Solitude et foi chrétienne

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Un homme seul, assis à une table près d’une grande fenêtre au cré­pus­cule, médite devant un livre fer­mé tan­dis que les lumières de la ville appa­raissent au loin.


J’ai appris par l’expérience des sépa­ra­tions et de la perte d’un foyer qu’une mai­son peut res­ter la même et pour­tant deve­nir sou­dain silen­cieuse. La soli­tude ne fait pas tou­jours souf­frir parce qu’il n’y aurait per­sonne dans notre vie. Elle devient par­fois dou­lou­reuse parce que l’absence pré­sente enva­hit tout le champ de conscience : un soir paraît sans fin, quelques heures semblent annon­cer l’avenir, et « main­te­nant » se trans­forme inté­rieu­re­ment en « tou­jours ».

La foi chré­tienne ne nous demande ni de nier cette souf­france ni de pré­tendre que nous n’avons besoin de per­sonne. Elle nous apprend à remettre la soli­tude à sa juste place : comme une expé­rience réelle, par­fois très pro­fonde, mais jamais comme une défi­ni­tion ultime de notre exis­tence. Le croyant est une créa­ture faite pour la com­mu­nion, un membre du corps du Christ, un enfant adop­té par le Père et un pèle­rin dont l’avenir demeure sous la pro­vi­dence de Dieu.

La solitude n’est pas un seul phénomène

Il faut dis­tin­guer des réa­li­tés que le lan­gage cou­rant confond. On peut être seul sans se sen­tir seul. On peut aus­si être entou­ré, par­ler toute la jour­née et res­sen­tir néan­moins une pro­fonde soli­tude.

L’Organisation mon­diale de la san­té dis­tingue l’isolement social, qui désigne objec­ti­ve­ment un nombre insuf­fi­sant de rela­tions, de rôles sociaux ou d’interactions, et la soli­tude, qui désigne le sen­ti­ment dou­lou­reux pro­duit par l’écart entre les rela­tions que l’on a et celles dont on aurait besoin ou que l’on dési­re­rait. Une per­sonne peut donc dis­po­ser d’un réseau rela­tion­nel réel et connaître pour­tant, à cer­tains moments, une forte expé­rience de soli­tude.

Il faut encore dis­tin­guer la soli­tude subie de la soli­tude choi­sie. Jésus se retire dans des lieux soli­taires pour prier (Marc 1.35). Il existe une soli­tude féconde : celle qui per­met le repos, la lec­ture, la prière, la contem­pla­tion. Elle devient autre chose lorsqu’elle n’est plus un espace choi­si mais une absence res­sen­tie comme impo­sée.

Le but n’est donc pas de sup­pri­mer tout silence, mais d’apprendre à dis­cer­ner ce qui relève d’un besoin légi­time de com­mu­nion et ce que notre esprit ajoute par­fois à la situa­tion pré­sente.

Quand le présent devient « toujours »

Cer­tains épi­sodes sont par­ti­cu­liè­re­ment pénibles parce qu’ils modi­fient momen­ta­né­ment notre rap­port au temps. Le fait objec­tif peut être simple : « je suis seul ce soir ». Mais l’émotion donne à ce fait une por­tée beau­coup plus vaste : « je suis seul dans la vie ». Puis l’imagination conclut : « cela ne s’arrêtera jamais ».

Une émo­tion est une infor­ma­tion, non une pro­phé­tie. Elle peut révé­ler qu’une pré­sence nous manque, qu’un lien est pré­cieux ou qu’une tran­si­tion est dif­fi­cile. Elle ne connaît pas l’avenir.

Les recherches contem­po­raines sug­gèrent d’ailleurs que le contact social réel, la par­ti­ci­pa­tion active à des groupes et le tra­vail sur cer­taines inter­pré­ta­tions cog­ni­tives peuvent aider contre la soli­tude, même si les effets varient et que les preuves res­tent hété­ro­gènes. Il serait faux de réduire toute soli­tude à « une mau­vaise pen­sée » ; il serait tout aus­si faux de croire que notre inter­pré­ta­tion de la situa­tion n’a aucune influence sur la souf­france éprou­vée.

Dans les moments intenses, une pre­mière dis­ci­pline consiste donc à reve­nir du ver­dict à l’observation : non pas « ma vie est vide », mais « cette soi­rée est dif­fi­cile » ; non pas « per­sonne n’est là pour moi », mais « les per­sonnes qui comptent pour moi ne sont pas phy­si­que­ment pré­sentes main­te­nant ». La véri­té ne sup­prime pas tou­jours immé­dia­te­ment la dou­leur, mais elle lui retire le droit de se faire pas­ser pour l’avenir.

Il n’est pas bon que l’homme soit seul

Genèse 2.18 affirme qu’il n’est pas bon que l’homme soit seul. Le contexte immé­diat concerne la créa­tion de la femme et conduit au mariage ; il serait exces­sif d’en faire un trai­té com­plet de la socia­bi­li­té humaine. Mais ce texte inter­dit au moins une erreur : consi­dé­rer l’autosuffisance soli­taire comme l’idéal de la créa­ture.

Nous sommes créés pour vivre devant Dieu et avec les autres. La famille, l’amitié, le mariage, le voi­si­nage, l’Église et le ser­vice sont des formes dif­fé­rentes de cette vie rela­tion­nelle. Aucune rela­tion créée ne peut deve­nir le fon­de­ment ultime de notre sécu­ri­té, mais le besoin de pré­sence n’est pas, en lui-même, un défaut spi­ri­tuel.

Une réponse chré­tienne mal­adroite consis­te­rait donc à dire : « Dieu suf­fit, vous ne devriez pas res­sen­tir le manque d’autrui. » Dieu est le bien suprême de l’homme, mais le même Dieu nous com­mande aus­si de nous assem­bler, de por­ter les far­deaux les uns des autres, d’encourager, de visi­ter et d’exercer l’hospitalité.

La pré­sence de Dieu ne rend pas inutile la pré­sence humaine ; elle en révèle la juste place. À l’inverse, faire dépendre toute sa paix de la dis­po­ni­bi­li­té d’une per­sonne par­ti­cu­lière revient à deman­der à une créa­ture ce qu’elle ne peut por­ter.

La solitude métaphysique et le cœur inquiet

Il existe une soli­tude plus pro­fonde que l’absence d’un proche : l’impression d’être seul dans l’univers, comme si l’existence elle-même n’offrait plus aucun vis-à-vis ultime.

La psy­cho­lo­gie exis­ten­tielle a pris cette expé­rience au sérieux. Irvin Yalom fait de l’isolement exis­ten­tiel l’une des don­nées fon­da­men­tales de la condi­tion humaine. Il y a là une obser­va­tion juste : per­sonne ne peut vivre exac­te­ment à notre place ni fran­chir la mort à notre place.

Mais l’anthropologie chré­tienne refuse la conclu­sion selon laquelle nous serions fina­le­ment des consciences jetées dans un uni­vers indif­fé­rent. Augus­tin exprime une autre com­pré­hen­sion du cœur humain :

« Tu nous as faits pour toi, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi. »

Augus­tin d’Hippone, Les Confes­sions, I, 1, 1.

Cette parole ne signi­fie pas que toute soli­tude humaine dis­pa­raît dès que l’on croit en Dieu. Elle signi­fie que notre besoin de com­mu­nion pos­sède une pro­fon­deur que même les meilleures rela­tions ter­restres ne peuvent entiè­re­ment com­bler. Le cœur humain a besoin d’autrui ; il est aus­si fait pour Dieu.

Le Christ, l’adoption et la providence

La réponse chré­tienne à la soli­tude n’est pas d’abord une tech­nique men­tale. Elle repose sur une réa­li­té : notre union au Christ.

Jésus a connu l’abandon humain. À l’approche de la Pas­sion, il annonce que ses dis­ciples seront dis­per­sés et le lais­se­ront seul, mais ajoute qu’il n’est pas seul parce que le Père est avec lui (Jean 16.32). La rela­tion unique du Fils au Père n’est pas sim­ple­ment trans­po­sable à notre psy­cho­lo­gie. Elle révèle néan­moins que l’absence humaine et l’abandon par Dieu ne sont pas la même chose.

En Christ, le croyant est par­don­né et adop­té. J. I. Packer résu­mait ain­si l’ordre évan­gé­lique :

« C’est une éthique pour les rache­tés, ceux qui aiment Dieu parce qu’il les a par­don­nés et adop­tés et qu’ils ont connu sa grâce sal­va­trice. »

J. I. Packer, Our Lord’s Unders­tan­ding of the Law of God, The Camp­bell Mor­gan Memo­rial Bible Lec­tu­re­ship, no 14, 1962, p. 9.

Cette adop­tion ne garan­tit pas que nous res­sen­ti­rons à chaque ins­tant la pré­sence de Dieu. Les psaumes de lamen­ta­tion montrent au contraire qu’un croyant peut prier dans l’obscurité. Mais l’obscurité de l’expérience n’est pas la preuve de l’absence du Sei­gneur.

L’Église prend ici toute son impor­tance. Dieu ne sauve pas des indi­vi­dus spi­ri­tuel­le­ment auto­suf­fi­sants : il ras­semble un peuple. La pré­di­ca­tion, la prière com­mune, la Cène, l’amitié fra­ter­nelle, les repas, les visites et le ser­vice sont des expres­sions concrètes de cette com­mu­nion.

