Gravure de Rembrandt représentant Jésus-Christ enseignant et accueillant les malades, les pauvres et les enfants.

Occident, réveille-toi ! Le Christ face au vide spirituel de notre temps

Avatar de Vincent Bru

Pour lire l’image

Dans sa gra­vure La Pièce aux cent flo­rins, Rem­brandt repré­sente le Christ au milieu de per­sonnes qui viennent à lui. La lumière qui se concentre autour de Jésus rap­pelle le centre de cet article : l’espérance chré­tienne ne repose pas sur la gran­deur d’une civi­li­sa­tion, mais sur la per­sonne du Sau­veur.


L’Occident tra­verse une trans­for­ma­tion spi­ri­tuelle pro­fonde. La perte d’influence du chris­tia­nisme ne signi­fie pas que les ques­tions reli­gieuses ont dis­pa­ru : elle modi­fie plu­tôt les réponses pro­po­sées à la quête de sens, de véri­té et de salut. Faut-il voir dans la sécu­la­ri­sa­tion une libé­ra­tion, un appau­vris­se­ment, ou une recom­po­si­tion plus com­plexe ? Com­ment éva­luer les nou­velles ortho­doxies cultu­relles sans cari­ca­tu­rer leurs défen­seurs ? Que pen­ser de la pré­sence crois­sante de l’islam dans cer­taines socié­tés euro­péennes, sans confondre cri­tique doc­tri­nale et hos­ti­li­té envers les per­sonnes ? Cet article exa­mine ces ques­tions à la lumière de l’Écriture et de la foi réfor­mée confes­sante. Son pro­pos n’est pas de res­tau­rer une chré­tien­té par la contrainte, mais de rap­pe­ler la beau­té incom­pa­rable de Jésus-Christ, la puis­sance de sa grâce et la voca­tion de l’Église : annon­cer l’Évangile, argu­men­ter loya­le­ment et témoi­gner avec fidé­li­té.

L’Occident peut-il survivre à l’oubli de Dieu ?

La déchris­tia­ni­sa­tion de l’Occident n’est pas seule­ment une ques­tion de sta­tis­tiques reli­gieuses. Elle touche la manière dont une civi­li­sa­tion com­prend la per­sonne, la liber­té, la véri­té, la jus­tice et sa propre his­toire. Les ins­ti­tu­tions euro­péennes ne sont certes pas le pro­duit exclu­sif du chris­tia­nisme : la phi­lo­so­phie antique, le droit romain, les tra­di­tions locales et les conflits poli­tiques ont aus­si contri­bué à leur for­ma­tion. Mais il serait his­to­ri­que­ment réduc­teur de nier la pro­fon­deur de l’empreinte chré­tienne. Une culture peut conser­ver des habi­tudes héri­tées de la foi long­temps après en avoir contes­té les fon­de­ments. La ques­tion est de savoir com­bien de temps ces habi­tudes peuvent sub­sis­ter, et à quelles condi­tions. Il ne suf­fit pas d’invoquer une civi­li­sa­tion chré­tienne : encore faut-il que les chré­tiens vivent de l’Évangile qu’ils pro­fessent.

Les citernes crevassées de la modernité

Le pro­phète Jéré­mie dénonce un double aban­don : le peuple a délais­sé la source d’eau vive et s’est creu­sé des citernes qui ne retiennent pas l’eau (Jéré­mie 2.13). Ce juge­ment s’adressait d’abord à Israël dans son contexte d’alliance. Son appli­ca­tion à l’Occident contem­po­rain est ana­lo­gique et doit res­ter telle. Pour­tant, l’image demeure sai­sis­sante : l’être humain peut mul­ti­plier les sub­sti­tuts sans apai­ser sa soif pro­fonde. La consom­ma­tion, la per­for­mance, l’autonomie éri­gée en abso­lu ou la quête d’approbation sociale pro­mettent par­fois davan­tage qu’elles ne peuvent don­ner. Les biens créés sont réels ; leur abso­lu­ti­sa­tion les trans­forme en idoles. Augus­tin rap­pelle : « Aime, et fais ce que tu veux. » (*Com­men­taire sur la pre­mière épître de Jean*, VII, 8). Cette for­mule ne consacre pas le caprice indi­vi­duel : elle sup­pose un amour ordon­né par Dieu, qui apprend à vou­loir le bien du pro­chain. La liber­té chré­tienne n’est pas l’indifférence à la véri­té, mais la déli­vrance de la ser­vi­tude des faux abso­lus.

Déconstruction, nihilisme et nouvelles orthodoxies

Il serait impru­dent de ras­sem­bler sous une seule éti­quette toutes les phi­lo­so­phies contem­po­raines, les cri­tiques sociales et les reven­di­ca­tions iden­ti­taires. Cer­taines dénoncent des injus­tices réelles et méritent d’être enten­dues. D’autres, lorsqu’elles réduisent toute véri­té à un rap­port de pou­voir ou toute iden­ti­té à une construc­tion arbi­traire, fra­gi­lisent les condi­tions mêmes du dia­logue ration­nel. Une cri­tique qui pré­tend dévoi­ler par­tout des inté­rêts cachés doit aus­si accep­ter d’examiner ses propres pré­sup­po­sés. Le chris­tia­nisme réfor­mé ne répond pas à ces dérives par la nos­tal­gie d’un pas­sé idéa­li­sé. Il rap­pelle que l’homme est créé à l’image de Dieu, res­pon­sable devant son Créa­teur, capable de connaître véri­ta­ble­ment sans être omni­scient, et pro­fon­dé­ment mar­qué par le péché. Cette anthro­po­lo­gie inter­dit aus­si bien l’optimisme naïf que le mépris de l’être humain. Elle oblige les chré­tiens à recon­naître leurs propres fautes, notam­ment lorsqu’ils ont confon­du la défense de la véri­té avec la défense de leur pres­tige.

Le retour du religieux : l’islam et la question du vide spirituel

Une for­mule sou­vent attri­buée à Cha­teau­briand sug­gère que l’effacement du chris­tia­nisme ouvri­rait la voie à l’islam. Son attri­bu­tion n’étant pas éta­blie, elle ne sau­rait ser­vir de cita­tion his­to­rique pro­bante. Sur­tout, l’évolution de l’islam en Europe ne peut être expli­quée par une cause unique. Les migra­tions, les dyna­miques démo­gra­phiques, les conver­sions, les trans­mis­sions fami­liales et les poli­tiques publiques inter­viennent dif­fé­rem­ment selon les pays. La thèse d’un vide spi­ri­tuel peut consti­tuer une hypo­thèse cultu­relle, non une démons­tra­tion socio­lo­gique. Sur le plan doc­tri­nal, le désac­cord entre chris­tia­nisme et islam est pro­fond : il porte notam­ment sur la per­sonne de Jésus-Christ, sa cru­ci­fixion, sa filia­tion divine et la Tri­ni­té. Ce désac­cord appelle une confron­ta­tion argu­men­tée des textes et des doc­trines, non une hos­ti­li­té envers les musul­mans. Cal­vin rap­pelle que « nous devons consi­dé­rer l’image de Dieu en tous, à laquelle nous devons tout hon­neur et dilec­tion » (*Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne*, III, 7, 6). La fidé­li­té confes­sion­nelle ne dis­pense jamais du res­pect dû à chaque per­sonne.

L’incomparable beauté de Jésus-Christ

La réponse chré­tienne à la crise du sens n’est pas d’abord un pro­gramme de recon­quête cultu­relle. Elle est une per­sonne : Jésus-Christ. Dans les Béa­ti­tudes, il déclare heu­reux ceux que le monde estime faibles ou vain­cus : les pauvres en esprit, ceux qui pleurent, les doux, ceux qui ont faim et soif de jus­tice, les misé­ri­cor­dieux et les arti­sans de paix (Mat­thieu 5.3–12). Il ne flatte pas l’orgueil reli­gieux. Il s’approche des malades, accueille les pécheurs repen­tants et appelle à aimer même ses enne­mis. Il déclare être venu appe­ler non les justes, mais les pécheurs (Marc 2.17). Cette beau­té n’est pas celle d’une morale sim­ple­ment admi­rable : elle révèle le Fils éter­nel fait homme, obéis­sant jusqu’à la mort de la croix et res­sus­ci­té pour notre jus­ti­fi­ca­tion. Le chris­tia­nisme ne pro­clame pas seule­ment que Jésus enseigne la véri­té. Il pro­clame qu’il est le che­min, la véri­té et la vie (Jean 14.6).

La grâce souveraine : ce que le christianisme annonce au monde

Les cinq *solas* de la Réforme donnent à cette pro­cla­ma­tion sa net­te­té : l’Écriture seule comme norme suprême de la foi ; la grâce seule comme source du salut ; la foi seule comme moyen de rece­voir la jus­ti­fi­ca­tion ; le Christ seul comme unique média­teur et Sau­veur ; à Dieu seul la gloire. Ces for­mules ne sont pas des slo­gans iden­ti­taires. Elles refusent que l’homme fasse de sa réus­site morale, de son appar­te­nance cultu­relle ou de ses œuvres la condi­tion de son accep­ta­tion devant Dieu. Selon Éphé­siens 2.8–9, le salut est un don de Dieu, non le salaire de nos mérites. La doc­trine réfor­mée de la grâce sou­ve­raine rap­pelle que l’initiative du salut appar­tient au Sei­gneur. Elle n’autorise ni la pas­si­vi­té morale ni le mépris du pro­chain : celui qui a reçu misé­ri­corde est appe­lé à faire misé­ri­corde. L’Église doit donc annon­cer le Christ sans pré­tendre pos­sé­der en elle-même la puis­sance de conver­tir.

L’Église n’a pas à conquérir : elle doit persuader

La mis­sion confiée à l’Église n’est pas une guerre contre des popu­la­tions ou des reli­gions. Elle consiste à témoi­gner de Jésus-Christ, à ensei­gner sa parole, à répondre aux objec­tions avec dou­ceur et res­pect, et à appe­ler libre­ment les hommes à la repen­tance et à la foi. La per­sua­sion chré­tienne n’est pas mani­pu­la­tion : elle pro­pose des rai­sons, rend témoi­gnage et res­pecte la conscience, sans renon­cer à affir­mer la véri­té. Spur­geon écri­vait : « La puis­sance qui est dans l’Évangile ne réside pas dans l’éloquence du pré­di­ca­teur ; autre­ment, les hommes seraient ceux qui conver­tissent les âmes » (*Elec­tion : its Defences and Evi­dences*, ser­mon 2920, tra­duc­tion fran­çaise). Dans le minis­tère pas­to­ral et l’aumônerie, la ques­tion du sens devient sou­vent plus pres­sante encore que celle du confort. Quand les cer­ti­tudes ordi­naires s’effondrent, les hommes demandent sur quoi fon­der leur confiance. L’Évangile ne leur offre pas une idéo­lo­gie de plus, mais le Sau­veur des pécheurs. La force du témoi­gnage chré­tien dépend de la véri­té annon­cée et de l’action du Saint-Esprit, non de la contrainte.

Conclusion : une espérance qui ne se confond pas avec une civilisation

L’Occident n’a pas besoin que l’Église lui pro­mette une nou­velle domi­na­tion reli­gieuse. Il a besoin d’entendre l’Évangile dans sa véri­té et sa beau­té. L’Église elle-même doit com­men­cer par se repen­tir de ses com­pro­mis, de son orgueil et de ses silences. Elle n’est fidèle ni lorsqu’elle dilue le mes­sage du Christ pour obte­nir l’approbation du monde, ni lorsqu’elle confond l’espérance chré­tienne avec la pré­ser­va­tion d’un ordre cultu­rel. Abra­ham Kuy­per affir­mait qu’il n’est pas un pouce du domaine de la vie humaine dont le Christ sou­ve­rain ne puisse dire : « À moi ! » (*Sou­ve­rei­ni­teit in eigen kring*, 1880, tra­duc­tion fran­çaise). Cette sou­ve­rai­ne­té uni­ver­selle ne donne à aucun par­ti ni à aucun État le droit de se sub­sti­tuer au Christ. Elle appelle les croyants à vivre sous son auto­ri­té dans tous les domaines de leur exis­tence. Le témoi­gnage apos­to­lique demeure sans équi­voque : « Il n’y a de salut en aucun autre » (Actes 4.12). En haut les cœurs ! À Jésus-Christ seul notre confiance, et à Dieu seul toute la gloire.


Bibliographie

Augus­tin d’Hippone, In Epis­to­lam Ioan­nis ad Par­thos trac­ta­tus decem, VII, 8 (com­po­sé au début du Ve siècle).

Jean Cal­vin, Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, édi­tion fran­çaise de 1560 (pre­mière édi­tion latine : 1536).

Charles H. Spur­geon, Elec­tion : its Defences and Evi­dences, ser­mon 2920, Metro­po­li­tan Taber­nacle Pul­pit, vol. 51, 1905.

Abra­ham Kuy­per, Sou­ve­rei­ni­teit in eigen kring, Amster­dam, 1880.


Pour aller plus loin

La liber­té peut-elle demeu­rer sans véri­té ? Com­ment dis­tin­guer une cri­tique des doc­trines d’une hos­ti­li­té envers les per­sonnes ? Pour­quoi la grâce seule inter­dit-elle de confondre le salut avec l’appartenance à une civi­li­sa­tion ?


Foedus et Semper Reformanda sont proposés gratuitement. Si cet article vous a été utile, vous pouvez contribuer librement aux frais d’hébergement, de maintenance et au travail éditorial.


Étiquettes :

Commentaires

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.

En savoir plus sur Foedus

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture