Prière Trump Bureau Ovale

Prier pour les autorités sans sacraliser le pouvoir


Depuis la dif­fu­sion d’une vidéo mon­trant plu­sieurs pas­teurs évan­gé­liques prier pour Donald Trump dans le Bureau ovale, les réac­tions se mul­ti­plient, notam­ment en Europe. Pour cer­tains, cette scène illustre une dan­ge­reuse fusion entre reli­gion et poli­tique. Pour d’autres, elle mani­feste sim­ple­ment la foi de chré­tiens qui demandent à Dieu sagesse et pro­tec­tion pour un diri­geant et pour des sol­dats enga­gés dans un conflit. Entre ces deux lec­tures oppo­sées, la ques­tion mérite d’être exa­mi­née avec nuance : que dit réel­le­ment la tra­di­tion chré­tienne sur la prière pour les auto­ri­tés ?

Une pra­tique pro­fon­dé­ment biblique

Dans la Sainte Écri­ture, prier pour les gou­ver­nants n’est ni excep­tion­nel ni sus­pect. L’apôtre Paul exhorte expli­ci­te­ment les croyants à « faire des prières, des sup­pli­ca­tions et des actions de grâces pour tous les hommes, pour les rois et pour tous ceux qui sont éle­vés en digni­té » (1 Timo­thée 2.1–2). Cette exhor­ta­tion est d’autant plus frap­pante qu’elle est écrite dans un contexte où l’Empire romain n’est nul­le­ment un pou­voir chré­tien.

L’idée est simple : ceux qui gou­vernent portent une res­pon­sa­bi­li­té immense. Ils prennent des déci­sions qui affectent la paix, la jus­tice et la sécu­ri­té des peuples. L’Église ne peut pas res­ter indif­fé­rente à cette réa­li­té. Elle est appe­lée à prier pour que Dieu accorde sagesse, dis­cer­ne­ment et rete­nue à ceux qui exercent l’autorité.

Dans cette pers­pec­tive, prier pour un pré­sident – quel qu’il soit – n’a rien d’anormal. Refu­ser par prin­cipe de prier pour les auto­ri­tés serait même dif­fi­ci­le­ment conci­liable avec l’enseignement apos­to­lique.

Quand la prière devient mise en scène

La dif­fi­cul­té ne réside donc pas dans la prière elle-même, mais dans la manière dont elle est mise en scène. Lorsque la prière est fil­mée, dif­fu­sée et inté­grée dans la com­mu­ni­ca­tion offi­cielle d’un pou­voir poli­tique, elle peut don­ner l’impression que l’Église sert de cau­tion morale à une poli­tique par­ti­cu­lière.

L’image de pas­teurs impo­sant les mains sur un chef d’État peut être inter­pré­tée comme une béné­dic­tion impli­cite de ses déci­sions. Dans un contexte de guerre, cette ambi­guï­té devient encore plus forte.

Le pro­blème n’est pas nou­veau. Jésus lui-même met en garde contre la ten­ta­tion d’utiliser la prière comme un moyen de se mon­trer ou de se jus­ti­fier devant les hommes : « Lorsque vous priez, ne soyez pas comme les hypo­crites, qui aiment prier debout dans les syna­gogues et aux coins des rues pour être vus des hommes » (Mat­thieu 6.5).

Cette parole ne condamne pas la prière publique en tant que telle – la Bible en contient de nom­breux exemples – mais elle condamne l’usage de la prière comme ins­tru­ment de pres­tige ou de légi­ti­ma­tion.

La diver­si­té du pro­tes­tan­tisme amé­ri­cain

Il faut cepen­dant évi­ter une sim­pli­fi­ca­tion fré­quente dans les com­men­taires euro­péens : ima­gi­ner que cette scène repré­sen­te­rait l’ensemble du pro­tes­tan­tisme amé­ri­cain.

En réa­li­té, le pro­tes­tan­tisme aux États-Unis est d’une diver­si­té consi­dé­rable. La scène évo­quée appar­tient sur­tout à un milieu par­ti­cu­lier, mar­qué par le monde des télé-évan­gé­listes et par cer­taines formes de chris­tia­nisme cha­ris­ma­tique.