La pro­vi­dence donne aus­si à l’avenir sa juste place. Elle ne signi­fie pas que nous connais­sons demain, mais que nous pou­vons ne pas le connaître sans conclure qu’il est vide. Jésus nous enseigne à ne pas char­ger le jour pré­sent du sou­ci du len­de­main (Mat­thieu 6.34).

Cal­vin écrit, dans la langue de son époque :

« Au reste, com­bien que les causes outre­passent nostre enten­de­ment, ou en soyent eslon­gnées, si faut-il tenir pour cer­tain qu’elles ne laissent point d’estre cachées en Dieu. »

Jean Cal­vin, Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chres­tienne, I, 17, 1, édi­tion de 1560.

Il existe une dif­fé­rence déci­sive entre un ave­nir incon­nu et un ave­nir aban­don­né. La soli­tude rem­plit par­fois ce que nous ne savons pas du scé­na­rio le plus sombre. La foi ne rem­plit pas l’avenir de scé­na­rios opti­mistes ; elle le remet à Dieu.

Que faire lorsque la vague monte ?

Quand une vague de soli­tude devient très forte, il est rare­ment utile de cher­cher à résoudre immé­dia­te­ment toute la ques­tion de son exis­tence. Il faut d’abord res­tau­rer la pro­por­tion du réel.

Nom­mer ce qui se passe aide déjà : « je tra­verse une forte vague de soli­tude ». Cette phrase est plus juste que « je suis seul ». Puis il faut reve­nir aux faits : où suis-je ? quelle heure est-il ? quel est mon pro­chain contact humain réel ? qui puis-je appe­ler ?

Il est sou­vent utile de réduire volon­tai­re­ment l’horizon tem­po­rel. La ques­tion n’est plus : « com­ment vais-je sup­por­ter toute ma vie ? », mais : « que vais-je faire durant la pro­chaine heure ? » Une heure peut conte­nir une marche, un repas, un appel, quelques pages d’un livre, une tâche com­men­cée et ache­vée, une prière.

Il faut éga­le­ment reve­nir au corps et au monde exté­rieur. La fatigue, l’inactivité et l’enfermement peuvent ampli­fier ce qui est déjà dou­lou­reux. Sor­tir, mar­cher, pré­pa­rer un repas ou prendre soin de son loge­ment n’est pas une fuite spi­ri­tuelle.

Le contact humain doit être recher­ché sans honte. Un appel n’a pas besoin d’être une demande de secours dra­ma­tique. Et il y a une grande dif­fé­rence entre une conver­sa­tion réelle et le simu­lacre de pré­sence que pro­cure par­fois le défi­le­ment sans fin des réseaux sociaux.

Enfin, la prière doit reve­nir aux réa­li­tés objec­tives de l’Évangile plu­tôt que deve­nir une nou­velle occa­sion d’introspection. Les psaumes per­mettent de dire la détresse sans l’absolutiser.

Un « rap­pel au réel » peut être pré­pa­ré à l’avance :

  • Ce que je res­sens est réel, mais ce n’est pas toute la réa­li­té.
  • Je suis seul main­te­nant ; je ne suis pas aban­don­né.
  • Ce moment a un com­men­ce­ment et il aura une fin.
  • Les per­sonnes absentes n’ont pas ces­sé d’exister, ni de comp­ter pour moi.
  • Je n’ai pas à résoudre toute ma vie ce soir.
  • Mon esprit trans­forme par­fois « main­te­nant » en « tou­jours » ; je n’ai pas besoin de croire cette extra­po­la­tion.
  • Demain m’est incon­nu, mais il n’est pas connu comme vide.
  • Dieu demeure pré­sent même lorsque je ne res­sens pas sa pré­sence.
  • Mon ave­nir demeure sous sa pro­vi­dence.
  • Ma voca­tion immé­diate consiste à accom­plir fidè­le­ment la pro­chaine chose bonne qui m’est don­née à faire.

Si tou­te­fois la soli­tude devient presque quo­ti­dienne pen­dant plu­sieurs semaines et s’accompagne d’une perte mar­quée d’intérêt, d’un retrait crois­sant, de troubles impor­tants du som­meil ou de l’appétit, d’un déses­poir durable ou d’idées de mort, il ne faut pas spi­ri­tua­li­ser la situa­tion. Une éva­lua­tion médi­cale ou psy­cho­lo­gique peut deve­nir néces­saire. La prière, la vie d’Église et les soins appro­priés ne sont pas des concur­rents.

Transformer la solitude subie en solitude habitée

Une fois la crise pas­sée, il ne s’agit plus seule­ment de résis­ter à la soli­tude, mais d’apprendre à habi­ter les heures où nous sommes seuls.

Don­ner une forme au temps est essen­tiel. Une soi­rée entiè­re­ment indé­fi­nie peut deve­nir un ter­rain de rumi­na­tion ; une soi­rée com­por­tant quelques repères pos­sède des contours. Il ne s’agit pas de rem­plir com­pul­si­ve­ment chaque minute, mais d’éviter que le vide décide à notre place.

Il faut aus­si inves­tir les lieux. Prendre soin de son loge­ment, mettre une table en ordre, créer un lieu de lec­ture ou de prière, rece­voir quelqu’un sont des actes modestes mais impor­tants. Habi­ter n’est pas seule­ment occu­per un espace : c’est en faire un lieu de fidé­li­té et d’hospitalité.

Les rela­tions, elles aus­si, se construisent avant l’urgence. Les ami­tiés pro­fondes naissent sou­vent de la répé­ti­tion : mêmes per­sonnes, mêmes lieux, repas par­ta­gés, ser­vice com­mun, conver­sa­tions ordi­naires. L’Église locale devrait être l’un de ces lieux d’enracinement, sans être idéa­li­sée ni réduite à un dis­po­si­tif thé­ra­peu­tique.

Enfin, la soli­tude choi­sie pos­sède ses propres biens : lire, écrire, écou­ter de la musique, mar­cher, contem­pler la créa­tion, prier sans hâte. La force ne consiste donc pas à ne plus avoir besoin de per­sonne, mais à ne plus être entiè­re­ment gou­ver­né par l’absence.

Étrangers et voyageurs, mais non abandonnés

La foi chré­tienne donne enfin une pro­fon­deur par­ti­cu­lière à notre rap­port au temps. Nous sommes des étran­gers et des voya­geurs sur la terre (Hébreux 11.13 ; 1 Pierre 2.11). Cela ne rend pas la vie pré­sente insi­gni­fiante : pré­ci­sé­ment parce que le temps nous est confié et qu’il n’est pas éter­nel, il devient voca­tion.

La soli­tude peut nous enfer­mer dans une ques­tion : « qui est là pour moi ? » L’Évangile per­met, sans mépri­ser cette ques­tion, d’en poser une autre : « à qui puis-je faire du bien aujourd’hui ? » Une visite, une lettre, un ser­vice, une invi­ta­tion ou une prière deviennent alors des manières concrètes de sor­tir de l’autocentrage de la souf­france.

Mais l’espérance chré­tienne va plus loin qu’une meilleure ges­tion de la soli­tude. Elle repose sur la résur­rec­tion de Jésus-Christ, attend la résur­rec­tion des morts et la nou­velle créa­tion. La mort elle-même n’est donc pas l’horizon ultime.

Nous ne sommes pas appe­lés à nier la nuit. Le veilleur sait qu’elle existe. Il sait aus­si qu’elle n’est pas éter­nelle.

Conclusion

Il arrive qu’un moment de soli­tude se pré­sente à nous comme s’il conte­nait toute notre exis­tence. C’est pré­ci­sé­ment là qu’il faut réap­prendre à voir.

Voir le fait sans lui ajou­ter une pro­phé­tie. Recon­naître le besoin d’autrui sans faire d’une créa­ture notre salut. Cher­cher la com­mu­nion réelle de l’Église, de la famille et de l’amitié. Reve­nir au corps, au tra­vail concret, au ser­vice. Et sur­tout repla­cer le temps sous le regard de Dieu.

Le croyant peut être seul dans une pièce et res­sen­tir très pro­fon­dé­ment cette soli­tude. Mais il n’est pas pour autant seul dans l’existence. Il appar­tient au Christ, il a un Père, il est appe­lé dans un peuple, et son ave­nir ne se ter­mine pas dans l’absence d’un être aimé.

Un moment dou­lou­reux n’est pas une pro­phé­tie sur toute une vie. Et toute une vie ter­restre, elle-même, n’est pas encore l’éternité.


Annexes

Annexe 1 – Parcours biblique de la solitude

Genèse 2.18 – Une créa­ture faite pour la com­mu­nion. Lorsque Dieu déclare qu’il n’est pas bon que l’homme soit seul, le contexte immé­diat conduit à la créa­tion de la femme et au mariage. Le ver­set ne doit donc pas être déta­ché de ce cadre. Il éta­blit néan­moins un prin­cipe plus large : l’autosuffisance soli­taire n’est pas l’idéal de la créa­tion. Le besoin d’autrui n’est pas en lui-même une fai­blesse spi­ri­tuelle. La soli­tude dou­lou­reuse révèle par­fois, de manière désor­don­née mais réelle, que l’être humain a été créé pour rece­voir et don­ner une pré­sence.

Marc 1.35 – La soli­tude peut aus­si être choi­sie et féconde. Jésus se retire avant l’aube dans un lieu désert afin de prier. Ce retrait n’est ni une fuite durable des hommes ni un refus de sa mis­sion : il pré­pare son retour au ser­vice. Le pas­sage aide ain­si à dis­tin­guer l’isolement subi du silence volon­taire. Toutes les heures pas­sées seul ne sont pas des heures d’abandon ; cer­taines peuvent deve­nir un espace de prière, de repos et de réorien­ta­tion devant Dieu.

Psaumes 25, 42, 88 et 142 – Dire la détresse sans la fal­si­fier. Ces psaumes donnent plu­sieurs voix à la soli­tude. Le Psaume 25 unit l’affliction, le sen­ti­ment d’être seul et l’attente du secours divin. Le Psaume 42 fait dia­lo­guer l’âme abat­tue avec l’espérance en Dieu. Le Psaume 88 se ter­mine dans l’obscurité, sans réso­lu­tion sen­sible, et empêche de trans­for­mer toute prière fidèle en récit de sou­la­ge­ment immé­diat. Le Psaume 142 décrit l’absence de refuge humain tout en adres­sant la plainte au Sei­gneur. Ensemble, ils montrent que la foi ne nie ni le silence ni l’abandon res­sen­ti : elle les porte dans une parole adres­sée à Dieu.

Jean 16.32 et Mat­thieu 6.34 – Pré­sence du Père et limite du jour. Jésus annonce que ses dis­ciples seront dis­per­sés et le lais­se­ront seul, mais il dis­tingue cet aban­don humain de la pré­sence de son Père. Sa rela­tion filiale est unique ; le texte ne per­met donc pas une trans­po­si­tion psy­cho­lo­gique sim­pliste. Il inter­dit cepen­dant d’identifier auto­ma­ti­que­ment absence humaine et aban­don divin. Mat­thieu 6.34 com­plète cette pers­pec­tive en refu­sant de char­ger aujourd’hui du mal pos­sible de demain. L’avenir reste incon­nu, mais l’inquiétude pré­sente n’est pas auto­ri­sée à par­ler comme si elle le connais­sait.

Romains 8.31–39 et Hébreux 10.24–25 – Une sécu­ri­té en Christ vécue dans un peuple. Romains 8 fonde l’assurance du croyant non dans la sta­bi­li­té de ses émo­tions ou de ses rela­tions, mais dans l’amour de Dieu mani­fes­té en Jésus-Christ, dont aucune puis­sance créée ne peut le sépa­rer. Hébreux 10 rap­pelle tou­te­fois que cette assu­rance ne pro­duit pas un indi­vi­du auto­suf­fi­sant : les chré­tiens sont appe­lés à se ras­sem­bler, à s’encourager et à se sti­mu­ler mutuel­le­ment à l’amour et aux œuvres bonnes. La pré­sence de Dieu ne rend donc pas la com­mu­nion ecclé­siale super­flue ; elle en consti­tue le fon­de­ment.

Hébreux 11.13–16 et 1 Pierre 2.11 – La condi­tion du pèle­rin. Les croyants sont décrits comme étran­gers et voya­geurs sur la terre. Cette condi­tion ne condamne pas la vie pré­sente à l’insignifiance et ne jus­ti­fie pas le retrait du monde. Elle enseigne que même les liens les plus pré­cieux ne peuvent por­ter tout le poids de notre espé­rance. La soli­tude ter­restre n’est ni mini­mi­sée ni décla­rée défi­ni­tive : elle est repla­cée dans une his­toire orien­tée vers la cité pré­pa­rée par Dieu. Le chré­tien peut ain­si recon­naître la nuit pré­sente sans lui accor­der le der­nier mot.

Annexe 2 – La solitude à la lumière des confessions réformées

Les confes­sions de foi ne rem­placent pas l’Écriture et ne pré­tendent pas four­nir une psy­cho­lo­gie com­plète de la soli­tude. Elles offrent tou­te­fois une gram­maire doc­tri­nale qui empêche plu­sieurs glis­se­ments : confondre un sen­ti­ment d’abandon avec l’abandon réel de Dieu, iso­ler le croyant de l’Église ou faire dépendre toute conso­la­tion d’une pré­sence humaine par­ti­cu­lière. Leur apport est donc indi­rect mais sub­stan­tiel.

Le Caté­chisme de Hei­del­berg : appar­te­nir au Christ. La ques­tion 1 situe la conso­la­tion du croyant dans son appar­te­nance, corps et âme, à Jésus-Christ. Cette conso­la­tion ne pro­met pas une immu­ni­té contre la tris­tesse ; elle affirme que l’identité ultime du chré­tien n’est pas déter­mi­née par son iso­le­ment pré­sent. Les ques­tions 26 à 28 déve­loppent la pro­vi­dence : toutes choses demeurent sous le gou­ver­ne­ment pater­nel de Dieu, de sorte que l’inconnu n’est pas syno­nyme d’un monde livré au hasard. Les ques­tions 54 et 55 ajoutent une dimen­sion ecclé­siale : le Fils ras­semble son Église et les croyants ont part, comme membres du Christ, à ses dons et au ser­vice mutuel. La conso­la­tion est donc à la fois chris­to­lo­gique, pro­vi­den­tielle et com­mu­nau­taire.

La Confes­sion de West­mins­ter : pro­vi­dence, adop­tion et com­mu­nion. Le cha­pitre V confesse la pro­vi­dence de Dieu sans effa­cer la réa­li­té des causes secondes ni la res­pon­sa­bi­li­té humaine. Appli­quée avec pru­dence, cette doc­trine per­met de dis­tin­guer l’avenir incon­nu d’un ave­nir aban­don­né. Le cha­pitre XII décrit l’adoption : les jus­ti­fiés sont reçus par­mi les enfants de Dieu et ont accès au Père. Leur sen­ti­ment peut varier, mais leur sta­tut ne repose pas sur cette varia­tion. Le cha­pitre XXVI traite de la com­mu­nion des saints : l’union au Christ unit aus­si les croyants entre eux et les oblige à par­ta­ger leurs dons pour le bien com­mun. La soli­tude ne doit donc être ni spi­ri­tua­li­sée comme si les rela­tions humaines étaient inutiles, ni abso­lu­ti­sée comme si l’absence momen­ta­née détrui­sait l’appartenance au peuple de Dieu.

La Confes­sion belge : la main de Dieu et la néces­si­té de l’Église. L’article 13 confesse la pro­vi­dence divine tout en reje­tant l’idée que Dieu serait l’auteur du péché. Cette dis­tinc­tion pro­tège la foi contre deux erreurs oppo­sées : attri­buer légè­re­ment chaque souf­france à une inten­tion divine direc­te­ment déchif­frable, ou conclure que l’épreuve échappe entiè­re­ment au gou­ver­ne­ment de Dieu. L’article 28 rap­pelle que nul ne doit vivre sépa­ré de l’Église par auto­suf­fi­sance. Il ne condamne évi­dem­ment pas toute période de soli­tude phy­sique ; il sou­ligne que la vie chré­tienne nor­male com­porte une appar­te­nance visible, des liens, des devoirs et une récep­tion com­mune des moyens de grâce.

Ces textes his­to­riques convergent ain­si sur un point : le croyant n’est pas invi­té à nier son besoin de pré­sence, mais à ordon­ner ce besoin. Sa sécu­ri­té pre­mière est en Christ, son ave­nir relève de la pro­vi­dence du Père, et sa vie ordi­naire prend place dans la com­mu­nion concrète de l’Église. Les confes­sions n’abolissent pas la nuit affec­tive ; elles empêchent cette nuit de deve­nir une défi­ni­tion doc­tri­nale de la réa­li­té.

Annexe 3 – Ce que la psychologie peut apporter – et ce qu’elle ne peut pas dire

La psy­cho­lo­gie aide d’abord à dis­tin­guer deux réa­li­tés sou­vent confon­dues. L’isolement social décrit une situa­tion obser­vable : peu de contacts, peu de rôles rela­tion­nels ou une par­ti­ci­pa­tion insuf­fi­sante à la vie com­mune. La soli­tude désigne plu­tôt l’expérience sub­jec­tive d’un écart entre les rela­tions dési­rées et celles que l’on vit réel­le­ment. Une per­sonne peut donc vivre seule sans souf­frir d’une soli­tude intense, tan­dis qu’une autre peut se sen­tir pro­fon­dé­ment seule au milieu d’un groupe. Cette dis­tinc­tion évite les diag­nos­tics trop rapides et per­met de recher­cher une réponse adap­tée : aug­men­ter les occa­sions de ren­contre ne suf­fit pas tou­jours, mais tra­vailler uni­que­ment sur ses pen­sées ne rem­place pas non plus des liens réels.

Les sciences psy­cho­lo­giques montrent aus­si que la soli­tude per­sis­tante peut modi­fier l’attention. Lorsqu’une per­sonne s’attend à être reje­tée, elle remarque plus faci­le­ment les signes ambi­gus ou néga­tifs, inter­prète plus sévè­re­ment un silence et peut se reti­rer pour se pro­té­ger. Ce retrait réduit ensuite les occa­sions d’expérimenter une rela­tion sûre et confirme appa­rem­ment la crainte ini­tiale. Il ne s’agit ni d’une faute morale auto­ma­tique ni d’une simple illu­sion : la souf­france est réelle. Mais l’émotion peut trans­for­mer une cir­cons­tance pré­sente en ver­dict géné­ral — « je suis seul ce soir » devient « per­sonne ne vou­dra jamais de moi ». Reve­nir aux faits, limi­ter l’horizon tem­po­rel et exa­mi­ner les inter­pré­ta­tions per­met de des­ser­rer ce cercle sans nier le manque éprou­vé.

Les réponses les plus pru­dentes sont géné­ra­le­ment concrètes et com­bi­nées : contacts régu­liers plu­tôt qu’exceptionnels, par­ti­ci­pa­tion active à un groupe, ser­vice ren­du avec d’autres, acti­vi­té phy­sique, rythme de som­meil plus stable et conver­sa­tion véri­table avec une per­sonne fiable. Un accom­pa­gne­ment psy­cho­lo­gique peut éga­le­ment aider à repé­rer les anti­ci­pa­tions de rejet, la rumi­na­tion ou les conduites d’évitement. Les résul­tats ne sont cepen­dant pas méca­niques : les causes de la soli­tude dif­fèrent selon le deuil, la sépa­ra­tion, la mala­die, l’âge, le déra­ci­ne­ment, les conflits ou la dépres­sion. Une méthode utile à l’un peut être insuf­fi­sante pour l’autre.

La psy­cho­lo­gie atteint enfin une limite de com­pé­tence. Elle peut décrire des méca­nismes, éva­luer des symp­tômes et pro­po­ser des moyens de soin ; elle ne peut pas, par ses seules méthodes, déci­der si Dieu existe, si le Christ est res­sus­ci­té ou si le croyant est réel­le­ment adop­té par le Père. Inver­se­ment, la foi chré­tienne ne jus­ti­fie pas le mépris des soins ordi­naires. La prière, la com­mu­nion de l’Église, l’amitié, le méde­cin et le psy­cho­logue ne sont pas néces­sai­re­ment des solu­tions rivales. Lorsque la soli­tude devient presque quo­ti­dienne, s’accompagne d’une perte durable d’intérêt, de troubles impor­tants du som­meil ou de l’appétit, d’un retrait crois­sant, d’idées de mort ou d’un sen­ti­ment d’insécurité, une éva­lua­tion pro­fes­sion­nelle rapide est indi­quée. La sagesse consiste alors à rece­voir l’aide dis­po­nible tout en gar­dant dis­tinctes la conso­la­tion de l’Évangile et les com­pé­tences propres du soin psy­cho­lo­gique.


Bibliographie sommaire

Augus­tin d’Hippone, Les Confes­sions, texte latin de M. Sku­tel­la, intro­duc­tion et notes d’A. Soli­gnac, tra­duc­tion d’E. Tré­ho­rel et G. Bouis­sou, Paris, Études augus­ti­niennes, coll. « Biblio­thèque augus­ti­nienne », 2 vol., 1992.

Les Confes­sions res­tent un texte majeur pour pen­ser le désir, le repos en Dieu, la perte et la mémoire. Augus­tin montre pour­quoi la soli­tude humaine pos­sède une pro­fon­deur spi­ri­tuelle sans pour autant mépri­ser l’amitié, les larmes et les atta­che­ments ter­restres.

Jean Cal­vin, Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chres­tienne, Genève, Jean Cres­pin, 1560.

L’Institution est essen­tielle ici pour sa doc­trine de la pro­vi­dence : l’ignorance des causes et de l’avenir ne signi­fie pas que le monde échappe au gou­ver­ne­ment de Dieu. Cette doc­trine pro­tège aus­si bien contre le fata­lisme que contre l’illusion de maî­tri­ser demain.

J. I. Packer, Our Lord’s Unders­tan­ding of the Law of God, The Camp­bell Mor­gan Memo­rial Bible Lec­tu­re­ship, no 14, 1962.

Ce court texte n’est pas un trai­té sur la soli­tude, mais il for­mule avec net­te­té l’ordre de la vie chré­tienne : les croyants vivent comme des rache­tés par­don­nés et adop­tés. L’adoption aide à dis­tin­guer sen­ti­ment d’absence et aban­don réel par Dieu.

David Pow­li­son, God’s Grace in Your Suf­fe­ring, Cross­way, 2018.

Pow­li­son refuse aus­si bien les expli­ca­tions sim­plistes de la souf­france que les réponses chré­tiennes réduites à quelques slo­gans. L’ouvrage aide à arti­cu­ler expé­rience dou­lou­reuse, Parole de Dieu et trans­for­ma­tion pro­gres­sive du regard.

John T. Caciop­po et William Patrick, Lone­li­ness : Human Nature and the Need for Social Connec­tion, W. W. Nor­ton, 2008.

Cet ouvrage de psy­cho­lo­gie sociale a contri­bué à repla­cer le besoin de connexion au cœur de la com­pré­hen­sion scien­ti­fique de la soli­tude. Il ne four­nit pas une anthro­po­lo­gie théo­lo­gique, mais docu­mente uti­le­ment la dimen­sion rela­tion­nelle de l’être humain.

Irvin D. Yalom, Exis­ten­tial Psy­cho­the­ra­py, Basic Books, 1980.

Yalom traite de l’isolement exis­ten­tiel par­mi les grandes don­nées de l’existence. Son cadre phi­lo­so­phique dif­fère pro­fon­dé­ment de l’anthropologie chré­tienne : l’intérêt de la lec­ture est de dis­tin­guer la jus­tesse des­crip­tive de cer­taines expé­riences et l’interprétation méta­phy­sique qu’on leur donne.

Orga­ni­sa­tion mon­diale de la san­té, From Lone­li­ness to Social Connec­tion : Char­ting a Path to Heal­thier Socie­ties, World Health Orga­ni­za­tion, 2025.

Ce rap­port récent four­nit un état des lieux mon­dial de la soli­tude et de la connexion sociale. Il per­met notam­ment de dis­tin­guer soli­tude sub­jec­tive et iso­le­ment social objec­tif et de repla­cer la ques­tion dans une pers­pec­tive com­mu­nau­taire et de san­té publique.


Pour aller plus loin

Lorsque la soli­tude devient forte, trois ques­tions simples peuvent aider à retrou­ver la pro­por­tion du réel : qu’est-ce qui est objec­ti­ve­ment vrai main­te­nant ? qu’est-ce que mon émo­tion ajoute au fait ? quelle est la pro­chaine action fidèle que je peux accom­plir ? Elles per­mettent de dis­tin­guer le réel, son inter­pré­ta­tion et la res­pon­sa­bi­li­té pré­sente.

Plu­sieurs textes bibliques méritent d’être repris len­te­ment. Genèse 2.18 rap­pelle que l’autosuffisance soli­taire n’est pas l’idéal de la créa­tion. Les Psaumes 25, 42, 88 et 142 donnent un lan­gage à la détresse sans exi­ger une conso­la­tion ins­tan­ta­née. Jean 16.32 dis­tingue l’abandon humain de la pré­sence du Père. Romains 8.31–39 fonde la sécu­ri­té du croyant dans l’amour de Dieu en Christ. Hébreux 10.24–25 replace la foi dans l’assemblée et l’encouragement mutuel. Hébreux 11.13–16 et 1 Pierre 2.11 ins­crivent enfin notre vie pré­sente dans la condi­tion du pèle­rin.

Il peut éga­le­ment être utile de pré­pa­rer, lorsqu’on va bien, un petit « rap­pel au réel » per­son­nel : quelques faits, quelques noms de per­sonnes que l’on peut joindre, les pro­chains ren­dez-vous pré­vus, deux ou trois textes bibliques et quelques acti­vi­tés simples qui remettent le corps et l’esprit en mou­ve­ment. Le moment de crise n’est pas tou­jours le meilleur moment pour inven­ter une stra­té­gie.

Une autre ques­tion mérite d’être posée hors des périodes dif­fi­ciles : ma vie com­porte-t-elle assez de rela­tions régu­lières où je ne suis pas seule­ment utile ou pro­fes­sion­nel, mais sim­ple­ment pré­sent comme per­sonne ? Une rela­tion fra­ter­nelle, un repas récur­rent, une acti­vi­té locale, un ser­vice par­ta­gé ou l’hospitalité peuvent pro­gres­si­ve­ment don­ner une épais­seur rela­tion­nelle à la vie ordi­naire.

Enfin, la soli­tude peut deve­nir une matière de prière plu­tôt qu’un ver­dict sur soi. Il ne s’agit pas seule­ment de deman­der : « Sei­gneur, fais dis­pa­raître ce sen­ti­ment », mais aus­si : « apprends-moi à rece­voir les pré­sences que tu me donnes, à cher­cher les autres sans en faire des idoles, à habi­ter les heures de silence et à demeu­rer fidèle dans le temps pré­sent ».


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