Caïn tuant Abel dans la peinture de Pierre Paul Rubens, 1608–1609

Vaincre le mal sans lui ressembler

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Dans le tableau de Pierre Paul Rubens, Caïn se jette sur Abel avec une vio­lence qui semble tout empor­ter. Mais le récit de Genèse 4 montre que le meurtre com­mence bien avant le coup fatal : le péché cherche d’abord à domi­ner le cœur. L’image rap­pelle ain­si com­bien le mal, lorsqu’il n’est pas maî­tri­sé, finit par façon­ner celui qui s’y aban­donne.


Le mal rem­porte déjà une pre­mière vic­toire lorsqu’il réus­sit à nous rendre sem­blables à lui.

Cette intui­tion est au cœur de l’exhortation de Paul en Romains 12.17–21. Face à l’injustice, le réflexe humain consiste volon­tiers à rendre ce qui a été reçu – mépris pour mépris, humi­lia­tion pour humi­lia­tion, vio­lence pour vio­lence. Paul refuse cette logique. Il ne demande pour­tant ni de nier le mal, ni de renon­cer à la jus­tice, ni de se lais­ser pas­si­ve­ment détruire. Il demande quelque chose de plus radi­cal : que le mal subi ne devienne pas le prin­cipe de notre propre action.

Pour com­prendre cette parole, il faut la repla­cer dans l’ensemble de l’épître aux Romains. Paul ne pro­pose pas une tech­nique de maî­trise de soi. Il montre com­ment ceux qui ont reçu la misé­ri­corde de Dieu peuvent désor­mais vivre autre­ment. La vic­toire sur le mal com­mence donc ailleurs qu’en nous-mêmes : dans l’œuvre de Jésus-Christ. Et elle conduit à une liber­té éton­nante – celle de pou­voir pour­suivre la véri­té et la jus­tice sans lais­ser la haine nous dic­ter ce que nous devons deve­nir.

Vaincre le mal par le bien

Le mal cherche à imposer sa propre logique

La der­nière phrase de Romains 12 résume tout le pas­sage : il faut vaincre le mal par le bien. Le voca­bu­laire est celui d’un com­bat. Paul ne mini­mise donc aucu­ne­ment la puis­sance du mal. Le mal peut réel­le­ment bles­ser, humi­lier, voler, calom­nier, per­sé­cu­ter et tuer. Il pro­duit des vic­times réelles et appelle par­fois une réponse ferme.

Mais Paul dis­cerne une seconde menace, plus inté­rieure et plus sub­tile. Le mal ne cherche pas seule­ment à nous atteindre. Il cherche à déter­mi­ner notre réponse.

C’est pré­ci­sé­ment pour­quoi, quelques ver­sets plus tôt, l’apôtre demande de ne rendre à per­sonne le mal pour le mal, de recher­cher ce qui est bien, de vivre en paix autant que cela dépend de nous et de ne pas exer­cer nous-mêmes la ven­geance (Romains 12.17–19). Le pro­blème n’est donc pas seule­ment ce que l’autre nous a fait. La ques­tion devient : qu’est-ce que ce qu’il m’a fait va pro­duire en moi ?

Le cha­pitre avait com­men­cé par une exhor­ta­tion tout aus­si radi­cale : ne pas se confor­mer au pré­sent siècle, mais être trans­for­mé par le renou­vel­le­ment de l’intelligence (Romains 12.2). On peut lire la fin du cha­pitre dans cette lumière. Le mal cherche pré­ci­sé­ment à nous confor­mer à sa logique.

Quelqu’un vous méprise : mépri­sez-le.

Quelqu’un vous humi­lie : humi­liez-le.

Quelqu’un ment sur vous : men­tez sur lui.

Quelqu’un vous fait souf­frir : faites-le souf­frir davan­tage.

La logique paraît presque natu­relle. Elle est même sou­vent pré­sen­tée comme une forme de jus­tice. Pour­tant, à mesure que nous l’acceptons, celui qui nous a fait du mal acquiert un pou­voir sup­plé­men­taire : il com­mence à déter­mi­ner la per­sonne que nous deve­nons.

La ven­geance pro­met de réta­blir l’équilibre. Elle risque sur­tout de repro­duire le mal.

Un commandement qui vient après l’Évangile

Il serait pour­tant pro­fon­dé­ment trom­peur de trans­for­mer Romains 12 en leçon de bonne conduite : « Soyez meilleurs que ceux qui vous font du mal. »

Paul ne com­mence pas ain­si.

Les onze pre­miers cha­pitres de l’épître ont expo­sé la situa­tion de l’être humain devant Dieu, la réa­li­té du péché, la jus­ti­fi­ca­tion par la foi, l’œuvre du Christ, la vie nou­velle dans l’Esprit et la fidé­li­té sou­ve­raine de Dieu. Ce n’est qu’ensuite que vient l’exhortation : « Je vous exhorte donc… par les com­pas­sions de Dieu » (Romains 12.1).

Le « donc » est capi­tal.

L’obéissance chré­tienne ne pré­cède pas la grâce. Elle en découle.

Le chré­tien n’est pas appe­lé à vaincre le mal par le bien afin de méri­ter la faveur de Dieu. Il peut com­men­cer à vivre ain­si parce qu’il a lui-même été l’objet d’une misé­ri­corde qu’il ne méri­tait pas.

Paul avait déjà employé un lan­gage par­ti­cu­liè­re­ment fort : lorsque nous étions enne­mis de Dieu, nous avons été récon­ci­liés avec lui par la mort de son Fils (Romains 5.10). Voi­là ce qui change toute la pers­pec­tive.

L’Évangile ne raconte pas l’histoire de gens mora­le­ment supé­rieurs appre­nant à être géné­reux envers des gens moins bons qu’eux. Il raconte l’histoire d’ennemis que Dieu récon­ci­lie avec lui-même en Jésus-Christ.

Avant d’être ceux aux­quels Dieu demande de faire grâce à leurs enne­mis, nous sommes ceux aux­quels Dieu a fait grâce.

C’est pour­quoi l’exhortation chré­tienne ne peut jamais être sépa­rée de l’Évangile. Sinon, « vaincre le mal par le bien » devient une injonc­tion écra­sante adres­sée à celui qui souffre : soyez calme, par­don­nez, soyez gen­til, faites un effort sup­plé­men­taire. Paul dit quelque chose de beau­coup plus pro­fond. Il annonce d’abord une grâce reçue, puis une vie trans­for­mée par cette grâce.

La croix révèle une autre manière de vaincre

Le cœur de cette logique appa­raît en Jésus-Christ lui-même.

À la croix, tout semble indi­quer la vic­toire du mal. L’innocent est condam­né. Le men­songe triomphe. La vio­lence s’exerce. Les puis­sants obtiennent ce qu’ils veulent. Les dis­ciples s’enfuient. Le Christ meurt.

Si l’histoire s’arrêtait au Ven­dre­di saint, le lan­gage de la vic­toire chré­tienne serait incom­pré­hen­sible.

Mais la résur­rec­tion révèle ce qui était réel­le­ment en train de s’accomplir. Ce qui sem­blait être la vic­toire du péché et de la mort devient le lieu même où Dieu accom­plit la rédemp­tion. Le Christ ne triomphe pas en repro­dui­sant contre ses enne­mis une vio­lence supé­rieure à la leur. Il porte le péché, accom­plit la jus­tice de Dieu, livre sa vie et res­sus­cite vic­to­rieux.

Le chris­tia­nisme intro­duit ain­si dans notre com­pré­hen­sion de la puis­sance une révo­lu­tion pro­fonde.

La puis­sance véri­table n’est pas tou­jours celle qui écrase.

La vic­toire n’est pas tou­jours celle qui humi­lie l’adversaire.

Et perdre momen­ta­né­ment quelque chose n’est pas néces­sai­re­ment être vain­cu.

C’est pour­quoi le bien dont parle Paul ne doit pas être confon­du avec de la fai­blesse. Il s’agit d’une puis­sance d’un autre ordre – une puis­sance qui refuse de deve­nir ser­vante du mal qu’elle com­bat.

Cela ne signi­fie évi­dem­ment pas que chaque souf­france chré­tienne repro­duise l’œuvre rédemp­trice du Christ. Lui seul porte le péché et accom­plit notre salut. Mais son œuvre défi­nit désor­mais la forme de notre exis­tence. Ceux qui sont unis au Christ sont appe­lés à lui res­sem­bler.

Le croyant ne cherche donc pas seule­ment à évi­ter cer­taines mau­vaises actions. Il est pro­gres­si­ve­ment confor­mé à l’image du Fils (Romains 8.29).

Deux confor­mi­tés s’opposent alors dans l’épître : être confor­mé au pré­sent siècle ou être confor­mé au Christ.

Voi­là peut-être l’enjeu le plus pro­fond de Romains 12.21.

Justice sans vengeance

Une objec­tion sur­git immé­dia­te­ment : cette doc­trine ne risque-t-elle pas de désar­mer les vic­times et de lais­ser le champ libre aux injustes ?

Paul répond lui-même à cette dif­fi­cul­té.

À la fin de Romains 12, il inter­dit la ven­geance per­son­nelle et rap­pelle que le juge­ment appar­tient à Dieu. Quelques lignes plus loin, au début de Romains 13, il recon­naît pour­tant à l’autorité publique la res­pon­sa­bi­li­té de sanc­tion­ner celui qui fait le mal.

Il n’y a pas contra­dic­tion. Il y a dis­tinc­tion.

Le chré­tien n’est pas auto­ri­sé à trans­for­mer sa colère en jus­tice pri­vée. Mais l’autorité civile pos­sède une res­pon­sa­bi­li­té qui n’appartient pas au par­ti­cu­lier. Renon­cer à la ven­geance per­son­nelle ne signi­fie donc pas sup­pri­mer la jus­tice.

Cette dis­tinc­tion est essen­tielle pas­to­ra­le­ment.

Par­don­ner ne signi­fie pas pré­tendre que rien ne s’est pas­sé.

Aimer son enne­mi ne signi­fie pas lui per­mettre de pour­suivre son œuvre des­truc­trice.

Renon­cer à la haine ne signi­fie pas renon­cer à la véri­té.

Et vaincre le mal par le bien n’interdit ni de deman­der pro­tec­tion, ni de dénon­cer une injus­tice, ni de recou­rir aux auto­ri­tés com­pé­tentes, ni d’établir des limites fermes lorsqu’une per­sonne demeure dan­ge­reuse.

Il faut même aller plus loin : dans cer­taines situa­tions, lais­ser le mal agir sans lui oppo­ser les moyens légi­times de la jus­tice peut aban­don­ner d’autres vic­times à sa vio­lence.

La dis­tinc­tion biblique est donc beau­coup plus exi­geante que le paci­fisme sen­ti­men­tal auquel on réduit par­fois ces textes.

Elle demande simul­ta­né­ment deux choses dif­fi­ciles : prendre le mal suf­fi­sam­ment au sérieux pour recher­cher la jus­tice, et prendre l’Évangile suf­fi­sam­ment au sérieux pour refu­ser la ven­geance.

La jus­tice cherche à réta­blir ce qui est droit.

La ven­geance per­son­nelle veut sou­vent faire éprou­ver à l’autre ce que nous avons nous-mêmes éprou­vé.

Les deux peuvent exté­rieu­re­ment se res­sem­bler. Leur prin­cipe inté­rieur est pour­tant dif­fé­rent.

Refuser au mal le pouvoir de nous façonner

Nous tou­chons alors au domaine du cœur.

Le dan­ger de l’injustice subie n’est pas seule­ment la souf­france qu’elle inflige. Elle peut deve­nir une école de res­sem­blance avec celui qui nous a bles­sés.

Un homme tra­hi peut finir par deve­nir inca­pable de faire confiance.

Une per­sonne humi­liée peut cher­cher à humi­lier plus faible qu’elle.

Celui qui a subi la bru­ta­li­té peut com­men­cer à appe­ler « force » sa propre bru­ta­li­té.

Celui qui a été mépri­sé peut construire toute son exis­tence autour du désir de prou­ver sa valeur à ceux qui l’ont mépri­sé.

Le mal conti­nue alors son œuvre bien après l’acte ini­tial.

C’est pour­quoi l’Évangile ne s’intéresse pas seule­ment à ce qui nous arrive. Il s’intéresse aus­si à ce que nous deve­nons.

Mais ici encore, il faut évi­ter un contre­sens pas­to­ral. La per­sonne bles­sée ne doit pas rece­voir une seconde accu­sa­tion : non seule­ment vous avez souf­fert, mais main­te­nant vous seriez cou­pable de ne pas par­don­ner assez rapi­de­ment.

L’œuvre de la grâce peut être lente. Cer­taines bles­sures demandent du temps. Le par­don chré­tien n’est ni amné­sie psy­cho­lo­gique ni néga­tion de la dou­leur. Il n’interdit ni le deuil, ni la colère devant l’injustice, ni le besoin de sécu­ri­té.

Il signi­fie plus fon­da­men­ta­le­ment que nous refu­sons de don­ner au mal un droit de pro­prié­té sur notre ave­nir.

Le mal dit : « Désor­mais, tu seras défi­ni par ce que je t’ai fait. »

L’Évangile répond : « Tu appar­tiens au Christ. »

C’est là que se joue une part essen­tielle de la sanc­ti­fi­ca­tion. L’Esprit ne nie pas nos bles­sures. Il tra­vaille au cœur même de celles-ci pour que notre iden­ti­té soit reçue de Jésus-Christ plu­tôt que de ceux qui nous ont bles­sés.

Alors deviennent pos­sibles ces réa­li­tés presque contra­dic­toires aux yeux du monde : véri­té sans haine, jus­tice sans ven­geance, fer­me­té sans cruau­té, par­don sans men­songe.

La victoire du bien repose sur la victoire de Dieu

Pour­quoi le chré­tien peut-il renon­cer à rendre le mal pour le mal ?

Parce qu’il croit que la jus­tice ne repose fina­le­ment pas entre ses mains.

Dans Romains 12, l’interdiction de la ven­geance est immé­dia­te­ment liée au juge­ment de Dieu. Le croyant n’a pas besoin de deve­nir lui-même le juge ultime de son enne­mi parce que Dieu demeure juge.

Cette convic­tion est par­fois pré­sen­tée comme une menace. Elle est aus­si une libé­ra­tion.

Si Dieu ne jugeait jamais, si l’histoire n’avait aucune jus­tice ultime, si les bour­reaux et leurs vic­times dis­pa­rais­saient fina­le­ment dans le même néant, alors le désir de ven­geance devien­drait beau­coup plus dif­fi­cile à com­battre. Il fau­drait obte­nir ici et main­te­nant toute la répa­ra­tion pos­sible.

Mais le chré­tien croit à la résur­rec­tion, au juge­ment et à la res­tau­ra­tion finale de toutes choses.

Il peut donc recher­cher la jus­tice sans exi­ger de l’histoire pré­sente qu’elle lui rende immé­dia­te­ment tout ce qui lui a été pris.

Cette espé­rance ne rend pas pas­sif. Elle rend libre.

Libre de faire le bien même lorsque le bien n’est pas immé­dia­te­ment récom­pen­sé.

Libre de dire la véri­té sans avoir besoin de détruire celui qui ment.

Libre de défendre le faible sans nour­rir sa propre haine.

Libre même, lorsque cela devient pos­sible, de faire du bien à celui qui nous a fait du mal.

Paul ne demande donc pas au chré­tien de nier le com­bat. Il lui révèle où se trouve véri­ta­ble­ment la vic­toire.

Le mal peut nous atteindre.

Il peut nous faire perdre beau­coup.

Il peut lais­ser des bles­sures durables.

Mais il existe une chose qu’il ne peut obte­nir sans notre consen­te­ment : nous obli­ger à deve­nir sem­blables à lui.

Et même cette résis­tance ne vient pas de notre seule force. Elle est le fruit de la grâce de Dieu, de l’union au Christ et de l’œuvre de l’Esprit.

La der­nière parole appar­tient donc moins à notre héroïsme qu’à la vic­toire de Jésus-Christ.

Conclu­sion

Vaincre le mal par le bien ne consiste pas à pré­tendre que le mal n’est pas grave. C’est pré­ci­sé­ment parce qu’il est grave que nous refu­sons de lui céder davan­tage de ter­rain.

La jus­tice demeure néces­saire. La véri­té doit être dite. Les vic­times doivent être pro­té­gées. Le cou­pable doit répondre de ses actes lorsque la jus­tice l’exige. Mais aucune de ces choses n’oblige le chré­tien à deve­nir inté­rieu­re­ment sem­blable à ce qu’il com­bat.

La ques­tion déci­sive n’est donc pas seule­ment : « Com­ment vais-je répondre à celui qui m’a fait du mal ? »

Elle est aus­si : « À qui vais-je per­mettre de déci­der de la per­sonne que je devien­drai ? »

Et si la défaite la plus pro­fonde du mal était pré­ci­sé­ment celle-ci : avoir réus­si à nous bles­ser, mais n’avoir pas réus­si à nous faire aimer le mal à notre tour ?


Pour aller plus loin

Quelques pas­sages per­mettent de pour­suivre la réflexion : Romains 5.6–11 sur la récon­ci­lia­tion des enne­mis de Dieu ; Romains 8.28–30 sur la confor­mi­té à l’image du Fils ; Romains 12.1–21 sur la vie nou­velle pro­duite par les com­pas­sions de Dieu ; Romains 13.1–7 sur la res­pon­sa­bi­li­té propre de l’autorité publique ; Mat­thieu 5.43–48 sur l’amour des enne­mis ; 1 Pierre 2.21–25 sur le Christ souf­frant sans rendre l’injure.

Une ques­tion mérite enfin d’être gar­dée ouverte : dans le conflit que je tra­verse aujourd’hui, est-ce que je cherche réel­le­ment la jus­tice – ou seule­ment la satis­fac­tion de rendre à l’autre une part de la souf­france qu’il m’a infli­gée ?



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