Par­mi les figures asso­ciées à ce type d’événement figure notam­ment Pau­la White, connue pour son adhé­sion à la « théo­lo­gie de la pros­pé­ri­té ». Cette mou­vance affirme que la béné­dic­tion divine se mani­feste notam­ment par la réus­site maté­rielle et la pros­pé­ri­té. Elle occupe une place visible dans cer­tains cercles reli­gieux amé­ri­cains, mais elle est for­te­ment contes­tée par de nom­breux évan­gé­liques et par la plu­part des théo­lo­giens pro­tes­tants clas­siques.

Autre­ment dit, cette scène ne repré­sente qu’une par­tie – par­fois mar­gi­nale – du pay­sage reli­gieux amé­ri­cain.

La ques­tion de la guerre et de la prière

Une objec­tion revient cepen­dant sou­vent : peut-on deman­der à Dieu de bénir des sol­dats enga­gés dans une guerre ?

La tra­di­tion chré­tienne n’a jamais igno­ré la dimen­sion tra­gique de la guerre. Depuis Augus­tin, une réflexion morale s’est déve­lop­pée autour de la doc­trine de la guerre juste. Cette tra­di­tion recon­naît que la guerre reste tou­jours un mal, mais elle admet que l’usage de la force peut par­fois être néces­saire pour arrê­ter une injus­tice grave ou pro­té­ger des popu­la­tions mena­cées.

Dans ce cadre, prier pour les sol­dats ou pour les diri­geants ne signi­fie pas bénir la vio­lence en elle-même. Cela signi­fie deman­der à Dieu sagesse, jus­tice et rete­nue dans des déci­sions où les consé­quences humaines peuvent être immenses.

Il faut aus­si recon­naître que les chré­tiens ne dis­posent pas tou­jours de tous les élé­ments pour juger les moti­va­tions exactes d’une déci­sion poli­tique ou mili­taire. L’Église peut rap­pe­ler des prin­cipes moraux – jus­tice, pro­tec­tion des inno­cents, pro­por­tion­na­li­té –, mais elle doit aus­si recon­naître les limites de son infor­ma­tion et de son juge­ment.

Le rôle pro­phé­tique de l’Église

La Bible offre à cet égard une image éclai­rante. En Israël, la royau­té ne devait jamais se confondre avec la prê­trise ni avec le pro­phé­tisme. Le roi gou­ver­nait, mais les pro­phètes res­taient libres de lui rap­pe­ler la jus­tice de Dieu.

L’épisode du pro­phète Nathan face au roi David (2 Samuel 12) en est une illus­tra­tion célèbre. Nathan ne sert pas de cau­tion reli­gieuse au pou­voir royal ; il se tient devant le roi pour lui rap­pe­ler la loi de Dieu et dénon­cer son injus­tice.

Cette scène exprime une véri­té fon­da­men­tale : la foi ne doit jamais deve­nir l’instrument de légi­ti­ma­tion auto­ma­tique du pou­voir poli­tique.

Une ten­sion à pré­ser­ver

La tra­di­tion réfor­mée insiste par­ti­cu­liè­re­ment sur cette ten­sion. Elle affirme que Dieu gou­verne l’histoire par sa pro­vi­dence, mais elle rap­pelle aus­si que ses décrets res­tent cachés aux hommes. Les chré­tiens connaissent la volon­té de Dieu révé­lée dans l’Écriture – jus­tice, véri­té, misé­ri­corde –, mais ils ne peuvent pas iden­ti­fier direc­te­ment les évé­ne­ments poli­tiques avec le plan divin.

Cette pru­dence pro­tège contre deux dérives oppo­sées.

La pre­mière consiste à sacra­li­ser le pou­voir poli­tique, comme si ses déci­sions pou­vaient être immé­dia­te­ment assi­mi­lées à la volon­té de Dieu.

La seconde consiste à relé­guer la foi dans la sphère pri­vée, comme si la prière devait res­ter étran­gère aux réa­li­tés publiques.

La Bible refuse ces deux extrêmes. Elle appelle les croyants à prier pour les auto­ri­tés, mais elle rap­pelle aus­si que tout pou­voir humain reste sou­mis au juge­ment de Dieu.

Conclu­sion

La scène de prière dans le Bureau ovale peut légi­ti­me­ment sus­ci­ter des inter­ro­ga­tions. Elle rap­pelle les risques d’instrumentalisation reli­gieuse du pou­voir poli­tique. Mais elle ne doit pas conduire à une conclu­sion trop rapide : celle selon laquelle la prière pour les auto­ri­tés serait en elle-même sus­pecte.

L’Église est appe­lée à main­te­nir un équi­libre exi­geant. Elle doit prier pour ceux qui gou­vernent, sou­te­nir les sol­dats qui portent le poids des déci­sions poli­tiques, mais elle doit aus­si gar­der la liber­té de rap­pe­ler que toute auto­ri­té humaine demeure rela­tive.

La foi chré­tienne n’est pas faite pour être enfer­mée dans la sphère pri­vée. Mais elle ne peut pas non plus être uti­li­sée comme une simple cau­tion spi­ri­tuelle du pou­voir. Entre ces deux dérives, l’Écriture invite les croyants à exer­cer un dis­cer­ne­ment humble, conscient que la cité ter­restre ne doit jamais être confon­due avec la Cité de Dieu.


Annexe 1 — Exégèse de 1 Timothée 2.1–2 : prier pour les autorités

L’un des textes les plus impor­tants sur la prière pour les auto­ri­tés se trouve dans la pre­mière épître à Timo­thée.

Paul écrit :

« J’exhorte donc, avant toutes choses, à faire des sup­pli­ca­tions, des prières, des inter­ces­sions et des actions de grâces pour tous les hommes, pour les rois et pour tous ceux qui sont éle­vés en digni­té, afin que nous menions une vie pai­sible et tran­quille, en toute pié­té et hon­nê­te­té » (1 Timo­thée 2.1–2).

Le texte grec est très riche. Paul uti­lise quatre termes pour dési­gner la prière :

δέησις (deē­sis) — la sup­pli­ca­tion, la demande adres­sée à Dieu dans une situa­tion de besoin
προσευχή (pro­seu­chē) — la prière au sens géné­ral
ἔντευξις (enteuxis) — l’intercession, la démarche faite en faveur d’autrui
εὐχαριστία (eucha­ris­tia) — l’action de grâce

Cette accu­mu­la­tion sou­ligne l’importance de la prière pour la vie publique.

Paul men­tionne ensuite les « rois » (basi­leis) et « tous ceux qui sont éle­vés en digni­té » (pantōn tōn en hyper­ochē ontōn), c’est-à-dire les auto­ri­tés poli­tiques.

Il faut noter que cette exhor­ta­tion est écrite à une époque où l’Empire romain per­sé­cute par­fois les chré­tiens. Paul ne demande donc pas de prier seule­ment pour des auto­ri­tés favo­rables à l’Église.

L’objectif de cette prière est clai­re­ment indi­qué : « afin que nous menions une vie pai­sible et tran­quille ».

Les mots grecs sont signi­fi­ca­tifs :

ἤρεμος (ēre­mos) — pai­sible, calme
ἡσύχιος (hēsy­chios) — tran­quille, stable

La prière pour les auto­ri­tés vise donc la paix civile et la sta­bi­li­té sociale, condi­tions favo­rables à la vie chré­tienne et à la pro­cla­ma­tion de l’Évangile.


Annexe 2 — Romains 13 : le magistrat comme serviteur de Dieu

Le pas­sage le plus célèbre sur l’autorité poli­tique se trouve dans l’épître aux Romains.

Paul y écrit :

« Il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent ont été ins­ti­tuées par Dieu » (Romains 13.1).

Le terme grec uti­li­sé pour « auto­ri­té » est exou­sia, qui désigne un pou­voir légi­time.

Paul va encore plus loin en décri­vant le magis­trat comme « ser­vi­teur de Dieu ».

Le mot grec est dia­ko­nos — le même terme qui don­ne­ra plus tard le mot « diacre ». Le magis­trat est donc pré­sen­té comme un ser­vi­teur char­gé d’une mis­sion par­ti­cu­lière : main­te­nir la jus­tice et punir le mal.

Paul écrit :

« Le magis­trat est ser­vi­teur de Dieu pour ton bien… il est ser­vi­teur de Dieu pour exer­cer la ven­geance et punir celui qui fait le mal » (Romains 13.4).

L’expression ekdi­kos eis orgēn signi­fie lit­té­ra­le­ment « agent de jus­tice pour la colère », c’est-à-dire l’instrument par lequel la jus­tice publique est exer­cée contre le mal.

Ce pas­sage montre que l’autorité poli­tique pos­sède une voca­tion réelle : pro­té­ger la socié­té contre l’injustice et main­te­nir l’ordre.

Dans la mesure où le magis­trat exerce cette res­pon­sa­bi­li­té confor­mé­ment à la jus­tice, les chré­tiens sont appe­lés à res­pec­ter son auto­ri­té. Obéir au magis­trat dans l’exercice légi­time de sa fonc­tion revient alors, en un sens, à recon­naître l’ordre vou­lu par Dieu.

Mais cette obéis­sance n’est pas abso­lue. Lorsque l’autorité exige ce qui contre­dit la volon­té de Dieu, le prin­cipe apos­to­lique s’applique : « Il faut obéir à Dieu plu­tôt qu’aux hommes » (Actes 5.29).

C’est pour­quoi la prière pour les auto­ri­tés reste essen­tielle. Elle recon­naît que les gou­ver­nants ont été ins­ti­tués par Dieu, tout en rap­pe­lant que leur pou­voir demeure sou­mis à sa jus­tice.


Annexe 3 — Jusqu’où obéir aux autorités ? Les limites de l’obéissance

La Bible appelle clai­re­ment les croyants à res­pec­ter les auto­ri­tés civiles. L’apôtre Paul écrit : « Que toute per­sonne soit sou­mise aux auto­ri­tés supé­rieures » (Romains 13.1). Mais cette obéis­sance n’est jamais pré­sen­tée comme abso­lue.

La Sainte Écri­ture montre au contraire que l’obéissance au pou­voir poli­tique trouve sa limite lorsque celui-ci exige ce qui contre­dit direc­te­ment la volon­té de Dieu.

Dans le livre de l’Exode, les sages-femmes hébraïques refusent d’obéir à l’ordre du pha­raon qui leur deman­dait de tuer les enfants mâles d’Israël (Exode 1.17). Dans le livre de Daniel, les amis de Daniel refusent d’adorer la sta­tue du roi (Daniel 3). Dans le Nou­veau Tes­ta­ment, les apôtres déclarent devant le San­hé­drin : « Il faut obéir à Dieu plu­tôt qu’aux hommes » (Actes 5.29).

Ces exemples montrent que l’obéissance au magis­trat est réelle mais rela­tive. L’autorité civile n’est pas sou­ve­raine : elle est elle-même pla­cée sous l’autorité de Dieu.

Cette ques­tion devient par­ti­cu­liè­re­ment aiguë dans les situa­tions extrêmes de l’histoire. Faut-il prier pour un tyran ? La ques­tion s’est posée au XXe siècle face à des régimes tota­li­taires comme celui d’Hitler.

L’Écriture ne demande jamais aux croyants d’approuver l’injustice. Mais elle appelle à prier pour que Dieu fasse jus­tice, limite le mal et ren­verse les tyran­nies. Prier pour une auto­ri­té injuste ne signi­fie pas bénir ses crimes ; cela signi­fie remettre la situa­tion entre les mains de Dieu et deman­der qu’il inter­vienne selon sa jus­tice.

C’est pré­ci­sé­ment pour cette rai­son que la prière de l’Église ne peut jamais être une simple légi­ti­ma­tion du pou­voir.


Annexe 4 — La prière comme alibi : un danger spirituel

L’histoire reli­gieuse montre que la prière peut par­fois être uti­li­sée comme un ali­bi poli­tique.

Lorsqu’un pou­voir poli­tique entoure ses déci­sions d’un lan­gage reli­gieux ou de céré­mo­nies spi­ri­tuelles, il peut don­ner l’impression que ses actions sont approu­vées par Dieu. Dans ce cas, la prière devient un ins­tru­ment de légi­ti­ma­tion.

Le dan­ger est réel : si l’Église prie d’une manière ambi­guë ou com­plai­sante, le pou­voir peut inter­pré­ter cette prière comme une cau­tion morale.

Or la prière biblique n’a jamais pour fonc­tion de jus­ti­fier les déci­sions humaines. Elle place au contraire l’homme devant le juge­ment de Dieu.

