Augustin écrivant La Cité de Dieu

Au-delà du choc des civilisations : Augustin, l’Occident et l’antithèse du péché et de la grâce

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La scène ren­voie à la vision augus­ti­nienne de l’histoire : deux cités coexistent dans le monde, la cité ter­restre et la cité de Dieu. Elles ne cor­res­pondent pas à des nations pré­cises mais à deux orien­ta­tions du cœur humain.


Les ten­sions inter­na­tio­nales récentes semblent confir­mer l’intuition d’un affron­te­ment durable entre blocs cultu­rels. Alliances occi­den­tales d’un côté, puis­sances isla­miques de l’autre. Les cartes stra­té­giques paraissent don­ner rai­son aux théo­ries du choc des civi­li­sa­tions.

Mais une lec­ture chré­tienne plus ancienne et plus radi­cale oblige à dépla­cer la ques­tion.

Le véri­table axe de frac­ture n’est pas d’abord civi­li­sa­tion­nel. Il est théo­lo­gique.

Dans La Cité de Dieu (De civi­tate Dei), Augus­tin ne divise pas l’histoire en sphères cultu­relles oppo­sées. Il dis­tingue deux amours : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, et l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi. Ces deux amours fondent deux cités mêlées dans l’histoire, impos­sibles à iden­ti­fier à une nation pré­cise.

La frac­ture ultime est ver­ti­cale.

Toutes les civi­li­sa­tions ne se valent pas

Dire cela ne signi­fie pas que toutes les cultures seraient mora­le­ment équi­va­lentes. La théo­lo­gie réfor­mée affirme la réa­li­té de la grâce com­mune : Dieu retient le mal, accorde des dons, struc­ture des socié­tés.

Cer­taines civi­li­sa­tions reflètent plus clai­re­ment l’ordre créa­tion­nel : pro­tec­tion juri­dique, digni­té de la per­sonne, limi­ta­tion du pou­voir, dis­tinc­tion des auto­ri­tés. His­to­ri­que­ment, l’Occident a été pro­fon­dé­ment façon­né par le chris­tia­nisme. Le droit, la notion de conscience, la valeur de l’individu pro­cèdent de cette matrice.

Il serait intel­lec­tuel­le­ment mal­hon­nête de le nier.

Cepen­dant, ce constat ne per­met pas d’identifier une civi­li­sa­tion his­to­rique à la Cité de Dieu. Une socié­té peut reflé­ter des prin­cipes bibliques sans être régé­né­rée col­lec­ti­ve­ment. Elle peut même, en reje­tant son fon­de­ment chré­tien, se dés­in­té­grer rapi­de­ment.

Le dan­ger symé­trique

Deux erreurs guettent.

La pre­mière consiste à nive­ler toutes les civi­li­sa­tions au nom de la dépra­va­tion uni­ver­selle. Ce serait igno­rer les dif­fé­rences objec­tives de qua­li­té ins­ti­tu­tion­nelle et morale.

La seconde consiste à abso­lu­ti­ser une civi­li­sa­tion his­to­ri­que­ment chré­tienne, comme si elle était onto­lo­gi­que­ment plus proche du Royaume de Dieu.

Or Augus­tin insiste : les deux cités sont mêlées. Même une culture façon­née par le chris­tia­nisme peut som­brer dans l’orgueil, la bru­ta­li­té ou l’idolâtrie.

La proxi­mi­té avec l’idéal créa­tion­nel ne signi­fie pas appar­te­nance à la Cité céleste.

L’antithèse radi­cale

La tra­di­tion réfor­mée parle d’antithèse : oppo­si­tion radi­cale entre le péché et la grâce. Cette anti­thèse tra­verse chaque peuple. Elle ne cor­res­pond pas aux fron­tières géo­po­li­tiques.

Des Ira­niens peuvent aspi­rer à la liber­té au nom d’une digni­té qui ne vient pas de l’Occident mais de l’image de Dieu. De même, des nations occi­den­tales peuvent agir selon des logiques pure­ment ter­restres, domi­nées par l’orgueil ou l’intérêt.

La ligne déci­sive ne sépare pas l’Occident et l’Iran.
Elle tra­verse Paris comme Téhé­ran.

La méta­mor­phose véri­table

Une civi­li­sa­tion peut-elle être trans­for­mée ? Oui. Mais pas par la force des armes.

Une socié­té isla­mique pour­rait connaître une élé­va­tion remar­quable si l’Évangile y pro­dui­sait une conver­sion pro­fonde. Non pas une occi­den­ta­li­sa­tion, mais une régé­né­ra­tion des cœurs.

La grâce ne réforme pas une civi­li­sa­tion par décret exté­rieur. Elle recrée des hommes et des femmes. Et ces hommes trans­forment ensuite, len­te­ment, leurs ins­ti­tu­tions.

C’est pour­quoi l’espérance chré­tienne ne repose ni sur la supé­rio­ri­té d’un bloc cultu­rel, ni sur l’effondrement d’un autre.

Elle repose sur l’œuvre invi­sible de la grâce.

Conclu­sion

Les civi­li­sa­tions existent. Elles ont des héri­tages dis­tincts. Cer­taines incarnent mieux que d’autres l’ordre créa­tion­nel. L’Occident doit beau­coup au chris­tia­nisme. Son rejet de ce fon­de­ment entraîne une insta­bi­li­té pro­fonde.

Nous pou­vons être recon­nais­sants lorsque tombe un régime tyran­nique. La chute d’une oppres­sion est un bien réel. Mais la recon­nais­sance ne doit jamais deve­nir triom­pha­lisme. L’histoire ne s’arrête pas avec la dis­pa­ri­tion d’un pou­voir injuste.

Aucune civi­li­sa­tion his­to­rique n’est la Cité de Dieu.

L’histoire n’est pas ulti­me­ment struc­tu­rée par des blocs cultu­rels, mais par l’antithèse entre péché et grâce.

Cela appelle au dis­cer­ne­ment : ne pas ido­lâ­trer une civi­li­sa­tion, ne pas dia­bo­li­ser un peuple, ne pas confondre supé­rio­ri­té ins­ti­tu­tion­nelle et salut.

Cela appelle aus­si à l’humilité : nos propres socié­tés peuvent bas­cu­ler si elles coupent leurs racines.

Et cela appelle à la vigi­lance chré­tienne : veiller et prier.
Prier pour le salut des nations.
Prier pour que la grâce tra­verse les fron­tières.
Prier pour que le Royaume de Dieu, qui ne s’identifie à aucun bloc ter­restre, ras­semble des hommes et des femmes de toute langue et de toute nation.


Annexe 1 – Grâce com­mune et grâce spé­ciale

La grâce com­mune explique les biens pré­sents dans des socié­tés non chré­tiennes : ordre, art, jus­tice rela­tive.
La grâce spé­ciale concerne la régé­né­ra­tion et l’appartenance au Christ. Confondre les deux conduit soit à l’orgueil civi­li­sa­tion­nel, soit au rela­ti­visme.


Annexe 2 – Civi­li­sa­tion chré­tienne et apos­ta­sie

Une civi­li­sa­tion façon­née par le chris­tia­nisme peut conser­ver des struc­tures héri­tées tout en reje­tant la foi. Ce déca­lage pro­duit une crise interne : les formes demeurent, la sève dis­pa­raît.

G. K. Ches­ter­ton écri­vait en anglais dans Ortho­doxy (1908) :
« The modern world is full of the old Chris­tian vir­tues gone mad. »

Il ne par­lait pas d’un pro­grès moral, mais d’un dés­équi­libre. Des ver­tus déta­chées de leur source deviennent exces­sives, abso­lues, par­fois des­truc­trices.

La bas­cule peut alors être rapide et dra­ma­tique.


Brève notice biblio­gra­phique

Augus­tin d’Hip­pone
La Cité de Dieu (De civi­tate Dei), écrit entre 413 et 426. Augus­tin y déve­loppe une inter­pré­ta­tion théo­lo­gique de l’histoire fon­dée sur l’existence de deux cités, la cité de Dieu et la cité ter­restre, struc­tu­rées par deux amours oppo­sés. Cet ouvrage majeur de la pen­sée chré­tienne four­nit une clé d’interprétation durable des rap­ports entre foi, poli­tique et civi­li­sa­tion.

Samuel Hun­ting­ton
The Clash of Civi­li­za­tions and the Rema­king of World Order, New York, Simon & Schus­ter, 1996. Hun­ting­ton pro­pose une lec­ture géo­po­li­tique du monde post-guerre froide selon laquelle les prin­ci­paux conflits inter­na­tio­naux oppo­se­ront désor­mais des blocs civi­li­sa­tion­nels. Sa thèse a pro­fon­dé­ment mar­qué les débats contem­po­rains sur les rela­tions inter­na­tio­nales.

G. K. Ches­ter­ton
Ortho­doxy, Londres, John Lane, 1908. Dans cet essai apo­lo­gé­tique célèbre, Ches­ter­ton explique que la moder­ni­té occi­den­tale est sou­vent consti­tuée de frag­ments de pen­sée chré­tienne sépa­rés de leur source spi­ri­tuelle. Il écrit notam­ment : « The modern world is full of the old Chris­tian vir­tues gone mad. » Cette for­mule éclaire la crise cultu­relle des socié­tés issues du chris­tia­nisme lorsque leurs fon­de­ments théo­lo­giques sont aban­don­nés.


Outils pédagogiques

Ques­tions pour ana­ly­ser les pré­sup­po­sés

  1. Lorsque l’on parle de « choc des civi­li­sa­tions », quelle vision de l’histoire sup­pose-t-on impli­ci­te­ment ? L’histoire est-elle gou­ver­née par des blocs cultu­rels ou par la pro­vi­dence de Dieu ?
  2. Les civi­li­sa­tions sont-elles des réa­li­tés morales auto­nomes ou des construc­tions his­to­riques issues de l’activité d’êtres humains pécheurs ?
  3. Pour­quoi cer­taines socié­tés ont-elles déve­lop­pé des ins­ti­tu­tions plus res­pec­tueuses de la digni­té humaine que d’autres ? Cette dif­fé­rence relève-t-elle uni­que­ment de fac­teurs éco­no­miques ou cultu­rels ?
  4. Le concept de « civi­li­sa­tion chré­tienne » signi­fie-t-il que ces socié­tés sont spi­ri­tuel­le­ment chré­tiennes ?
  5. Une civi­li­sa­tion peut-elle conser­ver des valeurs chré­tiennes tout en reje­tant la foi chré­tienne ? Quelles consé­quences cela peut-il pro­duire ?

Repères bibliques

Plu­sieurs pas­sages de la Sainte Écri­ture per­mettent de com­prendre la struc­ture réelle de l’histoire humaine.

Genèse 1.26–27 rap­pelle que tous les hommes sont créés à l’image de Dieu. La digni­té humaine ne dépend donc pas d’une civi­li­sa­tion par­ti­cu­lière.

Genèse 3 révèle la chute : le péché tra­verse toute l’humanité et affecte les ins­ti­tu­tions, les cultures et les pou­voirs.

Actes 17.26 affirme que Dieu a fixé les limites des peuples et des nations. Les civi­li­sa­tions ne sont donc pas pure­ment acci­den­telles ; elles existent sous la pro­vi­dence divine.

Romains 13.1–4 enseigne que l’autorité civile a une fonc­tion réelle dans le main­tien de l’ordre, même dans un monde déchu.

Apo­ca­lypse 7.9 montre la fina­li­té ultime : une mul­ti­tude pro­ve­nant de « toute nation, toute tri­bu, tout peuple et toute langue ». Le Royaume de Dieu dépasse donc toutes les civi­li­sa­tions.

Lien avec la tra­di­tion réfor­mée

La théo­lo­gie réfor­mée dis­tingue deux réa­li­tés essen­tielles.

La grâce com­mune : Dieu retient le mal et per­met l’existence de biens cultu­rels, poli­tiques et intel­lec­tuels même dans des socié­tés non chré­tiennes. C’est ce qui explique que cer­taines civi­li­sa­tions puissent déve­lop­per des ins­ti­tu­tions plus justes que d’autres.

La grâce spé­ciale : l’œuvre de régé­né­ra­tion par l’Esprit, qui fait entrer les croyants dans la Cité de Dieu.

Cette dis­tinc­tion per­met d’éviter deux erreurs oppo­sées : le rela­ti­visme cultu­rel et l’idolâtrie civi­li­sa­tion­nelle.

Les Réfor­ma­teurs héritent ici de la vision d’Augustin : les deux cités sont mêlées dans l’histoire et ne peuvent être iden­ti­fiées à un peuple ou à un empire par­ti­cu­lier.

Ques­tions pour un tra­vail per­son­nel ou en groupe

  1. Pour­quoi la notion de « civi­li­sa­tion chré­tienne » peut-elle être à la fois juste his­to­ri­que­ment et trom­peuse théo­lo­gi­que­ment ?
  2. En quoi la dis­tinc­tion entre grâce com­mune et grâce spé­ciale aide-t-elle à com­prendre les dif­fé­rences entre socié­tés humaines ?
  3. Com­ment recon­naître les fruits posi­tifs d’une civi­li­sa­tion sans la trans­for­mer en abso­lu moral ?
  4. Pour­quoi la trans­for­ma­tion durable d’une socié­té ne peut-elle pas venir uni­que­ment de réformes poli­tiques ou mili­taires ?
  5. Com­ment les chré­tiens peuvent-ils exer­cer dis­cer­ne­ment et humi­li­té lorsqu’ils ana­lysent les évé­ne­ments géo­po­li­tiques ?

Exer­cice apo­lo­gé­tique

Com­pa­rer deux grilles de lec­ture de l’histoire :

– la lec­ture géo­po­li­tique cen­trée sur les civi­li­sa­tions ;
– la lec­ture biblique cen­trée sur la chute, la pro­vi­dence et la rédemp­tion.

Iden­ti­fier ce que cha­cune explique cor­rec­te­ment et ce qu’elle laisse dans l’ombre.

Puis mon­trer com­ment la théo­lo­gie biblique per­met d’intégrer les élé­ments de véri­té tout en cor­ri­geant les pré­sup­po­sés insuf­fi­sants.

Rap­pel doc­tri­nal

La foi réfor­mée confes­sante insiste sur plu­sieurs points essen­tiels :

– l’autorité, l’inspiration et l’inerrance de la Sainte Écri­ture ;
– la sou­ve­rai­ne­té de Dieu sur l’histoire ;
– la réa­li­té de la chute qui affecte aus­si l’intelligence humaine ;
– la cen­tra­li­té de la grâce en Jésus-Christ ;
– la dis­tinc­tion entre l’ordre de la créa­tion et l’ordre de la rédemp­tion.

Ces repères per­mettent d’analyser les évé­ne­ments du monde sans tom­ber ni dans le cynisme poli­tique ni dans l’illusion uto­pique.

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