Pour lire l’image
Dans le tableau de Pierre Paul Rubens, Caïn se jette sur Abel avec une violence qui semble tout emporter. Mais le récit de Genèse 4 montre que le meurtre commence bien avant le coup fatal : le péché cherche d’abord à dominer le cœur. L’image rappelle ainsi combien le mal, lorsqu’il n’est pas maîtrisé, finit par façonner celui qui s’y abandonne.
Le mal remporte déjà une première victoire lorsqu’il réussit à nous rendre semblables à lui.
Cette intuition est au cœur de l’exhortation de Paul en Romains 12.17–21. Face à l’injustice, le réflexe humain consiste volontiers à rendre ce qui a été reçu – mépris pour mépris, humiliation pour humiliation, violence pour violence. Paul refuse cette logique. Il ne demande pourtant ni de nier le mal, ni de renoncer à la justice, ni de se laisser passivement détruire. Il demande quelque chose de plus radical : que le mal subi ne devienne pas le principe de notre propre action.
Pour comprendre cette parole, il faut la replacer dans l’ensemble de l’épître aux Romains. Paul ne propose pas une technique de maîtrise de soi. Il montre comment ceux qui ont reçu la miséricorde de Dieu peuvent désormais vivre autrement. La victoire sur le mal commence donc ailleurs qu’en nous-mêmes : dans l’œuvre de Jésus-Christ. Et elle conduit à une liberté étonnante – celle de pouvoir poursuivre la vérité et la justice sans laisser la haine nous dicter ce que nous devons devenir.
Vaincre le mal par le bien
Le mal cherche à imposer sa propre logique
La dernière phrase de Romains 12 résume tout le passage : il faut vaincre le mal par le bien. Le vocabulaire est celui d’un combat. Paul ne minimise donc aucunement la puissance du mal. Le mal peut réellement blesser, humilier, voler, calomnier, persécuter et tuer. Il produit des victimes réelles et appelle parfois une réponse ferme.
Mais Paul discerne une seconde menace, plus intérieure et plus subtile. Le mal ne cherche pas seulement à nous atteindre. Il cherche à déterminer notre réponse.
C’est précisément pourquoi, quelques versets plus tôt, l’apôtre demande de ne rendre à personne le mal pour le mal, de rechercher ce qui est bien, de vivre en paix autant que cela dépend de nous et de ne pas exercer nous-mêmes la vengeance (Romains 12.17–19). Le problème n’est donc pas seulement ce que l’autre nous a fait. La question devient : qu’est-ce que ce qu’il m’a fait va produire en moi ?
Le chapitre avait commencé par une exhortation tout aussi radicale : ne pas se conformer au présent siècle, mais être transformé par le renouvellement de l’intelligence (Romains 12.2). On peut lire la fin du chapitre dans cette lumière. Le mal cherche précisément à nous conformer à sa logique.
Quelqu’un vous méprise : méprisez-le.
Quelqu’un vous humilie : humiliez-le.
Quelqu’un ment sur vous : mentez sur lui.
Quelqu’un vous fait souffrir : faites-le souffrir davantage.
La logique paraît presque naturelle. Elle est même souvent présentée comme une forme de justice. Pourtant, à mesure que nous l’acceptons, celui qui nous a fait du mal acquiert un pouvoir supplémentaire : il commence à déterminer la personne que nous devenons.
La vengeance promet de rétablir l’équilibre. Elle risque surtout de reproduire le mal.
Un commandement qui vient après l’Évangile
Il serait pourtant profondément trompeur de transformer Romains 12 en leçon de bonne conduite : « Soyez meilleurs que ceux qui vous font du mal. »
Paul ne commence pas ainsi.
Les onze premiers chapitres de l’épître ont exposé la situation de l’être humain devant Dieu, la réalité du péché, la justification par la foi, l’œuvre du Christ, la vie nouvelle dans l’Esprit et la fidélité souveraine de Dieu. Ce n’est qu’ensuite que vient l’exhortation : « Je vous exhorte donc… par les compassions de Dieu » (Romains 12.1).
Le « donc » est capital.
L’obéissance chrétienne ne précède pas la grâce. Elle en découle.
Le chrétien n’est pas appelé à vaincre le mal par le bien afin de mériter la faveur de Dieu. Il peut commencer à vivre ainsi parce qu’il a lui-même été l’objet d’une miséricorde qu’il ne méritait pas.
Paul avait déjà employé un langage particulièrement fort : lorsque nous étions ennemis de Dieu, nous avons été réconciliés avec lui par la mort de son Fils (Romains 5.10). Voilà ce qui change toute la perspective.
L’Évangile ne raconte pas l’histoire de gens moralement supérieurs apprenant à être généreux envers des gens moins bons qu’eux. Il raconte l’histoire d’ennemis que Dieu réconcilie avec lui-même en Jésus-Christ.
Avant d’être ceux auxquels Dieu demande de faire grâce à leurs ennemis, nous sommes ceux auxquels Dieu a fait grâce.
C’est pourquoi l’exhortation chrétienne ne peut jamais être séparée de l’Évangile. Sinon, « vaincre le mal par le bien » devient une injonction écrasante adressée à celui qui souffre : soyez calme, pardonnez, soyez gentil, faites un effort supplémentaire. Paul dit quelque chose de beaucoup plus profond. Il annonce d’abord une grâce reçue, puis une vie transformée par cette grâce.
La croix révèle une autre manière de vaincre
Le cœur de cette logique apparaît en Jésus-Christ lui-même.
À la croix, tout semble indiquer la victoire du mal. L’innocent est condamné. Le mensonge triomphe. La violence s’exerce. Les puissants obtiennent ce qu’ils veulent. Les disciples s’enfuient. Le Christ meurt.
Si l’histoire s’arrêtait au Vendredi saint, le langage de la victoire chrétienne serait incompréhensible.
Mais la résurrection révèle ce qui était réellement en train de s’accomplir. Ce qui semblait être la victoire du péché et de la mort devient le lieu même où Dieu accomplit la rédemption. Le Christ ne triomphe pas en reproduisant contre ses ennemis une violence supérieure à la leur. Il porte le péché, accomplit la justice de Dieu, livre sa vie et ressuscite victorieux.
Le christianisme introduit ainsi dans notre compréhension de la puissance une révolution profonde.
La puissance véritable n’est pas toujours celle qui écrase.
La victoire n’est pas toujours celle qui humilie l’adversaire.
Et perdre momentanément quelque chose n’est pas nécessairement être vaincu.
C’est pourquoi le bien dont parle Paul ne doit pas être confondu avec de la faiblesse. Il s’agit d’une puissance d’un autre ordre – une puissance qui refuse de devenir servante du mal qu’elle combat.
Cela ne signifie évidemment pas que chaque souffrance chrétienne reproduise l’œuvre rédemptrice du Christ. Lui seul porte le péché et accomplit notre salut. Mais son œuvre définit désormais la forme de notre existence. Ceux qui sont unis au Christ sont appelés à lui ressembler.
Le croyant ne cherche donc pas seulement à éviter certaines mauvaises actions. Il est progressivement conformé à l’image du Fils (Romains 8.29).
Deux conformités s’opposent alors dans l’épître : être conformé au présent siècle ou être conformé au Christ.
Voilà peut-être l’enjeu le plus profond de Romains 12.21.
Justice sans vengeance
Une objection surgit immédiatement : cette doctrine ne risque-t-elle pas de désarmer les victimes et de laisser le champ libre aux injustes ?
Paul répond lui-même à cette difficulté.
À la fin de Romains 12, il interdit la vengeance personnelle et rappelle que le jugement appartient à Dieu. Quelques lignes plus loin, au début de Romains 13, il reconnaît pourtant à l’autorité publique la responsabilité de sanctionner celui qui fait le mal.
Il n’y a pas contradiction. Il y a distinction.
Le chrétien n’est pas autorisé à transformer sa colère en justice privée. Mais l’autorité civile possède une responsabilité qui n’appartient pas au particulier. Renoncer à la vengeance personnelle ne signifie donc pas supprimer la justice.
Cette distinction est essentielle pastoralement.
Pardonner ne signifie pas prétendre que rien ne s’est passé.
Aimer son ennemi ne signifie pas lui permettre de poursuivre son œuvre destructrice.
Renoncer à la haine ne signifie pas renoncer à la vérité.
Et vaincre le mal par le bien n’interdit ni de demander protection, ni de dénoncer une injustice, ni de recourir aux autorités compétentes, ni d’établir des limites fermes lorsqu’une personne demeure dangereuse.
Il faut même aller plus loin : dans certaines situations, laisser le mal agir sans lui opposer les moyens légitimes de la justice peut abandonner d’autres victimes à sa violence.
La distinction biblique est donc beaucoup plus exigeante que le pacifisme sentimental auquel on réduit parfois ces textes.
Elle demande simultanément deux choses difficiles : prendre le mal suffisamment au sérieux pour rechercher la justice, et prendre l’Évangile suffisamment au sérieux pour refuser la vengeance.
La justice cherche à rétablir ce qui est droit.
La vengeance personnelle veut souvent faire éprouver à l’autre ce que nous avons nous-mêmes éprouvé.
Les deux peuvent extérieurement se ressembler. Leur principe intérieur est pourtant différent.
Refuser au mal le pouvoir de nous façonner
Nous touchons alors au domaine du cœur.
Le danger de l’injustice subie n’est pas seulement la souffrance qu’elle inflige. Elle peut devenir une école de ressemblance avec celui qui nous a blessés.
Un homme trahi peut finir par devenir incapable de faire confiance.
Une personne humiliée peut chercher à humilier plus faible qu’elle.
Celui qui a subi la brutalité peut commencer à appeler « force » sa propre brutalité.
Celui qui a été méprisé peut construire toute son existence autour du désir de prouver sa valeur à ceux qui l’ont méprisé.
Le mal continue alors son œuvre bien après l’acte initial.
C’est pourquoi l’Évangile ne s’intéresse pas seulement à ce qui nous arrive. Il s’intéresse aussi à ce que nous devenons.
Mais ici encore, il faut éviter un contresens pastoral. La personne blessée ne doit pas recevoir une seconde accusation : non seulement vous avez souffert, mais maintenant vous seriez coupable de ne pas pardonner assez rapidement.
L’œuvre de la grâce peut être lente. Certaines blessures demandent du temps. Le pardon chrétien n’est ni amnésie psychologique ni négation de la douleur. Il n’interdit ni le deuil, ni la colère devant l’injustice, ni le besoin de sécurité.
Il signifie plus fondamentalement que nous refusons de donner au mal un droit de propriété sur notre avenir.
Le mal dit : « Désormais, tu seras défini par ce que je t’ai fait. »
L’Évangile répond : « Tu appartiens au Christ. »
C’est là que se joue une part essentielle de la sanctification. L’Esprit ne nie pas nos blessures. Il travaille au cœur même de celles-ci pour que notre identité soit reçue de Jésus-Christ plutôt que de ceux qui nous ont blessés.
Alors deviennent possibles ces réalités presque contradictoires aux yeux du monde : vérité sans haine, justice sans vengeance, fermeté sans cruauté, pardon sans mensonge.
La victoire du bien repose sur la victoire de Dieu
Pourquoi le chrétien peut-il renoncer à rendre le mal pour le mal ?
Parce qu’il croit que la justice ne repose finalement pas entre ses mains.
Dans Romains 12, l’interdiction de la vengeance est immédiatement liée au jugement de Dieu. Le croyant n’a pas besoin de devenir lui-même le juge ultime de son ennemi parce que Dieu demeure juge.
Cette conviction est parfois présentée comme une menace. Elle est aussi une libération.
Si Dieu ne jugeait jamais, si l’histoire n’avait aucune justice ultime, si les bourreaux et leurs victimes disparaissaient finalement dans le même néant, alors le désir de vengeance deviendrait beaucoup plus difficile à combattre. Il faudrait obtenir ici et maintenant toute la réparation possible.
Mais le chrétien croit à la résurrection, au jugement et à la restauration finale de toutes choses.
Il peut donc rechercher la justice sans exiger de l’histoire présente qu’elle lui rende immédiatement tout ce qui lui a été pris.
Cette espérance ne rend pas passif. Elle rend libre.
Libre de faire le bien même lorsque le bien n’est pas immédiatement récompensé.
Libre de dire la vérité sans avoir besoin de détruire celui qui ment.
Libre de défendre le faible sans nourrir sa propre haine.
Libre même, lorsque cela devient possible, de faire du bien à celui qui nous a fait du mal.
Paul ne demande donc pas au chrétien de nier le combat. Il lui révèle où se trouve véritablement la victoire.
Le mal peut nous atteindre.
Il peut nous faire perdre beaucoup.
Il peut laisser des blessures durables.
Mais il existe une chose qu’il ne peut obtenir sans notre consentement : nous obliger à devenir semblables à lui.
Et même cette résistance ne vient pas de notre seule force. Elle est le fruit de la grâce de Dieu, de l’union au Christ et de l’œuvre de l’Esprit.
La dernière parole appartient donc moins à notre héroïsme qu’à la victoire de Jésus-Christ.
Conclusion
Vaincre le mal par le bien ne consiste pas à prétendre que le mal n’est pas grave. C’est précisément parce qu’il est grave que nous refusons de lui céder davantage de terrain.
La justice demeure nécessaire. La vérité doit être dite. Les victimes doivent être protégées. Le coupable doit répondre de ses actes lorsque la justice l’exige. Mais aucune de ces choses n’oblige le chrétien à devenir intérieurement semblable à ce qu’il combat.
La question décisive n’est donc pas seulement : « Comment vais-je répondre à celui qui m’a fait du mal ? »
Elle est aussi : « À qui vais-je permettre de décider de la personne que je deviendrai ? »
Et si la défaite la plus profonde du mal était précisément celle-ci : avoir réussi à nous blesser, mais n’avoir pas réussi à nous faire aimer le mal à notre tour ?
Pour aller plus loin
Quelques passages permettent de poursuivre la réflexion : Romains 5.6–11 sur la réconciliation des ennemis de Dieu ; Romains 8.28–30 sur la conformité à l’image du Fils ; Romains 12.1–21 sur la vie nouvelle produite par les compassions de Dieu ; Romains 13.1–7 sur la responsabilité propre de l’autorité publique ; Matthieu 5.43–48 sur l’amour des ennemis ; 1 Pierre 2.21–25 sur le Christ souffrant sans rendre l’injure.
Une question mérite enfin d’être gardée ouverte : dans le conflit que je traverse aujourd’hui, est-ce que je cherche réellement la justice – ou seulement la satisfaction de rendre à l’autre une part de la souffrance qu’il m’a infligée ?

Laisser un commentaire