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Dans la pénombre, Jérémie demeure assis tandis que Jérusalem brûle au loin. Le prophète ne contemple pas seulement des ruines : son attitude exprime le poids d’une histoire que l’on ne peut abolir. Rembrandt rappelle ainsi que les civilisations sont fragiles et que la fidélité à ce qui mérite d’être transmis exige de reconnaître lucidement leurs fautes et leurs pertes.
Du devoir de mémoire à la transmission de l’héritage chrétien
Une civilisation peut-elle mourir de s’être reniée elle-même ? Nous redoutons volontiers les menaces extérieures, les invasions, les guerres et les crises économiques. Mais un danger plus profond menace parfois les peuples : celui de perdre leur mémoire, de mépriser leur héritage et de rompre volontairement les liens qui les unissent aux générations précédentes.
Une civilisation ne se résume pas à ses institutions, à sa puissance ou à ses réalisations matérielles. Elle est aussi une mémoire, une langue, une culture, une conception de l’homme, du bien, du vrai et du beau. Elle est faite de ce que les morts ont transmis aux vivants pour qu’ils puissent, à leur tour, le transmettre à ceux qui ne sont pas encore nés.
C’est pourquoi la Réforme, dans son principe spirituel et théologique, constitue l’antithèse de la révolution entendue comme volonté de faire table rase du passé. Réformer, ce n’est pas détruire pour recommencer. C’est retrouver ce qui a été perdu, corriger ce qui a été déformé et transmettre fidèlement ce qui mérite de traverser les siècles.
Une civilisation peut mourir de l’intérieur
Nous avons tendance à imaginer la disparition des civilisations comme le résultat d’une catastrophe extérieure. L’Empire romain aurait été détruit par les invasions barbares ; d’autres civilisations auraient succombé aux conquêtes militaires, aux bouleversements économiques ou aux catastrophes naturelles.
Ces facteurs ont effectivement joué un rôle considérable. Mais une civilisation peut également s’affaiblir avant même que ses ennemis ne deviennent capables de la vaincre.
Arnold J. Toynbee, dans sa monumentale étude de l’histoire des civilisations, a particulièrement insisté sur le rôle des crises internes. À ses yeux, les civilisations grandissent lorsqu’elles parviennent à répondre de manière créatrice aux défis qui se présentent à elles. Elles déclinent lorsque cette capacité s’épuise, lorsque leurs élites cessent d’exercer une véritable autorité morale et lorsque la société perd progressivement sa cohésion.
Cette analyse ne doit pas être transformée en loi universelle de l’histoire. Les civilisations sont des réalités complexes, et leur déclin résulte rarement d’une cause unique. Cependant, l’intuition de Toynbee mérite d’être méditée : une société peut contribuer activement à sa propre disparition.
Elle le fait notamment lorsqu’elle cesse de croire à la valeur de ce qu’elle a reçu. Une civilisation qui ne sait plus pourquoi elle existe finit par ne plus savoir pourquoi elle devrait continuer d’exister. Ses institutions subsistent parfois longtemps après que les convictions qui les avaient fait naître ont disparu. Les formes demeurent, mais leur signification s’efface.
On continue d’habiter les bâtiments construits par les générations précédentes, d’utiliser leur langue, de bénéficier de leurs découvertes et de vivre sous la protection de leurs institutions. Pourtant, on peut simultanément regarder ces générations avec mépris, comme si elles n’avaient rien à nous apprendre.
Il se produit alors une contradiction étrange : nous prétendons nous libérer de notre héritage tout en continuant à vivre de lui. La rupture avec le passé ne conduit pas nécessairement à une liberté plus grande. Elle peut simplement nous rendre incapables de comprendre les raisons profondes de notre propre existence collective.
Les civilisations sont mortelles
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, Paul Valéry publie « La Crise de l’esprit » en 1919. Sa première lettre s’ouvre par cette phrase :
« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »
Paul Valéry, « La Crise de l’esprit », première lettre, La Nouvelle Revue française, août 1919, p. 321.
L’Europe vient de découvrir que son immense développement scientifique, technique et culturel ne la protège ni de la barbarie ni de l’autodestruction. Des nations qui avaient produit une littérature admirable, une philosophie considérable et des réalisations techniques extraordinaires venaient de mobiliser ces mêmes ressources pour s’entre-détruire. Le progrès matériel n’avait pas entraîné le progrès moral que beaucoup espéraient.
Cette prise de conscience demeure d’une grande actualité. Rien ne garantit qu’une civilisation, parce qu’elle est ancienne, raffinée ou puissante, continuera indéfiniment d’exister. Certaines laissent derrière elles des monuments grandioses, des bibliothèques, des œuvres d’art et des institutions dont les générations suivantes ne comprennent parfois plus entièrement la signification.
Cependant, il faut distinguer la disparition politique d’une civilisation et la disparition complète de son héritage. L’Empire romain d’Occident a disparu comme structure politique, mais le droit romain, la langue latine, une partie de sa philosophie et de son organisation administrative ont continué d’exercer une influence immense. L’Europe médiévale n’est pas née d’une création ex nihilo. Elle s’est développée en recevant, transformant et transmettant des héritages antérieurs.
Le christianisme a joué un rôle considérable dans cette transmission. L’Église a conservé des textes, développé des écoles, contribué à former des institutions et transmis une conception de la personne humaine qui a profondément marqué la civilisation européenne.
Il serait historiquement inexact de réduire toute la civilisation occidentale au christianisme : l’héritage grec, le droit romain, les traditions germaniques et de nombreuses influences ultérieures ont également contribué à sa formation. Mais il serait tout aussi inexact de prétendre comprendre l’Europe sans prendre au sérieux le rôle structurant de la foi chrétienne.
Le souvenir n’est pas une nostalgie
Il existe pourtant une mauvaise manière de regarder le passé. Certains le contemplent comme un âge d’or perdu, dont il faudrait retrouver toutes les institutions, toutes les coutumes et jusqu’aux moindres habitudes.
Une telle attitude repose souvent sur une illusion. Aucune époque n’a été exempte de péché, d’injustice, de violence ou d’aveuglement. Les siècles que nous admirons pour leurs cathédrales, leurs œuvres d’art ou leur ferveur religieuse furent également traversés de guerres, de misères, d’abus de pouvoir et de graves erreurs.
La mémoire véritable ne consiste donc pas à idéaliser ce qui fut. Elle consiste à connaître le passé suffisamment pour pouvoir le juger avec justice. Cela suppose une double exigence : la reconnaissance et le discernement.
La reconnaissance nous interdit de considérer notre héritage comme un bien dont nous serions les seuls auteurs. Nous avons reçu une langue que nous n’avons pas inventée, des institutions que nous n’avons pas fondées, des connaissances que nous n’avons pas découvertes et des libertés que d’autres ont contribué à établir.
Le discernement nous oblige à reconnaître que cet héritage comporte également des fautes, des injustices et des erreurs. Toute transmission véritable suppose donc un travail de jugement : conserver ce qui mérite de l’être, corriger ce qui doit être réformé et abandonner ce qui est contraire à la vérité et à la justice.
Mais comment exercer ce jugement lorsqu’on ignore presque tout de ce que l’on prétend condamner ? Le mépris systématique du passé est souvent moins le signe d’une intelligence supérieure que celui d’une ignorance satisfaite d’elle-même.
Le lien entre les morts, les vivants et ceux qui naîtront
Une société n’est pas seulement une association d’individus vivant au même moment. Elle est une continuité historique. Les générations ne se succèdent pas comme des étrangers qui prendraient possession d’une maison abandonnée. Chacune reçoit un patrimoine matériel, intellectuel, moral et spirituel qu’elle a la responsabilité d’habiter, d’entretenir et de transmettre.
Cette conception trouve une expression forte dans la pensée d’Edmund Burke. Dans ses Reflections on the Revolution in France (1790), Burke oppose à la conception purement contractuelle de la société une vision historique de la communauté politique. Une société véritable engage non seulement les vivants, mais également les générations passées et les générations futures.
Il ne s’agit évidemment pas d’attribuer aux morts un pouvoir politique illimité sur les vivants. Il s’agit de reconnaître que nous ne sommes pas propriétaires absolus d’un monde que nous aurions créé. Nous en sommes aussi les héritiers et les dépositaires.
Un propriétaire peut être tenté de disposer librement de ce qu’il possède. Un dépositaire sait qu’il devra rendre compte de la manière dont il aura conservé ce qui lui a été confié.
Cette responsabilité s’éclaire aussi par la conviction d’Abraham Kuyper que la seigneurie du Christ s’étend à toutes les sphères de l’existence :
« Oh ! aucune parcelle de notre monde de pensée ne peut être hermétiquement séparée des autres ; et il n’est pas un pouce de tout le domaine de notre vie humaine dont le Christ, souverain de tous, ne proclame : « À moi ! » »
Abraham Kuyper, Souvereiniteit in eigen kring, 1880, p. 35 (traduction personnelle à partir du néerlandais).
Une génération qui considère son héritage comme une simple matière disponible risque de se croire autorisée à tout déconstruire, sans s’interroger sur ce qu’elle laissera derrière elle. Or, une société ne peut vivre durablement sans fidélité à certaines réalités qui la dépassent.
Les institutions ont besoin de légitimité. La liberté a besoin de responsabilité. La justice suppose une certaine intelligence du bien. L’éducation implique que les générations précédentes possèdent quelque chose de vrai et de précieux à transmettre aux suivantes.
Lorsque cette confiance disparaît, la tradition est perçue comme une oppression par principe et l’autorité comme une domination nécessairement illégitime. Mais une génération qui refuse de recevoir finit par n’avoir presque rien à transmettre.
La Sainte Écriture et le devoir de mémoire
La Bible accorde une place considérable au souvenir. Dans l’Écriture, se souvenir ne consiste pas simplement à conserver des informations sur des événements révolus. La mémoire est inséparable de la fidélité.
Lorsque Dieu délivre Israël d’Égypte, il ordonne à son peuple de conserver le souvenir de cette délivrance. La Pâque devient ainsi une institution destinée à transmettre aux générations suivantes la mémoire des actes rédempteurs de Dieu (Exode 12.24–27 ; 13.8–10).
Dans le Deutéronome, Moïse exhorte Israël à se souvenir des jours anciens et à interroger les générations précédentes (Deutéronome 32.7). Cette invitation rappelle au peuple de Dieu que son identité présente dépend de l’histoire de l’alliance. Israël ne s’est pas constitué lui-même : il existe parce que Dieu l’a appelé, délivré et établi dans son alliance.
Le livre des Juges montre les conséquences tragiques d’une rupture de transmission. Après la génération de Josué, une nouvelle génération apparaît, qui ne connaît plus l’Éternel ni les œuvres qu’il a accomplies pour Israël (Juges 2.10–12). Le texte ne décrit pas une simple lacune dans l’enseignement de l’histoire, mais une rupture spirituelle qui ouvre la voie à l’idolâtrie.
Le christianisme n’est pas une spiritualité inventée à chaque génération. Il repose sur des événements historiques, une révélation transmise, des promesses accomplies en Jésus-Christ et un témoignage apostolique que l’Église a reçu la responsabilité de conserver.
L’apôtre Paul demande à Timothée de confier l’enseignement reçu à des hommes fidèles, capables d’en instruire d’autres (2 Timothée 2.2). La transmission chrétienne appartient donc à la vocation même de l’Église.
La Réforme n’est pas une table rase
On présente parfois les Réformateurs comme des révolutionnaires qui auraient voulu rompre avec quinze siècles de christianisme pour inventer une Église nouvelle. Une telle lecture ne rend pas justice à leur intention théologique.
Luther, Calvin et les autres Réformateurs ne considéraient pas que l’histoire de l’Église commençait avec eux. Ils reconnaissaient l’autorité de la Sainte Écriture, recevaient les grands symboles de la foi chrétienne et faisaient constamment appel aux Pères de l’Église pour montrer que les doctrines qu’ils défendaient ne constituaient pas des innovations arbitraires.
La justification par la foi seule, la souveraineté de la grâce, la centralité de Jésus-Christ et la primauté de la Parole de Dieu étaient présentées comme des vérités bibliques à retrouver et à confesser plus fidèlement.
Il s’agissait de revenir aux sources. Cette démarche, souvent désignée par l’expression latine ad fontes, caractérise une part importante de la culture intellectuelle de la Renaissance et de la Réforme. Elle ne signifie pas que tout ce qui est ancien serait nécessairement vrai : elle signifie que le jugement d’une tradition suppose de revenir aux témoignages qui la fondent.
Jean Calvin souligne cette limite de l’autorité ecclésiastique lorsqu’il écrit, à propos des successeurs des apôtres :
« leurs successeurs n’ont d’autre commission que d’enseigner ce qu’ils trouvent contenu dans les saintes Écritures. »
Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, IV.8.9 (modernisation française du texte de 1560).
La Réforme ne reconnaît donc pas à la tradition une autorité souveraine. Mais elle ne confond pas davantage la soumission à la Sainte Écriture avec le mépris de l’histoire chrétienne. La tradition doit être examinée, purifiée et corrigée à la lumière de la Parole de Dieu.
Être fidèle ne signifie pas refuser tout changement. Cela signifie soumettre le changement à une norme supérieure aux préférences du moment. Dans la perspective réformée confessante, cette norme est la Sainte Écriture.
Réforme et révolution : deux logiques à distinguer
Il faut néanmoins être précis. Historiquement, la Réforme du XVIe siècle a bouleversé l’Europe. Elle a contribué à transformer les rapports entre les autorités religieuses et politiques, provoqué des affrontements confessionnels et modifié durablement les institutions ecclésiastiques. Elle a également connu des expressions radicales, parfois iconoclastes, et des mouvements qui ne partageaient pas les orientations des principaux Réformateurs.
Il serait donc inexact d’affirmer qu’elle n’a produit aucune rupture historique. Mais son principe doctrinal demeure différent de celui d’une révolution qui prétendrait refonder entièrement l’ordre humain à partir d’une volonté souveraine de rupture.
La Réforme n’entend pas substituer la volonté du présent à toute autorité héritée. Elle cherche à corriger les traditions humaines à partir d’une autorité divine antérieure et supérieure à elles.
Guillaume Groen van Prinsterer développe une critique comparable du principe révolutionnaire dans Ongeloof en revolutie (1847). Il y conteste notamment la prétention de reconstruire la société indépendamment des normes divines et des réalités historiques dont elle procède.
Cette critique ne conduit pas à condamner indistinctement toutes les révolutions. Certaines ont voulu restaurer des libertés anciennes ou corriger des injustices réelles. Elle vise plus précisément l’idéal de rupture absolue selon lequel l’homme pourrait reconstruire la société comme si rien de valable ne l’avait précédé.
Une civilisation ne peut vivre sans réforme. Mais elle ne peut davantage se maintenir en détruisant continuellement les conditions de sa propre transmission.
Se souvenir pour préparer l’avenir
L’importance du souvenir ne se mesure pas seulement à ce qu’il nous permet de conserver. Elle se mesure également à ce qu’il nous rend capables d’accomplir.
Un peuple sans mémoire risque de vivre dans un présent perpétuel, dominé par l’urgence, les modes et les passions du moment. Il ne sait plus d’où il vient. Il devient alors difficile pour lui de déterminer où il veut aller.
Une telle société peut posséder des moyens techniques considérables tout en manquant de finalités clairement identifiées. Elle sait toujours mieux comment faire les choses, mais ne sait plus nécessairement pourquoi elle devrait les faire.
C’est pourquoi l’éducation ne saurait se limiter à préparer les jeunes générations à s’adapter aux transformations économiques et technologiques. Elle doit également leur transmettre les œuvres, les convictions, les événements et les institutions qui permettent de comprendre le monde dont elles héritent.
Il ne s’agit pas de leur imposer une admiration aveugle. Il s’agit de leur donner les moyens de juger autrement qu’à partir de leur seule expérience immédiate. Une génération véritablement libre est une génération capable de comprendre son héritage, de le discuter et de le faire fructifier.
La fidélité chrétienne entre mémoire et espérance
L’espérance chrétienne apporte enfin une dimension que la seule philosophie de l’histoire ne saurait pleinement saisir. Le chrétien sait que les civilisations sont mortelles. Aucun royaume terrestre, aucune nation, aucune culture et aucune institution humaine ne possède en elle-même la promesse de durer éternellement.
Augustin d’Hippone rappelle dans La Cité de Dieu que deux amours opposés donnent leur orientation à deux cités :
« Deux amours ont donc fait deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre ; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste. L’une se glorifie en elle-même, l’autre dans le Seigneur. »
Augustin d’Hippone, La Cité de Dieu, XIV.28 (traduction personnelle à partir du latin).
Cette distinction interdit de sacraliser une civilisation particulière. L’Écriture rappelle la fragilité des royaumes et la souveraineté de Dieu sur l’histoire des peuples (Daniel 2.21 ; 4.31–34). Notre patrie terrestre mérite notre amour, notre reconnaissance et notre service ; elle ne peut prendre la place du Royaume de Dieu.
Le chrétien peut aimer profondément la civilisation qui l’a formé, reconnaître les bienfaits de son héritage chrétien et travailler à sa conservation sans oublier que son espérance ultime repose sur Jésus-Christ.
Nous ne sommes pas appelés à sauver éternellement une civilisation terrestre. Nous sommes appelés à servir fidèlement Dieu et notre prochain dans le temps et le lieu où sa providence nous a placés.
Cela suppose de conserver ce qui est bon, de corriger ce qui est mauvais, d’enseigner ce qui est vrai et de transmettre à ceux qui viendront après nous ce que nous avons reçu de plus précieux.
Conclusion – Réformer pour transmettre
Le passé n’est pas un adversaire dont nous devrions nous affranchir. Il n’est pas non plus un sanctuaire dans lequel nous pourrions nous réfugier pour échapper aux exigences du présent.
Il constitue un héritage dont nous devons répondre. Le recevoir avec gratitude, le connaître avec exactitude, le juger avec discernement, le corriger lorsque cela est nécessaire et le transmettre avec fidélité : voilà une tâche digne des générations qui veulent préparer l’avenir.
Une civilisation ne se sauve pas simplement en conservant ses institutions. Elle doit aussi retrouver les convictions qui leur donnent un sens. Et lorsqu’une civilisation s’est éloignée de ce qui était juste et vrai dans son héritage, le remède n’est pas nécessairement la destruction.
C’est la réforme. Pour le chrétien, cette réforme commence toujours par un retour à la Parole de Dieu, qui juge les traditions humaines sans abolir le devoir de transmettre.
Car le souvenir véritable ne nous enferme pas dans le passé. Il nous rend responsables de l’avenir.
Annexes
Annexe 1 – Éclairage biblique : se souvenir pour demeurer fidèle
La mémoire occupe dans la Sainte Écriture une place beaucoup plus importante que ne le laisserait supposer une conception purement historique du souvenir. Elle n’est pas seulement la conservation des événements passés. Elle constitue un acte spirituel par lequel le peuple de Dieu reconnaît la fidélité de son Seigneur et apprend à vivre conformément aux promesses reçues.
Exode 12.24–27 et 13.8–10 – La mémoire de la délivrance
L’institution de la Pâque fournit l’un des exemples les plus significatifs de cette pédagogie divine. Israël reçoit l’ordre de perpétuer le souvenir de sa délivrance. Les générations suivantes devront apprendre pourquoi cette célébration existe et ce qu’elle signifie.
La transmission comporte ici plusieurs dimensions indissociables : un événement historique, une institution cultuelle, un enseignement familial et une confession de foi.
Le souvenir ne doit pas simplement entretenir la conscience d’un passé commun. Il doit rappeler l’action rédemptrice de Dieu.
Il faut néanmoins distinguer cette mémoire cultuelle, propre à l’ancienne alliance, de son accomplissement en Jésus-Christ. Le chrétien ne reproduit pas les institutions mosaïques comme si l’œuvre du Christ n’avait pas eu lieu. Il reconnaît dans la Pâque une figure de la rédemption accomplie par le véritable Agneau pascal (1 Corinthiens 5.7).
Deutéronome 6.6–9 et 32.7 – La responsabilité des générations
Moïse présente la transmission de la Parole de Dieu comme une responsabilité quotidienne. Les parents doivent enseigner les commandements à leurs enfants, en parler dans la maison, sur le chemin, au lever et au coucher.
L’enseignement religieux ne se limite donc pas à une instruction occasionnelle. Il accompagne l’ensemble de l’existence.
Deutéronome 32.7 élargit cette perspective en invitant Israël à considérer les jours anciens et à interroger les générations précédentes.
Cette exhortation prend place dans le cantique de Moïse, qui rappelle les bienfaits de Dieu et dénonce l’infidélité possible de son peuple. Le souvenir possède ainsi une dimension morale : il rappelle à Israël les raisons de demeurer fidèle à son alliance.
Psaume 78.1–8 – Transmettre pour que les enfants placent leur confiance en Dieu
Le Psaume 78 établit un lien remarquable entre mémoire, transmission et espérance.
Les œuvres de Dieu doivent être racontées aux générations futures afin que celles-ci connaissent sa puissance, se souviennent de ses interventions et ne reproduisent pas les infidélités de leurs pères.
Le texte distingue donc clairement transmission et glorification du passé.
Les générations précédentes ne sont pas présentées comme des modèles irréprochables. Leurs fautes appartiennent également à la mémoire qui doit être transmise.
La mémoire biblique est par conséquent une mémoire véridique. Elle ne dissimule pas le péché des ancêtres pour préserver une image idéalisée de l’histoire.
Son objectif est que les générations suivantes connaissent Dieu et lui obéissent plus fidèlement.
Juges 2.10–12 – Les conséquences d’une rupture spirituelle
Après la mort de Josué et de sa génération, le livre des Juges décrit l’apparition d’une génération qui ne connaît plus véritablement l’Éternel ni les œuvres qu’il a accomplies pour Israël.
La rupture de transmission s’accompagne d’une rupture de fidélité.
Il serait excessif de transformer ce passage en loi sociologique expliquant automatiquement le déclin de toutes les civilisations. Son contexte concerne d’abord l’infidélité religieuse d’Israël dans l’histoire de l’alliance.
Cependant, il révèle un principe spirituel important : lorsqu’une communauté cesse de transmettre la connaissance de Dieu, elle compromet la continuité de sa vocation.
2 Timothée 2.2 – La transmission apostolique
Paul demande à Timothée de confier l’enseignement reçu à des hommes fidèles, capables de l’enseigner à leur tour.
Quatre générations de transmission apparaissent ainsi implicitement : Paul, Timothée, les hommes qu’il formera et ceux qui recevront leur enseignement.
La fidélité chrétienne n’est pas une invention permanente. Elle suppose la conservation et la transmission de l’Évangile apostolique.
Cette continuité n’exclut pas la réforme. Elle en constitue au contraire la condition : pour corriger une déformation doctrinale, il faut pouvoir revenir à la norme reçue.
Daniel 2.21 et Hébreux 13.14 – La limite des civilisations humaines
Daniel rappelle que Dieu gouverne les temps et les royaumes. L’épître aux Hébreux souligne, pour sa part, que les croyants ne possèdent pas ici-bas de cité permanente.
Ces passages établissent une limite fondamentale à tout attachement politique ou culturel.
Les civilisations terrestres méritent d’être servies avec reconnaissance, mais aucune ne doit être identifiée au Royaume éternel de Jésus-Christ.
La mémoire chrétienne regarde ainsi simultanément vers le passé et vers l’avenir. Elle conserve le souvenir des œuvres de Dieu et attend l’accomplissement de ses promesses.
Annexe 2 – Éclairage confessionnel : conserver la foi sans absolutiser la tradition
La tradition réformée confessante permet de préciser la différence entre la fidélité historique et le traditionalisme.
Cette distinction est particulièrement importante pour comprendre pourquoi la Réforme ne saurait être assimilée à une entreprise de destruction du passé chrétien.
La Confession de foi de La Rochelle – Articles 4 et 5
La Confession de foi des Églises réformées de France, issue de la confession de 1559 et reçue sous sa forme dite de La Rochelle en 1571, affirme l’autorité de la Sainte Écriture.
L’article 5 reconnaît les livres canoniques comme règle certaine de la foi. Leur autorité ne dépend pas fondamentalement du consentement de l’Église, mais du témoignage du Saint-Esprit.
Cette affirmation permet de comprendre le principe réformateur.
L’Église reçoit une révélation qu’elle n’a pas produite. Elle doit la conserver, l’enseigner et lui demeurer soumise.
Les traditions ecclésiastiques peuvent être utiles, mais elles ne constituent pas une source indépendante de révélation capable d’ajouter de nouveaux articles de foi.
Le retour aux sources bibliques n’est donc pas une rupture avec l’histoire chrétienne. Il est une manière de rappeler à l’Église la norme qui rend sa continuité véritablement fidèle.
La Confession helvétique postérieure – Chapitre 2
Rédigée par Heinrich Bullinger et publiée en 1566, la Confession helvétique postérieure consacre son deuxième chapitre à l’interprétation de la Sainte Écriture et à la place des Pères, des conciles et des traditions.
Elle ne demande pas d’ignorer les témoins historiques de l’Église.
Elle refuse cependant que leurs opinions, les décisions conciliaires ou l’ancienneté d’une coutume deviennent des arguments suffisants pour imposer une doctrine contraire à l’Écriture.
Cette position mérite une attention particulière.
La Réforme ne remplace pas la tradition chrétienne par le jugement souverain de chaque individu. Elle demande que les interprétations soient éprouvées à partir de l’Écriture elle-même, dans son contexte et dans l’ensemble de son témoignage.
L’ancienne tradition conserve ainsi une véritable valeur de témoignage, mais non une autorité infaillible.
Le Catéchisme de Heidelberg – Question 54
À la question 54, le Catéchisme de Heidelberg présente l’Église comme la communauté que le Fils de Dieu rassemble, protège et conserve par son Esprit et sa Parole, depuis le commencement du monde jusqu’à sa fin.
Cette compréhension possède une portée considérable pour notre sujet.
L’Église ne commence pas avec Luther ou Calvin. Elle appartient à l’unique dessein rédempteur de Dieu.
La Réforme n’a donc pas pour vocation d’inventer une autre Église, mais de rappeler l’Église visible à sa fidélité envers le Christ, qui demeure son Seigneur.
La continuité profonde de l’Église ne repose pas sur la permanence absolue de ses formes institutionnelles. Elle repose sur la fidélité de Jésus-Christ à ses promesses.
La Confession de foi de Westminster – Chapitre 1, paragraphe 6
La Confession de Westminster, élaborée au XVIIe siècle, rappelle que tout ce qui est nécessaire à la gloire de Dieu, au salut, à la foi et à la vie chrétienne est contenu dans la Sainte Écriture, explicitement ou par conséquence bonne et nécessaire.
Cette affirmation exclut de faire de l’innovation doctrinale une fin en soi.
Mais elle interdit également de considérer l’ancienneté d’une pratique comme une garantie automatique de vérité.
La fidélité exige une réforme permanente de nos pensées et de nos pratiques à la lumière de la Parole de Dieu.
La tradition réformée conserve ainsi deux exigences complémentaires : ne pas renier sans raison ce qui nous a été transmis, et ne jamais conserver par principe ce qui doit être corrigé selon l’Écriture.
C’est dans cette tension entre continuité et purification que la Réforme trouve sa véritable signification.
Bibliographie sommaire
Arnold J. Toynbee, A Study of History, 12 vol., Londres, Oxford University Press, 1934–1961 (édition originale, publication échelonnée).
Cet ensemble monumental étudie la naissance, l’expansion et la désagrégation de nombreuses civilisations. Toynbee y accorde une place importante à leur aptitude à répondre aux défis et aux crises internes. Sa philosophie comparatiste de l’histoire est stimulante, sans constituer une loi scientifique universelle du déclin.
Paul Valéry, Variété, Paris, Éditions de la N.R.F., 1924 (édition originale) ; comprend « La Crise de l’esprit », dont la version anglaise a paru dans The Athenaeum en avril et mai 1919, puis le texte français dans La Nouvelle Revue française en août 1919.
Valéry exprime, après la Première Guerre mondiale, l’effondrement de la confiance européenne dans un progrès nécessairement bénéfique. Son essai donne à la conscience de la mortalité des civilisations une intensité littéraire remarquable.
Edmund Burke, Reflections on the Revolution in France, Londres, J. Dodsley, 1790 (édition originale).
Burke oppose à la construction abstraite d’un ordre politique entièrement neuf une conception historique de la société, attentive aux institutions, aux responsabilités et aux générations. Son œuvre permet de distinguer la réforme prudente du volontarisme révolutionnaire.
Guillaume Groen van Prinsterer, Ongeloof en revolutie, Leyde, Luchtmans, 1847 (édition originale).
L’historien et homme politique réformé néerlandais propose une critique chrétienne des présupposés religieux et philosophiques de la Révolution. Son apport consiste à relier les institutions politiques aux convictions fondamentales qui structurent une civilisation, plutôt qu’aux seuls événements de surface.
Jean Calvin, Institution de la religion chrestienne, Genève, Jean Crespin, 1560 (édition française définitive ; première édition latine : Institutio christianae religionis, Bâle, 1536 ; première version française : 1541).
Calvin distingue l’autorité souveraine de l’Écriture de celle des traditions humaines. Il permet de comprendre la Réforme non comme invention doctrinale, mais comme rappel de l’Église à la vérité biblique.
Abraham Kuyper, Souvereiniteit in eigen kring, Amsterdam, J. H. Kruyt, 1880 (édition originale).
Dans ce discours inaugural de l’Université libre d’Amsterdam, Kuyper articule la souveraineté du Christ avec la diversité des sphères de l’existence humaine. Son approche éclaire les responsabilités chrétiennes dans la société sans identifier le Royaume de Dieu à un régime terrestre.
Herman Bavinck, Reformed Dogmatics, 4 vol., dir. John Bolt, trad. John Vriend, Grand Rapids, Baker Academic, 2003–2008 (ouvrage original néerlandais : Gereformeerde dogmatiek, 1895–1901).
L’œuvre fournit un cadre doctrinal approfondi pour penser la révélation, l’Église, l’histoire du salut et les relations entre christianisme et culture. Elle aide à distinguer la continuité de la foi de la permanence des formes institutionnelles.
Pour aller plus loin
Un premier prolongement consiste à distinguer trois attitudes très différentes devant l’héritage reçu. La nostalgie idéalise le passé ; le présentisme le rend presque insignifiant ; la fidélité critique cherche à discerner ce qu’il convient de recevoir, de corriger et de transmettre. Le chrétien ne devrait se satisfaire d’aucune des deux premières attitudes. La gratitude envers les générations précédentes n’oblige pas à nier leurs fautes, pas plus que la reconnaissance de leurs fautes n’autorise à mépriser leurs œuvres.
Pour approfondir cette distinction, on pourra lire conjointement le Psaume 78 et Juges 2. Les deux textes associent le souvenir des œuvres de Dieu à une responsabilité de transmission, tout en exposant sans complaisance les infidélités du peuple. Ils montrent pourquoi la mémoire biblique n’est pas une légende flatteuse racontée par une communauté sur elle-même. Elle est une mémoire placée sous le jugement de la vérité divine.
Un second prolongement concerne l’Église. Dans quelles circonstances une modification de doctrine ou de pratique représente-t-elle une réforme légitime ? Et quand devient-elle une rupture avec la foi apostolique ? Pour répondre, il faut revenir aux sources : la Sainte Écriture d’abord, puis les grandes confessions de foi et le témoignage historique des Églises, tous examinés à la lumière de l’Écriture. La question décisive n’est ni l’ancienneté d’une pratique ni sa nouveauté, mais sa fidélité à la Parole de Dieu.
Un troisième prolongement touche la vie familiale, l’enseignement et la culture. Quelles histoires racontons-nous à nos enfants ? Quels livres leur faisons-nous découvrir ? Connaissent-ils les raisons pour lesquelles certaines institutions, certaines fêtes, certaines œuvres et certaines pratiques ont été reçues ? Et leur transmettons-nous seulement des informations, ou également des critères pour les comprendre et les juger ? Une mémoire vivante ne consiste pas à préserver indistinctement des objets anciens. Elle consiste à rendre intelligible un héritage.
Enfin, la foi chrétienne empêche de transformer l’amour des civilisations en religion civile. Il est légitime de servir sa patrie, d’aimer sa culture et de protéger un patrimoine reçu. Mais la cité terrestre n’est jamais la cité éternelle. Le chrétien travaille à la paix et à la justice dans l’histoire, en sachant que son espérance dernière ne dépend pas de la survie de sa civilisation, mais de Jésus-Christ ressuscité.
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