Bible et idéologies

De la lecture croyante à la lecture militante : comment l’idéologie prend la place de l’exégèse

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Les lunettes repré­sentent les pré­sup­po­sés idéo­lo­giques. L’image sug­gère que toute lec­ture passe par un regard, mais que cer­tains filtres déforment la per­cep­tion du texte. L’enjeu apo­lo­gé­tique est de lais­ser l’Écriture inter­pré­ter l’Écriture plu­tôt que de la lire à tra­vers une grille exté­rieure.


La Bible peut être lue de deux manières très dif­fé­rentes. On peut venir à elle comme à une Parole qui nous pré­cède, nous juge et nous éclaire. Ou bien on peut venir à elle muni d’une cause préa­lable, cher­chant dans ses pages la confir­ma­tion d’un enga­ge­ment déjà déci­dé. La dif­fé­rence est immense. Dans le pre­mier cas, l’homme se place sous l’autorité de la Parole de Dieu. Dans le second, il tente de plier cette Parole à ses propres pré­sup­po­sés.

L’histoire récente four­nit plu­sieurs exemples de ce glis­se­ment. Dans les années 1970, cer­tains milieux chré­tiens euro­péens ont déve­lop­pé ce qu’ils appe­laient des « lec­tures maté­ria­listes » de la Bible. Influen­cées par le mar­xisme, le struc­tu­ra­lisme et la psy­cha­na­lyse, ces lec­tures cher­chaient à relire les Écri­tures non plus pour y entendre la révé­la­tion divine, mais pour y décou­vrir le fonc­tion­ne­ment poli­tique des textes. Jésus y deve­nait l’agent d’une pra­tique sub­ver­sive visant à ren­ver­ser les struc­tures sociales domi­nantes. La Bible n’était plus reçue comme Parole de Dieu, mais ana­ly­sée comme un docu­ment his­to­rique révé­lant une lutte des classes dans la Pales­tine du Ier siècle.

Quand la cause pré­cède le texte

Ce ren­ver­se­ment est déci­sif. La lec­ture croyante com­mence par une ques­tion simple : que dit le Sei­gneur ? Elle sup­pose que le texte biblique pos­sède un sens objec­tif que le lec­teur doit cher­cher à com­prendre avec humi­li­té. La lec­ture mili­tante, au contraire, part d’un enga­ge­ment déjà consti­tué et revient à l’Écriture pour y cher­cher un fon­de­ment théo­rique.

Le texte cesse alors d’être une norme qui cor­rige le lec­teur. Il devient un réser­voir sym­bo­lique que l’on mobi­lise pour sou­te­nir une cause poli­tique ou cultu­relle. L’ordre de l’autorité est inver­sé : ce n’est plus l’Écriture qui éclaire le monde, mais le monde idéo­lo­gi­que­ment inter­pré­té qui dicte à l’Écriture ce qu’elle doit vou­loir dire.

Au XXe siècle, cer­taines lec­tures de la Bible ont été expli­ci­te­ment construites à par­tir d’outils emprun­tés au mar­xisme, au struc­tu­ra­lisme ou à la psy­cha­na­lyse. Le texte biblique y était ana­ly­sé comme un récit révé­lant des rap­ports de domi­na­tion sociale, plu­tôt que comme la révé­la­tion de l’œuvre sal­va­trice de Dieu.

La ten­ta­tion per­ma­nente de l’interprétation idéo­lo­gique

Ce phé­no­mène ne se limite pas aux années 1970. Chaque époque pos­sède ses propres grilles d’interprétation. Cer­taines lec­tures cherchent à relire l’Écriture à par­tir des caté­go­ries éco­no­miques, d’autres à par­tir des rap­ports de pou­voir, d’autres encore à par­tir de l’identité ou de la psy­cho­lo­gie. Dans tous les cas, le méca­nisme est simi­laire : la Bible est convo­quée pour légi­ti­mer une vision du monde éla­bo­rée ailleurs.

Le pro­blème n’est pas que les lec­teurs aient des pré­oc­cu­pa­tions contem­po­raines. L’Église a tou­jours cher­ché à appli­quer l’Écriture aux situa­tions nou­velles. Le pro­blème sur­git lorsque ces pré­oc­cu­pa­tions deviennent la clé prin­ci­pale de lec­ture du texte. La Parole de Dieu cesse alors d’être l’autorité qui juge les idéo­lo­gies humaines ; elle devient un ins­tru­ment au ser­vice de ces idéo­lo­gies.

De l’exégèse à la réécri­ture

Ce glis­se­ment a des consé­quences pro­fondes. Une fois que le sens du texte dépend des pré­sup­po­sés du lec­teur, l’exégèse se trans­forme pro­gres­si­ve­ment en réécri­ture. Le lec­teur n’essaie plus d’entendre ce que le texte dit ; il recons­truit ce qu’il pense que le texte devrait dire pour cor­res­pondre à son pro­jet.

On voit alors appa­raître des expres­sions révé­la­trices : la Bible devient un « récit ouvert » que chaque géné­ra­tion doit pro­lon­ger, ou un « cin­quième Évan­gile » que le croyant écri­rait avec sa propre vie. Ces for­mules peuvent sem­bler ins­pi­rantes, mais elles brouillent la dis­tinc­tion fon­da­men­tale entre la révé­la­tion don­née une fois pour toutes et l’expérience sub­jec­tive du croyant.

La tra­di­tion chré­tienne clas­sique dis­tingue clai­re­ment la révé­la­tion biblique – nor­ma­tive et ache­vée – de l’expérience spi­ri­tuelle des croyants. Lorsque cette dis­tinc­tion dis­pa­raît, l’autorité du canon biblique s’efface pro­gres­si­ve­ment au pro­fit de la sub­jec­ti­vi­té indi­vi­duelle.

Une liber­té qui enferme

Les pro­mo­teurs de ces lec­tures parlent sou­vent de libé­ra­tion. Il s’agirait de libé­rer la Bible d’interprétations anciennes, ins­ti­tu­tion­nelles ou dog­ma­tiques. Mais cette liber­té pro­cla­mée cache sou­vent une nou­velle dépen­dance. La Bible n’est plus inter­pré­tée à par­tir de sa propre logique interne ; elle est enfer­mée dans les caté­go­ries intel­lec­tuelles domi­nantes de son époque.

Loin de libé­rer le lec­teur, cette méthode le rend pri­son­nier de son contexte cultu­rel. L’Écriture cesse d’être une voix trans­cen­dante qui contre­dit les évi­dences du moment. Elle devient l’écho des convic­tions déjà par­ta­gées par la culture envi­ron­nante.

La réponse de la théo­lo­gie réfor­mée

La théo­lo­gie réfor­mée confes­sante a tou­jours insis­té sur un prin­cipe simple : l’Écriture s’interprète elle-même. Ce prin­cipe – sou­vent résu­mé par la for­mule latine Scrip­tu­ra sui ipsius interpres – signi­fie que le sens de la Bible doit être recher­ché à par­tir du texte lui-même, de son contexte, de sa gram­maire et de l’ensemble de la révé­la­tion biblique.

Cette approche n’exclut ni l’étude his­to­rique ni les outils cri­tiques. Mais elle refuse de pla­cer au-des­sus de l’Écriture une grille d’interprétation étran­gère à son propre témoi­gnage. Les sciences humaines peuvent éclai­rer cer­tains aspects du texte ; elles ne peuvent pas en deve­nir la clé ultime.

Retrou­ver la pos­ture du lec­teur

Lire la Bible de manière croyante ne signi­fie pas renon­cer à la réflexion cri­tique. Cela signi­fie recon­naître que le lec­teur ne vient pas au texte en maître, mais en dis­ciple. L’exégèse chré­tienne com­mence par une dis­po­si­tion inté­rieure : la volon­té d’entendre ce que Dieu dit réel­le­ment, même lorsque cela contre­dit nos intui­tions ou nos enga­ge­ments.

La dif­fé­rence entre lec­ture croyante et lec­ture mili­tante ne tient donc pas seule­ment à la méthode. Elle tient à la pos­ture du cœur. L’une cherche à com­prendre pour obéir ; l’autre cherche à réin­ter­pré­ter pour jus­ti­fier.

Conclu­sion

Chaque géné­ra­tion doit se poser la même ques­tion : venons-nous à la Bible pour la faire par­ler selon nos causes, ou pour nous lais­ser trans­for­mer par ce qu’elle dit réel­le­ment ? La pre­mière voie conduit à l’idéologisation de l’Écriture. La seconde ouvre la pos­si­bi­li­té d’entendre à nou­veau la voix vivante de la Parole de Dieu.


Bibliographie sommaire

• Cor­ne­lius Van Til, The Defense of the Faith, P&R Publi­shing. Ana­lyse clas­sique du rôle des pré­sup­po­sés dans toute lec­ture, y com­pris biblique.

• Vern She­ri­dan Poy­thress, In the Begin­ning Was the Word : Language—A God-Cen­te­red Approach, Cross­way. Réflexion théo­lo­gique sur le lan­gage et les impli­ca­tions pour la tra­duc­tion de la Bible.

• D. A. Car­son, The Inclu­sive-Lan­guage Debate : A Plea for Rea­lism, Baker Books. Ana­lyse cri­tique des tra­duc­tions influen­cées par les débats cultu­rels contem­po­rains.

• Wayne Gru­dem, The Gen­der-Neu­tral Bible Contro­ver­sy, Broad­man & Hol­man. Étude détaillée des enjeux théo­lo­giques et lin­guis­tiques liés aux tra­duc­tions dites inclu­sives.

• Leland Ryken, The Word of God in English, Cross­way. Défense argu­men­tée de l’équivalence for­melle dans la tra­duc­tion biblique.

• Her­man Bavinck, Refor­med Dog­ma­tics, Baker Aca­de­mic. Fon­de­ments théo­lo­giques de l’autorité et de l’inspiration de l’Écriture dans la tra­di­tion réfor­mée.

• Jean Cal­vin, Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, Livre I. Doc­trine clas­sique de l’autorité de la Parole de Dieu et de sa clar­té pour l’Église.


Outils pédagogiques

Ques­tions pour ana­ly­ser les pré­sup­po­sés

  1. Lorsque nous lisons la Sainte Écri­ture, cher­chons-nous d’abord à com­prendre ce que le texte dit réel­le­ment, ou cher­chons-nous à confir­mer une convic­tion déjà acquise ?
  2. Pour­quoi les idéo­lo­gies modernes cherchent-elles sou­vent à relire la Bible à par­tir de caté­go­ries poli­tiques, socio­lo­giques ou psy­cho­lo­giques ?
  3. Quelle dif­fé­rence existe-t-il entre une appli­ca­tion contem­po­raine de l’Écriture et une ins­tru­men­ta­li­sa­tion idéo­lo­gique du texte ?
  4. Dans quelle mesure les pré­sup­po­sés cultu­rels influencent-ils la manière dont nous com­pre­nons cer­tains pas­sages bibliques dif­fi­ciles ?
  5. Pour­quoi la ten­ta­tion d’adapter l’Écriture à la sen­si­bi­li­té moderne peut-elle paraître pas­to­rale tout en étant théo­lo­gi­que­ment dan­ge­reuse ?
  6. Que se passe-t-il lorsque l’on part de la praxis (mili­tante, poli­tique ou sociale) pour inter­pré­ter la Bible, au lieu de par­tir du texte lui-même ?
  7. Une tra­duc­tion biblique peut-elle être tota­le­ment neutre ? Quels types de pré­sup­po­sés peuvent influen­cer les choix de tra­duc­tion ?
  8. Pour­quoi la dis­tinc­tion entre tra­duc­tion et inter­pré­ta­tion est-elle essen­tielle pour pré­ser­ver l’autorité de l’Écriture ?
  9. En quoi la méthode de l’équivalence dyna­mique peut-elle deve­nir pro­blé­ma­tique si l’interprétation du tra­duc­teur rem­place pro­gres­si­ve­ment la for­mu­la­tion du texte ori­gi­nal ?
  10. Com­ment l’Église peut-elle exer­cer un dis­cer­ne­ment face aux lec­tures idéo­lo­giques de la Bible sans tom­ber dans une méfiance exces­sive envers le tra­vail des tra­duc­teurs et des exé­gètes ?

Fon­de­ment biblique

La Sainte Écri­ture elle-même affirme son auto­ri­té nor­ma­tive sur la pen­sée humaine.

2 Timo­thée 3.16–17 :
« Toute l’Écriture est ins­pi­rée de Dieu et utile pour ensei­gner, pour convaincre, pour cor­ri­ger et pour ins­truire dans la jus­tice, afin que l’homme de Dieu soit accom­pli et propre à toute bonne œuvre. »

Ce texte sou­ligne que l’Écriture ne confirme pas nos idées : elle nous cor­rige et nous forme.

Hébreux 4.12 :
« Car la parole de Dieu est vivante et effi­cace, plus tran­chante qu’aucune épée à deux tran­chants… elle juge les sen­ti­ments et les pen­sées du cœur. »

La Parole de Dieu pos­sède donc une fonc­tion cri­tique : elle juge les pen­sées humaines, y com­pris les idéo­lo­gies domi­nantes.

2 Pierre 1.20–21 :
« Sachant tout d’abord vous-mêmes qu’aucune pro­phé­tie de l’Écriture ne peut être un objet d’interprétation par­ti­cu­lière… mais c’est pous­sés par le Saint-Esprit que des hommes ont par­lé de la part de Dieu. »

L’origine divine de l’Écriture rap­pelle que son auto­ri­té ne dépend pas des sys­tèmes intel­lec­tuels humains.

Lien avec les confes­sions de foi réfor­mées

La théo­lo­gie réfor­mée confes­sante a constam­ment insis­té sur l’autorité suprême de la Parole de Dieu.

La Confes­sion de foi de La Rochelle (1559) affirme :
« Nous croyons que la Parole conte­nue en ces livres pro­cède de Dieu et reçoit son auto­ri­té de lui seul et non des hommes. » (Article 5)

Cette affir­ma­tion implique que l’Écriture ne peut être subor­don­née à aucune idéo­lo­gie ou phi­lo­so­phie.

La Confes­sion de foi de West­mins­ter (1647) enseigne éga­le­ment que les Écri­tures ont été ins­pi­rées dans leurs langues ori­gi­nales et qu’elles doivent être tra­duites dans les langues des peuples afin que tous puissent les lire.

Cepen­dant, ces tra­duc­tions doivent cher­cher à res­ter fidèles au texte ins­pi­ré, car l’autorité ultime appar­tient au texte biblique lui-même.

Exer­cice d’analyse biblique

  1. Choi­sis­sez un pas­sage biblique sou­vent dis­cu­té (par exemple Romains 1.17, 1 Timo­thée 2.12 ou Éphé­siens 5.22).
  2. Com­pa­rez plu­sieurs tra­duc­tions fran­çaises dif­fé­rentes.
  3. Iden­ti­fiez les dif­fé­rences de for­mu­la­tion.
  4. Posez-vous les ques­tions sui­vantes :
    • Quelle tra­duc­tion reste la plus proche du texte ori­gi­nal ?
    • Quelle tra­duc­tion inter­prète davan­tage le pas­sage ?
    • Quelles sen­si­bi­li­tés théo­lo­giques ou cultu­relles peuvent expli­quer ces dif­fé­rences ?

Cet exer­cice per­met de com­prendre concrè­te­ment com­ment les choix de tra­duc­tion peuvent influen­cer la récep­tion du texte biblique.

QCM de syn­thèse

  1. Une lec­ture idéo­lo­gique de la Bible se carac­té­rise géné­ra­le­ment par le fait que :
    A. Le texte cor­rige les pré­sup­po­sés du lec­teur
    B. Une grille exté­rieure déter­mine à l’avance le sens du texte
    C. Le lec­teur exa­mine atten­ti­ve­ment le contexte his­to­rique
    D. Le lec­teur com­pare plu­sieurs tra­duc­tions

Réponse : B

  1. L’équivalence dyna­mique consiste prin­ci­pa­le­ment à :
    A. Tra­duire mot à mot le texte ori­gi­nal
    B. Refor­mu­ler le sens du texte pour le rendre plus acces­sible
    C. Tra­duire uni­que­ment les idées prin­ci­pales
    D. Sup­pri­mer les pas­sages dif­fi­ciles

Réponse : B

  1. Le prin­ci­pal risque de cette méthode est :
    A. De rendre le texte illi­sible
    B. D’introduire l’interprétation du tra­duc­teur dans la tra­duc­tion
    C. De sup­pri­mer les notes expli­ca­tives
    D. D’utiliser un voca­bu­laire trop ancien

Réponse : B

  1. Selon la doc­trine réfor­mée clas­sique, l’autorité suprême appar­tient :
    A. Aux tra­di­tions ecclé­sias­tiques
    B. Aux déci­sions des conciles
    C. À la Sainte Écri­ture
    D. Aux exé­gètes contem­po­rains

Réponse : C

  1. Dans la tra­di­tion réfor­mée, l’interprétation d’un pas­sage dif­fi­cile devrait appa­raître prin­ci­pa­le­ment :
    A. Dans la tra­duc­tion elle-même
    B. Dans les notes et les com­men­taires
    C. Dans les titres édi­to­riaux
    D. Dans les intro­duc­tions du tra­duc­teur

Réponse : B

Conclu­sion péda­go­gique

Lire la Bible de manière croyante signi­fie accep­ter que l’Écriture puisse contre­dire nos pré­sup­po­sés et nos idéo­lo­gies. C’est pré­ci­sé­ment cette capa­ci­té cri­tique de la Parole de Dieu qui per­met à l’Église de res­ter fidèle à la révé­la­tion divine à tra­vers les siècles.

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