Tour de Babel

Ni Marx ni le marché : l’Occident ne se sauvera pas lui-même

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Chez Brue­gel, l’immense tour domine la ville tout en demeu­rant inache­vée : la puis­sance humaine s’élève, s’organise, pro­duit, mais ne par­vient pas à se don­ner son propre accom­plis­se­ment. L’image éclaire ain­si la thèse de l’article : ni la révo­lu­tion ni le mar­ché ne peuvent deve­nir des voies de salut. Toute construc­tion humaine reste rela­tive devant la sou­ve­rai­ne­té de Dieu et la sei­gneu­rie du Christ.


La cri­tique du mar­xisme est néces­saire. Ses erreurs anthro­po­lo­giques, son maté­ria­lisme, sa lec­ture conflic­tuelle de l’histoire et les formes révo­lu­tion­naires qu’il a engen­drées méritent un exa­men sans com­plai­sance. Mais une erreur peut en cacher une autre : croire qu’il suf­fi­rait de réha­bi­li­ter le mar­ché, la pro­prié­té pri­vée ou la gran­deur de l’Occident pour retrou­ver une socié­té juste. Le libé­ra­lisme éco­no­mique a pro­té­gé et pro­duit des biens réels ; l’héritage occi­den­tal contient des tré­sors qu’il serait absurde de mépri­ser. Aucun de ces biens n’est pour­tant un évan­gile. Le mar­ché ne rachète pas l’homme, la pros­pé­ri­té ne gué­rit pas le péché et une civi­li­sa­tion ne devient pas juste en se célé­brant elle-même. La véri­table alter­na­tive se situe plus pro­fon­dé­ment : quelle concep­tion avons-nous de l’homme, de la liber­té, de la pro­prié­té, de la jus­tice et de l’histoire ? Une réponse chré­tienne com­mence en repla­çant toutes ces réa­li­tés sous la sei­gneu­rie de Jésus-Christ.

Une généalogie séduisante – mais trop simple

Mes propres lec­tures me rendent par­ti­cu­liè­re­ment méfiant envers les ten­ta­tives de syn­thèse entre chris­tia­nisme et mar­xisme. J’apprécie chez des auteurs comme Jacques Ellul cer­taines ana­lyses sociales et cri­tiques de la moder­ni­té ; mais lorsqu’une conver­gence est recher­chée entre la foi chré­tienne et les pré­sup­po­sés du mar­xisme, j’y vois sur­tout une incom­pa­ti­bi­li­té de prin­cipes. Cette anti­thèse doit être main­te­nue sans trans­for­mer pour autant le libé­ra­lisme en doc­trine de salut.

Les généa­lo­gies intel­lec­tuelles ont leur uti­li­té. Les idées ont une his­toire, elles se trans­mettent, se trans­forment, se com­binent. Il serait naïf de nier que Marx a exer­cé une influence immense sur la phi­lo­so­phie poli­tique, la socio­lo­gie, l’histoire, l’économie, la théo­rie cri­tique et une grande par­tie de la culture intel­lec­tuelle du XXe siècle. Mais une généa­lo­gie n’est pas encore une démons­tra­tion cau­sale. Pla­cer des noms les uns sous les autres dans une pyra­mide ne suf­fit pas à éta­blir que cha­cun pro­cède du pré­cé­dent, qu’ils pour­suivent tous le même pro­jet ni qu’ils seraient ensemble res­pon­sables d’un phé­no­mène aus­si vaste et impré­cis que la « déca­dence de l’Occident ».

La pre­mière cor­rec­tion consiste donc à rendre à Marx sa pen­sée réelle. Il n’a pas sim­ple­ment « haï le suc­cès de l’Occident ». Dans le Mani­feste du par­ti com­mu­niste, Marx et Engels recon­naissent expli­ci­te­ment la puis­sance his­to­rique de la bour­geoi­sie et l’ampleur sans pré­cé­dent des forces pro­duc­tives qu’elle a libé­rées. Leur cri­tique ne consiste pas à nier la capa­ci­té du capi­ta­lisme à pro­duire des richesses, mais à inter­pré­ter les rap­ports capi­ta­listes comme des rap­ports de classe struc­tu­rés par l’exploitation. Dans Le Capi­tal, la théo­rie de la plus-value vise pré­ci­sé­ment à expli­quer le pro­fit à par­tir de la part de tra­vail que Marx consi­dère comme non payée. Et le Mani­feste affirme sans ambi­guï­té la volon­té d’abolir non toute pos­ses­sion per­son­nelle, mais la pro­prié­té pri­vée bour­geoise comme rap­port social de pro­duc­tion.

C’est là que la cri­tique chré­tienne doit être pré­cise. On peut reje­ter l’anthropologie maté­ria­liste de Marx, sa réduc­tion des rap­ports sociaux à la lutte des classes et sa théo­rie de l’exploitation sans lui attri­buer une cari­ca­ture qu’il n’aurait pas recon­nue. Une réfu­ta­tion solide com­mence par accor­der à l’adversaire ce qu’il a effec­ti­ve­ment dit. Autre­ment, on rem­place l’apologétique par le slo­gan.

Ce que le marxisme a réellement changé

L’influence du mar­xisme ne s’est tou­te­fois pas limi­tée à l’économie poli­tique. Une par­tie de son his­toire intel­lec­tuelle consiste pré­ci­sé­ment dans l’élargissement du champ de la cri­tique. Avec Gram­sci, la ques­tion n’est plus seule­ment celle de la pro­prié­té des moyens de pro­duc­tion ou de la conquête immé­diate de l’État. Dans les Cahiers de pri­son, il ana­lyse l’« hégé­mo­nie » comme un mélange de direc­tion intel­lec­tuelle et morale, de consen­te­ment social et, en der­nière ins­tance, de coer­ci­tion. Dans les socié­tés occi­den­tales déve­lop­pées, observe-t-il, le pou­voir se main­tient aus­si par les ins­ti­tu­tions de la socié­té civile – écoles, Églises, asso­cia­tions, presse, intel­lec­tuels. La trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire doit donc tenir compte de ce ter­rain et ne peut être pen­sée uni­que­ment comme une prise d’assaut de l’appareil d’État.

Il existe ici un noyau réel der­rière ce que cer­tains résument mal­adroi­te­ment par l’expression de « conquête cultu­relle ». Mais il faut résis­ter à l’anachronisme. Gram­sci ne four­nit pas un manuel secret expli­quant com­ment détruire l’Occident de l’intérieur ; il déve­loppe une théo­rie mar­xiste de l’hégémonie, du consen­te­ment, des intel­lec­tuels et de la « guerre de posi­tion ». Cette pen­sée a ensuite exer­cé une influence consi­dé­rable sur la théo­rie poli­tique et cultu­relle. C’est suf­fi­sam­ment impor­tant pour être étu­dié sans lui ajou­ter une légende.

Il en va de même de l’École de Franc­fort. La théo­rie cri­tique s’inscrit bien, dans son sens his­to­rique étroit, dans la tra­di­tion mar­xiste occi­den­tale. Hor­khei­mer, Ador­no, Mar­cuse et leurs inter­lo­cu­teurs ont dépla­cé l’analyse vers la culture, l’autorité, la ratio­na­li­té, la psy­cho­lo­gie sociale et les formes modernes de domi­na­tion. Mais l’École de Franc­fort n’est pas un bloc doc­tri­nal homo­gène, encore moins l’état-major d’un com­plot cultu­rel conti­nu jusqu’à nos débats contem­po­rains. Ses auteurs divergent entre eux, évo­luent, empruntent à Freud, Weber, Hegel et d’autres tra­di­tions, et leurs héri­tiers ne forment pas une chaîne de com­man­de­ment intel­lec­tuelle.

Pourquoi la pyramide trompe

Le pro­blème de la pyra­mide n’est donc pas qu’elle ne contienne aucune rela­tion véri­table. Il est qu’elle trans­forme des rela­tions de nature dif­fé­rente en une seule rela­tion de filia­tion et de res­pon­sa­bi­li­té. Influence directe, lec­ture cri­tique, héri­tage par­tiel, conver­gence ponc­tuelle, appar­te­nance mili­tante, proxi­mi­té cultu­relle ou simple voi­si­nage chro­no­lo­gique sont trai­tés comme s’ils signi­fiaient la même chose.

Or Sartre n’est pas Ador­no, Beau­voir n’est pas Gram­sci, Fou­cault n’est pas un théo­ri­cien mar­xiste au même sens que Marx ou Lénine, et les mou­ve­ments contem­po­rains ne peuvent être déduits méca­ni­que­ment d’un seul arbre généa­lo­gique. Il existe des trans­mis­sions, des emprunts, des rup­tures et par­fois des hos­ti­li­tés internes. Une cri­tique sérieuse doit les dis­tin­guer. Sans cela, l’expression « mar­xisme cultu­rel » risque de deve­nir un concept-valise : elle nomme tout ce que l’on désap­prouve sans éta­blir pré­ci­sé­ment qui a repris quoi, de qui, à quelle date et dans quel but.

Cette exi­gence de pré­ci­sion ne blan­chit pas le mar­xisme. Elle rend au contraire sa cri­tique plus forte. Car il n’est pas néces­saire de lui attri­buer toutes les patho­lo­gies de l’Occident pour consta­ter ses erreurs propres : une anthro­po­lo­gie sans Créa­teur, une vision conflic­tuelle de l’histoire, une ten­dance à inter­pré­ter le droit et les ins­ti­tu­tions à tra­vers les rap­ports de domi­na­tion, ain­si qu’un hori­zon d’émancipation qui a sou­vent pris, dans ses réa­li­sa­tions poli­tiques, une forme coer­ci­tive. La ques­tion sui­vante devient alors déci­sive : si le mar­xisme ne peut sau­ver l’homme, le mar­ché le peut-il davan­tage ?

Le libéralisme ne suffit pas comme réponse

Il faut évi­ter un faux dilemme. Refu­ser le mar­xisme ne conduit pas méca­ni­que­ment au libé­ra­lisme. Le mot recouvre d’ailleurs plu­sieurs tra­di­tions : libé­ra­lisme consti­tu­tion­nel, atta­ché à l’État de droit et aux liber­tés publiques ; libé­ra­lisme éco­no­mique, qui insiste sur la pro­prié­té pri­vée et la liber­té des échanges ; libé­ra­lisme phi­lo­so­phique enfin, qui tend à faire de l’individu auto­nome le point de départ de l’ordre social. Un chré­tien peut recon­naître de grands biens dans les deux pre­miers sans adop­ter le troi­sième comme vision ultime de l’homme.

La pro­prié­té pri­vée, la liber­té d’entreprendre, la sécu­ri­té des contrats, la liber­té d’expression et la limi­ta­tion du pou­voir poli­tique ont ren­du de réels ser­vices aux socié­tés occi­den­tales. Mais le mar­ché est un méca­nisme de coor­di­na­tion des échanges, non une source de véri­té morale. Un prix indique ce que des agents sont dis­po­sés à payer ; il ne dit pas si l’objet dési­ré est bon, si l’échange est juste ni quelle fin une socié­té doit pour­suivre.

Le libé­ra­lisme devient idéo­lo­gique lorsqu’il trans­forme ces ins­tru­ments légi­times en prin­cipes suprêmes. L’homme est alors pen­sé comme pro­prié­taire de lui-même, sou­ve­rain de ses pré­fé­rences et juge ultime de ses fins. La liber­té cesse d’être une condi­tion per­met­tant de recher­cher le bien pour deve­nir le pou­voir de défi­nir soi-même ce qui est bien.

Cette réduc­tion oublie aus­si qu’une éco­no­mie libre dépend de ver­tus qu’elle ne pro­duit pas néces­sai­re­ment : confiance, hon­nê­te­té, parole tenue, maî­trise de soi, jus­tice, res­pon­sa­bi­li­té fami­liale, sou­ci du bien com­mun. Une socié­té peut deve­nir plus riche tout en deve­nant mora­le­ment plus pauvre. La pros­pé­ri­té n’est pas une preuve de jus­tice et la liber­té de choi­sir ne répond pas encore à la ques­tion de savoir ce qu’il faut choi­sir.

Une critique chrétienne plus radicale

Le chris­tia­nisme com­mence ailleurs. Il demande d’abord : qu’est-ce que l’homme devant Dieu ?

L’homme est créé à l’image de Dieu. Sa digni­té ne vient donc ni de sa classe, ni de son uti­li­té éco­no­mique, ni de son auto­no­mie. Cal­vin en tire une consé­quence directe pour notre rela­tion à autrui :

« nous devons consi­dé­rer l’image de Dieu en tous, à laquelle nous devons tout hon­neur et dilec­tion. »

– Jean Cal­vin, Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, III.7.6.

Cette anthro­po­lo­gie inter­dit deux réduc­tions. Le mar­xisme tend à lire l’homme à tra­vers sa posi­tion dans les rap­ports de pro­duc­tion ; l’individualisme libé­ral tend à le pen­ser comme sujet auto­nome de droits et de pré­fé­rences. La foi chré­tienne le voit d’abord comme créa­ture, image de Dieu, res­pon­sable devant son Créa­teur et appe­lée à vivre avec d’autres dans des liens qu’elle n’a pas tous choi­sis.

Elle porte aus­si un diag­nos­tic plus pro­fond sur le mal. Le péché ne réside pas seule­ment dans les struc­tures éco­no­miques, comme si une réor­ga­ni­sa­tion de la pro­prié­té pou­vait pro­duire un homme nou­veau. Mais il ne réside pas davan­tage seule­ment dans l’État, comme si la liber­té des échanges suf­fi­sait à dis­ci­pli­ner les pas­sions. Le péché tra­verse le pro­lé­taire et le bour­geois, le gou­ver­nant et le gou­ver­né, l’entrepreneur et le consom­ma­teur. Il peut cor­rompre l’État, l’entreprise, le syn­di­cat, la famille et le mar­ché.

C’est pour­quoi la pro­prié­té est à la fois réelle et rela­tive. Le hui­tième com­man­de­ment pré­sup­pose le « tien » et le « mien » : on ne peut voler que ce qui appar­tient à autrui. Mais le pro­prié­taire chré­tien n’est jamais pro­prié­taire abso­lu. Il demeure inten­dant de biens reçus de Dieu, tenu à la jus­tice, à la géné­ro­si­té et au ser­vice du pro­chain. Le mar­xisme abso­lu­tise le conflit autour de la pro­prié­té ; le maté­ria­lisme mar­chand peut abso­lu­ti­ser la pro­prié­té elle-même. L’Écriture refuse les deux ido­lâ­tries.

Il en va de même de l’État. Romains 13 lui recon­naît une auto­ri­té véri­table pour punir le mal et ser­vir la jus­tice ; cette auto­ri­té n’est pour­tant ni divine en elle-même ni illi­mi­tée. L’État n’est pas le rédemp­teur de la socié­té. Mais le réduire à un simple gar­dien des contrats ne suf­fit pas davan­tage à défi­nir toute la jus­tice poli­tique.

La ques­tion déci­sive devient alors celle de l’histoire. Le mar­xisme lui attri­bue une direc­tion imma­nente vers l’émancipation ; cer­taines formes de libé­ra­lisme lui sub­sti­tuent un récit de pro­grès par l’extension des mar­chés, des droits indi­vi­duels et de la pros­pé­ri­té. La foi chré­tienne refuse de bap­ti­ser l’un ou l’autre. L’histoire est le théâtre de la pro­vi­dence de Dieu, du péché humain, de ses juge­ments et de sa grâce.

Augus­tin l’avait for­mu­lé dans une oppo­si­tion autre­ment plus pro­fonde que celle du socia­lisme et du capi­ta­lisme :

« Deux amours ont donc fait deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité ter­restre ; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste. L’une se glo­ri­fie en elle-même, l’autre dans le Sei­gneur. »

– Augus­tin d’Hippone, La Cité de Dieu, livre XIV, chap. 28 (tra­duc­tion per­son­nelle à par­tir du latin).

La ligne de frac­ture ultime ne passe donc pas entre ceux qui veulent davan­tage d’État et ceux qui veulent davan­tage de mar­ché. Elle passe entre l’homme qui entend vivre de lui-même et l’homme qui recon­naît qu’il appar­tient à Dieu. Cette anti­thèse tra­verse toutes les classes et toutes les ins­ti­tu­tions.

C’est pour­quoi la sei­gneu­rie du Christ ne peut être enfer­mée dans la seule sphère pri­vée. Abra­ham Kuy­per l’a expri­mé avec une force deve­nue clas­sique :

« Oh ! aucune par­celle de notre monde de pen­sée ne peut être her­mé­ti­que­ment sépa­rée des autres ; et il n’est pas un pouce de tout le domaine de notre vie humaine dont le Christ, sou­ve­rain de tous, ne pro­clame : « À moi ! » »

– Abra­ham Kuy­per, Sou­ve­rei­ni­teit in eigen kring, dis­cours inau­gu­ral de la Vrije Uni­ver­si­teit, 20 octobre 1880, p. 35 (tra­duc­tion per­son­nelle à par­tir du néer­lan­dais).

Cela ne signi­fie pas que l’Église doive admi­nis­trer l’économie ou gou­ver­ner l’État. Cela signi­fie que ni l’économie, ni l’État, ni l’université, ni la culture, ni l’entreprise, ni la conscience indi­vi­duelle ne sont sous­traits à l’autorité morale de Dieu. Le chré­tien ne rem­place pas le tota­li­ta­risme poli­tique par la sou­ve­rai­ne­té du consom­ma­teur. Il confesse la sou­ve­rai­ne­té du Christ.

Critiquer sans mythologie

Le texte Face­book per­çoit donc quelque chose de réel : le mar­xisme a four­ni une cri­tique puis­sante et durable de l’ordre occi­den­tal ; cer­taines de ses branches ont inves­ti la ques­tion cultu­relle ; des régimes mar­xistes ont légi­ti­mé des coer­ci­tions et com­mis des crimes mas­sifs au nom d’un ave­nir éman­ci­pé. Ces faits ne doivent être ni mini­mi­sés ni dis­sous dans une pru­dence sans conclu­sion.

Mais on ne sert pas la véri­té en trans­for­mant cette his­toire en légende généa­lo­gique où tous les maux contem­po­rains des­cen­draient d’une poi­gnée de pen­seurs ali­gnés sous Marx. Et l’on ne sort pas du mes­sia­nisme mar­xiste en rem­pla­çant la socié­té sans classes par la socié­té de mar­ché comme hori­zon du salut.

L’Occident a besoin de retrou­ver ce qu’il a reçu de meilleur : le res­pect de la per­sonne, la liber­té res­pon­sable, l’État de droit, la pro­prié­té ordon­née au bien, le devoir de trans­mis­sion, la limi­ta­tion des pou­voirs, le sens de la véri­té. Mais il se trom­pe­rait encore s’il ado­rait son propre héri­tage. Une civi­li­sa­tion ne se sauve pas en s’admirant, pas davan­tage par son PIB, son inno­va­tion ou la flui­di­té de ses échanges.

Le remède au mes­sia­nisme mar­xiste n’est donc ni le mes­sia­nisme du mar­ché ni l’autocélébration de l’Occident. C’est le retour à une concep­tion de l’homme, de la liber­té, de la pro­prié­té, de la jus­tice et de l’histoire repla­cée sous la sei­gneu­rie de Jésus-Christ. Il ne s’agit pas seule­ment de savoir quelle idéo­lo­gie doit gagner. Il s’agit de savoir à qui appar­tient le monde.


Annexe – Éclairage biblique : liberté, propriété, justice et histoire

La Bible ne pro­pose ni un pro­gramme mar­xiste ni un pro­gramme libé­ral. Elle juge les deux à par­tir d’un cadre plus fon­da­men­tal : Dieu est Créa­teur, l’homme est sa créa­ture, le péché atteint le cœur comme les ins­ti­tu­tions, et Jésus-Christ est Sei­gneur de toutes choses.

Genèse 1.26–28 fonde la digni­té humaine dans l’image de Dieu. Cette digni­té pré­cède la classe sociale, la richesse, la pro­duc­ti­vi­té ou l’autonomie indi­vi­duelle. Genèse 3 explique ensuite pour­quoi aucune struc­ture poli­tique ou éco­no­mique ne peut pro­duire à elle seule un homme nou­veau : le désordre est aus­si inté­rieur.

Le hui­tième com­man­de­ment inter­dit le vol (Exode 20.15) et pré­sup­pose ain­si la réa­li­té de la pro­prié­té. Mais l’Écriture refuse d’en faire un abso­lu. Psaume 24.1 rap­pelle que la terre et tout ce qu’elle contient appar­tiennent à l’Éternel : tout pro­prié­taire demeure inten­dant. D’où les com­man­de­ments de jus­tice, de géné­ro­si­té et de pro­tec­tion du faible qui tra­versent la Loi et les pro­phètes.

La liber­té biblique n’est pas l’autonomie morale. Jésus enseigne que le péché rend esclave (Jean 8.34–36) ; Paul affirme que la liber­té chré­tienne délivre non pour vivre « selon la chair », mais pour ser­vir par amour (Galates 5.13). La liber­té est donc ordon­née au bien.

Romains 13.1–7 recon­naît à l’autorité civile une mis­sion réelle de jus­tice. Mais Actes 5.29 rap­pelle qu’aucun pou­voir humain n’est abso­lu et que l’obéissance à Dieu prime sur celle qui est due aux auto­ri­tés humaines. L’État est ser­vi­teur, non sau­veur.

Enfin, l’histoire n’aboutit ni à la socié­té sans classes ni au triomphe final du mar­ché. Phi­lip­piens 3.20 situe la citoyen­ne­té ultime du chré­tien dans les cieux, et Apo­ca­lypse 21 place l’espérance dans la nou­velle créa­tion accom­plie par Dieu. L’eschatologie chré­tienne inter­dit ain­si de deman­der à une orga­ni­sa­tion éco­no­mique ou poli­tique ce que Dieu seul pro­met d’accomplir.


Pour aller plus loin

Idées essentielles à retenir

  • Une influence intel­lec­tuelle réelle ne prouve pas à elle seule une res­pon­sa­bi­li­té cau­sale glo­bale dans la « déca­dence de l’Occident ».
  • Le mar­xisme doit être cri­ti­qué pour ses thèses réelles : maté­ria­lisme, pri­mat du conflit de classes, espé­rance poli­tique imma­nente et, dans cer­taines tra­di­tions, coer­ci­tion révo­lu­tion­naire.
  • Le mar­ché, la pro­prié­té pri­vée et les liber­tés publiques sont des biens pos­sibles et des ins­ti­tu­tions utiles ; ils ne consti­tuent pas une soté­rio­lo­gie.
  • Le péché tra­verse toutes les classes et toutes les ins­ti­tu­tions. Aucun réamé­na­ge­ment éco­no­mique ne crée l’homme nou­veau.
  • La vision chré­tienne ordonne liber­té, pro­prié­té, jus­tice et his­toire à la sei­gneu­rie de Jésus-Christ.

Questions de réflexion et de discussion

  1. À quelles condi­tions peut-on par­ler sérieu­se­ment d’une filia­tion intel­lec­tuelle entre deux auteurs ou deux mou­ve­ments ?
  2. Quelle dif­fé­rence faut-il main­te­nir entre défendre l’économie de mar­ché et faire du mar­ché le cri­tère ultime du bien ?
  3. Pour­quoi une doc­trine chré­tienne du péché inter­dit-elle aus­si bien l’utopie révo­lu­tion­naire que l’optimisme éco­no­mique naïf ?
  4. En quoi la créa­tion de l’homme à l’image de Dieu résiste-t-elle à sa réduc­tion à une classe sociale ou à un indi­vi­du auto­nome ?
  5. Quels élé­ments de l’héritage occi­den­tal méritent d’être conser­vés sans être trans­for­més en objet d’idolâtrie ?

Exercice d’analyse

Pre­nez une affir­ma­tion poli­tique ou éco­no­mique du type « davan­tage de mar­ché rend néces­sai­re­ment une socié­té plus libre » ou « les injus­tices sociales pro­viennent avant tout des struc­tures de pro­prié­té ». Dis­tin­guez le fait obser­vable, l’interprétation, le pré­sup­po­sé anthro­po­lo­gique et la conclu­sion. Deman­dez ensuite quelle concep­tion de l’homme, du mal, de la jus­tice et de l’histoire rend l’argument plau­sible.

Pistes de lecture

  • Karl Marx et Frie­drich Engels, Mani­feste du par­ti com­mu­niste (1848) : pour lire direc­te­ment la cri­tique mar­xienne de la bour­geoi­sie et de la pro­prié­té.
  • Anto­nio Gram­sci, Cahiers de pri­son : pour l’hégémonie, la socié­té civile et la « guerre de posi­tion ».
  • Augus­tin d’Hippone, La Cité de Dieu, notam­ment XIV, 28 et XIX : pour une cri­tique chré­tienne des mes­sia­nismes poli­tiques.
  • Abra­ham Kuy­per, Sou­ve­rei­ni­teit in eigen kring (1880) : pour la sei­gneu­rie du Christ et la dis­tinc­tion des sphères de la vie sociale.

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