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Le scribe, entouré de rouleaux et de feuillets, ne représente pas un évangéliste identifié, mais le travail de mise par écrit dans le monde du Ier siècle. Jérusalem et le Temple à l’arrière-plan rappellent l’enjeu chronologique de l’an 70. L’image suggère ainsi la question centrale de l’article : oralité, témoignage, enquête et écriture ont-ils coexisté bien plus tôt qu’on ne le suppose parfois ?
Les Évangiles ont-ils été composés plusieurs décennies après Jésus, au terme d’une longue évolution des traditions chrétiennes, ou leur rédaction a‑t-elle commencé alors que les témoins des événements étaient encore nombreux ? Une date précoce rapproche un texte des faits qu’il rapporte ; elle ne suffit pourtant pas à démontrer sa véracité, encore moins son inspiration. Inversement, une rédaction postérieure à l’an 70 ne transforme pas automatiquement un Évangile en légende. Pierre Courthial a défendu une chronologie apostolique particulièrement haute, en dialogue notamment avec J. A. T. Robinson, John Wenham, Jean Carmignac et Claude Tresmontant. Plusieurs de leurs propositions restent minoritaires dans la recherche contemporaine ; certaines reposent néanmoins sur des arguments historiques et littéraires qui méritent examen. Il faut donc reprendre le dossier sans forcer les preuves : que savons-nous réellement de la date des Évangiles, et que permettent – ou ne permettent pas – d’en conclure ces dates ?
Quand les Évangiles ont-ils été écrits ? Reprendre le dossier sans forcer les preuves
Pourquoi quelques décennies comptent-elles autant ?
Entre un Évangile rédigé vers 50 et le même Évangile placé vers 85, trente-cinq années seulement séparent les deux hypothèses. À l’échelle de l’histoire ancienne, l’écart paraît modeste. Pour l’étude des origines chrétiennes, il est pourtant considérable. Dans le premier scénario, la rédaction se situe à une époque où une part importante de la première génération chrétienne est encore vivante. Dans le second, elle appartient à une Église qui a déjà traversé la guerre judéo-romaine, la destruction du Temple en 70 et la disparition de plusieurs figures apostoliques.
Il serait cependant fautif de faire de la date un critère magique de vérité. Un témoin peut écrire tôt et se tromper ; un historien peut écrire tard et travailler sur d’excellentes sources. La proximité chronologique augmente certaines possibilités de contrôle et réduit certains mécanismes de transformation de la mémoire, mais elle ne garantit pas à elle seule l’exactitude d’un récit. La question de la datation doit donc être distinguée de trois autres : qui a écrit ? sur quelles sources ? avec quelle relation aux témoins des événements ?
Cette distinction protège également l’apologétique chrétienne d’un raisonnement trop rapide. Si l’on parvenait à établir que Matthieu a été écrit en 45, cela ne démontrerait pas par ce seul fait que Jésus est ressuscité. Et si Matthieu devait être daté de 85, cela ne démontrerait pas davantage que la résurrection est une légende tardive. La doctrine chrétienne de l’inspiration ne repose pas sur un calcul chronologique : elle affirme que Dieu a parlé par des auteurs humains réels, situés dans l’histoire. L’enquête historique peut donc éclairer les conditions de transmission du témoignage ; elle ne produit pas, à elle seule, l’autorité divine de l’Écriture.
Les dates proposées dans les introductions au Nouveau Testament sont rarement des dates observées. Aucun colophon contemporain ne nous dit qu’un Évangile fut achevé en telle année. Les historiens construisent des fourchettes à partir d’indices : dépendances littéraires supposées, situation ecclésiale reflétée par le texte, allusions possibles à des événements connus, témoignages patristiques, état de la langue, circulation manuscrite et terminus ante quem fournis par les attestations extérieures. Certaines conclusions sont robustes ; d’autres dépendent fortement du modèle adopté.
La recherche majoritaire situe aujourd’hui Marc autour de la guerre juive et Matthieu ainsi que Luc-Actes après 70. Une présentation de Yale situe par exemple Matthieu dans les années 80 et reconnaît que plusieurs indices invoqués restent interprétables ; Oxford Bibliographies indique pour Luc une tendance moderne autour de 85–95 tout en soulignant l’absence d’indications fermes. Pour Marc, la fourchette 65–75 demeure un repère classique. Il existe donc bien une position dominante, mais « dominante » ne signifie pas « directement démontrée » ni « unanimement reçue ».
Pierre Courthial : rendre les écrits au temps apostolique
C’est contre une chronologie devenue, selon lui, trop facilement conventionnelle que Pierre Courthial reprend la question dans De Bible en Bible. Son propos ne consiste pas seulement à avancer quelques dates alternatives. Il s’inscrit dans une conception plus générale de la transmission apostolique : l’Église primitive n’aurait pas vécu pendant des décennies d’une tradition exclusivement orale qui aurait seulement été fixée tardivement. La parole proclamée, la mémorisation, l’enseignement et l’écrit ont pu fonctionner ensemble très tôt.
Cette hypothèse possède une vraisemblance culturelle. Le christianisme naît dans un monde juif où l’apprentissage, la mémorisation des textes, leur commentaire et leur transmission écrite occupent une place centrale. Les disciples de Jésus appartiennent aussi au monde gréco-romain, dans lequel lettres, notes, documents administratifs, inscriptions et œuvres littéraires circulent. Opposer simplement une longue « période orale » à une tardive « période écrite » risque donc de transformer en étapes successives ce qui a très bien pu coexister.
Courthial mobilise plusieurs auteurs qui, par des voies différentes, ont contesté les datations tardives. J. A. T. Robinson est le cas le plus spectaculaire. Dans Redating the New Testament (1976), cet exégète anglican, qui n’appartenait nullement au conservatisme évangélique classique, proposait de replacer l’ensemble du Nouveau Testament avant ou autour de 70. Ses fourchettes comprennent notamment Matthieu vers 40–60, Marc vers 45–60, Luc vers 57–60, Actes vers 57–62 et Jean vers 40–65. Le caractère radical de cette reconstruction ne doit pas être dissimulé : elle demeure très minoritaire. Mais Robinson demandait que les datations reçues soient à nouveau démontrées livre par livre.
John Wenham a lui aussi défendu une chronologie synoptique précoce, tout en réexaminant l’ordre des Évangiles. Jean Carmignac et Claude Tresmontant ont suivi un autre chemin : celui des sémitismes et de l’hypothèse de sources ou de formes sémitiques très anciennes derrière les textes grecs. Ces auteurs ne forment donc pas une école homogène. Ils divergent sur les mécanismes littéraires, les langues originales ou sous-jacentes, l’ordre des Synoptiques et les dates précises. Les regrouper n’est légitime que sur un point : tous contestent, à des degrés divers, la nécessité de repousser la rédaction évangélique vers la fin du Ier siècle.
La force de la démarche de Courthial est de rappeler que la chronologie n’est pas théologiquement neutre au sens où elle serait dépourvue de présupposés, mais qu’elle ne doit pas non plus être décidée par la théologie. Un chrétien confessant peut croire que Jésus a réellement annoncé la ruine de Jérusalem ; il n’est donc pas contraint de dater Marc 13 après 70 sous prétexte qu’une prédiction véritable serait impossible. Mais il ne peut pas, pour autant, déduire de sa foi que Marc a nécessairement été écrit en 50. La possibilité de la prophétie retire un interdit méthodologique ; elle ne fournit pas une date.
Actes : l’argument chronologique le plus difficile à écarter d’un revers de main
Le livre des Actes fournit l’un des dossiers les plus intéressants en faveur d’une datation précoce. Son récit s’achève à Rome : Paul demeure prisonnier, mais il prêche « le royaume de Dieu » et enseigne au sujet de Jésus-Christ « en toute liberté et sans obstacle » (Ac 28.30–31). Le lecteur n’apprend ni l’issue du procès, ni la mort de Paul, ni celle de Pierre. La persécution néronienne n’est pas racontée. La guerre de Judée et la destruction du Temple n’apparaissent pas davantage comme des événements accomplis.
Pris isolément, chacun de ces silences est réversible. Un auteur choisit son point final ; il n’est pas tenu de raconter tout ce qu’il sait. Luc peut vouloir conduire narrativement l’Évangile depuis Jérusalem jusqu’à Rome et s’arrêter lorsque la proclamation atteint symboliquement le centre impérial. La fin des Actes possède ainsi une cohérence littéraire réelle. L’argument « Luc ne raconte pas la mort de Paul, donc Paul est encore vivant » n’est pas une démonstration.
Mais l’accumulation mérite attention. La mort de Jacques, frère de Jean, est racontée en Actes 12 ; celle d’Étienne occupe une place considérable ; les procès et emprisonnements de Paul structurent toute la dernière partie du livre. Si l’auteur écrivait après la mort de Paul et connaissait son sort, son silence demeure historiquement remarquable. Plus encore, si Actes forme avec l’Évangile selon Luc une œuvre en deux volumes, une date d’Actes au début des années 60 entraînerait nécessairement une date antérieure pour l’Évangile.
Le raisonnement peut être formulé sans le transformer en certitude : Actes s’arrête avec Paul vivant à Rome ; une rédaction à ce moment explique naturellement ce point d’arrêt ; une rédaction postérieure reste possible, car une explication littéraire existe. L’hypothèse précoce possède donc une réelle économie explicative, sans constituer à elle seule une preuve contraignante.
L’effet domino : Actes, Luc, puis les sources de Luc
Le prologue des Actes renvoie explicitement au « premier livre » adressé à Théophile (Ac 1.1), c’est-à-dire à l’Évangile selon Luc. Actes est donc postérieur à Luc. Si Actes est placé vers 62, Luc doit être antérieur.
À son tour, Luc affirme que « plusieurs » ont entrepris de composer un récit des événements accomplis parmi les premiers chrétiens (Lc 1.1). Quelle que soit la solution retenue au problème synoptique, cette phrase atteste un environnement documentaire antérieur au troisième Évangile : Luc ne se présente pas comme le premier à écrire. Il distingue les témoins oculaires et serviteurs de la Parole, la transmission reçue, les récits déjà composés et son propre travail d’enquête ordonnée (Lc 1.1–4).
Ce prologue interdit au minimum une représentation simpliste dans laquelle plusieurs décennies de tradition purement orale auraient précédé soudainement l’apparition de l’écrit. Il ne nous dit pas quand furent composés ces « plusieurs » récits, ni s’ils correspondent à nos Évangiles canoniques. Mais il établit que Luc travaille dans un milieu où des mises par écrit existent déjà.
L’an 70 : indice historique ou verrou méthodologique ?
La destruction du Temple constitue le grand pivot de la discussion. Jésus annonce dans les Synoptiques qu’il ne restera pas pierre sur pierre du sanctuaire (Mt 24.2 ; Mc 13.2 ; Lc 21.6). Pour une historiographie qui exclut la connaissance surnaturelle du futur, la conclusion est presque imposée : une prédiction suffisamment précise doit avoir été mise en forme après l’événement. Le raisonnement n’est alors pas seulement chronologique ; il dépend d’une règle préalable sur ce qui peut arriver dans l’histoire.
L’apologétique chrétienne est fondée à identifier ce présupposé lorsqu’il intervient réellement. Si Jésus est celui que les Évangiles déclarent qu’il est, la prédiction de la chute du Temple n’a rien d’impossible. Même sur le seul plan historique, un observateur du Ier siècle pouvait concevoir un conflit catastrophique entre Rome et la Judée sans posséder une connaissance miraculeuse de l’avenir. La présence d’une annonce de jugement ne peut donc, à elle seule, servir de terminus post quem après 70.
Mais la critique doit rester exacte. Les spécialistes qui datent les Synoptiques après 70 ne raisonnent pas tous ainsi. Ils examinent aussi le vocabulaire, la forme du discours, les relations littéraires entre Évangiles et la manière dont Matthieu ou Luc semblent retravailler leurs sources. Il faut critiquer le naturalisme lorsqu’il est présent, non l’inventer lorsqu’une argumentation historique indépendante existe.
Carmignac et Tresmontant : lorsque la langue déplace la chronologie
Jean Carmignac et Claude Tresmontant ont développé une autre ligne d’argumentation : le grec des Évangiles conserverait de si nombreuses structures sémitiques qu’il faudrait envisager derrière lui des textes ou des états rédactionnels hébreux très anciens.
Qu’un texte grec contienne des sémitismes peut cependant s’expliquer de plusieurs manières : l’auteur peut être un Juif écrivant un grec marqué par sa langue maternelle ; il peut imiter le style biblique de la Septante ; il peut traduire des traditions orales sémitiques ; il peut utiliser des sources écrites hébraïques ou araméennes ; enfin, le texte grec entier peut être la traduction d’un original sémitique. Ces hypothèses ne sont pas équivalentes. Passer de l’observation à la dernière conclusion exige donc une démonstration supplémentaire.
Spécialiste de l’hébreu de Qumrân, Carmignac entreprend de rétrovertir les Synoptiques en hébreu et estime que de nombreuses difficultés grecques deviennent naturelles lorsqu’on suppose un substrat hébraïque. Dans La Naissance des Évangiles synoptiques (1984), il distingue plusieurs états textuels. Il envisage pour le matériau marcien un état sémitique très ancien, qu’il associe à Pierre, puis une traduction grecque liée à Marc ; pour Matthieu et Luc, il distingue également la question des sources sémitiques de celle des formes grecques. L’important est donc moins de retenir un millésime unique que de comprendre son modèle : une documentation sémitique écrite précède sensiblement les formes grecques finales.
Claude Tresmontant va plus loin. Dans Le Christ hébreu : la langue et l’âge des Évangiles (1983), il soutient que le grec évangélique s’explique comme un grec de traduction et reconstruit derrière les quatre Évangiles une documentation hébraïque proche des événements. Sa chronologie est radicalement haute : Matthieu autour de 30–36, Jean vers 36, Luc entre 40 et 60 et Marc entre 50 et 60. Tous les Évangiles seraient ainsi antérieurs à la destruction du Temple.
Une rétroversion réussie ne prouve toutefois pas nécessairement que le texte grec conservé est la traduction directe d’un original hébreu. Un milieu bilingue, une tradition orale sémitique ou l’imprégnation scripturaire peuvent produire des phénomènes analogues. C’est pourquoi ces chronologies demeurent minoritaires. Leur apport oblige néanmoins à prendre au sérieux l’enracinement sémitique des traditions évangéliques et la possibilité d’états documentaires plus anciens que les formes canoniques finales.
Deux propositions catholiques de datation haute
| Auteur | Ouvrage | Proposition | Nature exacte de la proposition | Réception |
|---|---|---|---|---|
| Jean Carmignac | La Naissance des Évangiles synoptiques (1984) | états sémitiques très précoces ; dates variant selon les états textuels, notamment env. 42–50 pour la tradition marcienne sémitique et années 50–60 pour plusieurs formes grecques | distingue sources ou états sémitiques et formes grecques | minoritaire ; intérêt philologique reconnu, conclusions non consensuelles |
| Claude Tresmontant | Le Christ hébreu (1983) | Matthieu env. 30–36 ; Jean env. 36 ; Luc env. 40–60 ; Marc env. 50–60 | les Évangiles grecs refléteraient une documentation hébraïque très proche des événements | très minoritaire dans l’exégèse académique |
Note : ces lignes ne constituent pas un « consensus catholique ». Elles présentent deux auteurs catholiques du XXe siècle ayant défendu des chronologies hautes. Les dates de Carmignac doivent être reliées à l’état textuel précis qu’il envisage.
Le problème synoptique : la chronologie dépend aussi de l’ordre des textes
Matthieu, Marc et Luc présentent une proximité littéraire trop importante pour être expliquée par la seule mémoire indépendante de trois auteurs. Ils partagent des épisodes, des séquences et parfois des formulations grecques très proches. Le « problème synoptique » consiste à expliquer ces relations.
Le modèle aujourd’hui le plus répandu est la priorité de Marc : Marc serait le premier Évangile ; Matthieu et Luc l’auraient utilisé indépendamment, avec d’autres matériaux. Dans la forme classique de l’hypothèse des deux sources, Matthieu et Luc utilisent Marc ainsi qu’une source commune hypothétique, appelée Q, pour une partie du matériau qu’ils partagent et qui manque à Marc. Q n’est pas un manuscrit découvert : c’est une source reconstruite par inférence. Son absence matérielle ne réfute pas l’hypothèse ; elle signifie seulement que son statut épistémique n’est pas celui d’un document retrouvé.
D’autres modèles existent. L’hypothèse de Griesbach place Matthieu en premier, puis Luc, Marc utilisant ensuite les deux. L’ordre augustinien traditionnel place Matthieu avant Marc, puis Luc. Wenham défend lui aussi une priorité matthéenne, avec sa propre reconstruction des dépendances. Les propositions de Carmignac compliquent encore le tableau en distinguant états sémitiques et traductions grecques.
Principaux modèles synoptiques et conséquences chronologiques
| Modèle | Ordre simplifié | Source Q ? | Conséquence pour la datation |
|---|---|---|---|
| Priorité marcienne / deux sources | Marc → Matthieu et Luc | oui, dans la forme classique | une date tardive de Marc entraîne normalement Matthieu et Luc plus tard ; une date haute de Luc tend inversement à pousser Marc vers le haut |
| Farrer | Marc → Matthieu → Luc | non | conserve la priorité de Marc mais supprime Q ; Luc dépend directement de Matthieu |
| Griesbach / deux Évangiles | Matthieu → Luc → Marc | non | permet une datation très précoce de Matthieu ; Marc devient un texte ultérieur utilisant les deux autres |
| Ordre augustinien | Matthieu → Marc → Luc | non nécessaire | correspond davantage à certaines traditions patristiques ; favorise une priorité matthéenne |
| Wenham | priorité de Matthieu, Marc précoce, puis Luc | non sous la forme classique | compatible avec une chronologie synoptique antérieure à 70 |
On ne peut donc pas dater un Évangile indépendamment du modèle de dépendance littéraire retenu. Le modèle synoptique agit comme une charnière entre chronologie relative et chronologie absolue.
Le point décisif : l’ancienneté du kérygme précède la date des Évangiles
La discussion sur la date de Matthieu, Marc, Luc et Jean peut donner l’impression que tout dépend de quelques décennies disputées. C’est oublier une donnée plus ferme : bien avant les dates tardives proposées pour certains Évangiles, nous possédons déjà des écrits chrétiens qui témoignent du cœur de la proclamation apostolique.
Les lettres pauliniennes généralement reconnues comme authentiques constituent ici un point d’ancrage. 1 Thessaloniciens et 1 Corinthiens appartiennent aux années 50 ; Galates, Philippiens, Philémon, Romains et 2 Corinthiens se situent également dans la période apostolique. Quelle que soit la solution adoptée pour les Synoptiques, le christianisme des années 50 confesse déjà Jésus comme Seigneur, proclame sa mort et sa résurrection, pratique le baptême et la Cène, attend son retour et relit les Écritures d’Israël à la lumière du Christ.
1 Corinthiens 15 : une tradition antérieure à la lettre elle-même
En 1 Corinthiens 15.3–7, Paul rappelle ce qu’il a lui-même « reçu » et « transmis » : Christ est mort pour les péchés selon les Écritures, il a été enseveli, il est ressuscité le troisième jour et il est apparu à Céphas, aux Douze, à plus de cinq cents frères, à Jacques et aux apôtres.
Les verbes de réception et de transmission signalent que Paul ne présente pas cette formulation comme une invention née au moment où il écrit aux Corinthiens. La tradition est antérieure à la lettre. De nombreux spécialistes, y compris des chercheurs qui ne partagent pas une doctrine évangélique de l’inspiration, la situent très tôt dans l’histoire du mouvement chrétien, même si la date exacte de sa formulation ne peut être démontrée à l’année près.
L’argument doit rester proportionné. Ce passage ne démontre pas à lui seul que toutes les apparitions se sont produites exactement comme chaque Évangile les rapporte. Il établit quelque chose de plus fondamental : la mort, l’ensevelissement, la résurrection et les apparitions appartiennent au noyau de la proclamation chrétienne primitive, et non à une mythologie inventée plusieurs générations plus tard.
Luc ne se présente pas comme un collecteur de légendes anonymes
Le prologue de Luc distingue quatre éléments : les événements accomplis ; ceux qui, « dès le commencement », furent témoins oculaires et serviteurs de la Parole ; la transmission de ces événements ; et son propre travail consistant à s’informer exactement et à rédiger un récit ordonné (Lc 1.1–4).
Historiquement, ce texte ne permet pas de vérifier par lui-même que Luc a réussi son enquête. Un auteur peut revendiquer l’exactitude sans l’atteindre. Mais il nous renseigne directement sur la nature du projet littéraire : l’auteur entend rattacher son récit à une chaîne testimoniale contrôlable et donner à Théophile une connaissance assurée de l’enseignement reçu.
Cela importe parce que certaines présentations populaires des Évangiles les décrivent comme l’aboutissement anonyme d’une mémoire communautaire indéfiniment malléable. Luc, au contraire, connaît la catégorie des témoins du commencement, affirme avoir suivi les choses avec soin et connaît plusieurs tentatives écrites antérieures. Il faut expliquer ce témoignage interne plutôt que le remplacer par un modèle théorique.
Évaluation réformée : l’histoire sert le témoignage, elle ne fonde pas l’autorité de l’Écriture
Une apologétique réformée doit refuser deux réductions. La première serait fidéiste : puisque l’Écriture est inspirée, l’enquête historique serait inutile. La seconde serait rationaliste : l’Écriture ne pourrait être crue comme Parole de Dieu qu’après qu’une méthode historique autonome en aurait certifié chaque proposition.
La foi réformée ne demande pas de choisir entre révélation et histoire. Le Dieu qui parle dans l’Écriture est le Dieu qui agit dans l’histoire. L’incarnation, la crucifixion, le tombeau vide, les apparitions et la mission apostolique sont présentés comme des événements, non comme des symboles intemporels. Il est donc légitime d’examiner les témoignages, les dates, les sources et les chaînes de transmission.
Mais l’autorité de l’Écriture ne dérive pas du verdict de l’historien. La Confession de Westminster formule ce principe : l’autorité de l’Écriture Sainte ne dépend pas du témoignage d’un homme ou d’une Église, mais entièrement de Dieu, son auteur (Westminster I.4). La Confession de La Rochelle affirme pareillement que la Parole contenue dans les livres canoniques tient son autorité de Dieu et non des hommes.
Cela ne transforme pas l’enquête historique en exercice décoratif. Les objections historiques peuvent être examinées sur leur propre terrain ; les présupposés naturalistes peuvent être identifiés ; les données positives peuvent montrer que la représentation d’un christianisme légendaire tardif rend mal compte des sources. Mais la conclusion théologique est d’un autre ordre : le croyant reçoit l’Écriture comme Parole de Dieu parce que Dieu en est l’auteur, et l’Esprit en atteste la vérité, non parce qu’une chronologie académique particulière aurait obtenu la majorité des suffrages.
Cette distinction explique pourquoi l’apologétique réformée n’a rien à gagner à surdater artificiellement les textes. Si Robinson a raison sur certains livres, il faut le reconnaître ; si la datation majoritaire est meilleure pour d’autres, la foi chrétienne ne s’effondre pas. L’objectif n’est pas de fabriquer la chronologie la plus avantageuse, mais d’établir ce que les preuves permettent réellement de dire.
Conclusion : des textes plus proches des origines que ne le suppose le récit d’une lente invention
Aucune date unique ne peut être imposée à tous les écrits du Nouveau Testament. Les chronologies extrêmement hautes de Tresmontant ou de Jordan restent minoritaires et comportent des éléments conjecturaux. Carmignac soulève un dossier philologique sérieux, mais le passage des sémitismes à des originaux hébreux complets et précisément datés demeure disputé. Robinson et Wenham ont montré, chacun à sa manière, que les dates critiques reçues pouvaient être rouvertes et que l’avant-70 ne devait pas être exclu par convention.
Le cas de Luc-Actes reste particulièrement intéressant. La fin des Actes, l’antériorité nécessaire de Luc et l’existence de plusieurs récits déjà mentionnés en Luc 1.1 forment un faisceau compatible avec une activité écrite précoce. Ce faisceau n’oblige pas tous les historiens à dater Actes de 62 ; il suffit cependant à rendre historiquement sérieuse l’hypothèse d’une rédaction sensiblement plus ancienne que certaines chronologies dominantes.
Plus fondamentalement encore, les lettres pauliniennes déplacent la question. Avant même de savoir si Marc date de 55 ou de 70, nous savons que le cœur du kérygme chrétien est attesté dans les années 50 et qu’il contient déjà la mort rédemptrice du Christ, son ensevelissement, sa résurrection, ses apparitions, sa seigneurie et l’attente de son retour. La théorie d’une invention chrétienne tardive ne dispose donc pas des longues générations dont elle aurait besoin dans sa forme populaire.
Pierre Courthial avait raison d’attirer l’attention sur un point souvent oublié : oralité et écriture ne doivent pas être disposées mécaniquement en deux périodes successives. Le christianisme apostolique est un monde de prédication, de mémoire, de témoignage et d’écriture. La question légitime n’est pas de savoir quand l’Église serait enfin passée de l’oral à l’écrit, mais à quel moment et sous quelles formes ces différents modes de transmission ont coexisté.
La conclusion apologétique peut ainsi être forte sans être excessive. Les données ne démontrent pas que chaque livre du Nouveau Testament a été écrit avant 70. Elles montrent en revanche que les origines documentaires et confessionnelles du christianisme remontent profondément dans la génération apostolique ; que plusieurs arguments sérieux permettent de discuter les datations tardives de certains écrits ; et que l’hypothèse d’une foi chrétienne essentiellement créée par des communautés tardives rend mal compte de l’ancienneté des traditions que nous possédons.
Pour le chrétien réformé, cette convergence historique ne crée pas l’autorité de la Bible. Elle correspond toutefois à ce que les textes affirment d’eux-mêmes : les apôtres ne prétendent pas transmettre des mythes progressivement élaborés, mais rendre témoignage à ce qu’ils ont reçu, vu, entendu et annoncé. L’enquête historique n’est pas le juge de la Parole de Dieu ; elle peut néanmoins montrer que certaines reconstructions proposées contre le témoignage apostolique sont moins nécessaires que leur répétition scolaire ne le laisse parfois penser.
Annexes
Repères de datation : chronologies précoces et critique courante
| Écrit | J. A. T. Robinson | John Wenham | Repère critique courant |
|---|---|---|---|
| Matthieu | 40–60 | env. 40 | env. 80–90 |
| Marc | 45–60 | env. 45 | env. 65–75 |
| Luc | 57–60 | années 50 | env. 80–95 |
| Jean | 40–65 | chronologie haute | env. 90–100 |
| Actes | 57–62 | avant/vers 62 | env. 80–95 |
Note : Pierre Courthial reproduit dans De Bible en Bible, p. 51, un « Tableau I – Dates des écrits des Apôtres » comparant notamment Robinson, Wenham et James B. Jordan. La colonne « repère critique courant » est un ajout rédactionnel et n’appartient pas au tableau de Courthial. Les cellules de Jordan qui n’ont pas été transcrites avec certitude depuis la photographie fournie ne sont pas reproduites ici.
Carmignac, Tresmontant et quelques chronologies précoces
| Auteur | Écrit ou état textuel | Datation proposée | Remarque |
|---|---|---|---|
| Jean Carmignac | tradition marcienne sémitique | années 40 | distingue les états sémitiques des formes grecques |
| Jean Carmignac | Matthieu hébreu | autour de 50 | hypothèse d’un état hébreu antérieur à la forme grecque |
| Jean Carmignac | Luc grec | années 50 | datation liée à son modèle de rétroversion |
| Claude Tresmontant | Matthieu | env. 30–36 | chronologie extrêmement haute et très minoritaire |
| Claude Tresmontant | Jean | env. 36 | chronologie extrêmement haute et très minoritaire |
| Claude Tresmontant | Luc | env. 40–60 | antérieur à 70 |
| Claude Tresmontant | Marc | env. 50–60 | antérieur à 70 |
Bibliographie
- Pierre Courthial, De Bible en Bible, p. 45–55, spécialement le « Tableau I – Dates des écrits des Apôtres », p. 51.
- Jean Carmignac, La Naissance des Évangiles synoptiques, Paris, O.E.I.L., 1984.
- Claude Tresmontant, Le Christ hébreu : la langue et l’âge des Évangiles, Paris, O.E.I.L., 1983.
- J. A. T. Robinson, Redating the New Testament, London, SCM Press, 1976.
- John Wenham, Redating Matthew, Mark and Luke : A Fresh Assault on the Synoptic Problem, London, Hodder & Stoughton.
- Richard Bauckham, Jesus and the Eyewitnesses, 2e éd., Grand Rapids, Eerdmans, 2017.
- Raymond E. Brown, An Introduction to the New Testament, New York, Doubleday, 1997.
- Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, passages conservant Papias ; Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 1.
Pour aller plus loin
Construire une fiche de datation
Pour chaque Évangile, distinguer terminus post quem, terminus ante quem, dépendances littéraires et témoignages externes. Indiquer à chaque fois ce qui est observé et ce qui est inféré.
Comparer les discours sur le Temple
Lire en parallèle Matthieu 24, Marc 13 et Luc 21. Repérer ce qui peut être invoqué pour une datation et distinguer l’argument historique du présupposé concernant la possibilité d’une prophétie véritable.
Tester les modèles synoptiques
Choisir une péricope commune aux Synoptiques et comparer ce que prédisent les modèles de priorité marcienne, de Farrer, de Griesbach et l’ordre augustinien.
Relire les témoins les plus anciens
Lire ensemble Luc 1.1–4, Actes 1.1–3 et 1 Corinthiens 15.1–11. La question directrice est simple : quelles convictions et quelles traditions sont déjà attestées avant même les dates proposées pour la rédaction finale des Évangiles ?

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