Jérémie, la tête appuyée sur la main, médite dans l’ombre tandis que Jérusalem brûle à l’arrière-plan, dans un tableau de Rembrandt de 1630.

La mémoire des civilisations – Pourquoi la Réforme est l’antithèse de la révolution

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Dans la pénombre, Jéré­mie demeure assis tan­dis que Jéru­sa­lem brûle au loin. Le pro­phète ne contemple pas seule­ment des ruines : son atti­tude exprime le poids d’une his­toire que l’on ne peut abo­lir. Rem­brandt rap­pelle ain­si que les civi­li­sa­tions sont fra­giles et que la fidé­li­té à ce qui mérite d’être trans­mis exige de recon­naître luci­de­ment leurs fautes et leurs pertes.


Du devoir de mémoire à la trans­mis­sion de l’héritage chré­tien

Une civi­li­sa­tion peut-elle mou­rir de s’être reniée elle-même ? Nous redou­tons volon­tiers les menaces exté­rieures, les inva­sions, les guerres et les crises éco­no­miques. Mais un dan­ger plus pro­fond menace par­fois les peuples : celui de perdre leur mémoire, de mépri­ser leur héri­tage et de rompre volon­tai­re­ment les liens qui les unissent aux géné­ra­tions pré­cé­dentes.

Une civi­li­sa­tion ne se résume pas à ses ins­ti­tu­tions, à sa puis­sance ou à ses réa­li­sa­tions maté­rielles. Elle est aus­si une mémoire, une langue, une culture, une concep­tion de l’homme, du bien, du vrai et du beau. Elle est faite de ce que les morts ont trans­mis aux vivants pour qu’ils puissent, à leur tour, le trans­mettre à ceux qui ne sont pas encore nés.

C’est pour­quoi la Réforme, dans son prin­cipe spi­ri­tuel et théo­lo­gique, consti­tue l’antithèse de la révo­lu­tion enten­due comme volon­té de faire table rase du pas­sé. Réfor­mer, ce n’est pas détruire pour recom­men­cer. C’est retrou­ver ce qui a été per­du, cor­ri­ger ce qui a été défor­mé et trans­mettre fidè­le­ment ce qui mérite de tra­ver­ser les siècles.

Une civilisation peut mourir de l’intérieur

Nous avons ten­dance à ima­gi­ner la dis­pa­ri­tion des civi­li­sa­tions comme le résul­tat d’une catas­trophe exté­rieure. L’Empire romain aurait été détruit par les inva­sions bar­bares ; d’autres civi­li­sa­tions auraient suc­com­bé aux conquêtes mili­taires, aux bou­le­ver­se­ments éco­no­miques ou aux catas­trophes natu­relles.

Ces fac­teurs ont effec­ti­ve­ment joué un rôle consi­dé­rable. Mais une civi­li­sa­tion peut éga­le­ment s’affaiblir avant même que ses enne­mis ne deviennent capables de la vaincre.

Arnold J. Toyn­bee, dans sa monu­men­tale étude de l’histoire des civi­li­sa­tions, a par­ti­cu­liè­re­ment insis­té sur le rôle des crises internes. À ses yeux, les civi­li­sa­tions gran­dissent lorsqu’elles par­viennent à répondre de manière créa­trice aux défis qui se pré­sentent à elles. Elles déclinent lorsque cette capa­ci­té s’épuise, lorsque leurs élites cessent d’exercer une véri­table auto­ri­té morale et lorsque la socié­té perd pro­gres­si­ve­ment sa cohé­sion.

Cette ana­lyse ne doit pas être trans­for­mée en loi uni­ver­selle de l’histoire. Les civi­li­sa­tions sont des réa­li­tés com­plexes, et leur déclin résulte rare­ment d’une cause unique. Cepen­dant, l’intuition de Toyn­bee mérite d’être médi­tée : une socié­té peut contri­buer acti­ve­ment à sa propre dis­pa­ri­tion.

Elle le fait notam­ment lorsqu’elle cesse de croire à la valeur de ce qu’elle a reçu. Une civi­li­sa­tion qui ne sait plus pour­quoi elle existe finit par ne plus savoir pour­quoi elle devrait conti­nuer d’exister. Ses ins­ti­tu­tions sub­sistent par­fois long­temps après que les convic­tions qui les avaient fait naître ont dis­pa­ru. Les formes demeurent, mais leur signi­fi­ca­tion s’efface.

On conti­nue d’habiter les bâti­ments construits par les géné­ra­tions pré­cé­dentes, d’utiliser leur langue, de béné­fi­cier de leurs décou­vertes et de vivre sous la pro­tec­tion de leurs ins­ti­tu­tions. Pour­tant, on peut simul­ta­né­ment regar­der ces géné­ra­tions avec mépris, comme si elles n’avaient rien à nous apprendre.

Il se pro­duit alors une contra­dic­tion étrange : nous pré­ten­dons nous libé­rer de notre héri­tage tout en conti­nuant à vivre de lui. La rup­ture avec le pas­sé ne conduit pas néces­sai­re­ment à une liber­té plus grande. Elle peut sim­ple­ment nous rendre inca­pables de com­prendre les rai­sons pro­fondes de notre propre exis­tence col­lec­tive.

Les civilisations sont mortelles

Au len­de­main de la Pre­mière Guerre mon­diale, Paul Valé­ry publie « La Crise de l’esprit » en 1919. Sa pre­mière lettre s’ouvre par cette phrase :

« Nous autres, civi­li­sa­tions, nous savons main­te­nant que nous sommes mor­telles. »

Paul Valé­ry, « La Crise de l’esprit », pre­mière lettre, La Nou­velle Revue fran­çaise, août 1919, p. 321.

L’Europe vient de décou­vrir que son immense déve­lop­pe­ment scien­ti­fique, tech­nique et cultu­rel ne la pro­tège ni de la bar­ba­rie ni de l’autodestruction. Des nations qui avaient pro­duit une lit­té­ra­ture admi­rable, une phi­lo­so­phie consi­dé­rable et des réa­li­sa­tions tech­niques extra­or­di­naires venaient de mobi­li­ser ces mêmes res­sources pour s’entre-détruire. Le pro­grès maté­riel n’avait pas entraî­né le pro­grès moral que beau­coup espé­raient.

Cette prise de conscience demeure d’une grande actua­li­té. Rien ne garan­tit qu’une civi­li­sa­tion, parce qu’elle est ancienne, raf­fi­née ou puis­sante, conti­nue­ra indé­fi­ni­ment d’exister. Cer­taines laissent der­rière elles des monu­ments gran­dioses, des biblio­thèques, des œuvres d’art et des ins­ti­tu­tions dont les géné­ra­tions sui­vantes ne com­prennent par­fois plus entiè­re­ment la signi­fi­ca­tion.

Cepen­dant, il faut dis­tin­guer la dis­pa­ri­tion poli­tique d’une civi­li­sa­tion et la dis­pa­ri­tion com­plète de son héri­tage. L’Empire romain d’Occident a dis­pa­ru comme struc­ture poli­tique, mais le droit romain, la langue latine, une par­tie de sa phi­lo­so­phie et de son orga­ni­sa­tion admi­nis­tra­tive ont conti­nué d’exercer une influence immense. L’Europe médié­vale n’est pas née d’une créa­tion ex nihi­lo. Elle s’est déve­lop­pée en rece­vant, trans­for­mant et trans­met­tant des héri­tages anté­rieurs.

Le chris­tia­nisme a joué un rôle consi­dé­rable dans cette trans­mis­sion. L’Église a conser­vé des textes, déve­lop­pé des écoles, contri­bué à for­mer des ins­ti­tu­tions et trans­mis une concep­tion de la per­sonne humaine qui a pro­fon­dé­ment mar­qué la civi­li­sa­tion euro­péenne.

Il serait his­to­ri­que­ment inexact de réduire toute la civi­li­sa­tion occi­den­tale au chris­tia­nisme : l’héritage grec, le droit romain, les tra­di­tions ger­ma­niques et de nom­breuses influences ulté­rieures ont éga­le­ment contri­bué à sa for­ma­tion. Mais il serait tout aus­si inexact de pré­tendre com­prendre l’Europe sans prendre au sérieux le rôle struc­tu­rant de la foi chré­tienne.

Le souvenir n’est pas une nostalgie

Il existe pour­tant une mau­vaise manière de regar­der le pas­sé. Cer­tains le contemplent comme un âge d’or per­du, dont il fau­drait retrou­ver toutes les ins­ti­tu­tions, toutes les cou­tumes et jusqu’aux moindres habi­tudes.

Une telle atti­tude repose sou­vent sur une illu­sion. Aucune époque n’a été exempte de péché, d’injustice, de vio­lence ou d’aveuglement. Les siècles que nous admi­rons pour leurs cathé­drales, leurs œuvres d’art ou leur fer­veur reli­gieuse furent éga­le­ment tra­ver­sés de guerres, de misères, d’abus de pou­voir et de graves erreurs.

La mémoire véri­table ne consiste donc pas à idéa­li­ser ce qui fut. Elle consiste à connaître le pas­sé suf­fi­sam­ment pour pou­voir le juger avec jus­tice. Cela sup­pose une double exi­gence : la recon­nais­sance et le dis­cer­ne­ment.

La recon­nais­sance nous inter­dit de consi­dé­rer notre héri­tage comme un bien dont nous serions les seuls auteurs. Nous avons reçu une langue que nous n’avons pas inven­tée, des ins­ti­tu­tions que nous n’avons pas fon­dées, des connais­sances que nous n’avons pas décou­vertes et des liber­tés que d’autres ont contri­bué à éta­blir.

Le dis­cer­ne­ment nous oblige à recon­naître que cet héri­tage com­porte éga­le­ment des fautes, des injus­tices et des erreurs. Toute trans­mis­sion véri­table sup­pose donc un tra­vail de juge­ment : conser­ver ce qui mérite de l’être, cor­ri­ger ce qui doit être réfor­mé et aban­don­ner ce qui est contraire à la véri­té et à la jus­tice.

Mais com­ment exer­cer ce juge­ment lorsqu’on ignore presque tout de ce que l’on pré­tend condam­ner ? Le mépris sys­té­ma­tique du pas­sé est sou­vent moins le signe d’une intel­li­gence supé­rieure que celui d’une igno­rance satis­faite d’elle-même.

Le lien entre les morts, les vivants et ceux qui naîtront

Une socié­té n’est pas seule­ment une asso­cia­tion d’individus vivant au même moment. Elle est une conti­nui­té his­to­rique. Les géné­ra­tions ne se suc­cèdent pas comme des étran­gers qui pren­draient pos­ses­sion d’une mai­son aban­don­née. Cha­cune reçoit un patri­moine maté­riel, intel­lec­tuel, moral et spi­ri­tuel qu’elle a la res­pon­sa­bi­li­té d’habiter, d’entretenir et de trans­mettre.

Cette concep­tion trouve une expres­sion forte dans la pen­sée d’Edmund Burke. Dans ses Reflec­tions on the Revo­lu­tion in France (1790), Burke oppose à la concep­tion pure­ment contrac­tuelle de la socié­té une vision his­to­rique de la com­mu­nau­té poli­tique. Une socié­té véri­table engage non seule­ment les vivants, mais éga­le­ment les géné­ra­tions pas­sées et les géné­ra­tions futures.

Il ne s’agit évi­dem­ment pas d’attribuer aux morts un pou­voir poli­tique illi­mi­té sur les vivants. Il s’agit de recon­naître que nous ne sommes pas pro­prié­taires abso­lus d’un monde que nous aurions créé. Nous en sommes aus­si les héri­tiers et les dépo­si­taires.

Un pro­prié­taire peut être ten­té de dis­po­ser libre­ment de ce qu’il pos­sède. Un dépo­si­taire sait qu’il devra rendre compte de la manière dont il aura conser­vé ce qui lui a été confié.

Cette res­pon­sa­bi­li­té s’éclaire aus­si par la convic­tion d’Abraham Kuy­per que la sei­gneu­rie du Christ s’étend à toutes les sphères de l’existence :

« Oh ! aucune par­celle de notre monde de pen­sée ne peut être her­mé­ti­que­ment sépa­rée des autres ; et il n’est pas un pouce de tout le domaine de notre vie humaine dont le Christ, sou­ve­rain de tous, ne pro­clame : « À moi ! » »

Abra­ham Kuy­per, Sou­ve­rei­ni­teit in eigen kring, 1880, p. 35 (tra­duc­tion per­son­nelle à par­tir du néer­lan­dais).

Une géné­ra­tion qui consi­dère son héri­tage comme une simple matière dis­po­nible risque de se croire auto­ri­sée à tout décons­truire, sans s’interroger sur ce qu’elle lais­se­ra der­rière elle. Or, une socié­té ne peut vivre dura­ble­ment sans fidé­li­té à cer­taines réa­li­tés qui la dépassent.

Les ins­ti­tu­tions ont besoin de légi­ti­mi­té. La liber­té a besoin de res­pon­sa­bi­li­té. La jus­tice sup­pose une cer­taine intel­li­gence du bien. L’éducation implique que les géné­ra­tions pré­cé­dentes pos­sèdent quelque chose de vrai et de pré­cieux à trans­mettre aux sui­vantes.

Lorsque cette confiance dis­pa­raît, la tra­di­tion est per­çue comme une oppres­sion par prin­cipe et l’autorité comme une domi­na­tion néces­sai­re­ment illé­gi­time. Mais une géné­ra­tion qui refuse de rece­voir finit par n’avoir presque rien à trans­mettre.

La Sainte Écriture et le devoir de mémoire

La Bible accorde une place consi­dé­rable au sou­ve­nir. Dans l’Écriture, se sou­ve­nir ne consiste pas sim­ple­ment à conser­ver des infor­ma­tions sur des évé­ne­ments révo­lus. La mémoire est insé­pa­rable de la fidé­li­té.

Lorsque Dieu délivre Israël d’Égypte, il ordonne à son peuple de conser­ver le sou­ve­nir de cette déli­vrance. La Pâque devient ain­si une ins­ti­tu­tion des­ti­née à trans­mettre aux géné­ra­tions sui­vantes la mémoire des actes rédemp­teurs de Dieu (Exode 12.24–27 ; 13.8–10).

Dans le Deu­té­ro­nome, Moïse exhorte Israël à se sou­ve­nir des jours anciens et à inter­ro­ger les géné­ra­tions pré­cé­dentes (Deu­té­ro­nome 32.7). Cette invi­ta­tion rap­pelle au peuple de Dieu que son iden­ti­té pré­sente dépend de l’histoire de l’alliance. Israël ne s’est pas consti­tué lui-même : il existe parce que Dieu l’a appe­lé, déli­vré et éta­bli dans son alliance.

Le livre des Juges montre les consé­quences tra­giques d’une rup­ture de trans­mis­sion. Après la géné­ra­tion de Josué, une nou­velle géné­ra­tion appa­raît, qui ne connaît plus l’Éternel ni les œuvres qu’il a accom­plies pour Israël (Juges 2.10–12). Le texte ne décrit pas une simple lacune dans l’enseignement de l’histoire, mais une rup­ture spi­ri­tuelle qui ouvre la voie à l’idolâtrie.

Le chris­tia­nisme n’est pas une spi­ri­tua­li­té inven­tée à chaque géné­ra­tion. Il repose sur des évé­ne­ments his­to­riques, une révé­la­tion trans­mise, des pro­messes accom­plies en Jésus-Christ et un témoi­gnage apos­to­lique que l’Église a reçu la res­pon­sa­bi­li­té de conser­ver.

L’apôtre Paul demande à Timo­thée de confier l’enseignement reçu à des hommes fidèles, capables d’en ins­truire d’autres (2 Timo­thée 2.2). La trans­mis­sion chré­tienne appar­tient donc à la voca­tion même de l’Église.

La Réforme n’est pas une table rase

On pré­sente par­fois les Réfor­ma­teurs comme des révo­lu­tion­naires qui auraient vou­lu rompre avec quinze siècles de chris­tia­nisme pour inven­ter une Église nou­velle. Une telle lec­ture ne rend pas jus­tice à leur inten­tion théo­lo­gique.

Luther, Cal­vin et les autres Réfor­ma­teurs ne consi­dé­raient pas que l’histoire de l’Église com­men­çait avec eux. Ils recon­nais­saient l’autorité de la Sainte Écri­ture, rece­vaient les grands sym­boles de la foi chré­tienne et fai­saient constam­ment appel aux Pères de l’Église pour mon­trer que les doc­trines qu’ils défen­daient ne consti­tuaient pas des inno­va­tions arbi­traires.

La jus­ti­fi­ca­tion par la foi seule, la sou­ve­rai­ne­té de la grâce, la cen­tra­li­té de Jésus-Christ et la pri­mau­té de la Parole de Dieu étaient pré­sen­tées comme des véri­tés bibliques à retrou­ver et à confes­ser plus fidè­le­ment.

Il s’agissait de reve­nir aux sources. Cette démarche, sou­vent dési­gnée par l’expression latine ad fontes, carac­té­rise une part impor­tante de la culture intel­lec­tuelle de la Renais­sance et de la Réforme. Elle ne signi­fie pas que tout ce qui est ancien serait néces­sai­re­ment vrai : elle signi­fie que le juge­ment d’une tra­di­tion sup­pose de reve­nir aux témoi­gnages qui la fondent.

Jean Cal­vin sou­ligne cette limite de l’autorité ecclé­sias­tique lorsqu’il écrit, à pro­pos des suc­ces­seurs des apôtres :

« leurs suc­ces­seurs n’ont d’autre com­mis­sion que d’enseigner ce qu’ils trouvent conte­nu dans les saintes Écri­tures. »

Jean Cal­vin, Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, IV.8.9 (moder­ni­sa­tion fran­çaise du texte de 1560).

La Réforme ne recon­naît donc pas à la tra­di­tion une auto­ri­té sou­ve­raine. Mais elle ne confond pas davan­tage la sou­mis­sion à la Sainte Écri­ture avec le mépris de l’histoire chré­tienne. La tra­di­tion doit être exa­mi­née, puri­fiée et cor­ri­gée à la lumière de la Parole de Dieu.

Être fidèle ne signi­fie pas refu­ser tout chan­ge­ment. Cela signi­fie sou­mettre le chan­ge­ment à une norme supé­rieure aux pré­fé­rences du moment. Dans la pers­pec­tive réfor­mée confes­sante, cette norme est la Sainte Écri­ture.

Réforme et révolution : deux logiques à distinguer

Il faut néan­moins être pré­cis. His­to­ri­que­ment, la Réforme du XVIe siècle a bou­le­ver­sé l’Europe. Elle a contri­bué à trans­for­mer les rap­ports entre les auto­ri­tés reli­gieuses et poli­tiques, pro­vo­qué des affron­te­ments confes­sion­nels et modi­fié dura­ble­ment les ins­ti­tu­tions ecclé­sias­tiques. Elle a éga­le­ment connu des expres­sions radi­cales, par­fois ico­no­clastes, et des mou­ve­ments qui ne par­ta­geaient pas les orien­ta­tions des prin­ci­paux Réfor­ma­teurs.

Il serait donc inexact d’affirmer qu’elle n’a pro­duit aucune rup­ture his­to­rique. Mais son prin­cipe doc­tri­nal demeure dif­fé­rent de celui d’une révo­lu­tion qui pré­ten­drait refon­der entiè­re­ment l’ordre humain à par­tir d’une volon­té sou­ve­raine de rup­ture.

La Réforme n’entend pas sub­sti­tuer la volon­té du pré­sent à toute auto­ri­té héri­tée. Elle cherche à cor­ri­ger les tra­di­tions humaines à par­tir d’une auto­ri­té divine anté­rieure et supé­rieure à elles.

Guillaume Groen van Prins­te­rer déve­loppe une cri­tique com­pa­rable du prin­cipe révo­lu­tion­naire dans Onge­loof en revo­lu­tie (1847). Il y conteste notam­ment la pré­ten­tion de recons­truire la socié­té indé­pen­dam­ment des normes divines et des réa­li­tés his­to­riques dont elle pro­cède.

Cette cri­tique ne conduit pas à condam­ner indis­tinc­te­ment toutes les révo­lu­tions. Cer­taines ont vou­lu res­tau­rer des liber­tés anciennes ou cor­ri­ger des injus­tices réelles. Elle vise plus pré­ci­sé­ment l’idéal de rup­ture abso­lue selon lequel l’homme pour­rait recons­truire la socié­té comme si rien de valable ne l’avait pré­cé­dé.

Une civi­li­sa­tion ne peut vivre sans réforme. Mais elle ne peut davan­tage se main­te­nir en détrui­sant conti­nuel­le­ment les condi­tions de sa propre trans­mis­sion.

Se souvenir pour préparer l’avenir

L’importance du sou­ve­nir ne se mesure pas seule­ment à ce qu’il nous per­met de conser­ver. Elle se mesure éga­le­ment à ce qu’il nous rend capables d’accomplir.

Un peuple sans mémoire risque de vivre dans un pré­sent per­pé­tuel, domi­né par l’urgence, les modes et les pas­sions du moment. Il ne sait plus d’où il vient. Il devient alors dif­fi­cile pour lui de déter­mi­ner où il veut aller.

Une telle socié­té peut pos­sé­der des moyens tech­niques consi­dé­rables tout en man­quant de fina­li­tés clai­re­ment iden­ti­fiées. Elle sait tou­jours mieux com­ment faire les choses, mais ne sait plus néces­sai­re­ment pour­quoi elle devrait les faire.

C’est pour­quoi l’éducation ne sau­rait se limi­ter à pré­pa­rer les jeunes géné­ra­tions à s’adapter aux trans­for­ma­tions éco­no­miques et tech­no­lo­giques. Elle doit éga­le­ment leur trans­mettre les œuvres, les convic­tions, les évé­ne­ments et les ins­ti­tu­tions qui per­mettent de com­prendre le monde dont elles héritent.

Il ne s’agit pas de leur impo­ser une admi­ra­tion aveugle. Il s’agit de leur don­ner les moyens de juger autre­ment qu’à par­tir de leur seule expé­rience immé­diate. Une géné­ra­tion véri­ta­ble­ment libre est une géné­ra­tion capable de com­prendre son héri­tage, de le dis­cu­ter et de le faire fruc­ti­fier.

La fidélité chrétienne entre mémoire et espérance

L’espérance chré­tienne apporte enfin une dimen­sion que la seule phi­lo­so­phie de l’histoire ne sau­rait plei­ne­ment sai­sir. Le chré­tien sait que les civi­li­sa­tions sont mor­telles. Aucun royaume ter­restre, aucune nation, aucune culture et aucune ins­ti­tu­tion humaine ne pos­sède en elle-même la pro­messe de durer éter­nel­le­ment.

Augus­tin d’Hippone rap­pelle dans La Cité de Dieu que deux amours oppo­sés donnent leur orien­ta­tion à deux cités :

« Deux amours ont donc fait deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité ter­restre ; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste. L’une se glo­ri­fie en elle-même, l’autre dans le Sei­gneur. »

Augus­tin d’Hippone, La Cité de Dieu, XIV.28 (tra­duc­tion per­son­nelle à par­tir du latin).

Cette dis­tinc­tion inter­dit de sacra­li­ser une civi­li­sa­tion par­ti­cu­lière. L’Écriture rap­pelle la fra­gi­li­té des royaumes et la sou­ve­rai­ne­té de Dieu sur l’histoire des peuples (Daniel 2.21 ; 4.31–34). Notre patrie ter­restre mérite notre amour, notre recon­nais­sance et notre ser­vice ; elle ne peut prendre la place du Royaume de Dieu.

Le chré­tien peut aimer pro­fon­dé­ment la civi­li­sa­tion qui l’a for­mé, recon­naître les bien­faits de son héri­tage chré­tien et tra­vailler à sa conser­va­tion sans oublier que son espé­rance ultime repose sur Jésus-Christ.

Nous ne sommes pas appe­lés à sau­ver éter­nel­le­ment une civi­li­sa­tion ter­restre. Nous sommes appe­lés à ser­vir fidè­le­ment Dieu et notre pro­chain dans le temps et le lieu où sa pro­vi­dence nous a pla­cés.

Cela sup­pose de conser­ver ce qui est bon, de cor­ri­ger ce qui est mau­vais, d’enseigner ce qui est vrai et de trans­mettre à ceux qui vien­dront après nous ce que nous avons reçu de plus pré­cieux.

Conclusion – Réformer pour transmettre

Le pas­sé n’est pas un adver­saire dont nous devrions nous affran­chir. Il n’est pas non plus un sanc­tuaire dans lequel nous pour­rions nous réfu­gier pour échap­per aux exi­gences du pré­sent.

Il consti­tue un héri­tage dont nous devons répondre. Le rece­voir avec gra­ti­tude, le connaître avec exac­ti­tude, le juger avec dis­cer­ne­ment, le cor­ri­ger lorsque cela est néces­saire et le trans­mettre avec fidé­li­té : voi­là une tâche digne des géné­ra­tions qui veulent pré­pa­rer l’avenir.

Une civi­li­sa­tion ne se sauve pas sim­ple­ment en conser­vant ses ins­ti­tu­tions. Elle doit aus­si retrou­ver les convic­tions qui leur donnent un sens. Et lorsqu’une civi­li­sa­tion s’est éloi­gnée de ce qui était juste et vrai dans son héri­tage, le remède n’est pas néces­sai­re­ment la des­truc­tion.

C’est la réforme. Pour le chré­tien, cette réforme com­mence tou­jours par un retour à la Parole de Dieu, qui juge les tra­di­tions humaines sans abo­lir le devoir de trans­mettre.

Car le sou­ve­nir véri­table ne nous enferme pas dans le pas­sé. Il nous rend res­pon­sables de l’avenir.


Annexes

Annexe 1 – Éclairage biblique : se souvenir pour demeurer fidèle

La mémoire occupe dans la Sainte Écri­ture une place beau­coup plus impor­tante que ne le lais­se­rait sup­po­ser une concep­tion pure­ment his­to­rique du sou­ve­nir. Elle n’est pas seule­ment la conser­va­tion des évé­ne­ments pas­sés. Elle consti­tue un acte spi­ri­tuel par lequel le peuple de Dieu recon­naît la fidé­li­té de son Sei­gneur et apprend à vivre confor­mé­ment aux pro­messes reçues.

Exode 12.24–27 et 13.8–10 – La mémoire de la délivrance

L’ins­ti­tu­tion de la Pâque four­nit l’un des exemples les plus signi­fi­ca­tifs de cette péda­go­gie divine. Israël reçoit l’ordre de per­pé­tuer le sou­ve­nir de sa déli­vrance. Les géné­ra­tions sui­vantes devront apprendre pour­quoi cette célé­bra­tion existe et ce qu’elle signi­fie.

La trans­mis­sion com­porte ici plu­sieurs dimen­sions indis­so­ciables : un évé­ne­ment his­to­rique, une ins­ti­tu­tion cultuelle, un ensei­gne­ment fami­lial et une confes­sion de foi.

Le sou­ve­nir ne doit pas sim­ple­ment entre­te­nir la conscience d’un pas­sé com­mun. Il doit rap­pe­ler l’ac­tion rédemp­trice de Dieu.

Il faut néan­moins dis­tin­guer cette mémoire cultuelle, propre à l’an­cienne alliance, de son accom­plis­se­ment en Jésus-Christ. Le chré­tien ne repro­duit pas les ins­ti­tu­tions mosaïques comme si l’œuvre du Christ n’a­vait pas eu lieu. Il recon­naît dans la Pâque une figure de la rédemp­tion accom­plie par le véri­table Agneau pas­cal (1 Corin­thiens 5.7).

Deutéronome 6.6–9 et 32.7 – La responsabilité des générations

Moïse pré­sente la trans­mis­sion de la Parole de Dieu comme une res­pon­sa­bi­li­té quo­ti­dienne. Les parents doivent ensei­gner les com­man­de­ments à leurs enfants, en par­ler dans la mai­son, sur le che­min, au lever et au cou­cher.

L’en­sei­gne­ment reli­gieux ne se limite donc pas à une ins­truc­tion occa­sion­nelle. Il accom­pagne l’en­semble de l’exis­tence.

Deu­té­ro­nome 32.7 élar­git cette pers­pec­tive en invi­tant Israël à consi­dé­rer les jours anciens et à inter­ro­ger les géné­ra­tions pré­cé­dentes.

Cette exhor­ta­tion prend place dans le can­tique de Moïse, qui rap­pelle les bien­faits de Dieu et dénonce l’in­fi­dé­li­té pos­sible de son peuple. Le sou­ve­nir pos­sède ain­si une dimen­sion morale : il rap­pelle à Israël les rai­sons de demeu­rer fidèle à son alliance.

Psaume 78.1–8 – Transmettre pour que les enfants placent leur confiance en Dieu

Le Psaume 78 éta­blit un lien remar­quable entre mémoire, trans­mis­sion et espé­rance.

Les œuvres de Dieu doivent être racon­tées aux géné­ra­tions futures afin que celles-ci connaissent sa puis­sance, se sou­viennent de ses inter­ven­tions et ne repro­duisent pas les infi­dé­li­tés de leurs pères.

Le texte dis­tingue donc clai­re­ment trans­mis­sion et glo­ri­fi­ca­tion du pas­sé.

Les géné­ra­tions pré­cé­dentes ne sont pas pré­sen­tées comme des modèles irré­pro­chables. Leurs fautes appar­tiennent éga­le­ment à la mémoire qui doit être trans­mise.

La mémoire biblique est par consé­quent une mémoire véri­dique. Elle ne dis­si­mule pas le péché des ancêtres pour pré­ser­ver une image idéa­li­sée de l’his­toire.

Son objec­tif est que les géné­ra­tions sui­vantes connaissent Dieu et lui obéissent plus fidè­le­ment.

Juges 2.10–12 – Les conséquences d’une rupture spirituelle

Après la mort de Josué et de sa géné­ra­tion, le livre des Juges décrit l’ap­pa­ri­tion d’une géné­ra­tion qui ne connaît plus véri­ta­ble­ment l’É­ter­nel ni les œuvres qu’il a accom­plies pour Israël.

La rup­ture de trans­mis­sion s’ac­com­pagne d’une rup­ture de fidé­li­té.

Il serait exces­sif de trans­for­mer ce pas­sage en loi socio­lo­gique expli­quant auto­ma­ti­que­ment le déclin de toutes les civi­li­sa­tions. Son contexte concerne d’a­bord l’in­fi­dé­li­té reli­gieuse d’Is­raël dans l’his­toire de l’al­liance.

Cepen­dant, il révèle un prin­cipe spi­ri­tuel impor­tant : lors­qu’une com­mu­nau­té cesse de trans­mettre la connais­sance de Dieu, elle com­pro­met la conti­nui­té de sa voca­tion.

2 Timothée 2.2 – La transmission apostolique

Paul demande à Timo­thée de confier l’en­sei­gne­ment reçu à des hommes fidèles, capables de l’en­sei­gner à leur tour.

Quatre géné­ra­tions de trans­mis­sion appa­raissent ain­si impli­ci­te­ment : Paul, Timo­thée, les hommes qu’il for­me­ra et ceux qui rece­vront leur ensei­gne­ment.

La fidé­li­té chré­tienne n’est pas une inven­tion per­ma­nente. Elle sup­pose la conser­va­tion et la trans­mis­sion de l’É­van­gile apos­to­lique.

Cette conti­nui­té n’ex­clut pas la réforme. Elle en consti­tue au contraire la condi­tion : pour cor­ri­ger une défor­ma­tion doc­tri­nale, il faut pou­voir reve­nir à la norme reçue.

Daniel 2.21 et Hébreux 13.14 – La limite des civilisations humaines

Daniel rap­pelle que Dieu gou­verne les temps et les royaumes. L’é­pître aux Hébreux sou­ligne, pour sa part, que les croyants ne pos­sèdent pas ici-bas de cité per­ma­nente.

Ces pas­sages éta­blissent une limite fon­da­men­tale à tout atta­che­ment poli­tique ou cultu­rel.

Les civi­li­sa­tions ter­restres méritent d’être ser­vies avec recon­nais­sance, mais aucune ne doit être iden­ti­fiée au Royaume éter­nel de Jésus-Christ.

La mémoire chré­tienne regarde ain­si simul­ta­né­ment vers le pas­sé et vers l’a­ve­nir. Elle conserve le sou­ve­nir des œuvres de Dieu et attend l’ac­com­plis­se­ment de ses pro­messes.

Annexe 2 – Éclairage confessionnel : conserver la foi sans absolutiser la tradition

La tra­di­tion réfor­mée confes­sante per­met de pré­ci­ser la dif­fé­rence entre la fidé­li­té his­to­rique et le tra­di­tio­na­lisme.

Cette dis­tinc­tion est par­ti­cu­liè­re­ment impor­tante pour com­prendre pour­quoi la Réforme ne sau­rait être assi­mi­lée à une entre­prise de des­truc­tion du pas­sé chré­tien.

La Confession de foi de La Rochelle – Articles 4 et 5

La Confes­sion de foi des Églises réfor­mées de France, issue de la confes­sion de 1559 et reçue sous sa forme dite de La Rochelle en 1571, affirme l’au­to­ri­té de la Sainte Écri­ture.

L’ar­ticle 5 recon­naît les livres cano­niques comme règle cer­taine de la foi. Leur auto­ri­té ne dépend pas fon­da­men­ta­le­ment du consen­te­ment de l’É­glise, mais du témoi­gnage du Saint-Esprit.

Cette affir­ma­tion per­met de com­prendre le prin­cipe réfor­ma­teur.

L’É­glise reçoit une révé­la­tion qu’elle n’a pas pro­duite. Elle doit la conser­ver, l’en­sei­gner et lui demeu­rer sou­mise.

Les tra­di­tions ecclé­sias­tiques peuvent être utiles, mais elles ne consti­tuent pas une source indé­pen­dante de révé­la­tion capable d’a­jou­ter de nou­veaux articles de foi.

Le retour aux sources bibliques n’est donc pas une rup­ture avec l’his­toire chré­tienne. Il est une manière de rap­pe­ler à l’É­glise la norme qui rend sa conti­nui­té véri­ta­ble­ment fidèle.

La Confession helvétique postérieure – Chapitre 2

Rédi­gée par Hein­rich Bul­lin­ger et publiée en 1566, la Confes­sion hel­vé­tique pos­té­rieure consacre son deuxième cha­pitre à l’in­ter­pré­ta­tion de la Sainte Écri­ture et à la place des Pères, des conciles et des tra­di­tions.

Elle ne demande pas d’i­gno­rer les témoins his­to­riques de l’É­glise.

Elle refuse cepen­dant que leurs opi­nions, les déci­sions conci­liaires ou l’an­cien­ne­té d’une cou­tume deviennent des argu­ments suf­fi­sants pour impo­ser une doc­trine contraire à l’É­cri­ture.

Cette posi­tion mérite une atten­tion par­ti­cu­lière.

La Réforme ne rem­place pas la tra­di­tion chré­tienne par le juge­ment sou­ve­rain de chaque indi­vi­du. Elle demande que les inter­pré­ta­tions soient éprou­vées à par­tir de l’É­cri­ture elle-même, dans son contexte et dans l’en­semble de son témoi­gnage.

L’an­cienne tra­di­tion conserve ain­si une véri­table valeur de témoi­gnage, mais non une auto­ri­té infaillible.

Le Catéchisme de Heidelberg – Question 54

À la ques­tion 54, le Caté­chisme de Hei­del­berg pré­sente l’É­glise comme la com­mu­nau­té que le Fils de Dieu ras­semble, pro­tège et conserve par son Esprit et sa Parole, depuis le com­men­ce­ment du monde jus­qu’à sa fin.

Cette com­pré­hen­sion pos­sède une por­tée consi­dé­rable pour notre sujet.

L’É­glise ne com­mence pas avec Luther ou Cal­vin. Elle appar­tient à l’u­nique des­sein rédemp­teur de Dieu.

La Réforme n’a donc pas pour voca­tion d’in­ven­ter une autre Église, mais de rap­pe­ler l’É­glise visible à sa fidé­li­té envers le Christ, qui demeure son Sei­gneur.

La conti­nui­té pro­fonde de l’É­glise ne repose pas sur la per­ma­nence abso­lue de ses formes ins­ti­tu­tion­nelles. Elle repose sur la fidé­li­té de Jésus-Christ à ses pro­messes.

La Confession de foi de Westminster – Chapitre 1, paragraphe 6

La Confes­sion de West­mins­ter, éla­bo­rée au XVIIe siècle, rap­pelle que tout ce qui est néces­saire à la gloire de Dieu, au salut, à la foi et à la vie chré­tienne est conte­nu dans la Sainte Écri­ture, expli­ci­te­ment ou par consé­quence bonne et néces­saire.

Cette affir­ma­tion exclut de faire de l’in­no­va­tion doc­tri­nale une fin en soi.

Mais elle inter­dit éga­le­ment de consi­dé­rer l’an­cien­ne­té d’une pra­tique comme une garan­tie auto­ma­tique de véri­té.

La fidé­li­té exige une réforme per­ma­nente de nos pen­sées et de nos pra­tiques à la lumière de la Parole de Dieu.

La tra­di­tion réfor­mée conserve ain­si deux exi­gences com­plé­men­taires : ne pas renier sans rai­son ce qui nous a été trans­mis, et ne jamais conser­ver par prin­cipe ce qui doit être cor­ri­gé selon l’É­cri­ture.

C’est dans cette ten­sion entre conti­nui­té et puri­fi­ca­tion que la Réforme trouve sa véri­table signi­fi­ca­tion.


Bibliographie sommaire

Arnold J. Toyn­bee, A Stu­dy of His­to­ry, 12 vol., Londres, Oxford Uni­ver­si­ty Press, 1934–1961 (édi­tion ori­gi­nale, publi­ca­tion éche­lon­née).

Cet ensemble monu­men­tal étu­die la nais­sance, l’ex­pan­sion et la désa­gré­ga­tion de nom­breuses civi­li­sa­tions. Toyn­bee y accorde une place impor­tante à leur apti­tude à répondre aux défis et aux crises internes. Sa phi­lo­so­phie com­pa­ra­tiste de l’his­toire est sti­mu­lante, sans consti­tuer une loi scien­ti­fique uni­ver­selle du déclin.

Paul Valé­ry, Varié­té, Paris, Édi­tions de la N.R.F., 1924 (édi­tion ori­gi­nale) ; com­prend « La Crise de l’esprit », dont la ver­sion anglaise a paru dans The Athe­naeum en avril et mai 1919, puis le texte fran­çais dans La Nou­velle Revue fran­çaise en août 1919.

Valé­ry exprime, après la Pre­mière Guerre mon­diale, l’ef­fon­dre­ment de la confiance euro­péenne dans un pro­grès néces­sai­re­ment béné­fique. Son essai donne à la conscience de la mor­ta­li­té des civi­li­sa­tions une inten­si­té lit­té­raire remar­quable.

Edmund Burke, Reflec­tions on the Revo­lu­tion in France, Londres, J. Dod­sley, 1790 (édi­tion ori­gi­nale).

Burke oppose à la construc­tion abs­traite d’un ordre poli­tique entiè­re­ment neuf une concep­tion his­to­rique de la socié­té, atten­tive aux ins­ti­tu­tions, aux res­pon­sa­bi­li­tés et aux géné­ra­tions. Son œuvre per­met de dis­tin­guer la réforme pru­dente du volon­ta­risme révo­lu­tion­naire.

Guillaume Groen van Prins­te­rer, Onge­loof en revo­lu­tie, Leyde, Lucht­mans, 1847 (édi­tion ori­gi­nale).

L’his­to­rien et homme poli­tique réfor­mé néer­lan­dais pro­pose une cri­tique chré­tienne des pré­sup­po­sés reli­gieux et phi­lo­so­phiques de la Révo­lu­tion. Son apport consiste à relier les ins­ti­tu­tions poli­tiques aux convic­tions fon­da­men­tales qui struc­turent une civi­li­sa­tion, plu­tôt qu’aux seuls évé­ne­ments de sur­face.

Jean Cal­vin, Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chres­tienne, Genève, Jean Cres­pin, 1560 (édi­tion fran­çaise défi­ni­tive ; pre­mière édi­tion latine : Ins­ti­tu­tio chris­tia­nae reli­gio­nis, Bâle, 1536 ; pre­mière ver­sion fran­çaise : 1541).

Cal­vin dis­tingue l’au­to­ri­té sou­ve­raine de l’É­cri­ture de celle des tra­di­tions humaines. Il per­met de com­prendre la Réforme non comme inven­tion doc­tri­nale, mais comme rap­pel de l’É­glise à la véri­té biblique.

Abra­ham Kuy­per, Sou­ve­rei­ni­teit in eigen kring, Amster­dam, J. H. Kruyt, 1880 (édi­tion ori­gi­nale).

Dans ce dis­cours inau­gu­ral de l’U­ni­ver­si­té libre d’Am­ster­dam, Kuy­per arti­cule la sou­ve­rai­ne­té du Christ avec la diver­si­té des sphères de l’exis­tence humaine. Son approche éclaire les res­pon­sa­bi­li­tés chré­tiennes dans la socié­té sans iden­ti­fier le Royaume de Dieu à un régime ter­restre.

Her­man Bavinck, Refor­med Dog­ma­tics, 4 vol., dir. John Bolt, trad. John Vriend, Grand Rapids, Baker Aca­de­mic, 2003–2008 (ouvrage ori­gi­nal néer­lan­dais : Gere­for­meerde dog­ma­tiek, 1895–1901).

L’œuvre four­nit un cadre doc­tri­nal appro­fon­di pour pen­ser la révé­la­tion, l’É­glise, l’his­toire du salut et les rela­tions entre chris­tia­nisme et culture. Elle aide à dis­tin­guer la conti­nui­té de la foi de la per­ma­nence des formes ins­ti­tu­tion­nelles.


Pour aller plus loin

Un pre­mier pro­lon­ge­ment consiste à dis­tin­guer trois atti­tudes très dif­fé­rentes devant l’hé­ri­tage reçu. La nos­tal­gie idéa­lise le pas­sé ; le pré­sen­tisme le rend presque insi­gni­fiant ; la fidé­li­té cri­tique cherche à dis­cer­ner ce qu’il convient de rece­voir, de cor­ri­ger et de trans­mettre. Le chré­tien ne devrait se satis­faire d’au­cune des deux pre­mières atti­tudes. La gra­ti­tude envers les géné­ra­tions pré­cé­dentes n’o­blige pas à nier leurs fautes, pas plus que la recon­nais­sance de leurs fautes n’au­to­rise à mépri­ser leurs œuvres.

Pour appro­fon­dir cette dis­tinc­tion, on pour­ra lire conjoin­te­ment le Psaume 78 et Juges 2. Les deux textes asso­cient le sou­ve­nir des œuvres de Dieu à une res­pon­sa­bi­li­té de trans­mis­sion, tout en expo­sant sans com­plai­sance les infi­dé­li­tés du peuple. Ils montrent pour­quoi la mémoire biblique n’est pas une légende flat­teuse racon­tée par une com­mu­nau­té sur elle-même. Elle est une mémoire pla­cée sous le juge­ment de la véri­té divine.

Un second pro­lon­ge­ment concerne l’É­glise. Dans quelles cir­cons­tances une modi­fi­ca­tion de doc­trine ou de pra­tique repré­sente-t-elle une réforme légi­time ? Et quand devient-elle une rup­ture avec la foi apos­to­lique ? Pour répondre, il faut reve­nir aux sources : la Sainte Écri­ture d’a­bord, puis les grandes confes­sions de foi et le témoi­gnage his­to­rique des Églises, tous exa­mi­nés à la lumière de l’É­cri­ture. La ques­tion déci­sive n’est ni l’an­cien­ne­té d’une pra­tique ni sa nou­veau­té, mais sa fidé­li­té à la Parole de Dieu.

Un troi­sième pro­lon­ge­ment touche la vie fami­liale, l’en­sei­gne­ment et la culture. Quelles his­toires racon­tons-nous à nos enfants ? Quels livres leur fai­sons-nous décou­vrir ? Connaissent-ils les rai­sons pour les­quelles cer­taines ins­ti­tu­tions, cer­taines fêtes, cer­taines œuvres et cer­taines pra­tiques ont été reçues ? Et leur trans­met­tons-nous seule­ment des infor­ma­tions, ou éga­le­ment des cri­tères pour les com­prendre et les juger ? Une mémoire vivante ne consiste pas à pré­ser­ver indis­tinc­te­ment des objets anciens. Elle consiste à rendre intel­li­gible un héri­tage.

Enfin, la foi chré­tienne empêche de trans­for­mer l’a­mour des civi­li­sa­tions en reli­gion civile. Il est légi­time de ser­vir sa patrie, d’ai­mer sa culture et de pro­té­ger un patri­moine reçu. Mais la cité ter­restre n’est jamais la cité éter­nelle. Le chré­tien tra­vaille à la paix et à la jus­tice dans l’his­toire, en sachant que son espé­rance der­nière ne dépend pas de la sur­vie de sa civi­li­sa­tion, mais de Jésus-Christ res­sus­ci­té.


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