires, sans lui attribuer une défense inconditionnelle de Moïse comme rédacteur final.
Commission biblique pontificale, « De mosaica authentia Pentateuchi », 27 juin 1906, et « Des sources du Pentateuque et de l’historicité de Genèse 1–11 », 16 janvier 1948. Deux textes primaires permettant de suivre la position catholique et la place reconnue aux documents antérieurs, aux additions et aux développements historiques.
Fulcran Vigouroux, Manuel biblique, tome I : Introduction générale – Pentateuque, 8e édition, Paris, 1892 ; Rudolf Cornely, Introductio specialis in historicos Veteris Testamenti libros, Paris, 1887 ; R. Cornely et A. Merk, Manuel d’introduction historique et critique à toutes les Saintes Écritures, tome I : Ancien Testament, Paris, 1928. Témoins de la défense catholique traditionnelle, à situer dans le contexte du décret romain de 1906.
David Zvi Hoffmann, Die wichtigsten Instanzen gegen die Graf-Wellhausensche Hypothese, Berlin, H. Itzkowski, 1904. Le rabbin orthodoxe étudie méthodiquement les arguments de l’hypothèse documentaire. Référence particulièrement utile pour comprendre qu’une critique savante du modèle de Wellhausen existe aussi dans le judaïsme confessionnel, sans confondre cette approche avec une démonstration unanimement reçue.
Kenneth A. Kitchen, On the Reliability of the Old Testament, Grand Rapids, Eerdmans, 2003. L’égyptologue confronte plusieurs récits de l’Ancien Testament aux textes et aux pratiques du Proche-Orient ancien. Cette approche sert à évaluer les arguments de vraisemblance historique. Ses comparaisons ne constituent cependant pas une preuve matérielle de la rédaction intégrale du Pentateuque par Moïse.
Diana V. Edelman, Philip R. Davies, Christophe Nihan et Thomas Römer, Opening the Books of Moses, Acumen, 2012. Présentation universitaire de la formation du Pentateuque et des débats contemporains sur les sources, les dates et la rédaction. Utile comme contrepoint critique aux ouvrages d’Allis, Young et Archer : présenter loyalement les arguments adverses évite de prendre une réfutation du seul modèle documentaire classique pour une validation automatique de la mosaïcité.
Pour aller plus loin
Pour examiner la question par soi-même, il est utile de procéder en trois lectures successives. Lire d’abord Exode 17.14 ; 24.3–8 ; 34.27 et Nombres 33.2, puis Deutéronome 31.9–26 : que ces textes attribuent-ils expressément à l’activité d’écriture de Moïse ? Quelle est, dans chaque contexte, l’étendue probable du document désigné ? Éviter de transformer une mention d’écriture partielle en signature automatique des cinq livres.
Reprendre ensuite Marc 12.26, Jean 5.45–47 et Luc 24.27, 44. L’expression « Moïse » y désigne-t-elle un auteur, un corpus reconnu, une autorité prophétique, ou plusieurs de ces réalités à la fois ? Pourquoi Jésus rattache-t-il si étroitement la Torah à la reconnaissance du Messie ? Cette lecture permet de distinguer une question littéraire d’une question d’autorité canonique.
Enfin, relire les grandes transitions de la Genèse : 2.4 ; 5.1 ; 6.9 ; 11.10 ; 11.27 ; 25.19 ; 37.2. Noter ce qui suit immédiatement la formule tôledôt et ce qui la précède. Se demander honnêtement si chaque occurrence fonctionne plutôt comme un titre d’ouverture, une transition ou un possible colophon. Comparer ensuite l’hypothèse de Pierre-Sovann Chauny à une lecture qui comprend la plupart de ces formules comme des titres prospectifs. Une bonne exégèse ne choisit pas d’avance l’analyse qui conforte sa conclusion.
Quatre questions peuvent nourrir une étude biblique en groupe : pourquoi faut-il distinguer l’autorité de la Torah de la main qui a rédigé chacune de ses phrases ? Une édition postérieure de quelques notices changerait-elle nécessairement la valeur du témoignage mosaïque ? Comment recevoir loyalement les observations d’une recherche critique dont on ne partage pas toutes les conclusions ? Et comment le Pentateuque conduit-il finalement à comprendre la personne et l’œuvre du Christ ?
Pour compléter ce parcours sur FOEDUS, consulter les introductions à la Torah, à la Genèse et au Deutéronome, puis l’étude d’Auguste Lecerf sur le principe formel de la foi réformée.
La lecture la plus féconde ne consiste pas à opposer une foi sans arguments à une science sans présupposés. Elle consiste à soumettre toutes les propositions aux données réellement accessibles, en laissant à l’Écriture le premier rôle dans l’intelligence chrétienne de son propre témoignage.

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