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Dans le tableau de Rembrandt, le père ne demeure pas à distance : ses mains reposent sur le fils revenu, agenouillé devant lui. La scène donne à voir un amour qui accueille avant de réclamer, qui restaure au lieu d’humilier. Elle éclaire ainsi le cœur de l’article : l’amour véritable ne possède pas l’autre ; il se donne, reçoit, pardonne et cherche son bien.
Nous appelons « amour » des réalités très différentes : l’attirance qui nous saisit, le désir qui nous entraîne, l’amitié qui nous repose, la tendresse qui nous lie, la fidélité qui demeure. À force d’englober tout cela, le mot risque de ne plus rien distinguer. La Bible commence pourtant ailleurs. Elle ne demande pas d’abord ce que nous ressentons, mais qui a aimé le premier. L’amour véritable se comprend à partir de Dieu qui se donne en Jésus-Christ. C’est là que l’agapè reçoit sa forme : non l’abolition de tout désir, mais un amour délivré de la possession, ordonné par la vérité, capable de fidélité et de sacrifice.
1. L’amour commence en Dieu, non dans notre sentiment
« Dieu est amour » (1 Jean 4.8). Il serait facile de transformer cette phrase en formule vague, presque sentimentale. Jean dit pourtant quelque chose de beaucoup plus précis. Il ne part pas d’une définition humaine de l’amour pour l’appliquer ensuite à Dieu. Il part de Dieu pour nous apprendre ce qu’est l’amour.
Quelques versets plus loin, l’apôtre donne à sa formule son contenu : « Et cet amour consiste, non point en ce que nous avons aimé Dieu, mais en ce qu’il nous a aimés et a envoyé son Fils comme victime expiatoire pour nos péchés » (1 Jean 4.10). L’amour chrétien possède donc une histoire, un mouvement et un visage. Il vient de Dieu. Il se manifeste dans l’envoi du Fils. Il rejoint des pécheurs qui ne l’ont pas provoqué par leur valeur. Il assume le coût de leur réconciliation.
La même logique traverse le Nouveau Testament. Dieu prouve son amour envers nous alors que nous sommes encore pécheurs (Romains 5.6–8). Le Christ donne sa vie pour ses amis (Jean 15.13). Plus radicalement encore, Jésus commande l’amour des ennemis (Matthieu 5.43–48). L’amour véritable ne se contente donc pas de répondre à l’aimable. Il peut aller vers celui qui n’attire pas, qui ne rend rien, voire qui offense.
C’est pourquoi la phrase « nous aimons, parce qu’il nous a aimés le premier » (1 Jean 4.19) est peut-être la meilleure porte d’entrée dans toute théologie chrétienne de l’amour. L’amour du croyant est second. Il est réponse avant d’être initiative, fruit avant d’être source. Nous n’inventons pas l’amour avec nos ressources morales. Nous le recevons, puis l’Esprit nous apprend à aimer selon la forme du Christ.
Cette priorité de l’amour divin interdit déjà deux erreurs opposées. La première consiste à réduire l’amour à l’intensité du sentiment : j’aime tant que je ressens. La seconde consiste à réduire l’amour chrétien à une décision sèche de la volonté : j’aime parce que je fais mon devoir, même si mon cœur reste entièrement étranger à l’autre. L’Écriture ne choisit pas entre émotion et volonté. Elle renouvelle la personne entière. L’amour biblique engage le cœur, l’intelligence, le désir, la volonté, le corps et la durée.
2. Agapè : un mot biblique, pas une formule magique
On entend souvent que le grec posséderait plusieurs mots parfaitement étanches pour désigner différentes formes d’amour : éros pour l’amour charnel ou romantique, philia pour l’amitié, storgè pour l’affection familiale et agapè pour l’amour divin, désintéressé et supérieur. Cette typologie peut avoir une utilité pédagogique. Elle devient trompeuse dès qu’on la prend pour une sorte de code secret permettant de lire mécaniquement le Nouveau Testament.
Le nom agapè et le verbe agapaô occupent certes une place majeure dans les écrits chrétiens. Mais le mot ne transforme pas, par lui-même, tout amour en amour saint. Jean 3.19 affirme que les hommes « ont aimé » les ténèbres plutôt que la lumière – le verbe est précisément agapaô. Paul écrit de Démas qu’il l’a abandonné, « ayant aimé le présent siècle » (2 Timothée 4.10) – là encore, agapaô. Le vocabulaire reçoit donc sa valeur morale de son objet, de son contexte et de la révélation qui l’éclaire.
Inversement, le mot éros n’apparaît pas dans le Nouveau Testament. Cela ne signifie pas que la Bible condamne toute attirance, tout désir amoureux ou toute joie corporelle. La création de l’homme et de la femme en Genèse 1–2, le Cantique des cantiques, la joie conjugale célébrée dans l’Ancien Testament et l’enseignement apostolique sur l’union des époux suffisent à interdire cette conclusion. L’Écriture ne sauve pas l’homme en l’arrachant à sa corporéité créée. Elle sauve l’homme tout entier et ordonne ses désirs à leur véritable fin.
Il faut donc être précis. Si l’on appelle agapè « l’amour avec un grand A », on exprime quelque chose de juste à condition de ne pas transformer cette formule en définition lexicale. L’agapè chrétienne n’est pas supérieure parce qu’elle porte un mot grec particulier. Elle est sainte parce qu’elle reçoit sa vérité du Dieu saint et de l’œuvre du Christ.
Cette correction n’est pas secondaire. Elle empêche de faire de la théologie à partir d’un dictionnaire simplifié. Elle oblige à revenir au texte biblique, à l’histoire de la rédemption et au Christ lui-même.
3. Éros et Agapè : ce que Nygren a vu – et ce que son schéma sépare trop
Le grand nom moderne attaché à l’opposition entre Éros et Agapè est celui du théologien luthérien suédois Anders Nygren. Son ouvrage monumental, publié d’abord en suédois puis traduit sous le titre Éros et Agapè, a profondément marqué la théologie du XXe siècle.
On caricature parfois Nygren en lui faisant simplement dire : Éros est mauvais, Agapè est bon. Il prend lui-même soin d’écarter cette présentation lorsqu’il expose sa méthode. Dans l’édition anglaise de 1953, il précise : « Agapè et Éros sont ici opposés, non comme le bien et le mal, ni comme le supérieur et l’inférieur », mais comme des motifs fondamentaux chrétien et non chrétien. Il s’agit, écrit-il, d’une différence de type et non d’abord d’une évaluation morale. (Anders Nygren, Agape and Eros, 1953, p. 39 ; traduction personnelle.)
La force de Nygren est réelle. Il voit que l’amour de Dieu révélé dans l’Évangile ne peut être conçu comme la simple réponse de Dieu à une beauté ou à une valeur préexistante dans l’homme. Dieu n’aime pas le pécheur parce que celui-ci serait déjà digne de son amour. Son amour est libre, premier, gracieux. En ce sens, Nygren met puissamment en lumière une intuition profondément paulinienne et réformatrice : la grâce ne vient pas récompenser une ascension humaine vers Dieu.
Son schéma devient cependant trop étroit lorsqu’Éros désigne pratiquement tout mouvement de désir qui monte vers un bien recherché, tandis qu’Agapè désigne l’amour qui descend gratuitement vers ce qui ne le mérite pas. L’opposition rend bien compte de la différence entre grâce et mérite. Elle rend moins bien compte de toute l’anthropologie biblique de l’amour.
Car le désir n’est pas, en lui-même, le contraire de la grâce. Le psalmiste désire Dieu. Le croyant a soif de sa présence. Paul désire être avec Christ (Philippiens 1.23). Le Cantique des cantiques ne traite pas l’attirance conjugale comme une concession honteuse à la chair. Et l’espérance chrétienne elle-même est tendue vers un bien promis que le croyant désire recevoir.
Le véritable antagonisme biblique n’est donc pas entre tout désir et tout don, mais entre l’amour ordonné à Dieu et l’amour recourbé sur soi ; entre le désir qui reçoit la créature comme don et le désir qui en fait une idole ; entre l’amour qui veut communier et la convoitise qui veut posséder.
Nygren nous aide ainsi à préserver la gratuité de l’amour divin. Mais l’Écriture nous empêche de transformer cette intuition en dualisme entre le don et le désir. La grâce ne détruit pas le désir créé : elle le convertit.
4. Aimer le réel : Augustin et Calvin
Augustin est précisément l’un des auteurs que Nygren juge trop conciliateurs entre le mouvement de l’Agapè et celui du désir. Pourtant, la pensée augustinienne apporte ici une distinction essentielle : le problème n’est pas simplement d’aimer ou de ne pas aimer, mais d’aimer justement.
La célèbre formule « Aime, et fais ce que tu veux » est authentique. Elle vient du septième traité d’Augustin sur la première épître de Jean : « Dilige, et quod vis fac. » Sortie de son contexte, elle pourrait sembler annoncer une morale de la spontanéité : si je ressens de l’amour, tout ce que je fais devient légitime. Le contexte dit exactement le contraire. Augustin explique qu’une même action extérieure peut provenir de la charité ou d’un désir mauvais. Une correction peut être donnée par amour ; une caresse peut cacher la volonté de séduire ou de nuire. Ce qui compte est la racine dont procède l’acte.
« Aime, et fais ce que tu veux » signifie donc : que la véritable dilection gouverne ta volonté. Si la racine est réellement la charité, elle ne produira pas volontairement le mal de l’autre. Augustin ne canonise pas nos envies ; il exige leur conversion. C’est pourquoi sa formule reste si actuelle. Elle déplace la question : non seulement « qu’est-ce que je ressens ? », mais « quel bien est-ce que je veux réellement pour celui que j’aime ? »
Calvin prolonge cette logique en l’arrachant à toute sélection selon le mérite. Dans l’Institution de 1560, il rappelle que beaucoup de ceux envers lesquels nous devons faire le bien sont indignes si nous les jugeons selon leur mérite propre. Il faut regarder plus haut : « nous devons considérer l’image de Dieu en tous, à laquelle nous devons tout honneur et dilection » (Institution de la religion chrétienne, III.7.6).
Cette phrase est décisive. L’amour chrétien ne dépend pas d’abord de l’agrément que l’autre nous procure. Il ne consiste pas davantage à déclarer tout comportement bon. Aimer quelqu’un comme image de Dieu, c’est reconnaître une dignité qui subsiste même lorsque ses actes sont mauvais. C’est précisément pourquoi l’amour peut inclure le pardon, la correction, la vérité et parfois la distance nécessaire à la justice.
L’amour n’est donc ni approbation universelle ni aveuglement volontaire. Paul dit de la charité qu’elle « ne se réjouit point de l’injustice, mais elle se réjouit de la vérité » (1 Corinthiens 13.6). Une relation qui exige le mensonge pour survivre ne devient pas plus aimante parce qu’elle est intense. L’amour véritable veut le bien réel de l’autre – et le bien réel ne peut être séparé du vrai.
5. Passion, alliance et fidélité : Rougemont et Thibon
C’est ici que Denis de Rougemont devient particulièrement précieux. L’Amour et l’Occident n’est pas un traité biblique de l’amour, mais une vaste enquête sur le mythe occidental de la passion, symbolisé par Tristan et Iseut. Rougemont cherche à montrer comment l’Occident a appris à exalter un amour qui se nourrit de l’obstacle, de l’impossibilité, de l’absence et parfois de la mort elle-même.
Son diagnostic demeure redoutablement moderne. Nous appelons volontiers « grand amour » ce qui brûle, déchire, empêche de vivre, exige l’impossible. À l’inverse, la fidélité quotidienne, parce qu’elle est moins spectaculaire, peut nous sembler moins authentique. Nous confondons alors l’intensité de la passion avec la vérité de l’amour.
Rougemont formule l’antithèse de manière saisissante : « rêver l’Éros et le subir ou vivre l’Agapè et l’agir » (L’Amour et l’Occident, post-scriptum de 1972, p. 414).
Mais il faut immédiatement ajouter ce que Rougemont lui-même ajoute. Il récuse explicitement l’interprétation selon laquelle son livre exclurait la passion du mariage. Dans ce même post-scriptum, il explique que son objectif n’est pas d’éliminer un terme de l’antinomie et va jusqu’à envisager qu’Éros et Agapè puissent nouer une « alliance paradoxale » dans le mariage accepté.
Voilà une correction importante. Le contraire de l’amour-passion idolâtré n’est pas le mariage sans passion. Le contraire est un amour qui cesse d’adorer sa propre intensité et apprend à rencontrer une personne réelle. L’autre n’est plus le support de mon rêve, l’instrument de ma jouissance ou le personnage de mon roman intérieur. Il devient celui ou celle dont je reçois la présence, dont je respecte l’altérité et envers qui je m’engage.
Gustave Thibon, dans Ce que Dieu a uni, exprime cette unité avec une densité remarquable : « Aimer ne consiste pas à mettre en commun deux joies, mais deux vies. »
La formule est plus profonde qu’elle n’en a l’air. Mettre en commun deux joies, c’est encore pouvoir concevoir l’amour comme addition de deux satisfactions : je reste tant que cette relation augmente mon bonheur. Mettre en commun deux vies, c’est entrer dans une histoire où le bonheur existe réellement, mais où il n’est plus le seul critère. Il y aura aussi la maladie, l’échec, le vieillissement, le pardon, l’attente, le sacrifice, les périodes de sécheresse et la nécessité de recommencer à choisir l’autre.
Thibon refuse d’ailleurs de réduire le mariage à un devoir désincarné. Il fait place à la passion, à l’amitié, au sacrifice et à la prière. Son mérite est précisément de chercher une unité de l’être humain plutôt qu’une victoire de l’esprit contre le corps. Certaines de ses généralisations sur l’homme et la femme portent évidemment la marque de son époque et ne doivent pas être reprises sans discernement. Mais son intuition centrale demeure juste : l’amour humain devient vrai lorsqu’il cesse de demander seulement « qu’est-ce que cette relation me donne ? » et commence à demander « à quoi sommes-nous appelés ensemble ? »
6. L’amour véritable prend la forme du Christ
Nous pouvons maintenant répondre plus précisément à la question initiale.
L’amour véritable n’est pas d’abord l’intensité d’un sentiment. Un sentiment peut être violent et mensonger. Il n’est pas davantage l’effacement de tout désir. Dieu nous a créés capables de désirer, de nous réjouir, de nous attacher et de recevoir le bonheur comme un don. Il n’est pas enfin une pure discipline morale qui continuerait extérieurement lorsque toute communion intérieure serait morte.
L’amour véritable est l’amour reçu de Dieu en Jésus-Christ, par lequel nous apprenons à vouloir le bien réel de l’autre, dans la vérité, le don de soi, la fidélité et l’espérance.
Pour le chrétien, la forme décisive de cet amour est le Christ. « Maris, aimez vos femmes, comme Christ a aimé l’Église et s’est livré lui-même pour elle » (Éphésiens 5.25). Le texte ne dit pas seulement : soyez affectueux. Il donne à l’amour une forme pascale. Aimer, c’est se donner pour que l’autre vive et grandisse. C’est un amour orienté vers la sanctification, donc vers le bien véritable de la personne aimée. Il ne possède pas ; il sert. Il ne flatte pas le mal ; il veut le bien. Il ne réclame pas sans cesse une preuve de réciprocité ; il demeure fidèle à sa vocation.
J’aime résumer cette intuition par une formule simple : aimer sans posséder. Non pas aimer moins, mais aimer plus réellement. Posséder transforme l’autre en prolongement de soi. Aimer reconnaît qu’il demeure autre, libre devant Dieu, irréductible à mes besoins et à mes projections. Cela vaut dans le mariage, dans l’amitié, dans la famille et jusque dans l’amour des ennemis.
Cette formule ne signifie pas que l’amour chrétien serait sans attachement. Au contraire : parce qu’il cesse d’adorer l’autre, il devient enfin capable de l’aimer comme créature. Parce qu’il ne demande plus à un être humain d’être son dieu, il peut recevoir sa beauté, sa présence et son affection avec reconnaissance. L’Agapè ne rend pas l’amour humain moins humain. Elle le délivre de l’idolâtrie qui finit toujours par l’écraser.
C’est peut-être là que les auteurs évoqués se rejoignent sans se confondre. Nygren nous rappelle que l’amour de Dieu est premier et gratuit. Augustin nous apprend que la question décisive est celle de la racine de l’acte. Calvin nous oblige à aimer au-delà du mérite en regardant l’image de Dieu. Rougemont démasque la passion qui préfère son propre rêve à la personne réelle. Thibon rappelle que l’amour engage deux vies et non deux seuls plaisirs.
Mais l’Écriture garde le dernier mot. « Nous aimons, parce qu’il nous a aimés le premier. » Voilà l’amour avec un grand A. Non une abstraction au-dessus de nos pauvres amours humains, mais l’amour de Dieu descendu jusqu’à nous en Jésus-Christ pour pardonner, recréer et apprendre à aimer.
L’amour chrétien n’abolit donc ni le désir, ni la joie, ni la passion, ni l’affection. Il les reçoit, les éprouve et les ordonne. Il nous apprend à préférer la personne à l’image que nous nous en faisons, son bien à notre possession, la vérité à l’illusion, la fidélité à l’ivresse de l’instant.
Et lorsque notre amour manque – ce qui arrive toujours –, l’Évangile nous ramène non à la grandeur supposée de notre capacité d’aimer, mais à la source : Celui qui nous a aimés le premier.
Conclusion
Parler d’Agapè comme de « l’amour avec un grand A » peut donc être juste, mais seulement si l’on comprend ce que cette majuscule signifie. Elle ne désigne ni un sentiment plus noble, ni un mot grec doté d’une sainteté automatique, ni un amour désincarné qui mépriserait tout désir. Elle renvoie à Dieu lui-même, à son amour premier manifesté dans le don du Fils.
L’amour véritable reçoit de cette source sa forme : il donne sans réduire l’autre à son mérite ; il désire sans idolâtrer ; il s’attache sans posséder ; il pardonne sans appeler le mal bien ; il demeure sans confondre fidélité et inertie ; il cherche la communion sans abolir l’altérité. En un mot, il apprend à aimer comme le Christ nous a aimés.
Annexes
Références bibliques principales : 1 Jean 4.7–21 ; Jean 15.9–17 ; Matthieu 5.43–48 ; 1 Corinthiens 13 ; Éphésiens 5.25–33 ; Cantique des cantiques 8.6–7.
Bibliographie sommaire
Augustin d’Hippone, In Epistolam Ioannis ad Parthos tractatus decem, particulièrement le traité VII, §8. Ce commentaire de la première épître de Jean est indispensable pour comprendre correctement la maxime « Aime, et fais ce que tu veux ». Augustin ne sanctifie pas la spontanéité : il montre que la valeur d’un acte dépend de la dilection dont il procède. C’est une excellente porte d’entrée dans sa théologie de l’amour ordonné.
Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, livre III, chapitre VII, notamment III.7.6. Calvin relie l’amour du prochain au renoncement à soi et à la dignité que conserve en tout être humain l’image de Dieu. Le passage est particulièrement utile pour comprendre pourquoi l’amour chrétien ne se règle ni sur le mérite, ni sur la sympathie, ni sur la réciprocité.
Anders Nygren, Éros et Agapè. La notion chrétienne de l’amour et ses transformations, Paris, Aubier, 3 vol., 1944–1952 ; original suédois publié dans les années 1930. Ouvrage majeur et très influent. Nygren met fortement en lumière la priorité et la gratuité de l’amour divin, mais sa séparation entre Éros et Agapè doit être confrontée à l’ensemble du témoignage biblique sur le désir, la création et l’espérance.
Denis de Rougemont, L’Amour et l’Occident, édition définitive, Paris, Plon, 1972. Une analyse classique du mythe occidental de la passion, de Tristan et Iseut jusqu’à la modernité. Rougemont est particulièrement éclairant lorsqu’il oppose la passion subie à l’amour vécu et agi ; son post-scriptum de 1972 doit toutefois être lu attentivement, car il refuse lui-même d’exclure la passion du mariage.
Gustave Thibon, Ce que Dieu a uni. Essai sur l’amour, Lyon, H. Lardanchet, 1945. Thibon cherche à penser ensemble passion, amitié, sacrifice, fidélité, prière et mariage. Certaines généralisations anthropologiques portent la marque de leur époque, mais l’ouvrage demeure fécond lorsqu’il refuse de réduire l’amour à la recherche d’une satisfaction commune et insiste sur l’unité concrète de deux vies.
Pour aller plus loin
Une première question mérite d’être posée devant Dieu : lorsque je dis « j’aime », est-ce le bien réel de l’autre que je cherche, ou surtout ce que sa présence me procure ? Cette distinction permet de séparer l’amour de la possession sans opposer artificiellement amour et désir. Le désir peut recevoir l’autre comme un don ; il devient désordonné lorsqu’il exige de l’autre qu’il satisfasse mes besoins, mes projections ou ma quête d’absolu.
Il faut également distinguer l’amour inconditionnel de l’approbation inconditionnelle. Aimer une personne ne signifie pas appeler le mal bien, ni renoncer au discernement. Relire 1 Corinthiens 13.6 : la charité se réjouit avec la vérité. Cette articulation est particulièrement importante dans les relations familiales, conjugales et pastorales, où la fidélité peut exiger tout ensemble patience, pardon, correction et limites justes.
Pour reprendre le sujet bibliquement, lire ensemble 1 Jean 4.7–21, Jean 15.9–17, Matthieu 5.43–48, 1 Corinthiens 13, Éphésiens 5.25–33 et Cantique des cantiques 8.6–7. Ces textes empêchent aussi bien de réduire l’amour à la seule émotion que de le transformer en devoir sans joie. Ils permettent de tenir ensemble grâce reçue, attachement, vérité, désir, sacrifice et fidélité.
Quatre distinctions sont enfin à retenir : le mot agapè ne sanctifie pas automatiquement tout amour qu’il désigne ; le désir n’est pas identique à la possession ; aimer sans condition ne signifie pas approuver sans condition ; et la fidélité chrétienne n’est pas l’absence de passion, mais la capacité de l’ordonner à une communion vraie et durable.
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