Les psaumes montrent que la prière peut être une inter­ces­sion, une confes­sion, mais aus­si une pro­tes­ta­tion ou un appel à la jus­tice divine. La prière authen­tique ne cherche pas à cou­vrir le pou­voir ; elle rap­pelle que toute auto­ri­té humaine reste res­pon­sable devant Dieu.

C’est pour­quoi la manière dont l’Église for­mule ses prières est impor­tante. Une prière chré­tienne peut deman­der à Dieu d’accorder sagesse et dis­cer­ne­ment aux gou­ver­nants, mais elle peut aus­si deman­der que Dieu empêche l’injustice et pro­tège les inno­cents.

La prière n’est donc jamais un ali­bi : elle est au contraire un rap­pel de la sou­ve­rai­ne­té de Dieu sur les puis­sants de ce monde.


Annexe 5 — Les prières imprécatoires : demander la justice de Dieu

La Bible contient aus­si un type de prière sou­vent oublié aujourd’hui : les prières impré­ca­toires.

Dans plu­sieurs psaumes, le croyant demande à Dieu d’intervenir contre les oppres­seurs et de mettre fin à l’injustice. Ces prières ne sont pas l’expression d’une ven­geance per­son­nelle ; elles expriment l’attente que Dieu fasse jus­tice.

Par exemple, le psaume 10 implore Dieu d’intervenir contre le tyran qui opprime les faibles. Le psaume 94 demande : « Dieu des ven­geances, Éter­nel, Dieu des ven­geances, parais ! »

Ces textes rap­pellent que la prière chré­tienne ne consiste pas seule­ment à deman­der la béné­dic­tion. Elle peut aus­si être un appel à la jus­tice divine.

Dans cer­taines situa­tions his­to­riques, prier pour les auto­ri­tés peut donc signi­fier deman­der à Dieu de limi­ter leur pou­voir, de confondre leur injus­tice ou même de ren­ver­ser leur tyran­nie.

Ain­si, la prière biblique ne sert jamais d’alibi au pou­voir. Elle est au contraire une manière de remettre l’histoire entre les mains de Dieu, qui demeure le juge ultime des nations.


Annexe 6 — Le prophète Nathan face au roi David : une leçon biblique sur le pouvoir

L’épisode de Nathan face au roi David (2 Samuel 12) consti­tue l’un des pas­sages les plus impor­tants de la Bible pour com­prendre le rap­port entre foi et pou­voir poli­tique.

Après son adul­tère avec Bath-Shé­ba et l’assassinat indi­rect d’Urie, David reste roi. Per­sonne dans l’appareil poli­tique ne peut réel­le­ment lui deman­der des comptes. Pour­tant, Dieu envoie le pro­phète Nathan.

Nathan ne se pré­sente pas comme un cour­ti­san ni comme un conseiller com­plai­sant. Il raconte au roi une para­bole : celle d’un homme riche qui vole la bre­bis unique d’un pauvre. Indi­gné, David déclare que cet homme mérite la mort.

Nathan pro­nonce alors la célèbre parole : « Tu es cet homme ! » (2 Samuel 12.7).

Cette scène est remar­quable pour plu­sieurs rai­sons.

D’abord, elle montre que le pou­voir poli­tique n’est jamais abso­lu. Même le roi d’Israël reste sou­mis à la loi de Dieu.

Ensuite, elle mani­feste la dis­tinc­tion des fonc­tions. En Israël, la royau­té ne devait pas se confondre avec la prê­trise ni avec le pro­phé­tisme. Le pro­phète n’était pas l’aumônier du pou­voir ; il était celui qui rap­pe­lait au pou­voir la jus­tice divine.

Enfin, ce pas­sage montre que la foi ne sert pas à légi­ti­mer auto­ma­ti­que­ment l’autorité. Elle peut aus­si la juger.

La tra­di­tion chré­tienne a sou­vent vu dans cet épi­sode le modèle du rôle pro­phé­tique de l’Église : sou­te­nir par la prière les gou­ver­nants, mais res­ter libre de rap­pe­ler que toute auto­ri­té humaine demeure res­pon­sable devant Dieu.


Annexe 7 — Volonté décrétive et volonté préceptive de Dieu

La théo­lo­gie réfor­mée dis­tingue clas­si­que­ment deux dimen­sions de la volon­té divine.

La pre­mière est la volon­té décré­tive de Dieu (volun­tas decre­ti). Elle désigne le plan sou­ve­rain de Dieu par lequel il gou­verne toute l’histoire. Rien n’échappe à cette pro­vi­dence. Comme l’écrit Cal­vin :

« Rien n’arrive qui ne soit ordon­né par la volon­té de Dieu. »
(Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, I, XVI).

Cepen­dant, ce plan demeure en grande par­tie caché aux hommes. Les évé­ne­ments de l’histoire ne peuvent pas être inter­pré­tés avec cer­ti­tude comme l’accomplissement direct de ce décret.

La seconde dimen­sion est la volon­té pré­cep­tive de Dieu (volun­tas prae­cep­ti). Elle cor­res­pond à ce que Dieu com­mande dans sa loi révé­lée. Elle est acces­sible aux hommes dans l’Écriture.

Autre­ment dit, les chré­tiens ne connaissent pas le plan secret de Dieu pour l’histoire, mais ils connaissent ce que Dieu demande : jus­tice, véri­té, pro­tec­tion des faibles, amour du pro­chain.

Cette dis­tinc­tion est essen­tielle dans les ques­tions poli­tiques. Elle empêche d’identifier trop rapi­de­ment une déci­sion poli­tique ou une guerre avec la volon­té divine.

Un chré­tien peut affir­mer que Dieu gou­verne l’histoire sans pré­tendre savoir que tel évé­ne­ment géo­po­li­tique cor­res­pond direc­te­ment à un décret divin.

Cette pru­dence pro­tège la foi contre la ten­ta­tion de sacra­li­ser l’actualité poli­tique.


Annexe 8 — Le danger du dispensationalisme apocalyptique en politique

Dans cer­tains milieux reli­gieux contem­po­rains, la poli­tique inter­na­tio­nale est inter­pré­tée à tra­vers un sché­ma escha­to­lo­gique très pré­cis.

Cette approche est sou­vent liée au dis­pen­sa­tio­na­lisme, une théo­lo­gie appa­rue au XIXe siècle dans le monde pro­tes­tant anglo-saxon. Elle divise l’histoire en dif­fé­rentes « dis­pen­sa­tions » et accorde une place cen­trale aux évé­ne­ments du Moyen-Orient dans l’accomplissement des pro­phé­ties bibliques.

Dans ce cadre, cer­taines crises inter­na­tio­nales sont par­fois inter­pré­tées comme les signes annon­cia­teurs du com­bat final décrit dans l’Apocalypse.

Ce type de lec­ture peut pro­duire plu­sieurs dérives.

D’abord, il tend à trans­for­mer l’actualité poli­tique en calen­drier pro­phé­tique. Les conflits inter­na­tio­naux sont alors per­çus non seule­ment comme des évé­ne­ments géo­po­li­tiques, mais comme des étapes néces­saires de l’histoire du salut.

Ensuite, il peut conduire à ce que cer­tains socio­logues appellent des pro­phé­ties auto­réa­li­sa­trices : si des acteurs poli­tiques croient par­ti­ci­per à un drame escha­to­lo­gique, leurs déci­sions peuvent être influen­cées par cette inter­pré­ta­tion.

Enfin, cette approche peut brouiller la dis­tinc­tion entre la pro­vi­dence de Dieu et l’analyse poli­tique.

La tra­di­tion réfor­mée adopte une atti­tude beau­coup plus pru­dente. Elle affirme la réa­li­té du retour du Christ et du juge­ment final, mais elle refuse de trans­for­mer les évé­ne­ments contem­po­rains en accom­plis­se­ment immé­diat des pro­phé­ties bibliques.

Comme le rap­pe­lait Cal­vin, la fonc­tion des pro­phé­ties n’est pas de per­mettre aux hommes de décryp­ter l’actualité, mais de for­ti­fier leur foi dans la sou­ve­rai­ne­té de Dieu.

Cette pru­dence théo­lo­gique pro­tège l’Église contre la ten­ta­tion de trans­for­mer la géo­po­li­tique en scé­na­rio apo­ca­lyp­tique.


Annexe 9 – Les problèmes de la théologie de la prospérité

La pré­sence de Pau­la White dans l’organisation de cette ren­contre mérite d’être men­tion­née car elle est asso­ciée à ce que l’on appelle com­mu­né­ment la « théo­lo­gie de la pros­pé­ri­té ». Ce cou­rant, très pré­sent dans cer­tains milieux télé­van­gé­liques amé­ri­cains, enseigne que la foi, les décla­ra­tions posi­tives et les dons finan­ciers faits au minis­tère pro­duisent des béné­dic­tions maté­rielles et un suc­cès visible dans la vie du croyant.

Cette approche pose plu­sieurs dif­fi­cul­tés théo­lo­giques majeures.

D’abord, elle tend à trans­for­mer la rela­tion avec Dieu en logique de tran­sac­tion. La béné­dic­tion divine est alors pré­sen­tée comme la consé­quence qua­si méca­nique d’un acte de foi ou d’un don finan­cier, ce qui intro­duit une forme de spi­ri­tua­li­sa­tion du prin­cipe de ren­de­ment. Cette logique s’éloigne for­te­ment de l’enseignement biblique clas­sique sur la grâce.

Ensuite, cette théo­lo­gie tend à asso­cier la béné­dic­tion de Dieu au suc­cès maté­riel ou poli­tique. Or l’Écriture ne pré­sente jamais la pros­pé­ri­té ter­restre comme un signe fiable de la faveur divine. Le Nou­veau Tes­ta­ment rap­pelle au contraire que la vie chré­tienne est mar­quée par l’épreuve, la croix et par­fois la per­sé­cu­tion.

Enfin, cette vision peut encou­ra­ger une forme de sacra­li­sa­tion du pou­voir ou du suc­cès. Si la pros­pé­ri­té et la réus­site sont inter­pré­tées comme des signes directs de la béné­dic­tion divine, il devient ten­tant d’y voir la confir­ma­tion que cer­tains diri­geants ou cer­taines poli­tiques béné­fi­cie­raient d’un man­dat par­ti­cu­lier de Dieu.

La tra­di­tion réfor­mée s’est tou­jours mon­trée très cri­tique envers ce type de lec­ture. Elle rap­pelle que la béné­dic­tion suprême du croyant est l’union avec le Christ et non la réus­site maté­rielle. La pro­vi­dence de Dieu gou­verne toutes choses, mais elle ne se laisse pas réduire à une logique de récom­pense visible.


Outils pédagogiques

Ques­tions ouvertes

  1. Pour­quoi la scène de pas­teurs priant pour un pré­sident peut-elle sus­ci­ter des réac­tions oppo­sées chez les chré­tiens et dans l’opinion publique ?
  2. Selon l’Écriture, pour­quoi les chré­tiens sont-ils appe­lés à prier pour les auto­ri­tés poli­tiques ? (1 Timo­thée 2.1–2)
  3. Com­ment la diver­si­té du pro­tes­tan­tisme amé­ri­cain per­met-elle de nuan­cer l’interprétation de cette scène ?
  4. En quoi la tra­di­tion réfor­mée insiste-t-elle sur la dis­tinc­tion entre le pou­voir poli­tique et l’autorité spi­ri­tuelle ?
  5. Pour­quoi est-il impor­tant pour l’Église de gar­der une « dis­tance cri­tique et pro­phé­tique » vis-à-vis du pou­voir poli­tique ?
  6. Com­ment recon­naître qu’une déci­sion poli­tique peut aller dans le sens de la jus­tice vou­lue par Dieu sans pour autant sacra­li­ser le pou­voir ?
  7. Pour­quoi la confu­sion entre la cité ter­restre et la Cité de Dieu consti­tue-t-elle un dan­ger pour la foi chré­tienne ?
  8. Quels risques appa­raissent lorsque des conflits poli­tiques sont inter­pré­tés direc­te­ment à la lumière de pro­phé­ties bibliques ?

Ques­tions de réflexion biblique

  1. Lire 1 Timo­thée 2.1–2. Pour­quoi l’apôtre Paul demande-t-il de prier pour les auto­ri­tés ?
  2. Lire 2 Samuel 12.1–7. Quel rôle joue le pro­phète Nathan face au roi David ? Que nous apprend cet épi­sode sur la rela­tion entre pou­voir poli­tique et parole de Dieu ?
  3. Lire 2 Chro­niques 26.16–21. Pour­quoi le roi Ozias est-il jugé lorsqu’il tente d’assumer un rôle sacer­do­tal ?
  4. Lire Mat­thieu 5.14–16. Que signi­fie concrè­te­ment l’image de la lumière pla­cée sur le chan­de­lier pour la pré­sence des chré­tiens dans la socié­té ?
  5. Lire Jean 18.36. Com­ment la parole de Jésus sur son Royaume aide-t-elle à com­prendre la dis­tinc­tion entre la Cité de Dieu et les puis­sances poli­tiques ?

QCM (véri­fi­ca­tion des connais­sances)

  1. Selon la Bible, les chré­tiens doivent prier pour les auto­ri­tés :
    a) uni­que­ment si ces auto­ri­tés sont chré­tiennes
    b) uni­que­ment lorsqu’elles gou­vernent bien
    c) parce que Dieu peut diri­ger les cœurs des diri­geants
    Réponse atten­due : c
  2. Dans l’Ancien Tes­ta­ment, la royau­té devait res­ter dis­tincte :
    a) de la jus­tice et de la guerre
    b) de la prê­trise et du pro­phé­tisme
    c) de la loi et de la sagesse
    Réponse atten­due : b
  3. Selon la tra­di­tion réfor­mée :
    a) les déci­sions poli­tiques expriment direc­te­ment la volon­té de Dieu
    b) les gou­ver­ne­ments sont inutiles dans le plan de Dieu
    c) les magis­trats exercent une fonc­tion ins­ti­tuée par Dieu mais res­tent res­pon­sables devant lui
    Réponse atten­due : c
  4. Le prin­ci­pal dan­ger évo­qué dans l’article est :
    a) la pré­sence de la foi dans la vie publique
    b) la prière pour les diri­geants
    c) l’instrumentalisation reli­gieuse du pou­voir poli­tique
    Réponse atten­due : c
  5. Dans la pen­sée chré­tienne clas­sique, la Cité de Dieu :
    a) cor­res­pond à un État par­ti­cu­lier
    b) se confond avec une nation chré­tienne
    c) ne se confond avec aucune puis­sance poli­tique ter­restre
    Réponse atten­due : c

Pro­po­si­tions d’animation péda­go­gique

Étude biblique en groupe
Lire les pas­sages bibliques men­tion­nés dans l’article (1 Timo­thée 2, 2 Samuel 12, Mat­thieu 5). Deman­der au groupe de rele­ver ce qu’ils disent sur l’autorité poli­tique, la res­pon­sa­bi­li­té des diri­geants et le rôle du peuple de Dieu.

Débat gui­dé
Divi­ser le groupe en deux équipes.
Pre­mière équipe : argu­men­ter en faveur d’une pré­sence active des chré­tiens dans la vie poli­tique.
Deuxième équipe : mettre en avant les risques de confu­sion entre foi et pou­voir poli­tique.
Conclure en mon­trant com­ment la tra­di­tion réfor­mée cherche à main­te­nir un équi­libre entre enga­ge­ment et dis­cer­ne­ment.

Exer­cice de dis­cer­ne­ment
Pré­sen­ter plu­sieurs situa­tions fic­tives :
un diri­geant invoque Dieu pour jus­ti­fier une guerre,
un chré­tien enga­gé en poli­tique explique que sa foi ins­pire son com­bat pour la jus­tice sociale,
une Église sou­tient publi­que­ment une réforme légis­la­tive.
Deman­der au groupe d’identifier dans chaque cas les points légi­times et les risques pos­sibles.

Objec­tif péda­go­gique

Aider les par­ti­ci­pants à com­prendre trois idées cen­trales :
la légi­ti­mi­té biblique de la prière pour les auto­ri­tés,
la res­pon­sa­bi­li­té des chré­tiens dans la vie publique,
la néces­si­té d’un dis­cer­ne­ment spi­ri­tuel pour évi­ter toute sacra­li­sa­tion du pou­voir poli­tique.

Foedus et Semper Reformanda sont proposés gratuitement. Si cet article vous a été utile, vous pouvez contribuer librement aux frais d’hébergement, de maintenance et au travail éditorial.

Commentaires

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

En savoir plus sur Foedus

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture