Tableau de David Teniers le Jeune : un Samaritain soigne un voyageur blessé, allongé près d’un arbre ; un âne se tient à droite dans le paysage.

Quand l’empathie devient aveugle : aimer véritablement exige aussi de discerner

Avatar de Vincent Bru

Pour lire l’i­mage

Au pre­mier plan, un voya­geur bles­sé gît à terre, tan­dis que le Sama­ri­tain se penche vers lui pour le soi­gner. La scène donne à voir une cha­ri­té qui ne s’arrête ni à la pitié ni aux décla­ra­tions géné­reuses : elle se tra­duit en gestes pré­cis et res­pon­sables. L’amour véri­table regarde la souf­france en face et cherche, avec dis­cer­ne­ment, le bien concret du pro­chain.


Il est deve­nu presque incon­ve­nant de rap­pe­ler que l’on peut éprou­ver de la com­pas­sion et néan­moins se trom­per. Dans bien des débats, l’intensité de l’émotion semble suf­fire à éta­blir la jus­tesse d’une cause, tan­dis que deman­der des preuves, exa­mi­ner les consé­quences ou poser des limites passe pour de l’insensibilité. Pour­tant, l’amour véri­table n’est ni une émo­tion sou­ve­raine ni une abdi­ca­tion du juge­ment. Le minis­tère pas­to­ral et l’aumônerie mili­taire m’ont ren­du par­ti­cu­liè­re­ment atten­tif à cette dis­tinc­tion : vou­loir sin­cè­re­ment le bien d’une per­sonne n’empêche pas qu’on puisse, par impru­dence, contri­buer à son mal­heur. Le chris­tia­nisme n’oppose pas l’amour à la véri­té. Il les unit. Il com­mande de secou­rir celui qui souffre, de pro­té­ger celui qui est mena­cé, de résis­ter à l’injustice et de recon­naître à chaque per­sonne sa digni­té. Mais il ne com­mande jamais de fer­mer les yeux. Com­ment accueillir la souf­france d’autrui sans renon­cer à dis­cer­ner le bien ?

Ce que signifie réellement aimer

L’apôtre Paul décrit un amour qui ne trouve aucune satis­fac­tion dans l’injustice, mais se réjouit de la véri­té (1 Corin­thiens 13.6). Il ne s’agit pas d’un ajout acces­soire à son por­trait de la cha­ri­té : cette affir­ma­tion en révèle la nature. L’amour biblique n’est pas une incli­na­tion à trou­ver toutes les conduites accep­tables. Il veut le bien réel de l’autre, ce qui sup­pose de recon­naître que cer­taines conduites lui font du mal, blessent ses proches ou détruisent la com­mu­nau­té.

Dans Phi­lip­piens 1.9–10, Paul prie pour que l’amour des chré­tiens croisse avec la connais­sance et le dis­cer­ne­ment. La pro­gres­sion est remar­quable. Plus l’amour gran­dit, plus il est appe­lé à deve­nir intel­li­gent. La matu­ri­té chré­tienne ne consiste pas à sen­tir davan­tage en réflé­chis­sant moins. Elle consiste à mieux aimer parce que le juge­ment est davan­tage éclai­ré.

Il faut donc dis­tin­guer au moins trois réa­li­tés. L’empathie per­met de com­prendre ou de par­ta­ger, à des degrés dif­fé­rents, ce qu’autrui res­sent. La com­pas­sion se porte vers sa détresse et sou­haite la sou­la­ger. La cha­ri­té chré­tienne, enfin, est une dis­po­si­tion et une conduite ordon­nées par l’amour de Dieu : elle recherche le bien véri­table du pro­chain selon la véri­té révé­lée. Ces réa­li­tés peuvent se sou­te­nir. Elles ne sont pas iden­tiques.

Un parent qui refuse à son enfant une demande dan­ge­reuse ne l’aime pas moins qu’un parent qui cède. Le méde­cin qui annonce un diag­nos­tic dif­fi­cile ne manque pas néces­sai­re­ment de com­pas­sion. Le pas­teur qui invite quelqu’un à la repen­tance n’abandonne pas pour autant sa voca­tion de conso­la­tion. Toute la dif­fi­cul­té consiste à dire la véri­té sans bru­ta­li­té et à mani­fes­ter la bon­té sans com­plai­sance.

C’est pré­ci­sé­ment ce que sug­gère Augus­tin dans son com­men­taire de la pre­mière épître de Jean : « Aime, et fais ce que tu veux. » – Augus­tin d’Hippone, In Epis­to­lam Ioan­nis ad Par­thos trac­ta­tus, VII, 8. Cette for­mule serait redou­table si elle signi­fiait que la bonne inten­tion auto­rise n’importe quel acte. Or Augus­tin enseigne le contraire : lorsque l’amour est véri­ta­ble­ment enra­ci­né dans la cha­ri­té, il gou­verne les actes, y com­pris la cor­rec­tion fra­ter­nelle. Le pro­blème n’est donc pas d’opposer la bon­té à la fer­me­té, mais de savoir ce qui les oriente.

Quand l’émotion prétend tenir lieu de jugement

Une his­toire cir­cule au sujet d’une mili­tante fran­çaise favo­rable à l’accueil des migrants, dont le com­merce aurait été pillé par des per­sonnes qu’elle avait poli­ti­que­ment défen­dues. Le récit ajoute qu’elle aurait invo­qué ses enga­ge­ments pour se pro­té­ger, avant d’être agres­sée. Ni l’identité de la per­sonne, ni le lieu, ni la date, ni une source pri­maire per­met­tant de contrô­ler ces évé­ne­ments ne sont four­nis. Les recherches effec­tuées n’ont pas per­mis de véri­fier cette anec­dote. Elle ne peut donc ser­vir de preuve sur les migra­tions, les mili­tants concer­nés ou les auteurs sup­po­sés.

Sa puis­sance rhé­to­rique est pour­tant facile à com­prendre. Elle met en scène une per­sonne qui aurait confon­du sa bien­veillance per­son­nelle avec la garan­tie d’une réci­pro­ci­té morale. Mais une his­toire non véri­fiée ne devient pas vraie parce qu’elle illustre effi­ca­ce­ment une idée que nous jugeons plau­sible. Employer une telle anec­dote sans pré­cau­tion pour démon­trer une thèse sur des popu­la­tions entières serait déjà un exemple de ce que nous vou­lons dénon­cer : le rem­pla­ce­ment du juge­ment par une émo­tion, cette fois une émo­tion d’indignation ou de peur.

Le pro­blème géné­ral demeure réel. On peut plaindre un homme sans approu­ver ses actes. On peut com­prendre les causes sociales d’un com­por­te­ment sans sup­pri­mer la res­pon­sa­bi­li­té de celui qui l’adopte. On peut secou­rir une per­sonne vul­né­rable sans pré­tendre qu’elle ne pré­sente jamais de risque. Réci­pro­que­ment, on peut recon­naître des risques sans attri­buer à tous les membres d’une ori­gine, d’une reli­gion ou d’une caté­go­rie sociale les actes de quelques-uns.

Une com­pas­sion deve­nue inca­pable de dire non n’est pas plus ver­tueuse qu’une sévé­ri­té deve­nue inca­pable de voir la souf­france. Dans les deux cas, une réac­tion par­tielle usurpe la place du juge­ment moral.

L’« empathie suicidaire » : intuition utile et catégorie contestable

Le pro­fes­seur de mar­ke­ting Gad Saad a popu­la­ri­sé l’expression « empa­thie sui­ci­daire », notam­ment dans son ouvrage Sui­ci­dal Empa­thy : Dying to Be Kind, publié en 2026. Il cri­tique les déci­sions qu’il juge dic­tées par une soli­da­ri­té émo­tion­nelle mal réglée, au détri­ment de la sécu­ri­té, de la jus­tice ou de la conti­nui­té des socié­tés. Son diag­nos­tic s’inscrit dans une polé­mique cultu­relle et poli­tique expli­cite ; il ne faut pas le confondre avec une caté­go­rie cli­nique una­ni­me­ment recon­nue.

L’intuition mérite exa­men : une bonne inten­tion ne garan­tit jamais un bon résul­tat. Cer­taines poli­tiques peuvent même pro­duire des effets contraires à ceux qu’elles annoncent. Cepen­dant, appe­ler toute pré­fé­rence pour l’accueil ou toute inquié­tude pour des per­sonnes vul­né­rables une « empa­thie sui­ci­daire » revien­drait à trans­for­mer une mise en garde en arme rhé­to­rique. Ce serait tenir pour acquise, avant toute enquête, la conclu­sion à démon­trer.

Sur un ter­rain plus pré­ci­sé­ment psy­cho­lo­gique, Paul Bloom a pro­po­sé, dans Against Empa­thy (2016), de dis­tin­guer la conta­gion émo­tion­nelle d’une com­pas­sion déli­bé­rée, sou­cieuse du bien des per­sonnes et des consé­quences à long terme. Les cher­cheurs Jean Dece­ty et Jason Cowell ont éga­le­ment sou­li­gné que l’empathie com­prend plu­sieurs dimen­sions, qui entre­tiennent avec le juge­ment moral des rela­tions par­fois favo­rables, par­fois défa­vo­rables. Leurs ana­lyses n’autorisent donc pas à décla­rer l’empathie mau­vaise en elle-même. Elles invitent plu­tôt à ces­ser d’employer ce mot comme une garan­tie auto­ma­tique de ver­tu. (Voir les réfé­rences scien­ti­fiques en biblio­gra­phie.)

Une émo­tion intense foca­lise faci­le­ment l’attention sur un visage, une his­toire, une vic­time immé­dia­te­ment pré­sente. Elle peut nous rendre inat­ten­tifs à d’autres vic­times moins visibles, ou aux consé­quences dif­fé­rées d’une déci­sion. La com­pas­sion doit alors élar­gir le regard plu­tôt que le rétré­cir. Elle doit aus­si faire place à la jus­tice, qui ne varie pas selon notre capa­ci­té à nous iden­ti­fier à telle ou telle per­sonne.

On pour­rait appe­ler « com­pas­sion sans dis­cer­ne­ment » cette dis­po­si­tion qui dis­pense de toute éva­lua­tion de la réa­li­té. L’expression est moins spec­ta­cu­laire que celle de Saad, mais pro­ba­ble­ment plus utile pour l’examen chré­tien des consciences : le pro­blème n’est pas que l’on aime trop, mais que l’on prenne pour de l’amour une émo­tion insuf­fi­sam­ment gou­ver­née par la véri­té.

L’amour chrétien tient ensemble compassion, vérité et justice

Le cha­pitre 12 de l’épître aux Romains demande une cha­ri­té sans hypo­cri­sie, une aver­sion réelle du mal et un atta­che­ment au bien (Romains 12.9). Ces mou­ve­ments ne sont pas contra­dic­toires. Il serait inco­hé­rent d’aimer la vic­time tout en consi­dé­rant avec indif­fé­rence l’acte qui la détruit. Il serait éga­le­ment inco­hé­rent de condam­ner l’acte en oubliant que celui qui le com­met demeure une per­sonne appe­lée à répondre de ses choix devant Dieu.

La tra­di­tion réfor­mée a conser­vé cette exi­gence. Jean Cal­vin écrit, à pro­pos de l’amour du pro­chain : « nous devons consi­dé­rer l’image de Dieu en tous, à laquelle nous devons tout hon­neur et dilec­tion. » – Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, III.7.6, édi­tion fran­çaise de 1560. Le terme ancien de « dilec­tion » signi­fie ici amour ou affec­tion. Cal­vin ne fonde pas le devoir envers autrui sur son mérite moral, son appar­te­nance ou sa recon­nais­sance. Il le fonde sur la digni­té de l’image de Dieu. Cette digni­té per­siste même lorsque le péché défi­gure l’existence.

Mais recon­naître cette image ne revient pas à nier la réa­li­té du péché. La doc­trine biblique de la chute inter­dit pré­ci­sé­ment d’idéaliser quelque groupe humain que ce soit, les nôtres com­pris. Il n’existe pas d’innocence garan­tie par la condi­tion de vic­time, la pau­vre­té, l’appartenance à une majo­ri­té ou à une mino­ri­té, la qua­li­té d’étranger ou celle de com­pa­triote. Le mal tra­verse tous les cœurs. Le besoin de grâce aus­si.

Les obli­ga­tions chré­tiennes sont donc concrètes. L’aide don­née à un homme ne doit pas expo­ser déli­bé­ré­ment une femme ou un enfant à la vio­lence. La misé­ri­corde envers un délin­quant ne doit pas deve­nir un déni de jus­tice envers sa vic­time. La sau­ve­garde des biens et des per­sonnes ne peut, à son tour, jus­ti­fier la haine, l’humiliation ou une condam­na­tion col­lec­tive. La cha­ri­té se laisse ins­truire par la jus­tice et s’efforce de la ser­vir.

J. I. Packer rap­pelle que l’éthique chré­tienne est « une éthique pour les rache­tés, ceux qui aiment Dieu parce qu’il les a par­don­nés et adop­tés ». – Our Lord’s Unders­tan­ding of the Law of God, confé­rence publiée en 1962, p. 9 (tra­duc­tion per­son­nelle à par­tir de l’anglais). La loi n’est donc pas un ins­tru­ment des­ti­né à méri­ter l’amour de Dieu. Elle devient, pour celui qui a reçu la grâce, la règle d’une gra­ti­tude active. On ne choi­sit pas entre bon­té et véri­té : on apprend à ser­vir l’une par l’autre.

L’épreuve politique : accueillir sans être aveugle

Le débat migra­toire consti­tue un ter­rain où ces dis­tinc­tions sont par­ti­cu­liè­re­ment néces­saires. D’un côté, l’étranger, le réfu­gié, le pauvre et celui qui cherche pro­tec­tion ne perdent pas leur digni­té parce qu’ils ne sont pas nés chez nous. Le Bon Sama­ri­tain (Luc 10.25–37) rap­pelle que les fron­tières de la soli­da­ri­té humaine ne se confondent pas avec celles du groupe auquel nous appar­te­nons. De l’autre, gou­ver­ner signi­fie prendre des déci­sions qui engagent l’ensemble d’une com­mu­nau­té, ses ins­ti­tu­tions, ses moyens, ses obli­ga­tions et sa sécu­ri­té. Il serait irres­pon­sable de pré­tendre que ces contraintes n’existent pas.

Aucune mesure pré­cise de poli­tique migra­toire ne découle auto­ma­ti­que­ment d’un seul ver­set. La Bible ne four­nit ni pla­fond annuel d’admissions ni modèle détaillé de contrôle des fron­tières. Elle impose tou­te­fois des prin­cipes non négo­ciables : ne pas oppri­mer l’étranger, rendre la jus­tice, pro­té­ger la vie, refu­ser la par­tia­li­té et assu­mer les devoirs confiés aux auto­ri­tés. La dis­cus­sion des moyens demeure ouverte à l’enquête, à la pru­dence poli­tique et au juge­ment sur les consé­quences.

L’opposition sim­pliste entre l’humanité des uns et la sécu­ri­té des autres doit donc être refu­sée. Les citoyens vul­né­rables ont droit à la pro­tec­tion ; les étran­gers vul­né­rables ont droit à la digni­té et à l’examen équi­table de leur situa­tion. Lorsqu’un délit est com­mis, l’auteur réel doit en répondre, sans que son ori­gine ne serve à condam­ner des inno­cents. Lorsqu’une pro­cé­dure d’asile doit être appli­quée, elle ne devrait pas être vidée de son sens par une hos­ti­li­té indis­tincte envers les deman­deurs.

Le véri­table dis­cer­ne­ment exige enfin de comp­ter aus­si les coûts invi­sibles : ceux du renon­ce­ment à pro­té­ger, mais éga­le­ment ceux du refus de secou­rir ; ceux de l’accueil mal orga­ni­sé, mais aus­si ceux de la sus­pi­cion géné­ra­li­sée. La jus­tice ne se laisse pas réduire à une émo­tion favo­rable ou défa­vo­rable à l’immigration. Elle demande des faits, des cri­tères pro­por­tion­nés, des moyens réa­listes et une res­pon­sa­bi­li­té envers toutes les per­sonnes concer­nées.

Le Christ : une charité qui ne sacrifie ni la vérité ni les personnes

Le Christ ne se contente pas de com­pa­tir à la détresse. Il vient sau­ver des pécheurs. Dans les Évan­giles, sa misé­ri­corde ne se sépare jamais de son appel à la conver­sion ; sa sain­te­té ne l’empêche jamais de s’approcher de ceux que d’autres méprisent. Il voit la souf­france sans idéa­li­ser le cœur humain. Il dénonce le mal sans renon­cer à cher­cher les per­dus.

La para­bole du Bon Sama­ri­tain est ins­truc­tive sous un autre rap­port. Le Sama­ri­tain ne se contente pas d’éprouver une vive émo­tion ; il soigne, trans­porte, paie, orga­nise la suite des soins (Luc 10.33–35). Son amour est concret, lucide et effi­cace. Il consent à une dépense réelle. Il ne pré­tend pas que la bon­té dis­pense de prendre des dis­po­si­tions adap­tées à la situa­tion.

Il faut néan­moins cor­ri­ger un pos­sible contre­sens de l’expression « empa­thie sui­ci­daire ». Le chris­tia­nisme connaît un amour qui accepte de souf­frir, et même de don­ner sa vie. Le Christ va volon­tai­re­ment à la croix. Les mar­tyrs ont accep­té de perdre leur exis­tence plu­tôt que de renier leur Sei­gneur. On ne sau­rait mesu­rer la qua­li­té de la cha­ri­té à sa seule capa­ci­té à pré­ser­ver les inté­rêts de celui qui aime. Une telle logique condam­ne­rait absur­de­ment le sacri­fice chré­tien.

La dif­fé­rence est ailleurs. Le sacri­fice libre­ment consen­ti pour le bien d’autrui n’équivaut ni à l’ignorance des dan­gers, ni à l’exposition incon­si­dé­rée de per­sonnes confiées à notre pro­tec­tion. Le Christ donne sa propre vie pour sau­ver ; il ne trans­forme pas la vie des autres en une mon­naie d’échange au ser­vice de ses émo­tions. Le cou­rage n’est pas la témé­ri­té. La confiance en la pro­vi­dence ne dis­pense pas d’employer les moyens de pré­ser­va­tion que Dieu met à notre dis­po­si­tion – une dis­tinc­tion que Cal­vin déve­loppe éga­le­ment dans l’Institution, I.17.4.

Cette cha­ri­té est plus exi­geante que le sen­ti­men­ta­lisme, parce qu’elle refuse les satis­fac­tions faciles. Elle oblige par­fois à dire oui contre notre confort ; par­fois à dire non contre notre désir de plaire. Elle cherche le salut et le bien du pro­chain, non la bonne opi­nion que nous aime­rions conser­ver de nous-mêmes.

Conclusion : aimer les yeux ouverts

Cer­taines formes d’empathie n’ont effec­ti­ve­ment que peu de choses à voir avec l’amour véri­table. C’est le cas lorsque le sen­ti­ment dis­pense de recher­cher la véri­té, lorsque la com­pas­sion pour une per­sonne efface les droits d’une autre, ou lorsque la bonne inten­tion sert d’alibi aux consé­quences pré­vi­sibles de nos actes.

Il serait pour­tant tout aus­si grave de retour­ner cette cri­tique contre la com­pas­sion elle-même. L’Évangile ne nous apprend pas à nous méfier des pauvres, des étran­gers ou des per­sonnes qui souffrent. Il nous apprend à les aimer véri­ta­ble­ment, c’est-à-dire avec une bon­té qui ne ment pas et une luci­di­té qui ne se des­sèche pas.

La cha­ri­té chré­tienne n’a pas besoin de fer­mer les yeux pour ouvrir les bras. Sa mesure n’est ni l’intensité du sen­ti­ment ni la tran­quilli­té de celui qui donne. Sa source est le Christ, dans lequel la grâce et la véri­té se ren­contrent.


Annexes

Éclairage biblique

L’affirmation selon laquelle la cha­ri­té doit être éclai­rée par le dis­cer­ne­ment ne repose pas sur une impres­sion géné­rale. Elle tra­verse plu­sieurs ensembles cohé­rents de l’Écriture. En 1 Corin­thiens 13.4–7, Paul pré­sente l’amour au sein d’un déve­lop­pe­ment consa­cré aux dons spi­ri­tuels et à l’édification de l’Église. Son affir­ma­tion sur la véri­té et l’injustice (v. 6) inter­dit d’identifier la cha­ri­té à une per­mis­si­vi­té morale. Il ne décrit pas sim­ple­ment une émo­tion pri­vée : il indique une manière de vivre devant Dieu et avec autrui.

Phi­lip­piens 1.9–11 relie expli­ci­te­ment la crois­sance de l’amour à la connais­sance et au dis­cer­ne­ment. Paul prie pour une intel­li­gence spi­ri­tuelle qui per­met­tra aux croyants de recon­naître ce qui importe véri­ta­ble­ment. Il ne s’agit ni de rem­pla­cer l’amour par la rai­son froide, ni de légi­ti­mer des juge­ments mépri­sants : l’intelligence deman­dée est celle qui rend la cha­ri­té plus fidèle à son objet.

Romains 12.9–21 rap­proche l’amour sin­cère, l’aversion du mal, l’hospitalité, le refus de la ven­geance et le bien à faire à l’ennemi. La même com­mu­nau­té doit à la fois com­battre le mal et ne pas répondre au mal par le mal. Le cha­pitre 13.1–4 évoque ensuite la fonc­tion publique de l’autorité en matière de jus­tice ; son contexte ne jus­ti­fie ni l’arbitraire ni l’oubli des devoirs impo­sés aux gou­ver­nants.

Luc 10.25–37, la para­bole du Bon Sama­ri­tain, déplace la ques­tion du pro­chain : le lec­teur est appe­lé à deve­nir lui-même proche de celui qui est bles­sé. Le texte ne pro­pose pas une poli­tique contem­po­raine des fron­tières. Il éta­blit néan­moins que la misé­ri­corde ne sau­rait dépendre exclu­si­ve­ment des appar­te­nances de groupe et qu’elle demande des actes maté­riels effi­caces.

Enfin, Mat­thieu 10.16 asso­cie pru­dence et inno­cence dans un dis­cours de mis­sion adres­sé aux dis­ciples expo­sés à l’hostilité. La pru­dence n’est donc pas pré­sen­tée comme une tra­hi­son de leur voca­tion. Jean 15.12–13 per­met de pré­ci­ser en contre­point que l’amour peut mener au sacri­fice de soi. Le Nou­veau Tes­ta­ment refuse ain­si deux cari­ca­tures : le cal­cul égoïste qui ne se risque jamais pour autrui et la témé­ri­té qui confond foi et impré­voyance.

Éclairage confessionnel

Le Grand Caté­chisme de West­mins­ter, dans son expli­ca­tion du sixième com­man­de­ment, offre un cadre par­ti­cu­liè­re­ment fécond pour la ques­tion de la com­pas­sion et de la pru­dence. La ques­tion 135 énu­mère les devoirs posi­tifs impli­qués par l’interdiction de tuer : pré­ser­ver la vie, employer des moyens légi­times pour la pro­té­ger, mani­fes­ter la dou­ceur, la paix, la com­pas­sion et la bien­veillance. L’obligation morale n’est donc pas seule­ment de s’abstenir de vio­lence ; elle com­prend un devoir actif de pré­ser­va­tion des per­sonnes. La ques­tion 136, en expo­sant les péchés inter­dits, intègre le com­por­te­ment témé­raire, le mépris des moyens légi­times de sau­ve­garde et les actes ou omis­sions qui portent injus­te­ment atteinte à la vie.

Cette arti­cu­la­tion est impor­tante. Une déci­sion pré­ten­du­ment géné­reuse ne peut être éva­luée seule­ment d’après son inten­tion décla­rée si elle néglige gra­ve­ment la pro­tec­tion de per­sonnes réelles. La com­pas­sion doit tenir compte des effets pos­sibles et de ceux qui auront à les sup­por­ter. Mais cette pré­cau­tion vaut aus­si contre l’indifférence : ne pas secou­rir celui dont la vie est mena­cée peut être une faute posi­tive.

Le Caté­chisme de Hei­del­berg conduit à une conclu­sion voi­sine dans ses ques­tions 105 à 107. Il déve­loppe le com­man­de­ment de ne pas tuer au-delà du seul homi­cide maté­riel, en dénon­çant les dis­po­si­tions d’hostilité et en appe­lant à pro­té­ger le pro­chain. Il ne per­met donc pas de pré­sen­ter la fer­me­té juri­dique comme une ver­tu suf­fi­sante si le cœur demeure rem­pli de haine.

La por­tée de ces caté­chismes reste celle d’un ensei­gne­ment moral et doc­tri­nal ; ils ne tranchent pas les para­mètres tech­niques des poli­tiques publiques contem­po­raines. Ils rap­pellent tou­te­fois l’exigence chré­tienne : pro­té­ger la vie, refu­ser l’injustice, exer­cer une véri­table bien­veillance et employer les moyens de pru­dence com­pa­tibles avec le devoir. La tra­di­tion réfor­mée n’oppose pas les com­man­de­ments du Sei­gneur à la misé­ri­corde : elle voit dans leur juste usage une manière de ser­vir le pro­chain.


Bibliographie sommaire

Augus­tin d’Hippone, In Epis­to­lam Ioan­nis ad Par­thos trac­ta­tus decem, trai­té VII, § 8. Ce com­men­taire de 1 Jean aide à com­prendre que le célèbre appel à aimer ne dis­pense ni du dis­cer­ne­ment moral ni de la cor­rec­tion fra­ter­nelle. Le texte latin peut être consul­té dans les édi­tions d’Augustinus.it.

Jean Cal­vin, Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, III.7.6 et I.17.4, édi­tion fran­çaise de 1560. Le pre­mier pas­sage fonde la recon­nais­sance du pro­chain sur l’image de Dieu, indé­pen­dam­ment de ses mérites. Le second rap­pelle que la pro­vi­dence n’autorise pas à mépri­ser les moyens pru­dents de conser­va­tion de la vie. Les deux pas­sages évitent de confondre cha­ri­té, naï­ve­té et ins­tinct de conser­va­tion égoïste.

Grand Caté­chisme de West­mins­ter, ques­tions 135–136, et Caté­chisme de Hei­del­berg, ques­tions 105–107. Ces textes confes­sion­nels déve­loppent la por­tée posi­tive et néga­tive du sixième com­man­de­ment : pro­té­ger la vie, secou­rir, com­battre la haine et écar­ter les conduites témé­raires. Leur inté­rêt réside dans une éthique où pro­tec­tion et bien­veillance se répondent.

J. I. Packer, Our Lord’s Unders­tan­ding of the Law of God, The Camp­bell Mor­gan Memo­rial Bible Lec­tu­re­ship, no 14, 1962, notam­ment p. 9. Packer situe l’obéissance chré­tienne dans la recon­nais­sance envers la grâce et non dans une morale auto­nome. Cette pers­pec­tive empêche de faire de l’amour une simple pré­fé­rence émo­tion­nelle dépour­vue de norme.

Paul Bloom, Against Empa­thy : The Case for Ratio­nal Com­pas­sion, New York, Ecco, 2016. Le psy­cho­logue cri­tique le sta­tut exces­si­ve­ment accor­dé à l’identification affec­tive dans les juge­ments moraux et défend une com­pas­sion davan­tage infor­mée par les consé­quences. Sa thèse, débat­tue, consti­tue un inter­lo­cu­teur impor­tant pour dis­tin­guer empa­thie et cha­ri­té, sans confondre psy­cho­lo­gie empi­rique et morale chré­tienne. Pré­sen­ta­tion ins­ti­tu­tion­nelle : notice de l’université Yale

Jean Dece­ty et Jason M. Cowell, « Friends or Foes : Is Empa­thy Neces­sa­ry for Moral Beha­vior ? », Pers­pec­tives on Psy­cho­lo­gi­cal Science, 9/5, 2014, p. 525–537, DOI 10.1177/1745691614545130. Les auteurs dis­tinguent plu­sieurs com­po­santes de l’empathie et mettent en évi­dence la com­plexi­té de leurs rap­ports avec le juge­ment moral. Leurs conclu­sions inter­disent de trai­ter l’empathie comme une caté­go­rie psy­cho­lo­gique unique. Lire l’étude scien­ti­fique

Gad Saad, Sui­ci­dal Empa­thy : Dying to Be Kind, Har­per­Col­lins, 2026. L’ouvrage a popu­la­ri­sé l’expression qui a sus­ci­té cette réflexion. Il faut le lire comme une cri­tique cultu­relle et poli­tique argu­men­tée, non comme la démons­tra­tion d’un diag­nos­tic cli­nique consen­suel. Son carac­tère polé­mique invite à dis­tin­guer les exemples véri­fiés, les infé­rences sur les poli­tiques publiques et les conclu­sions plus vastes sur la civi­li­sa­tion. Pré­sen­ta­tion édi­to­riale : notice sur Google Livres


Pour aller plus loin

La ques­tion peut être pro­lon­gée par trois exer­cices de dis­cer­ne­ment. Le pre­mier consiste à reprendre une déci­sion que l’on a jus­ti­fiée par le seul désir d’aider. Quelles per­sonnes en béné­fi­cient réel­le­ment ? D’autres pour­raient-elles en subir le coût ? Quels faits manquent encore ? La cha­ri­té n’exige pas une cer­ti­tude abso­lue avant d’agir, mais elle demande d’éviter les consé­quences graves que l’on peut rai­son­na­ble­ment pré­voir.

Le deuxième exer­cice est biblique : relire ensemble 1 Corin­thiens 13.6, Phi­lip­piens 1.9–10 et Romains 12.9–21. Le pre­mier texte lie la cha­ri­té à la véri­té, le deuxième à la connais­sance, le troi­sième à un ensemble de conduites concrètes qui vont de l’hospitalité jusqu’au refus de la ven­geance. On peut alors s’interroger : notre manière d’aimer pro­tège-t-elle aus­si ceux dont la souf­france attire moins faci­le­ment notre sym­pa­thie ? Et notre exi­gence de jus­tice demeure-t-elle éga­le­ment appli­cable à ceux que nous appré­cions ?

Le troi­sième exer­cice est pas­to­ral et civique. Devant une situa­tion réelle – vio­lence, accueil, demande d’aide, conflit fami­lial, déci­sion de sanc­tion –, dis­tin­guer suc­ces­si­ve­ment la digni­té de la per­sonne, les actes effec­ti­ve­ment éta­blis, les devoirs de cha­cun et les moyens pro­por­tion­nés d’intervenir. Ne pas confondre expli­quer et excu­ser ; ne pas confondre sanc­tion­ner et humi­lier ; ne pas confondre se pro­té­ger et détes­ter. Cha­cune de ces dis­tinc­tions pré­serve une part de la véri­té morale.

Il peut être par­ti­cu­liè­re­ment utile de confron­ter la mise en garde de Gad Saad avec les ana­lyses de Paul Bloom et de Dece­ty et Cowell. Elles ne parlent pas exac­te­ment au même niveau : Saad exa­mine des choix de socié­té en termes polé­miques, tan­dis que les tra­vaux de psy­cho­lo­gie dis­tinguent les com­po­santes de l’empathie. L’interrogation chré­tienne va encore plus loin : elle porte sur le bien auquel tout sen­ti­ment et toute déci­sion doivent être ordon­nés.

Une der­nière ques­tion mérite de nous accom­pa­gner : lorsque nous nous disons com­pa­tis­sants, cher­chons-nous d’abord à sou­la­ger notre propre émo­tion, à défendre notre camp, ou à ser­vir effec­ti­ve­ment notre pro­chain devant Dieu ?


A lire aussi sur foedus.fr

Qu’est-ce que l’amour véri­table ? Aga­pè, l’amour avec un grand A

Les ver­tus chré­tiennes deve­nues folles : Ches­ter­ton face aux contra­dic­tions de la moder­ni­té

Vaincre le mal sans lui res­sem­bler


Foedus et Semper Reformanda sont proposés gratuitement. Si cet article vous a été utile, vous pouvez contribuer librement aux frais d’hébergement, de maintenance et au travail éditorial.

Commentaires

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.

En savoir plus sur Foedus

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture