Pour lire l’image
Au premier plan, un voyageur blessé gît à terre, tandis que le Samaritain se penche vers lui pour le soigner. La scène donne à voir une charité qui ne s’arrête ni à la pitié ni aux déclarations généreuses : elle se traduit en gestes précis et responsables. L’amour véritable regarde la souffrance en face et cherche, avec discernement, le bien concret du prochain.
Il est devenu presque inconvenant de rappeler que l’on peut éprouver de la compassion et néanmoins se tromper. Dans bien des débats, l’intensité de l’émotion semble suffire à établir la justesse d’une cause, tandis que demander des preuves, examiner les conséquences ou poser des limites passe pour de l’insensibilité. Pourtant, l’amour véritable n’est ni une émotion souveraine ni une abdication du jugement. Le ministère pastoral et l’aumônerie militaire m’ont rendu particulièrement attentif à cette distinction : vouloir sincèrement le bien d’une personne n’empêche pas qu’on puisse, par imprudence, contribuer à son malheur. Le christianisme n’oppose pas l’amour à la vérité. Il les unit. Il commande de secourir celui qui souffre, de protéger celui qui est menacé, de résister à l’injustice et de reconnaître à chaque personne sa dignité. Mais il ne commande jamais de fermer les yeux. Comment accueillir la souffrance d’autrui sans renoncer à discerner le bien ?
Ce que signifie réellement aimer
L’apôtre Paul décrit un amour qui ne trouve aucune satisfaction dans l’injustice, mais se réjouit de la vérité (1 Corinthiens 13.6). Il ne s’agit pas d’un ajout accessoire à son portrait de la charité : cette affirmation en révèle la nature. L’amour biblique n’est pas une inclination à trouver toutes les conduites acceptables. Il veut le bien réel de l’autre, ce qui suppose de reconnaître que certaines conduites lui font du mal, blessent ses proches ou détruisent la communauté.
Dans Philippiens 1.9–10, Paul prie pour que l’amour des chrétiens croisse avec la connaissance et le discernement. La progression est remarquable. Plus l’amour grandit, plus il est appelé à devenir intelligent. La maturité chrétienne ne consiste pas à sentir davantage en réfléchissant moins. Elle consiste à mieux aimer parce que le jugement est davantage éclairé.
Il faut donc distinguer au moins trois réalités. L’empathie permet de comprendre ou de partager, à des degrés différents, ce qu’autrui ressent. La compassion se porte vers sa détresse et souhaite la soulager. La charité chrétienne, enfin, est une disposition et une conduite ordonnées par l’amour de Dieu : elle recherche le bien véritable du prochain selon la vérité révélée. Ces réalités peuvent se soutenir. Elles ne sont pas identiques.
Un parent qui refuse à son enfant une demande dangereuse ne l’aime pas moins qu’un parent qui cède. Le médecin qui annonce un diagnostic difficile ne manque pas nécessairement de compassion. Le pasteur qui invite quelqu’un à la repentance n’abandonne pas pour autant sa vocation de consolation. Toute la difficulté consiste à dire la vérité sans brutalité et à manifester la bonté sans complaisance.
C’est précisément ce que suggère Augustin dans son commentaire de la première épître de Jean : « Aime, et fais ce que tu veux. » – Augustin d’Hippone, In Epistolam Ioannis ad Parthos tractatus, VII, 8. Cette formule serait redoutable si elle signifiait que la bonne intention autorise n’importe quel acte. Or Augustin enseigne le contraire : lorsque l’amour est véritablement enraciné dans la charité, il gouverne les actes, y compris la correction fraternelle. Le problème n’est donc pas d’opposer la bonté à la fermeté, mais de savoir ce qui les oriente.
Quand l’émotion prétend tenir lieu de jugement
Une histoire circule au sujet d’une militante française favorable à l’accueil des migrants, dont le commerce aurait été pillé par des personnes qu’elle avait politiquement défendues. Le récit ajoute qu’elle aurait invoqué ses engagements pour se protéger, avant d’être agressée. Ni l’identité de la personne, ni le lieu, ni la date, ni une source primaire permettant de contrôler ces événements ne sont fournis. Les recherches effectuées n’ont pas permis de vérifier cette anecdote. Elle ne peut donc servir de preuve sur les migrations, les militants concernés ou les auteurs supposés.
Sa puissance rhétorique est pourtant facile à comprendre. Elle met en scène une personne qui aurait confondu sa bienveillance personnelle avec la garantie d’une réciprocité morale. Mais une histoire non vérifiée ne devient pas vraie parce qu’elle illustre efficacement une idée que nous jugeons plausible. Employer une telle anecdote sans précaution pour démontrer une thèse sur des populations entières serait déjà un exemple de ce que nous voulons dénoncer : le remplacement du jugement par une émotion, cette fois une émotion d’indignation ou de peur.
Le problème général demeure réel. On peut plaindre un homme sans approuver ses actes. On peut comprendre les causes sociales d’un comportement sans supprimer la responsabilité de celui qui l’adopte. On peut secourir une personne vulnérable sans prétendre qu’elle ne présente jamais de risque. Réciproquement, on peut reconnaître des risques sans attribuer à tous les membres d’une origine, d’une religion ou d’une catégorie sociale les actes de quelques-uns.
Une compassion devenue incapable de dire non n’est pas plus vertueuse qu’une sévérité devenue incapable de voir la souffrance. Dans les deux cas, une réaction partielle usurpe la place du jugement moral.
L’« empathie suicidaire » : intuition utile et catégorie contestable
Le professeur de marketing Gad Saad a popularisé l’expression « empathie suicidaire », notamment dans son ouvrage Suicidal Empathy : Dying to Be Kind, publié en 2026. Il critique les décisions qu’il juge dictées par une solidarité émotionnelle mal réglée, au détriment de la sécurité, de la justice ou de la continuité des sociétés. Son diagnostic s’inscrit dans une polémique culturelle et politique explicite ; il ne faut pas le confondre avec une catégorie clinique unanimement reconnue.
L’intuition mérite examen : une bonne intention ne garantit jamais un bon résultat. Certaines politiques peuvent même produire des effets contraires à ceux qu’elles annoncent. Cependant, appeler toute préférence pour l’accueil ou toute inquiétude pour des personnes vulnérables une « empathie suicidaire » reviendrait à transformer une mise en garde en arme rhétorique. Ce serait tenir pour acquise, avant toute enquête, la conclusion à démontrer.
Sur un terrain plus précisément psychologique, Paul Bloom a proposé, dans Against Empathy (2016), de distinguer la contagion émotionnelle d’une compassion délibérée, soucieuse du bien des personnes et des conséquences à long terme. Les chercheurs Jean Decety et Jason Cowell ont également souligné que l’empathie comprend plusieurs dimensions, qui entretiennent avec le jugement moral des relations parfois favorables, parfois défavorables. Leurs analyses n’autorisent donc pas à déclarer l’empathie mauvaise en elle-même. Elles invitent plutôt à cesser d’employer ce mot comme une garantie automatique de vertu. (Voir les références scientifiques en bibliographie.)
Une émotion intense focalise facilement l’attention sur un visage, une histoire, une victime immédiatement présente. Elle peut nous rendre inattentifs à d’autres victimes moins visibles, ou aux conséquences différées d’une décision. La compassion doit alors élargir le regard plutôt que le rétrécir. Elle doit aussi faire place à la justice, qui ne varie pas selon notre capacité à nous identifier à telle ou telle personne.
On pourrait appeler « compassion sans discernement » cette disposition qui dispense de toute évaluation de la réalité. L’expression est moins spectaculaire que celle de Saad, mais probablement plus utile pour l’examen chrétien des consciences : le problème n’est pas que l’on aime trop, mais que l’on prenne pour de l’amour une émotion insuffisamment gouvernée par la vérité.
L’amour chrétien tient ensemble compassion, vérité et justice
Le chapitre 12 de l’épître aux Romains demande une charité sans hypocrisie, une aversion réelle du mal et un attachement au bien (Romains 12.9). Ces mouvements ne sont pas contradictoires. Il serait incohérent d’aimer la victime tout en considérant avec indifférence l’acte qui la détruit. Il serait également incohérent de condamner l’acte en oubliant que celui qui le commet demeure une personne appelée à répondre de ses choix devant Dieu.
La tradition réformée a conservé cette exigence. Jean Calvin écrit, à propos de l’amour du prochain : « nous devons considérer l’image de Dieu en tous, à laquelle nous devons tout honneur et dilection. » – Institution de la religion chrétienne, III.7.6, édition française de 1560. Le terme ancien de « dilection » signifie ici amour ou affection. Calvin ne fonde pas le devoir envers autrui sur son mérite moral, son appartenance ou sa reconnaissance. Il le fonde sur la dignité de l’image de Dieu. Cette dignité persiste même lorsque le péché défigure l’existence.
Mais reconnaître cette image ne revient pas à nier la réalité du péché. La doctrine biblique de la chute interdit précisément d’idéaliser quelque groupe humain que ce soit, les nôtres compris. Il n’existe pas d’innocence garantie par la condition de victime, la pauvreté, l’appartenance à une majorité ou à une minorité, la qualité d’étranger ou celle de compatriote. Le mal traverse tous les cœurs. Le besoin de grâce aussi.
Les obligations chrétiennes sont donc concrètes. L’aide donnée à un homme ne doit pas exposer délibérément une femme ou un enfant à la violence. La miséricorde envers un délinquant ne doit pas devenir un déni de justice envers sa victime. La sauvegarde des biens et des personnes ne peut, à son tour, justifier la haine, l’humiliation ou une condamnation collective. La charité se laisse instruire par la justice et s’efforce de la servir.
J. I. Packer rappelle que l’éthique chrétienne est « une éthique pour les rachetés, ceux qui aiment Dieu parce qu’il les a pardonnés et adoptés ». – Our Lord’s Understanding of the Law of God, conférence publiée en 1962, p. 9 (traduction personnelle à partir de l’anglais). La loi n’est donc pas un instrument destiné à mériter l’amour de Dieu. Elle devient, pour celui qui a reçu la grâce, la règle d’une gratitude active. On ne choisit pas entre bonté et vérité : on apprend à servir l’une par l’autre.
L’épreuve politique : accueillir sans être aveugle
Le débat migratoire constitue un terrain où ces distinctions sont particulièrement nécessaires. D’un côté, l’étranger, le réfugié, le pauvre et celui qui cherche protection ne perdent pas leur dignité parce qu’ils ne sont pas nés chez nous. Le Bon Samaritain (Luc 10.25–37) rappelle que les frontières de la solidarité humaine ne se confondent pas avec celles du groupe auquel nous appartenons. De l’autre, gouverner signifie prendre des décisions qui engagent l’ensemble d’une communauté, ses institutions, ses moyens, ses obligations et sa sécurité. Il serait irresponsable de prétendre que ces contraintes n’existent pas.
Aucune mesure précise de politique migratoire ne découle automatiquement d’un seul verset. La Bible ne fournit ni plafond annuel d’admissions ni modèle détaillé de contrôle des frontières. Elle impose toutefois des principes non négociables : ne pas opprimer l’étranger, rendre la justice, protéger la vie, refuser la partialité et assumer les devoirs confiés aux autorités. La discussion des moyens demeure ouverte à l’enquête, à la prudence politique et au jugement sur les conséquences.
L’opposition simpliste entre l’humanité des uns et la sécurité des autres doit donc être refusée. Les citoyens vulnérables ont droit à la protection ; les étrangers vulnérables ont droit à la dignité et à l’examen équitable de leur situation. Lorsqu’un délit est commis, l’auteur réel doit en répondre, sans que son origine ne serve à condamner des innocents. Lorsqu’une procédure d’asile doit être appliquée, elle ne devrait pas être vidée de son sens par une hostilité indistincte envers les demandeurs.
Le véritable discernement exige enfin de compter aussi les coûts invisibles : ceux du renoncement à protéger, mais également ceux du refus de secourir ; ceux de l’accueil mal organisé, mais aussi ceux de la suspicion généralisée. La justice ne se laisse pas réduire à une émotion favorable ou défavorable à l’immigration. Elle demande des faits, des critères proportionnés, des moyens réalistes et une responsabilité envers toutes les personnes concernées.
Le Christ : une charité qui ne sacrifie ni la vérité ni les personnes
Le Christ ne se contente pas de compatir à la détresse. Il vient sauver des pécheurs. Dans les Évangiles, sa miséricorde ne se sépare jamais de son appel à la conversion ; sa sainteté ne l’empêche jamais de s’approcher de ceux que d’autres méprisent. Il voit la souffrance sans idéaliser le cœur humain. Il dénonce le mal sans renoncer à chercher les perdus.
La parabole du Bon Samaritain est instructive sous un autre rapport. Le Samaritain ne se contente pas d’éprouver une vive émotion ; il soigne, transporte, paie, organise la suite des soins (Luc 10.33–35). Son amour est concret, lucide et efficace. Il consent à une dépense réelle. Il ne prétend pas que la bonté dispense de prendre des dispositions adaptées à la situation.
Il faut néanmoins corriger un possible contresens de l’expression « empathie suicidaire ». Le christianisme connaît un amour qui accepte de souffrir, et même de donner sa vie. Le Christ va volontairement à la croix. Les martyrs ont accepté de perdre leur existence plutôt que de renier leur Seigneur. On ne saurait mesurer la qualité de la charité à sa seule capacité à préserver les intérêts de celui qui aime. Une telle logique condamnerait absurdement le sacrifice chrétien.
La différence est ailleurs. Le sacrifice librement consenti pour le bien d’autrui n’équivaut ni à l’ignorance des dangers, ni à l’exposition inconsidérée de personnes confiées à notre protection. Le Christ donne sa propre vie pour sauver ; il ne transforme pas la vie des autres en une monnaie d’échange au service de ses émotions. Le courage n’est pas la témérité. La confiance en la providence ne dispense pas d’employer les moyens de préservation que Dieu met à notre disposition – une distinction que Calvin développe également dans l’Institution, I.17.4.
Cette charité est plus exigeante que le sentimentalisme, parce qu’elle refuse les satisfactions faciles. Elle oblige parfois à dire oui contre notre confort ; parfois à dire non contre notre désir de plaire. Elle cherche le salut et le bien du prochain, non la bonne opinion que nous aimerions conserver de nous-mêmes.
Conclusion : aimer les yeux ouverts
Certaines formes d’empathie n’ont effectivement que peu de choses à voir avec l’amour véritable. C’est le cas lorsque le sentiment dispense de rechercher la vérité, lorsque la compassion pour une personne efface les droits d’une autre, ou lorsque la bonne intention sert d’alibi aux conséquences prévisibles de nos actes.
Il serait pourtant tout aussi grave de retourner cette critique contre la compassion elle-même. L’Évangile ne nous apprend pas à nous méfier des pauvres, des étrangers ou des personnes qui souffrent. Il nous apprend à les aimer véritablement, c’est-à-dire avec une bonté qui ne ment pas et une lucidité qui ne se dessèche pas.
La charité chrétienne n’a pas besoin de fermer les yeux pour ouvrir les bras. Sa mesure n’est ni l’intensité du sentiment ni la tranquillité de celui qui donne. Sa source est le Christ, dans lequel la grâce et la vérité se rencontrent.
Annexes
Éclairage biblique
L’affirmation selon laquelle la charité doit être éclairée par le discernement ne repose pas sur une impression générale. Elle traverse plusieurs ensembles cohérents de l’Écriture. En 1 Corinthiens 13.4–7, Paul présente l’amour au sein d’un développement consacré aux dons spirituels et à l’édification de l’Église. Son affirmation sur la vérité et l’injustice (v. 6) interdit d’identifier la charité à une permissivité morale. Il ne décrit pas simplement une émotion privée : il indique une manière de vivre devant Dieu et avec autrui.
Philippiens 1.9–11 relie explicitement la croissance de l’amour à la connaissance et au discernement. Paul prie pour une intelligence spirituelle qui permettra aux croyants de reconnaître ce qui importe véritablement. Il ne s’agit ni de remplacer l’amour par la raison froide, ni de légitimer des jugements méprisants : l’intelligence demandée est celle qui rend la charité plus fidèle à son objet.
Romains 12.9–21 rapproche l’amour sincère, l’aversion du mal, l’hospitalité, le refus de la vengeance et le bien à faire à l’ennemi. La même communauté doit à la fois combattre le mal et ne pas répondre au mal par le mal. Le chapitre 13.1–4 évoque ensuite la fonction publique de l’autorité en matière de justice ; son contexte ne justifie ni l’arbitraire ni l’oubli des devoirs imposés aux gouvernants.
Luc 10.25–37, la parabole du Bon Samaritain, déplace la question du prochain : le lecteur est appelé à devenir lui-même proche de celui qui est blessé. Le texte ne propose pas une politique contemporaine des frontières. Il établit néanmoins que la miséricorde ne saurait dépendre exclusivement des appartenances de groupe et qu’elle demande des actes matériels efficaces.
Enfin, Matthieu 10.16 associe prudence et innocence dans un discours de mission adressé aux disciples exposés à l’hostilité. La prudence n’est donc pas présentée comme une trahison de leur vocation. Jean 15.12–13 permet de préciser en contrepoint que l’amour peut mener au sacrifice de soi. Le Nouveau Testament refuse ainsi deux caricatures : le calcul égoïste qui ne se risque jamais pour autrui et la témérité qui confond foi et imprévoyance.
Éclairage confessionnel
Le Grand Catéchisme de Westminster, dans son explication du sixième commandement, offre un cadre particulièrement fécond pour la question de la compassion et de la prudence. La question 135 énumère les devoirs positifs impliqués par l’interdiction de tuer : préserver la vie, employer des moyens légitimes pour la protéger, manifester la douceur, la paix, la compassion et la bienveillance. L’obligation morale n’est donc pas seulement de s’abstenir de violence ; elle comprend un devoir actif de préservation des personnes. La question 136, en exposant les péchés interdits, intègre le comportement téméraire, le mépris des moyens légitimes de sauvegarde et les actes ou omissions qui portent injustement atteinte à la vie.
Cette articulation est importante. Une décision prétendument généreuse ne peut être évaluée seulement d’après son intention déclarée si elle néglige gravement la protection de personnes réelles. La compassion doit tenir compte des effets possibles et de ceux qui auront à les supporter. Mais cette précaution vaut aussi contre l’indifférence : ne pas secourir celui dont la vie est menacée peut être une faute positive.
Le Catéchisme de Heidelberg conduit à une conclusion voisine dans ses questions 105 à 107. Il développe le commandement de ne pas tuer au-delà du seul homicide matériel, en dénonçant les dispositions d’hostilité et en appelant à protéger le prochain. Il ne permet donc pas de présenter la fermeté juridique comme une vertu suffisante si le cœur demeure rempli de haine.
La portée de ces catéchismes reste celle d’un enseignement moral et doctrinal ; ils ne tranchent pas les paramètres techniques des politiques publiques contemporaines. Ils rappellent toutefois l’exigence chrétienne : protéger la vie, refuser l’injustice, exercer une véritable bienveillance et employer les moyens de prudence compatibles avec le devoir. La tradition réformée n’oppose pas les commandements du Seigneur à la miséricorde : elle voit dans leur juste usage une manière de servir le prochain.
Bibliographie sommaire
Augustin d’Hippone, In Epistolam Ioannis ad Parthos tractatus decem, traité VII, § 8. Ce commentaire de 1 Jean aide à comprendre que le célèbre appel à aimer ne dispense ni du discernement moral ni de la correction fraternelle. Le texte latin peut être consulté dans les éditions d’Augustinus.it.
Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, III.7.6 et I.17.4, édition française de 1560. Le premier passage fonde la reconnaissance du prochain sur l’image de Dieu, indépendamment de ses mérites. Le second rappelle que la providence n’autorise pas à mépriser les moyens prudents de conservation de la vie. Les deux passages évitent de confondre charité, naïveté et instinct de conservation égoïste.
Grand Catéchisme de Westminster, questions 135–136, et Catéchisme de Heidelberg, questions 105–107. Ces textes confessionnels développent la portée positive et négative du sixième commandement : protéger la vie, secourir, combattre la haine et écarter les conduites téméraires. Leur intérêt réside dans une éthique où protection et bienveillance se répondent.
J. I. Packer, Our Lord’s Understanding of the Law of God, The Campbell Morgan Memorial Bible Lectureship, no 14, 1962, notamment p. 9. Packer situe l’obéissance chrétienne dans la reconnaissance envers la grâce et non dans une morale autonome. Cette perspective empêche de faire de l’amour une simple préférence émotionnelle dépourvue de norme.
Paul Bloom, Against Empathy : The Case for Rational Compassion, New York, Ecco, 2016. Le psychologue critique le statut excessivement accordé à l’identification affective dans les jugements moraux et défend une compassion davantage informée par les conséquences. Sa thèse, débattue, constitue un interlocuteur important pour distinguer empathie et charité, sans confondre psychologie empirique et morale chrétienne. Présentation institutionnelle : notice de l’université Yale
Jean Decety et Jason M. Cowell, « Friends or Foes : Is Empathy Necessary for Moral Behavior ? », Perspectives on Psychological Science, 9/5, 2014, p. 525–537, DOI 10.1177/1745691614545130. Les auteurs distinguent plusieurs composantes de l’empathie et mettent en évidence la complexité de leurs rapports avec le jugement moral. Leurs conclusions interdisent de traiter l’empathie comme une catégorie psychologique unique. Lire l’étude scientifique
Gad Saad, Suicidal Empathy : Dying to Be Kind, HarperCollins, 2026. L’ouvrage a popularisé l’expression qui a suscité cette réflexion. Il faut le lire comme une critique culturelle et politique argumentée, non comme la démonstration d’un diagnostic clinique consensuel. Son caractère polémique invite à distinguer les exemples vérifiés, les inférences sur les politiques publiques et les conclusions plus vastes sur la civilisation. Présentation éditoriale : notice sur Google Livres
Pour aller plus loin
La question peut être prolongée par trois exercices de discernement. Le premier consiste à reprendre une décision que l’on a justifiée par le seul désir d’aider. Quelles personnes en bénéficient réellement ? D’autres pourraient-elles en subir le coût ? Quels faits manquent encore ? La charité n’exige pas une certitude absolue avant d’agir, mais elle demande d’éviter les conséquences graves que l’on peut raisonnablement prévoir.
Le deuxième exercice est biblique : relire ensemble 1 Corinthiens 13.6, Philippiens 1.9–10 et Romains 12.9–21. Le premier texte lie la charité à la vérité, le deuxième à la connaissance, le troisième à un ensemble de conduites concrètes qui vont de l’hospitalité jusqu’au refus de la vengeance. On peut alors s’interroger : notre manière d’aimer protège-t-elle aussi ceux dont la souffrance attire moins facilement notre sympathie ? Et notre exigence de justice demeure-t-elle également applicable à ceux que nous apprécions ?
Le troisième exercice est pastoral et civique. Devant une situation réelle – violence, accueil, demande d’aide, conflit familial, décision de sanction –, distinguer successivement la dignité de la personne, les actes effectivement établis, les devoirs de chacun et les moyens proportionnés d’intervenir. Ne pas confondre expliquer et excuser ; ne pas confondre sanctionner et humilier ; ne pas confondre se protéger et détester. Chacune de ces distinctions préserve une part de la vérité morale.
Il peut être particulièrement utile de confronter la mise en garde de Gad Saad avec les analyses de Paul Bloom et de Decety et Cowell. Elles ne parlent pas exactement au même niveau : Saad examine des choix de société en termes polémiques, tandis que les travaux de psychologie distinguent les composantes de l’empathie. L’interrogation chrétienne va encore plus loin : elle porte sur le bien auquel tout sentiment et toute décision doivent être ordonnés.
Une dernière question mérite de nous accompagner : lorsque nous nous disons compatissants, cherchons-nous d’abord à soulager notre propre émotion, à défendre notre camp, ou à servir effectivement notre prochain devant Dieu ?
A lire aussi sur foedus.fr
Qu’est-ce que l’amour véritable ? Agapè, l’amour avec un grand A
Les vertus chrétiennes devenues folles : Chesterton face aux contradictions de la modernité
Vaincre le mal sans lui ressembler

Laisser un commentaire