Un homme vu de dos face à un miroir ancien ; son reflet tend la main vers une page claire tandis qu’il cache un objet derrière son dos.

Kant et le mal radical : pourquoi l’homme choisit-il le mal ?

Avatar de Vincent Bru

Pour lire l’image

Le miroir sug­gère que le pro­blème du mal ne se trouve pas seule­ment devant nous, mais en nous. La main qui se détourne de la page claire vers l’objet convoi­té tra­duit le ren­ver­se­ment des motifs décrit par Kant : la loi demeure connue, mais l’amour de soi reprend le centre. Le déca­lage du reflet rap­pelle aus­si que l’histoire d’Adam devient, pour cha­cun, une his­toire per­son­nelle.


Kant n’est pas le phi­lo­sophe auquel un théo­lo­gien réfor­mé pen­se­rait spon­ta­né­ment pour défendre la gra­vi­té du péché. Pour­tant, dans La Reli­gion dans les limites de la simple rai­son, il refuse tout opti­misme naïf sur l’homme. Il parle d’un « pen­chant au mal », uni­ver­sel et radi­cal, qui atteint le prin­cipe même de nos choix. Il relit même Genèse 3 pour mon­trer com­ment l’homme subor­donne la loi morale à l’amour de soi. Sur plu­sieurs points, le diag­nos­tic est éton­nam­ment proche du chris­tia­nisme clas­sique. Mais au moment d’expliquer l’origine du mal, une frac­ture appa­raît. Kant refuse que notre cor­rup­tion puisse nous venir d’Adam et sou­tient que l’homme, puisqu’il demeure mora­le­ment obli­gé, doit tou­jours pou­voir choi­sir le bien. C’est ici que se ren­contrent deux concep­tions de la liber­té, du péché et du salut. La ques­tion n’est plus seule­ment : pour­quoi fai­sons-nous le mal ? Elle devient : qu’est-ce qu’un homme pécheur peut encore faire de lui-même ?

Le mal radical : Kant au seuil de la doctrine du péché originel

Kant voit plus profondément le mal qu’un simple optimisme moral

Il serait injuste de résu­mer Kant à l’idée que l’homme serait natu­rel­le­ment bon et que quelques mau­vaises influences suf­fi­raient à le cor­rompre. Dans la pre­mière par­tie de La Reli­gion dans les limites de la simple rai­son, publiée en 1793, il affirme au contraire l’existence d’un « mal radi­cal » dans la nature humaine. Radi­cal ne signi­fie pas ici que l’homme serait deve­nu une sorte de démon, ni que la créa­tion humaine serait mau­vaise en elle-même. Le terme indique que le désordre atteint la racine sub­jec­tive de l’action morale : le prin­cipe selon lequel nous ordon­nons nos motifs et adop­tons nos maximes.

Pour Kant, nos incli­na­tions sen­sibles ne consti­tuent pas encore le mal. Dési­rer le bon­heur, recher­cher la sécu­ri­té, éprou­ver la faim, vou­loir être aimé ne sont pas en soi des fautes. Le mal appa­raît lorsque ce qui devrait res­ter subor­don­né devient sou­ve­rain. L’homme connaît la loi morale, mais il intro­duit un autre prin­cipe à côté d’elle, puis finit par faire de l’obéissance elle-même un moyen au ser­vice de l’amour de soi.

Sa lec­ture de Genèse 3 est, de ce point de vue, remar­qua­ble­ment péné­trante. Le péché com­mence par un doute jeté sur la rigueur du com­man­de­ment. L’homme ne nie pas immé­dia­te­ment toute loi ; il la rela­ti­vise. Il cherche « d’autres mobiles », puis il subor­donne l’obéissance à des consi­dé­ra­tions qui lui sont plus avan­ta­geuses. Ce méca­nisme est fami­lier. La trans­gres­sion morale se pré­sente rare­ment à nous sous la forme : « Je sais que ceci est mau­vais et je veux le mal parce qu’il est mau­vais. » Elle vient plus volon­tiers sous la forme : « Oui, mais dans ce cas pré­cis… »

Kant rejoint ici une intui­tion pro­fon­dé­ment augus­ti­nienne : le mal n’est pas une sub­stance créée, mais un désordre. Ce qui est infé­rieur prend la place de ce qui devrait gou­ver­ner. Augus­tin décrit lui aus­si la mau­vaise volon­té comme un détour­ne­ment d’un bien créé vers soi-même plu­tôt que vers Dieu. Le pro­blème ne tient donc pas d’abord à l’existence de nos dési­rs, mais à l’ordre de nos amours.

Une faute libre ne peut-elle avoir d’origine historique ?

Le désac­cord com­mence lorsque Kant demande d’où vient ce mal. Il dis­tingue alors deux sortes d’origine : l’origine tem­po­relle et l’origine ration­nelle. Pour un évé­ne­ment phy­sique, recher­cher l’antécédent cau­sal dans le temps est légi­time. Mais une action morale, si elle doit être impu­table, ne peut selon lui être expli­quée de la même manière. Si mon choix mau­vais était sim­ple­ment l’effet néces­saire d’un état anté­rieur, il ne serait plus véri­ta­ble­ment mon choix.

Kant en tire une consé­quence déci­sive : il juge par­ti­cu­liè­re­ment inadé­quat de repré­sen­ter le mal moral comme quelque chose qui nous serait venu « par héri­tage » de nos pre­miers parents. Le récit de la Chute peut donc être reçu, mais à condi­tion de le lire comme la mise en scène tem­po­relle d’une véri­té ration­nelle. Adam repré­sente ce que cha­cun de nous fait. D’où la for­mule emprun­tée à Horace : « Le nom a chan­gé, mais cette his­toire, c’est la tienne. »

Cette lec­ture pos­sède une force réelle. Elle inter­dit au lec­teur de trans­for­mer Adam en ali­bi. On ne peut pas dire : « Je suis mau­vais à cause de lui, je ne suis donc pas res­pon­sable. » Kant insiste au contraire sur l’imputation per­son­nelle. Chaque acte mau­vais doit être trai­té comme un usage libre du vou­loir.

Mais cette force devient aus­si la limite de son inter­pré­ta­tion. Dans Romains 5.12–19, Paul ne dit pas seule­ment que nous péchons comme Adam. Il éta­blit un rap­port objec­tif entre « un seul homme » et ceux qu’il repré­sente. Par un seul homme, le péché entre dans le monde ; par la déso­béis­sance d’un seul, beau­coup sont consti­tués pécheurs ; et cette soli­da­ri­té ada­mique est mise en paral­lèle avec l’obéissance du Christ. Adam n’est donc pas seule­ment un exemple ancien de ce que nous repro­dui­sons. Il occupe une place dans l’histoire du salut.

Kant conserve ain­si la fonc­tion exem­plaire d’Adam, mais écarte sa fonc­tion repré­sen­ta­tive.

Le présupposé décisif : une morale qui se suffit à elle-même

Pour­quoi Kant refuse-t-il cette soli­da­ri­té ? La réponse ne se trouve pas uni­que­ment dans son inter­pré­ta­tion de Genèse 3. Elle dépend d’un prin­cipe posé dès la pré­face de l’ouvrage : pour connaître son devoir et être mora­le­ment obli­gé, l’homme n’a pas besoin d’une révé­la­tion divine préa­lable. La rai­son pra­tique est capable de recon­naître la loi morale et, à cet égard, la morale « se suf­fit plei­ne­ment à elle-même ».

Il faut être pré­cis. Kant ne dit pas sim­ple­ment : Dieu n’existe pas, la reli­gion est inutile. Ce serait une cari­ca­ture. Il sou­tient plu­tôt qu’en matière d’obligation morale, la rai­son ne doit pas rece­voir sa norme d’une auto­ri­té exté­rieure à elle. La reli­gion peut venir s’articuler à la morale ; elle ne fonde pas ce qui rend le devoir obli­ga­toire.

La dif­fé­rence avec la pers­pec­tive réfor­mée se situe donc en amont de la doc­trine du péché ori­gi­nel. Pour Kant, la rai­son pra­tique consti­tue le tri­bu­nal à par­tir duquel le récit biblique est inter­pré­té. Pour la théo­lo­gie réfor­mée, la rai­son est une facul­té créée, véri­ta­ble­ment capable de connaître, mais elle n’est jamais auto­nome. L’homme connaît réel­le­ment la loi morale parce qu’il est créa­ture de Dieu, fait à son image, et parce que l’œuvre de la loi est ins­crite en son cœur (Romains 2.14–15). La révé­la­tion spé­ciale ne détruit pas cette connais­sance morale ; elle l’éclaire, la cor­rige et révèle ce que la rai­son péche­resse ne sau­rait décou­vrir par elle-même au sujet de la Chute et du salut.

C’est pour­quoi Kant peut rece­voir Genèse 3 tant que le récit exprime une véri­té que la rai­son morale recon­naît déjà. Mais il refuse que ce récit impose à la rai­son une don­née his­to­rique – la soli­da­ri­té en Adam – qui semble contre­dire sa concep­tion préa­lable de l’imputation.

« Il doit, donc il peut » : le point de rupture

Le pas­sage le plus impor­tant est peut-être celui où Kant exa­mine l’homme qui s’est long­temps habi­tué au mal. Même si le vice est deve­nu pour lui comme une seconde nature, il demeure tenu de s’améliorer. Et Kant en déduit : puisqu’il le doit, « il doit pou­voir agir mora­le­ment ».

La logique est puis­sante. Si je suis véri­ta­ble­ment inca­pable de faire ce qui m’est com­man­dé, com­ment pour­rais-je encore être cou­pable de ne pas le faire ? Une inca­pa­ci­té com­plète semble sup­pri­mer la res­pon­sa­bi­li­té.

La théo­lo­gie réfor­mée répond en dis­tin­guant ce que Kant tend ici à rap­pro­cher : la liber­té natu­relle du vou­loir et sa capa­ci­té morale. La Confes­sion de West­mins­ter affirme que la volon­té humaine n’est pas for­cée de l’extérieur ni déter­mi­née par une néces­si­té phy­sique abso­lue. L’homme pécheur veut réel­le­ment ce qu’il fait. Mais elle affirme aus­si qu’après la Chute il a per­du, par lui-même, la capa­ci­té de vou­loir le bien spi­ri­tuel qui accom­pagne le salut.

Autre­ment dit, l’incapacité morale n’est pas celle d’un pri­son­nier atta­ché à une chaise à qui l’on repro­che­rait de ne pas cou­rir. Elle est celle d’un cœur qui ne veut pas Dieu comme il devrait le vou­loir. L’homme n’est pas empê­ché exté­rieu­re­ment d’aimer Dieu ; son pro­blème est pré­ci­sé­ment que ses affec­tions, ses juge­ments et sa volon­té sont désor­don­nés.

Cette dis­tinc­tion per­met de com­prendre pour­quoi res­pon­sa­bi­li­té et inca­pa­ci­té peuvent coexis­ter. Une inca­pa­ci­té impo­sée contre ma volon­té peut excu­ser. Une inca­pa­ci­té qui pro­cède de ce que j’aime volon­tai­re­ment ne pro­duit pas le même effet moral. Jésus peut dire que des hommes « ne veulent pas venir » à lui pour avoir la vie (Jean 5.40), tan­dis que Paul peut décrire l’homme natu­rel comme inca­pable de rece­voir les choses de l’Esprit de Dieu (1 Corin­thiens 2.14). Le refus et l’incapacité ne sont pas contra­dic­toires lorsque l’incapacité est morale.

Le Caté­chisme de Hei­del­berg for­mule l’objection avec une fran­chise admi­rable : Dieu n’est-il pas injuste en exi­geant de l’homme ce qu’il ne peut accom­plir ? Sa réponse ren­voie à la créa­tion et à la Chute. Dieu avait créé l’homme capable d’obéir ; c’est l’homme qui, par sa déso­béis­sance, s’est pla­cé avec sa pos­té­ri­té dans cette cor­rup­tion.

Le pro­blème n’est donc pas que Dieu ait créé un être défec­tueux et lui reproche ensuite son défaut. La doc­trine chré­tienne tient ensemble créa­tion bonne, Chute cou­pable et cor­rup­tion réelle.

Adam explique-t-il vraiment davantage que Kant ?

Le kan­tien peut alors adres­ser une objec­tion sérieuse au chré­tien : « Vous pré­ten­dez expli­quer l’origine du mal par Adam. Mais si Adam était créé bon, pour­quoi a‑t-il péché ? Vous avez seule­ment repous­sé le mys­tère d’une étape. »

L’objection touche juste si le chré­tien pré­tend four­nir une cause psy­cho­lo­gique com­plète de la pre­mière trans­gres­sion. La Sainte Écri­ture ne nous donne pas une méca­nique du péché qui ren­drait la faute d’Adam néces­saire. Elle rap­porte le com­man­de­ment de Dieu, la ten­ta­tion du ser­pent et la trans­gres­sion humaine. Adam tombe sans que Dieu ait créé le mal en lui et sans qu’une cau­sa­li­té exté­rieure l’ait contraint.

Sur ce point, Kant a rai­son de per­ce­voir une limite de toute expli­ca­tion cau­sale du mal moral : si l’on expli­quait tota­le­ment la pre­mière faute par une cause qui la néces­si­tait, on ris­que­rait de sup­pri­mer pré­ci­sé­ment ce qu’il fal­lait expli­quer – une faute.

La dif­fé­rence entre Kant et la doc­trine chré­tienne ne consiste donc pas à oppo­ser une phi­lo­so­phie mys­té­rieuse à une théo­lo­gie qui aurait sup­pri­mé tout mys­tère. Elle porte sur ce que cha­cune des deux concep­tions pré­tend néan­moins pou­voir connaître.

Kant laisse l’origine ration­nelle ultime du pen­chant au mal « impé­né­trable ». Mais il refuse en même temps que la Chute his­to­rique et la soli­da­ri­té ada­mique puissent expli­quer notre condi­tion pré­sente. Il se retrouve alors devant une dif­fi­cul­té sin­gu­lière : le pen­chant au mal est uni­ver­sel, radi­cal, qua­li­fié d’inné, et cepen­dant il doit être impu­té à chaque indi­vi­du comme rele­vant de sa liber­té.

La doc­trine réfor­mée conserve elle aus­si un mys­tère – pour­quoi une créa­ture bonne a‑t-elle péché ? – mais elle donne une struc­ture his­to­rique à notre condi­tion : créa­tion, Chute, cor­rup­tion, péchés actuels. Elle dis­tingue le pre­mier péché d’Adam de nos trans­gres­sions per­son­nelles tout en les reliant dans l’unité du genre humain.

Le mal radical ne demande pas seulement une réforme morale

C’est fina­le­ment dans la ques­tion du remède que les deux anthro­po­lo­gies révèlent toute leur dif­fé­rence.

Si le mal consiste ulti­me­ment dans une mau­vaise hié­rar­chie de maximes que le sujet libre doit pou­voir ren­ver­ser, le salut prend néces­sai­re­ment la forme d’une révo­lu­tion morale : le sujet doit réta­blir la loi morale à la pre­mière place.

La foi chré­tienne demande davan­tage – non parce qu’elle méprise la res­pon­sa­bi­li­té ou la trans­for­ma­tion morale, mais parce qu’elle juge la mala­die plus pro­fonde. L’homme ne doit pas seule­ment réor­don­ner ses prin­cipes. Il doit être récon­ci­lié avec Dieu, déli­vré de la culpa­bi­li­té, rece­voir un cœur nou­veau et être uni au Christ.

C’est ici que la symé­trie de Romains 5 devient déci­sive. Si Adam n’est qu’un sym­bole de cha­cun de nos mau­vais choix, le Christ risque lui aus­si de deve­nir prin­ci­pa­le­ment un modèle de rec­ti­tude morale. Mais Paul pré­sente autre chose. Comme la déso­béis­sance d’un seul concerne ceux qui sont en Adam, l’obéissance d’un seul concerne ceux qui sont en Christ. Le salut n’est donc pas d’abord la réus­site morale d’un indi­vi­du qui se serait enfin remis en ordre. Il vient d’un autre.

La théo­lo­gie réfor­mée exprime cette logique par l’union au Christ, la jus­ti­fi­ca­tion et la régé­né­ra­tion. La grâce ne se contente pas d’encourager une volon­té intacte à mieux choi­sir. Elle libère une volon­té esclave du péché. Elle ne détruit pas la liber­té ; elle rend l’homme capable de vou­loir libre­ment le bien qu’il ne vou­lait pas.

Conclusion – Kant diagnostique la blessure, mais l’Évangile en révèle l’histoire et le remède

Kant mérite donc mieux qu’une réfu­ta­tion som­maire au nom du « ratio­na­lisme ». Son ana­lyse du mal radi­cal consti­tue une cri­tique sévère de l’optimisme anthro­po­lo­gique. Il com­prend que le mal est uni­ver­sel, qu’il ne se réduit pas aux pas­sions cor­po­relles, qu’il touche la racine de nos choix et qu’il se mani­feste dans notre ten­dance à subor­don­ner la loi à l’amour de soi. Sa lec­ture morale de Genèse 3 met aus­si le lec­teur devant sa propre res­pon­sa­bi­li­té : l’histoire d’Adam est bien, en un sens, notre his­toire.

Mais Kant s’arrête pré­ci­sé­ment là où la révé­la­tion biblique va plus loin. Adam n’est pas seule­ment l’homme dont nous repro­dui­sons le geste. Il est celui en qui l’humanité déchue pos­sède une his­toire com­mune. Et l’incapacité morale du pécheur ne sup­prime pas sa res­pon­sa­bi­li­té, parce que son escla­vage n’est pas une vio­lence exté­rieure : il est l’esclavage d’une volon­té qui aime mal.

Il reste un mys­tère devant la pre­mière trans­gres­sion. La foi chré­tienne ne pré­tend pas expli­quer le péché comme on explique la chute d’un corps. Mais elle donne davan­tage que Kant pour com­prendre notre condi­tion : une créa­tion bonne, une Chute réelle, une soli­da­ri­té en Adam, une cor­rup­tion qui atteint le cœur, puis un second Adam.

C’est là que l’enjeu devient évan­gé­lique. Si notre pro­blème était seule­ment que nous choi­sis­sons par­fois de mau­vaises maximes, une meilleure réso­lu­tion morale pour­rait peut-être suf­fire. Si notre pro­blème est que nous sommes pécheurs et cou­pables, il nous faut davan­tage qu’un prin­cipe.

Il nous faut un Sau­veur.


Bibliographie

Sources primaires et confessionnelles

Emma­nuel Kant, La Reli­gion dans les limites de la simple rai­son, trad. André Tre­me­saygues, Paris, Félix Alcan, 1913, pre­mière par­tie, par­ti­cu­liè­re­ment § IV, pp. 44–51. Le texte de départ indis­pen­sable : Kant y dis­tingue l’origine ration­nelle et l’origine tem­po­relle du mal, récuse l’héritage moral d’Adam et expose sa lec­ture de Genèse 3.

Augus­tin d’Hippone, La Cité de Dieu, livre XII, notam­ment chap. 6–9. Augus­tin per­met de mesu­rer à la fois une proxi­mi­té et une dif­fé­rence : le mal pro­cède d’une volon­té créée bonne qui se détourne du Bien suprême, sans que le mal soit une sub­stance créée par Dieu.

Caté­chisme de Hei­del­berg, 3e et 4e dimanches, ques­tions 6–9. Un résu­mé par­ti­cu­liè­re­ment net de la séquence réfor­mée : créa­tion bonne, Chute his­to­rique, cor­rup­tion de la nature humaine, inca­pa­ci­té morale et res­pon­sa­bi­li­té.

Confes­sion de foi de West­mins­ter, cha­pitres VI (« De la chute de l’homme, du péché et de son châ­ti­ment ») et IX (« Du libre arbitre »). Ces cha­pitres arti­culent soli­da­ri­té ada­mique, cor­rup­tion et liber­té natu­relle sans iden­ti­fier liber­té et capa­ci­té spi­ri­tuelle.

Perspective critique principale

Emma­nuel Kant demeure ici l’interlocuteur cri­tique prin­ci­pal. Son inté­rêt tient pré­ci­sé­ment à la puis­sance de son diag­nos­tic moral : la pers­pec­tive réfor­mée ne gagne rien à mini­mi­ser cette force, mais elle conteste le prin­cipe d’autonomie ration­nelle qui com­mande sa réin­ter­pré­ta­tion de la Chute.


Pour aller plus loin

Idées essentielles à retenir

  • Le « mal radi­cal » kan­tien ne signi­fie pas que l’homme aurait été créé mau­vais : le mal atteint la racine de ses maximes et ren­verse l’ordre des motifs.
  • Kant refuse de réduire la faute à la sen­si­bi­li­té, aux cir­cons­tances ou à une cau­sa­li­té phy­sique : il veut pré­ser­ver l’imputation per­son­nelle.
  • Sa lec­ture de Genèse 3 trans­forme prin­ci­pa­le­ment Adam en figure de ce que cha­cun accom­plit libre­ment ; Romains 5 donne à Adam une fonc­tion repré­sen­ta­tive plus forte.
  • Le désac­cord cen­tral porte sur la rela­tion entre obli­ga­tion et capa­ci­té : Kant tend vers « tu dois, donc tu peux », tan­dis que la théo­lo­gie réfor­mée dis­tingue liber­té natu­relle et inca­pa­ci­té morale.
  • Le contraste devient déci­sif dans le salut : l’Évangile n’annonce pas seule­ment une réorien­ta­tion morale, mais la jus­ti­fi­ca­tion, la régé­né­ra­tion et l’union au Christ.

Questions de réflexion et de discussion

  1. Une action cesse-t-elle néces­sai­re­ment d’être impu­table dès qu’elle pro­cède d’un carac­tère moral pro­fon­dé­ment cor­rom­pu ?
  2. Peut-on par­ler d’un pen­chant uni­ver­sel et « inné » au mal tout en sou­te­nant que chaque sujet en est l’auteur libre ?
  3. Que perd-on dans Romains 5 si Adam devient seule­ment l’image nar­ra­tive de cha­cun de nos mau­vais choix ?
  4. La rai­son peut-elle déter­mi­ner seule ce qui rend le devoir moral obli­ga­toire, ou sup­pose-t-elle déjà une concep­tion de Dieu, de l’homme et du bien ?
  5. Quelle dif­fé­rence faut-il faire entre être empê­ché de vou­loir quelque chose et ne pas le vou­loir en rai­son de ce que l’on aime ?
  6. Si le mal touche la racine de la volon­té, quel type de remède est réel­le­ment à la hau­teur du diag­nos­tic ?

Objections et réponses

« La doc­trine réfor­mée détruit la res­pon­sa­bi­li­té en affir­mant l’incapacité. » Elle la détrui­rait si l’incapacité était une contrainte exté­rieure. Mais elle affirme que le pécheur agit volon­tai­re­ment selon un cœur cor­rom­pu. L’incapacité est morale, non méca­nique.

« Le péché ori­gi­nel fait por­ter à cha­cun la faute d’un autre. » L’objection oblige à prendre au sérieux la repré­sen­ta­tion fédé­rale de Romains 5. La même struc­ture qui paraît scan­da­leuse lorsqu’elle relie Adam à sa pos­té­ri­té est celle par laquelle Paul expose la jus­tice et la vie don­nées en Christ. Il faut donc juger ensemble les deux soli­da­ri­tés, non iso­ler la pre­mière.

« Kant est plus hon­nête puisqu’il recon­naît que l’origine ultime du mal reste impé­né­trable. » Sur le mys­tère de la pre­mière volon­té mau­vaise, cette pru­dence mérite d’être recon­nue. La réponse chré­tienne ne pré­tend pas pro­duire une cause néces­si­tante du pre­mier péché ; elle affirme cepen­dant que la révé­la­tion donne une his­toire réelle de la Chute et de ses consé­quences.

Repères bibliques

Romains 5.12–19 struc­ture la com­pa­rai­son Adam–Christ. Romains 2.14–15 rap­pelle que la connais­sance morale appar­tient déjà à la créa­ture humaine. Jean 5.40 arti­cule refus volon­taire et res­pon­sa­bi­li­té ; 1 Corin­thiens 2.14 exprime l’incapacité de l’homme natu­rel à rece­voir les choses de l’Esprit. Jean 3.3–8 et Éphé­siens 2.1–10 montrent enfin que la réponse biblique au péché n’est pas l’autocorrection morale, mais une œuvre de grâce qui donne la vie.



par

Commentaires

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

En savoir plus sur Foedus

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture