Ce dimanche s’inscrit dans le temps ordinaire après l’Épiphanie, ce temps où l’Église contemple la manifestation progressive du Christ et les conséquences concrètes de sa venue pour la vie du croyant. En ce quatrième dimanche après l’Épiphanie, la liturgie nous conduit au cœur de la logique du Royaume, telle que Jésus la révèle dans les Béatitudes.
Les textes proposés sont : Sophonie 2.3 ; 3.12-13, le Psaume 146, 1 Corinthiens 1.26-31 et Matthieu 5.1-12. Tous convergent vers une même affirmation théologique : Dieu agit souverainement en faveur des humbles, des pauvres et de ceux qui n’ont rien à faire valoir devant lui. Loin de confirmer les hiérarchies humaines, la révélation biblique les renverse.
Le thème central de ce dimanche peut se formuler ainsi : la sagesse paradoxale de Dieu et la béatitude des humbles. Ce que le monde considère comme faiblesse devient, dans l’économie de Dieu, le lieu même de sa gloire. L’élection divine n’est jamais fondée sur le mérite, la puissance ou la réussite, mais sur la grâce souveraine de Dieu qui se choisit un peuple pauvre et dépendant de lui.
La couleur liturgique est le vert, signe de croissance et de maturation. Elle rappelle que la vie chrétienne, enracinée dans la grâce, se déploie dans la durée, au quotidien, sous la Parole de Dieu. Les Béatitudes ne décrivent pas une sainteté héroïque réservée à quelques-uns, mais la forme normale de la vie du peuple de l’alliance renouvelée en Christ.
Dans la perspective de la théologie de l’alliance, ces textes montrent la continuité profonde entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Les « pauvres de l’Éternel » annoncés par les prophètes trouvent leur accomplissement dans ceux que Jésus déclare bienheureux. Le Royaume inauguré par le Christ n’abolit pas les promesses anciennes : il les accomplit et les éclaire pleinement.
Cette page rassemble les textes bibliques du jour, une méditation, une prédication et des éléments liturgiques pour le culte. Elle a pour objectif d’aider à la préparation et à la célébration du culte, mais aussi à la lecture personnelle et communautaire de l’Écriture. L’ensemble du contenu est libre de droit et peut être utilisé, adapté et diffusé dans un cadre ecclésial, pastoral ou pédagogique. Vous pouvez citer l’auteur ou non, selon votre usage et votre contexte.
L’architecture de cette page permet trois niveaux de lecture :
- Lecteur pressé → méditation + prédication → nourri
- Lecteur engagé → ajoute l’exégèse → enraciné
- Lecteur formé / responsable → va jusqu’à l’apologétique → équipé
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Courte méditation
La méditation proposée sur le blog foedus.fr est volontairement courte. Elle s’appuie sur le texte de l’Évangile du jour (sauf indication contraire) et cherche à en faire ressortir une parole centrale, accessible et directement applicable à la vie quotidienne. Elle est accompagnée d’une prière simple, en écho au message biblique.
Cette méditation peut être reprise telle quelle ou adaptée librement. Elle se prête particulièrement bien à un usage personnel, pastoral ou à un partage sur les réseaux sociaux (Facebook, X, etc.), sous forme de copier-coller.
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4e dimanche du Temps Ordinaire
Textes de la Bible : Sophonie 2.3 ; 3.12-13, le Psaume 146, 1 Corinthiens 1.26-31 et Matthieu 5.1-12
Les Béatitudes ne décrivent pas un idéal moral à atteindre, mais une réalité spirituelle révélée. Jésus ne dit pas « heureux serez-vous si vous devenez… », mais « heureux êtes-vous », parce que le Royaume de Dieu s’approche et renverse déjà l’ordre du monde. Ce que le monde méprise, Dieu l’élit. Ce que le monde juge faible, Dieu le prend pour demeure.
Paul le rappelle avec force : Dieu a choisi ce qui est faible pour confondre les forts. Il n’y a là aucune flatterie de la misère humaine, mais une mise à nu radicale de toute prétention. Devant Dieu, nul ne peut se glorifier. La béatitude naît précisément de cette dépossession : ne plus s’appuyer sur soi, mais recevoir tout de la grâce.
Augustin écrivait que « l’humilité est le fondement de toutes les vertus ». Sans elle, même les œuvres les plus éclatantes deviennent creuses. Avec elle, même la pauvreté, les larmes et la persécution deviennent lieu de promesse, car Dieu s’y rend présent.
Ces paroles nous interrogent : cherchons-nous encore à être forts selon le monde, ou consentons-nous à être pauvres devant Dieu ? Acceptons-nous que notre joie ne vienne pas de ce que nous possédons, mais de ce que Dieu promet ?
Prière
Seigneur, délivre-nous de l’orgueil qui nous éloigne de toi. Apprends-nous l’humilité qui reçoit tout de ta main. Donne-nous de chercher ton Royaume avant toute chose, et de trouver en toi notre vraie béatitude. Amen.
Vincent Bru, 20 janvier 2026
Prédication
Les prédications proposées sur le blog foedus.fr suivent en principe une structure simple et éprouvée : une introduction, trois points développés, puis une conclusion. Cette progression vise à aider l’écoute, la compréhension et l’appropriation du message biblique, sans alourdir le propos ni perdre de vue l’essentiel.
Cette structure n’est ni obligatoire ni rigide. Elle constitue un cadre au service de la Parole, non une contrainte formelle. Vous pouvez reprendre cette prédication telle quelle, l’adapter à votre contexte, ou simplement vous en inspirer pour élaborer votre propre proclamation.
Ce texte est libre de droit et peut être utilisé, reproduit ou adapté pour un usage pastoral, liturgique ou pédagogique. Vous pouvez citer l’auteur ou non, selon votre usage et votre contexte.
Introduction
Les textes qui nous sont donnés aujourd’hui dessinent une même ligne de force, claire et dérangeante. Dans le livre de Sophonie, d’abord, Dieu annonce qu’au cœur du jugement il préservera un reste : non pas les forts, ni les arrogants, mais « un peuple humble et pauvre » qui se réfugiera dans le nom de l’Éternel. L’espérance ne naît pas de la puissance humaine, mais de la fidélité souveraine de Dieu à son alliance.
Le Psaume 146 prolonge cet appel en opposant deux confiances : celle placée dans les princes, qui passent et déçoivent, et celle placée dans l’Éternel, qui demeure et relève les humbles. Le psaume rappelle que l’alliance n’est pas un contrat entre égaux, mais l’engagement fidèle de Dieu envers ceux qui n’ont plus d’autre appui que lui.
L’Évangile, avec les Béatitudes du Sermon sur la montagne, porte cette logique à son sommet. Jésus ne propose pas une morale améliorée ni une spiritualité élitiste. Il proclame que le Royaume est déjà donné à ceux que le monde ne bénit pas : les pauvres en esprit, les affligés, les doux, les persécutés. Nous sommes ici au début du ministère public de Jésus, en ce temps après l’Épiphanie où l’Église contemple la manifestation du Christ et les conséquences concrètes de sa venue. Avant toute exigence, Jésus révèle l’identité de ceux qui appartiennent à son Royaume.
Enfin, l’apôtre Paul, dans la première lettre aux Corinthiens, met des mots théologiques sur cette réalité vécue : Dieu a choisi ce qui est faible, méprisé, ce qui « n’est pas », afin que nul ne se glorifie devant lui. L’alliance nouvelle en Christ exclut toute justification humaine et recentre tout sur la grâce reçue.
Pris ensemble, ces textes affirment une vérité centrale de la théologie de l’alliance : Dieu se choisit un peuple non en raison de sa valeur, mais pour manifester sa grâce et sa gloire. Le Royaume est donné avant d’être vécu. L’humilité n’est pas une condition pour entrer dans l’alliance, elle en est le fruit.
Cette parole résonne avec une acuité particulière dans notre actualité. Nous vivons dans un monde obsédé par la performance, la visibilité, la réussite et l’image de soi. Même la sphère religieuse n’échappe pas à cette logique : on y cherche parfois l’efficacité, l’influence, la reconnaissance. Les Béatitudes viennent répondre à une fatigue spirituelle profonde : l’épuisement de devoir sans cesse prouver sa valeur, même devant Dieu.
À ceux qui se sentent inadéquats, fragiles, spirituellement pauvres, Jésus ne dit pas : « Efforcez-vous davantage », mais « Heureux êtes-vous ». Il répond au besoin d’une espérance qui ne repose pas sur nos forces, mais sur la promesse fidèle de Dieu. Le texte de l’Évangile nous rejoint ainsi là où beaucoup sont aujourd’hui : désorientés, fatigués, en quête de sens et de vérité qui ne trompe pas.
Comme l’écrivait Augustin, en ouverture de son commentaire sur le Sermon sur la montagne :
« Le fondement de toute la vie chrétienne est l’humilité ; si elle fait défaut, tout ce qui paraît grand s’écroule. »
Augustin, De sermone Domini in monte, I, 1, 3
Les Béatitudes nous invitent précisément à ce fondement. Non pour nous abaisser artificiellement, mais pour recevoir, enfin, la grâce du Royaume donné.
Première partie
Explication / exégèse
« Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux est à eux » (Matthieu 5.3). Tout est déjà dit dans la forme même de la phrase. Jésus ne parle ni au futur ni sous condition. Il ne dit pas : ils seront heureux s’ils deviennent… mais ils sont heureux. Le verbe est au présent, tout comme la promesse : le Royaume des cieux est à eux. La béatitude est déclarative avant d’être descriptive.
Le terme grec makarioi ne renvoie pas à un sentiment intérieur, mais à un statut objectif devant Dieu. C’est une parole performative : Dieu déclare heureux ceux qu’il reconnaît comme siens. Quant à l’expression ptōchoi tō pneumati, elle est décisive. Ptōchos ne désigne pas le pauvre modeste ou celui qui manque un peu, mais le mendiant, celui qui n’a absolument rien et qui vit de ce qu’on lui donne. Dans le monde antique, le ptōchos n’avait aucun capital social, aucune sécurité, aucun recours.
L’ajout en esprit ne spiritualise pas la pauvreté pour la rendre inoffensive. Il en précise la portée théologique. Être pauvre en esprit, c’est se reconnaître radicalement démuni devant Dieu, sans justice propre, sans mérite à faire valoir. Il ne s’agit pas d’un trait psychologique, mais d’une position existentielle devant le Dieu de l’alliance.
Le Royaume, ici, n’est pas présenté comme une récompense morale, mais comme un don souverain. Jésus se situe pleinement dans la logique de l’élection biblique : Dieu ne choisit pas ceux qui sont déjà aptes, il rend aptes ceux qu’il choisit. La pauvreté en esprit n’est pas la condition d’entrée dans le Royaume, elle est la forme que prend la vie de ceux à qui le Royaume est donné.
Éclairage historique et contextuel
Dans le judaïsme du Second Temple, les ‘anawim, les « pauvres de l’Éternel », formaient une catégorie spirituelle reconnue. Ils n’étaient pas définis d’abord par leur situation économique, mais par leur dépendance radicale envers Dieu. Les manuscrits de Qumrân témoignent de cette conscience d’être un reste humble, vivant uniquement de la miséricorde divine. Jésus reprend ce langage, mais en l’orientant vers sa propre personne : le Royaume n’est plus seulement attendu, il est là.
La posture du mendiant évoquée par ptōchos aurait été immédiatement comprise par les auditeurs de Jésus. Dans les villes de Galilée, ces figures étaient visibles, souvent assises à l’entrée des villages ou près des routes. Jésus choisit volontairement cette image choquante pour parler de la relation juste à Dieu. Devant Dieu, il n’y a pas d’héritiers naturels, seulement des mendiants de la grâce.
Illustration biblique
Le prophète Sophonie éclaire puissamment cette béatitude : « Je laisserai au milieu de toi un peuple humble et pauvre, qui se réfugiera dans le nom de l’Éternel » (Sophonie 3.12). Ce reste n’est pas décrit par ses performances religieuses, mais par son refuge. Il n’a plus d’autre sécurité que le nom de l’Éternel.
Le Psaume 146 prolonge la même logique : « Heureux celui qui a pour secours le Dieu de Jacob ». Le bonheur biblique ne repose jamais sur ce que l’homme possède, mais sur celui en qui il se confie. Jésus ne fait donc pas œuvre de rupture, mais d’accomplissement : il révèle que ce refuge promis se trouve désormais dans le Royaume qu’il inaugure.
Citations
« L’homme n’est jamais suffisamment humilié jusqu’à ce qu’il se reconnaisse totalement dépourvu de toute justice, afin qu’il apprenne à chercher sa justice en Dieu seul. »
Jean Calvin, Commentaire sur l’Évangile selon Matthieu, ad loc.
« Le commencement de toute piété véritable est que l’homme se vide de lui-même pour être rempli de Dieu. »
Augustin, Sermon sur le Sermon sur la montagne, I, 1
Application
Cette première béatitude nous libère d’une tentation profondément ancrée : celle de vouloir présenter quelque chose à Dieu. Même sous des formes spirituelles. Même sous des habits pieux. La pauvreté en esprit ne consiste pas à se mépriser, mais à cesser de se justifier.
Elle parle à ceux qui se sentent spirituellement inadéquats, fatigués d’essayer d’être à la hauteur. Jésus ne leur dit pas : travaillez davantage. Il dit : le Royaume est à vous. La vie chrétienne ne commence pas par un effort, mais par un accueil.
Mais cette béatitude est aussi exigeante. Elle enlève toute possibilité de se glorifier, toute sécurité religieuse, toute supériorité spirituelle. Entrer dans le Royaume, c’est consentir à être pauvre devant Dieu, aujourd’hui encore, chaque jour.
La question n’est donc pas : sommes-nous assez humbles ?
La vraie question est : de quoi attendons-nous notre justice ?
Car là où l’homme cesse de se glorifier, Dieu commence à régner.
Deuxième partie
Explication / exégèse
Après la première béatitude, Jésus déroule une série qui approfondit le même renversement : « Heureux ceux qui pleurent… les doux… ceux qui ont faim et soif de justice ». Rien ici n’entre dans les catégories spontanées du bonheur humain.
Les verbes et termes grecs sont précis. Pentountes (« ceux qui pleurent ») désigne un deuil réel, une douleur assumée, non refoulée. Il peut s’agir du chagrin face au mal, au péché, à l’injustice, mais aussi de la souffrance concrète de l’existence. Jésus ne sacralise pas la douleur ; il affirme qu’elle n’est pas exclue de la promesse. La consolation (paraklēthēsontai) vient de Dieu lui-même : c’est le vocabulaire de l’intervention divine, pas de l’auto-résilience.
Les praeis, les « doux », ne sont ni faibles ni passifs. Le terme renvoie à la force maîtrisée, à l’humilité confiante. Dans la Bible grecque, il décrit Moïse (Nombres 12.3) : un homme investi d’autorité, mais entièrement dépendant de Dieu. Hériter la terre n’est pas conquérir par la violence, mais recevoir selon la promesse de l’alliance (Psaume 37.11).
Quant à ceux qui ont faim et soif de justice, Jésus emploie deux besoins vitaux. La dikaiosynē chez Matthieu désigne la conformité à la volonté de Dieu dans le cadre de l’alliance, non une simple équité morale. Il ne s’agit pas d’un activisme justicier, mais d’un désir profond d’être ajusté à Dieu. Le passif divin (« ils seront rassasiés ») indique que Dieu seul peut combler ce manque.
Ainsi, chaque béatitude déconstruit une idole : la domination, l’insensibilité à la souffrance, l’auto-justification. Jésus ne remplace pas une hiérarchie par une autre ; il change la logique même de la valeur.
Éclairage historique et contextuel
Dans le monde gréco-romain du Ier siècle, la réussite était associée à l’honneur, à la puissance, à la reconnaissance publique. La douceur et les larmes étaient perçues comme des signes de faiblesse. Les inscriptions funéraires et les discours philosophiques de l’époque exaltent la maîtrise de soi et l’autosuffisance.
Face à cela, Jésus annonce un Royaume qui ne reproduit pas les valeurs de la cité. Paul fera le même constat à Corinthe, ville obsédée par le prestige et l’éloquence : « Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes » (1 Corinthiens 1.27). Ce n’est pas une apologie de l’échec, mais une démolition de l’orgueil comme fondement de l’existence.
Illustration biblique
Le Psaume 146 éclaire directement ces béatitudes. Il oppose ceux qui se confient dans les princes à ceux qui espèrent en l’Éternel, « qui soutient les affligés » et « redresse les courbés ». Le bonheur biblique n’est jamais indexé sur la réussite visible, mais sur la fidélité de Dieu.
On peut aussi penser à l’histoire d’Israël elle-même : un peuple libéré non par sa force, mais par l’intervention de Dieu ; un peuple conduit au désert pour apprendre la dépendance. Les Béatitudes ne sont pas une nouveauté morale, mais la mise en lumière de cette pédagogie divine constante.
Dans l’histoire de l’Église, ce renversement s’est souvent manifesté aux heures de persécution. L’Église primitive, sans pouvoir politique ni reconnaissance sociale, a pourtant porté un témoignage durable, précisément parce qu’elle ne s’appuyait pas sur les armes du monde.
Citations
« L’humilité est la première vertu, la seconde et la troisième du chrétien ; si tu me demandes ce qu’il y a de plus important dans la religion, je te répondrai : l’humilité. »
Augustin, Lettre 118, 3
« Dieu renverse l’ordre du monde afin que la foi ne s’appuie pas sur la dignité humaine, mais sur la grâce seule. »
Jean Calvin, Commentaire sur 1 Corinthiens 1
Application
Ces béatitudes nous interrogent frontalement : selon quels critères évaluons-nous une vie réussie ? Même dans l’Église, nous pouvons être tentés de mesurer la fécondité à l’influence, au nombre, à la visibilité. Jésus nous rappelle que le Royaume avance selon une autre logique.
Pleurer, être doux, avoir faim de justice ne sont pas des idéaux romantiques. Ce sont des signes d’une vie désencombrée de l’orgueil, ouverte à l’action de Dieu. Là où le monde cherche à se justifier, le chrétien apprend à recevoir. Là où le monde évite la vulnérabilité, le Royaume y discerne un lieu de grâce.
Ce renversement est exigeant, car il nous dépouille de nos sécurités. Mais il est aussi libérateur. Il nous permet de cesser de jouer un rôle, de défendre une image, de prouver notre valeur. Dans le Royaume de Dieu, la vraie force n’est pas de dominer, mais de dépendre. Et c’est précisément là que la promesse se déploie.
Troisième partie
Explication / exégèse
Dans les Béatitudes, une tension traverse tout le discours de Jésus. Les promesses sont majoritairement au futur : « ils seront consolés », « ils hériteront », « ils verront Dieu ». Pourtant, le Royaume des cieux, lui, est au présent : estin (« il est à eux »). Cette alternance n’est pas accidentelle. Elle exprime la structure même de la vie chrétienne : déjà introduite dans le Royaume, mais pas encore arrivée à son plein accomplissement.
Le futur passif (« ils seront consolés », paraklēthēsontai ; « ils verront », opsontai) renvoie à l’action souveraine de Dieu à venir. Le croyant n’est pas invité à produire l’accomplissement, mais à l’attendre. La béatitude n’est donc jamais liée à une situation favorable ici et maintenant, mais à une promesse certaine fondée sur la fidélité de Dieu.
Cette logique atteint son sommet dans les béatitudes liées à la persécution. Jésus passe alors du « ils » au « vous ». Il rend la parole immédiate, personnelle, presque dérangeante. « Heureux serez-vous lorsqu’on vous outragera… à cause de moi ». La cause est décisive. La persécution n’est pas bénie en elle-même, mais comme conséquence de l’union au Christ. Le Royaume est au présent précisément là où l’appartenance au Christ devient visible, jusque dans le rejet.
Le présent du Royaume encadre tout le passage : première béatitude et dernière. Cette inclusion indique que toutes les promesses futures reposent sur une réalité déjà donnée. Le chrétien vit de ce qu’il a reçu, non de ce qu’il possède encore.
Éclairage historique et contextuel
Dans le judaïsme du Ier siècle, l’attente messianique était fortement eschatologique, souvent associée à une restauration visible, politique ou nationale. Jésus reprend le langage de l’avenir, mais il le transforme : le Royaume est inauguré sans s’imposer par la force. Cette tension explique en partie le scandale de son message.
Du point de vue historique, les premières communautés chrétiennes ont très vite expérimenté cette béatitude paradoxale. Les Actes des Apôtres témoignent de croyants exclus, emprisonnés, parfois mis à mort, tout en se sachant héritiers d’une promesse plus grande que leur survie immédiate. L’archéologie chrétienne primitive, notamment les inscriptions des catacombes, révèle une espérance centrée non sur la réussite terrestre, mais sur la résurrection et la vie à venir.
Illustration biblique
Le lien avec 1 Corinthiens 1 est éclairant. Paul rappelle que Dieu a choisi ce qui est faible et méprisé « afin que nulle chair ne se glorifie ». Cette logique n’est pas seulement à l’origine de l’appel, elle marque toute la vie chrétienne. La faiblesse, la perte, la persécution deviennent le lieu où la promesse est éprouvée et confirmée.
On peut aussi penser aux prophètes évoqués par Jésus lui-même : rejetés, marginalisés, souvent persécutés, ils n’en étaient pas moins porteurs de la Parole de Dieu. Leur fidélité ne les a pas protégés de la souffrance, mais elle les a inscrits dans l’histoire de la promesse.
Dans l’histoire de l’Église, ce même schéma se retrouve. Les périodes de plus grande fécondité spirituelle ont souvent coïncidé avec des temps de faiblesse institutionnelle ou de persécution. Non parce que la souffrance serait bonne en soi, mais parce qu’elle dépouille l’Église de ses illusions de puissance.
Citations
« La théologie de la croix appelle les choses telles qu’elles sont réellement : la croix est la gloire cachée de Dieu. »
Martin Luther, Disputation de Heidelberg, thèse 21
« Le Royaume de Dieu est déjà présent dans la foi, mais il demeure caché sous la forme de l’espérance. »
Herman Bavinck, Dogmatique réformée, IV
Application
Cette troisième béatitude nous apprend à vivre sans confondre bénédiction et confort. Être béni ne signifie pas être épargné, mais être gardé. Le chrétien ne lit pas sa vie à partir de ce qu’il traverse, mais à partir de ce qui lui est promis.
Cela change profondément notre manière d’affronter l’épreuve, le rejet ou l’incompréhension. Jésus ne nous promet pas une existence protégée, mais une appartenance indestructible. On peut perdre l’estime, la sécurité, parfois même la liberté, sans perdre le Royaume.
Cette tension entre le déjà et le pas encore nous protège de deux pièges : le triomphalisme, qui attend tout ici-bas, et le découragement, qui ne voit plus rien. Elle nous apprend à espérer sans naïveté, à persévérer sans amertume.
Reconnaître Dieu là où le monde ne regarde pas, c’est accepter que sa gloire soit souvent voilée. Mais c’est aussi vivre dans la certitude que ce voile sera levé. Car si la béatitude est parfois cachée, la promesse, elle, ne l’est jamais.
Conclusion
Nous avions commencé en constatant que les Béatitudes sont souvent mal lues, réduites à un idéal moral ou à un programme spirituel exigeant. Tout au long de cette prédication, nous avons vu au contraire qu’elles sont d’abord une proclamation : celle d’un Royaume déjà donné, selon une logique radicalement autre que celle du monde. Elles nous ont conduits au cœur de la théologie de l’alliance : Dieu se lie à un peuple non par le mérite, mais par grâce, afin que toute la gloire lui revienne.
Nous avons d’abord entendu que la première béatitude n’est pas une condition, mais une déclaration. Être pauvre en esprit, ce n’est pas se rendre acceptable devant Dieu, c’est reconnaître que l’on n’a rien à lui offrir. Le Royaume est donné avant toute œuvre. Ensuite, nous avons vu comment les Béatitudes renversent les valeurs du monde : la douceur, les larmes, la faim de justice deviennent des lieux de promesse, parce que Dieu agit précisément là où l’homme cesse de se glorifier. Enfin, nous avons compris que cette béatitude est à la fois présente et eschatologique : le Royaume est déjà là, mais son accomplissement demeure à venir, et même la persécution ne peut plus en priver ceux qui appartiennent au Christ.
Ces paroles nous rejoignent avec une force particulière aujourd’hui. Elles répondent à nos fatigues profondes, à notre peur de ne pas être à la hauteur, à notre besoin de reconnaissance, de paix et de joie véritables. Dans un monde qui nous pousse sans cesse à prouver notre valeur, Jésus nous libère de cette course épuisante. Il nous rappelle que notre bonheur ne repose pas sur ce que nous maîtrisons, mais sur la fidélité de Dieu.
La question demeure, et elle nous est adressée personnellement : voulons-nous encore être heureux selon les critères du monde, ou acceptons-nous d’être bienheureux selon Dieu ? Consentir à cette béatitude, c’est renoncer à l’illusion de l’autosuffisance pour entrer dans la liberté de la grâce.
Alors, accueillons cet appel. Vivons comme des pauvres en esprit, des héritiers du Royaume, non par nos forces, mais par la grâce du Christ. Obéissons à cette parole non pour mériter quoi que ce soit, mais parce que nous avons déjà tout reçu. Et rappelons-nous ceci : sans la grâce, nous ne pouvons rien faire ; mais dans le Royaume donné, nous pouvons tout espérer.
Exégèse
La partie exégétique proposée sur le blog foedus.fr vise à éclairer les textes bibliques du jour de manière rigoureuse et accessible. Pour chaque texte, l’accent est porté à la fois sur le contexte immédiat et sur le contexte global de l’Écriture, afin d’en respecter la cohérence théologique et l’inscription dans l’histoire du salut.
L’analyse s’attache particulièrement aux mots hébreux et grecs les plus significatifs, lorsque cela est nécessaire pour comprendre le sens précis du texte. Elle s’enrichit également de l’apport des Pères de l’Église, des Réformateurs, ainsi que de la théologie réformée confessante contemporaine, afin de situer l’interprétation dans la continuité de la tradition chrétienne.
Lorsque cela éclaire utilement le passage étudié, des éléments d’archéologie biblique sont également intégrés, pour replacer le texte dans son cadre historique et culturel sans en faire un simple objet académique.
Cette approche cherche à servir à la fois la compréhension du texte et la foi de l’Église, en mettant l’exégèse au service de la proclamation et de la vie chrétienne.
La version de la Bible utilisée ici est la Bible Louis Segond, de 1978, version dite « A la Colombe ».
1re lecture (Bible hébraïque)
Sophonie 2.3 Cherchez l’Éternel, vous tous, humbles de la terre, Qui exécutez son ordre ! Cherchez la justice, cherchez l’humilité ! Peut-être serez-vous préservés Au jour de la colère de l’Éternel. Sophonie 3.12 Je laisserai au milieu de toi un peuple humble et faible, Qui se réfugiera dans le nom de l’Éternel. 13 Le reste d’Israël ne commettra pas de fraude. Ils ne diront pas de mensonges, Et il ne se trouvera pas dans leur bouche une langue rusée, Quand ils auront leur pâture et leur gîte Sans que personne les dérange.
Brève introduction
Les chapitres 2 et 3 de Sophonie s’inscrivent dans un contexte de jugement imminent. Le prophète annonce le « jour de l’Éternel », jour de colère et de purification. Pourtant, au cœur même de cette annonce sévère, surgit une parole de grâce : Dieu préservera un reste. Les versets 2.3 et 3.12-13 forment un diptyque théologique essentiel pour comprendre la notion biblique d’humilité, de reste et d’espérance dans le cadre de l’alliance.
- Exégèse à partir de l’hébreu
Sophonie 2.3
« Cherchez l’Éternel » traduit le verbe darash, qui signifie rechercher avec ardeur, consulter, se tourner résolument vers. Il ne s’agit pas d’une quête abstraite, mais d’un mouvement de retour et de dépendance. L’appel s’adresse aux « humbles de la terre », ‘anawê ha’aretz. Le terme ‘anaw désigne ceux qui sont abaissés, affligés, mais surtout ceux qui acceptent cette condition devant Dieu. Il ne s’agit pas d’une catégorie morale élitiste, mais d’une réalité spirituelle.
« Qui exécutez son ordre » indique que cette humilité n’est pas passive. Elle se manifeste dans l’obéissance. Loin d’opposer grâce et obéissance, le texte les articule : l’obéissance est le fruit d’une posture humble, non sa cause.
« Cherchez la justice, cherchez l’humilité » : la répétition du verbe souligne l’urgence. La justice (tsedeq) renvoie à la fidélité à l’ordre voulu par Dieu dans l’alliance. L’humilité (‘anawah) n’est pas un sentiment intérieur, mais une manière d’exister devant Dieu et les hommes.
« Peut-être serez-vous préservés » : le terme ‘ulay (« peut-être ») est théologiquement décisif. Il exclut toute logique de droit ou de mérite. Même l’humilité ne crée aucun dû. La préservation dépend entièrement de la souveraineté de Dieu.
Sophonie 3.12-13
« Je laisserai » (shaar) évoque l’idée d’un reste que Dieu fait subsister. Ce n’est pas un reste héroïque, mais un reste conservé. Dieu est le sujet de l’action.
« Un peuple humble et faible » reprend les termes ‘anaw et dal. Dal désigne la faiblesse, la fragilité, parfois la pauvreté matérielle. L’accumulation des termes souligne la dépendance totale du peuple envers Dieu.
« Qui se réfugiera dans le nom de l’Éternel » : se réfugier (chasah) exprime un acte de confiance. Le « nom » de l’Éternel représente sa personne révélée et fidèle à l’alliance. Le reste n’a pas d’autre sécurité.
Le verset 13 décrit ensuite une transformation éthique : absence de fraude, de mensonge, de ruse. Ces traits rappellent les exigences de l’alliance mosaïque. Mais ils sont ici présentés comme conséquences de l’œuvre de Dieu, non comme conditions préalables.
- Sens des mots clés
Humble (‘anaw / ‘anawah)
Posture de dépendance devant Dieu, acceptation de ne pas se justifier soi-même. L’humilité biblique n’est ni faiblesse psychologique ni vertu décorative, mais vérité assumée devant Dieu.
Reste (she’erit)
Catégorie centrale de la théologie prophétique. Le reste est ce que Dieu conserve pour lui-même lorsque le jugement a fait son œuvre. Il est signe de fidélité divine, non de supériorité humaine.
Refuge (chasah)
Verbe fréquent dans les psaumes. Il exprime une foi concrète, existentielle : chercher protection auprès de Dieu parce qu’aucune autre ne tient.
- Témoignage des Pères de l’Église
Augustin voit dans le « reste humble » l’image de l’Église véritable, non définie par le nombre ou la puissance, mais par l’humilité devant Dieu. Dans La Cité de Dieu, il souligne que Dieu « résiste aux orgueilleux, mais fait grâce aux humbles », principe constant de l’histoire du salut.
Jean Chrysostome, commentant les prophètes, insiste sur le fait que l’humilité est la condition intérieure qui permet de recevoir la miséricorde divine, sans jamais la mériter.
- Lecture des Réformateurs
Jean Calvin, dans son commentaire sur Sophonie, souligne que le « peut-être » du verset 2.3 est destiné à « abattre toute présomption charnelle ». Même lorsque Dieu appelle à chercher la justice, il ne lie jamais sa grâce à une œuvre humaine. Pour Calvin, le reste est toujours l’effet de l’élection gratuite.
Martin Bucer voit dans Sophonie 3 une annonce claire de l’Église du Nouveau Testament, peuple humble appelé à vivre dans la vérité parce qu’il est gardé par Dieu.
- Apports de l’archéologie et du contexte historique
Sophonie prophétise dans un contexte de réformes religieuses inachevées sous Josias. La corruption morale et cultuelle demeure. L’annonce d’un reste humble s’oppose aux illusions de sécurité politique et religieuse de Juda. Le texte reflète un contexte où les puissants se croyaient à l’abri du jugement, tandis que seuls les petits pouvaient encore espérer en l’Éternel.
- Implications pour la théologie de l’alliance
Ces versets montrent que l’alliance n’est jamais annulée par l’infidélité humaine, mais qu’elle se resserre autour d’un reste choisi par grâce. L’humilité n’est pas une condition d’entrée dans l’alliance, mais le signe distinctif de ceux que Dieu maintient en elle. Le peuple de l’alliance est un peuple préservé, transformé et gardé, non par sa justice, mais par la fidélité souveraine de l’Éternel.
Sophonie prépare ainsi le terrain des Béatitudes : les « pauvres de l’Éternel » deviennent les « pauvres en esprit ». La continuité est théologique, non accidentelle. Dieu sauve toujours de la même manière : par grâce, pour sa gloire, au milieu d’un peuple humble qui se réfugie en lui seul.
Psaume
Voir Psautier : Psaume 146
Le SEIGNEUR fait justice aux opprimés,
aux affamés il donne le pain,
le SEIGNEUR délie les enchaînés.
Le SEIGNEUR ouvre les yeux des aveugles,
le SEIGNEUR redresse les accablés,
le SEIGNEUR aime les justes.
Le SEIGNEUR protège l’étranger,
il soutient la veuve et l’orphelin.
10 Le SEIGNEUR est ton Dieu pour toujours.
Version Bible de Jérusalem
2e lecture (Tradition des Apôtres)
1 Corinthiens 1.26-31
Brève introduction
1 Corinthiens 1.26-31 s’inscrit dans l’argumentation de Paul contre les divisions de l’Église de Corinthe. La communauté est tentée de se définir selon des critères humains de prestige, de sagesse et de puissance. Paul répond par une théologie radicale de l’élection et de la croix : Dieu agit volontairement à contre-courant des hiérarchies du monde afin d’exclure toute gloire humaine et de fonder l’Église uniquement sur la grâce.
- Exégèse à partir du grec
Verset 26
« Considérez votre appel » traduit blepete gar tēn klēsin hymōn. Le terme klēsis désigne l’appel efficace de Dieu, non une simple invitation. Paul invite les Corinthiens à relire théologiquement leur propre existence ecclésiale. L’appel de Dieu se manifeste empiriquement dans la composition même de l’Église : peu de sages (sophoi), de puissants (dynatoi) ou de nobles (eugeneis) selon la chair, c’est-à-dire selon les critères sociaux et culturels dominants.
Versets 27-28
La triple répétition de « Dieu a choisi » (exelexato ho Theos) structure le texte et en constitue le cœur théologique. Le verbe eklegomai renvoie explicitement au langage de l’élection dans l’Ancien Testament. Paul énumère quatre catégories paradoxales : les choses folles (ta mōra), les choses faibles (ta asthenē), les choses viles (ta agennē) et « celles qui ne sont pas » (ta mē onta). Cette dernière expression est particulièrement forte : elle désigne ce qui n’a aucune consistance sociale, symbolique ou religieuse.
La finalité est exprimée par deux infinitifs : « confondre » (kataischynō) et « réduire à rien » (katargeō). Dieu ne se contente pas d’ignorer la sagesse du monde, il la neutralise activement. Le choix divin n’est pas arbitraire, il est théologiquement orienté : il vise à renverser toute prétention humaine à l’autosuffisance.
Verset 29
« Afin que nulle chair ne se glorifie devant Dieu ». Le terme sarx (« chair ») désigne ici l’homme dans sa condition naturelle, livrée à elle-même. La gloire humaine est explicitement exclue du champ du salut. Ce verset donne la clé de lecture de l’ensemble : l’élection a pour but la gloire exclusive de Dieu.
Verset 30
« Or, c’est par lui que vous êtes en Christ-Jésus ». L’expression ex autou hymeis este en Christō Iēsou affirme que l’union au Christ est entièrement l’œuvre de Dieu. Paul enchaîne ensuite quatre termes christologiques : sagesse (sophia), justice (dikaiosynē), sanctification (hagiasmos) et rédemption (apolytrōsis). Le Christ n’est pas seulement celui qui donne ces réalités, il est devenu tout cela « pour nous ». L’œuvre du salut est intégralement christocentrique et substitutive.
Verset 31
La citation finale (« Que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur ») renvoie à Jérémie 9.23-24. Paul inscrit explicitement son argument dans la continuité de l’alliance ancienne. La seule gloire légitime est une gloire dérivée, reçue, orientée vers Dieu.
- Sens des mots clés
Élection (eklogē / eklegomai)
Choix souverain de Dieu, antérieur à toute qualité humaine. Chez Paul, l’élection est toujours ordonnée à la grâce et à la gloire de Dieu, jamais à l’exaltation du sujet élu.
Gloire (kauchēsis)
Acte de se prévaloir de quelque chose devant Dieu. Paul ne supprime pas toute gloire, mais en redéfinit radicalement l’objet : non soi-même, mais le Seigneur.
Chair (sarx)
Condition humaine autonome, définie par ses capacités propres. Elle est exclue comme fondement du salut.
- Témoignage des Pères de l’Église
Jean Chrysostome souligne que Paul ne dit pas « aucun sage », mais « peu de sages », afin de montrer que la sagesse humaine n’est pas condamnée en soi, mais qu’elle est radicalement relativisée. Ce qui est visé, c’est la confiance dans la sagesse comme fondement du salut.
Augustin, dans ses écrits anti-pélagiens, s’appuie fréquemment sur ce passage pour montrer que la grâce précède toute œuvre et toute disposition humaine. Pour lui, l’élection des faibles manifeste que le salut est entièrement don.
- Lecture des Réformateurs
Jean Calvin voit dans ce texte « un marteau destiné à briser toute arrogance ». Dans son commentaire sur 1 Corinthiens, il insiste sur le fait que Dieu choisit volontairement ce qui est méprisé afin que « la louange de notre salut ne soit attribuée qu’à lui seul ». Pour Calvin, l’union au Christ au verset 30 est le cœur de la sotériologie paulinienne : tout ce que nous sommes devant Dieu, nous le sommes en Christ.
Martin Luther lit ce passage à la lumière de la theologia crucis. Dieu se révèle là où l’homme ne chercherait jamais la gloire divine. La faiblesse n’est pas un idéal, mais le lieu où la grâce détruit l’illusion de la justice propre.
- Contexte historique et ecclésial
Corinthe est une ville marquée par la mobilité sociale, la recherche de prestige et l’éloquence rhétorique. Les divisions de l’Église reflètent ces tensions culturelles. Paul ne corrige pas seulement un comportement, il déconstruit une anthropologie : l’Église ne peut jamais se penser selon les critères de la cité.
- Implications pour la théologie de l’alliance
Ce passage montre que l’alliance nouvelle s’inscrit dans la même logique que l’ancienne : Dieu choisit un peuple pour sa gloire, non pour sa valeur intrinsèque. L’élection en Christ accomplit et radicalise l’élection d’Israël. Le peuple de l’alliance est un peuple appelé, uni au Christ, vivant non de ce qu’il est selon la chair, mais de ce qu’il reçoit en lui.
Ainsi, 1 Corinthiens 1.26-31 constitue un fondement majeur pour comprendre que la grâce n’est pas une aide apportée à l’homme, mais un renversement total de ses critères. Toute la vie chrétienne, personnelle et ecclésiale, se déploie sous cette règle : « que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur ».
Évangile
Matthieu 5 SERMON SUR LA MONTAGNE Les béatitudes Lc 6.20-26 1Voyant la foule, Jésus monta sur la montagne, il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui. 2Puis il ouvrit la bouche et se mit à les enseigner : 3 Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux ! 4 Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés ! 5 Heureux ceux qui sont doux, car ils hériteront la terre ! 6 Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés ! 7 Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde ! 8 Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu ! 9 Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu ! 10 Heureux ceux qui sont persécutés à cause de la justice, car le royaume des cieux est à eux ! 11 Heureux serez-vous, lorsqu’on vous insultera, qu’on vous persécutera et qu’on répandra sur vous toute sorte de mal, à cause de moi. 12Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, parce que votre récompense sera grande dans les cieux, car c’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.
Brève introduction
Matthieu 5.1-12 ouvre le Sermon sur la montagne et constitue l’une des clés herméneutiques majeures de l’Évangile. Les Béatitudes ne sont ni une morale nouvelle ni un idéal inaccessible, mais une proclamation inaugurale du Royaume des cieux. Jésus y révèle l’identité de ceux qui appartiennent déjà au Royaume et la logique paradoxale selon laquelle Dieu agit dans l’histoire du salut. Le parallèle de Luc 6.20-26, plus bref et plus abrupt, permet de souligner la dimension concrète, sociale et eschatologique de ces paroles.
- Exégèse à partir du grec
Versets 1-2
Jésus « monte sur la montagne » (anebē eis to oros), geste fortement symbolique qui évoque Moïse au Sinaï. Il s’assied, posture du maître qui enseigne avec autorité. Le cadre est celui de la révélation : ce qui suit relève d’une parole fondatrice pour le peuple de l’alliance renouvelée. Les disciples sont au premier plan, mais la foule est présente : l’enseignement est ecclésial sans être ésotérique.
Verset 3
« Heureux » traduit makarioi, terme qui ne désigne pas un sentiment passager mais une situation objective de bénédiction devant Dieu. « Pauvres en esprit » (ptōchoi tō pneumati) ne signifie pas pauvreté psychologique ou manque de volonté, mais indigence spirituelle consciente. Ptōchos désigne le mendiant, celui qui n’a rien et dépend entièrement d’un autre. Le Royaume « est » (estin) à eux : le présent indique une réalité déjà donnée.
Verset 4
« Ceux qui pleurent » (pentountes) renvoie à une douleur réelle, personnelle ou collective. Matthieu n’en précise pas la cause, laissant ouverte la dimension du deuil, de la repentance et de la souffrance liée au mal du monde. La consolation est future, eschatologique, mais certaine : Dieu lui-même en est la source.
Verset 5
« Les doux » (praeis) ne sont ni faibles ni passifs. Le terme évoque la maîtrise de soi, l’humilité confiante devant Dieu. La promesse « ils hériteront la terre » reprend explicitement le Psaume 37.11. L’héritage n’est pas conquis, il est reçu. Le langage est celui de l’alliance.
Verset 6
La faim et la soif sont des besoins vitaux. « Justice » (dikaiosynē) désigne chez Matthieu la conformité à la volonté de Dieu dans le cadre de l’alliance. Il ne s’agit pas d’abord d’une justice sociale abstraite, mais d’une relation juste avec Dieu qui transforme la vie. Le passif divin (« ils seront rassasiés ») indique l’action souveraine de Dieu.
Verset 7
La miséricorde (eleos) est l’amour fidèle qui se penche sur la misère. « Ils obtiendront miséricorde » ne signifie pas un échange méritoire, mais une correspondance de l’alliance : ceux qui ont reçu la miséricorde de Dieu en deviennent les instruments.
Verset 8
« Le cœur pur » (katharoi tē kardia) ne renvoie pas à une perfection morale, mais à une intégrité intérieure, une absence de duplicité. Voir Dieu est la promesse ultime de l’alliance, habituellement réservée à l’eschatologie finale. Jésus l’annonce ici comme destinée de son peuple.
Verset 9
« Ceux qui procurent la paix » (eirēnopoioi) ne sont pas de simples pacifiques, mais des artisans actifs de réconciliation. Être appelés « fils de Dieu » renvoie au langage de l’adoption dans l’alliance : ressembler au Père en agissant selon son dessein.
Versets 10-12
La persécution « à cause de la justice » puis explicitement « à cause de moi » relie indissolublement la justice et la personne du Christ. Le Royaume « est à eux » : la première et la dernière béatitude encadrent l’ensemble au présent, donnant la clé de lecture de toutes les autres. La joie demandée n’est pas masochisme spirituel, mais certitude eschatologique enracinée dans la continuité prophétique.
- Comparaison avec Luc 6.20-26
Luc s’adresse directement aux pauvres, aux affamés, à ceux qui pleurent, et ajoute des malédictions (« malheur à vous »). Matthieu spiritualise sans dématérialiser : les deux lectures se complètent. Luc insiste sur la réalité sociale du renversement du Royaume, Matthieu sur sa profondeur théologique. Ensemble, ils excluent toute interprétation moralisante ou bourgeoise des Béatitudes.
- Sens des mots clés
Béatitude (makarios)
Déclaration divine sur l’état véritable de celui qui appartient au Royaume, indépendamment de son apparence extérieure.
Royaume des cieux
Réalité souveraine de Dieu inaugurée par le Christ, déjà présente mais non encore pleinement manifestée.
Héritage
Langage de l’alliance : ce qui est reçu par promesse, non conquis par performance.
- Témoignage des Pères de l’Église
Augustin voit dans les Béatitudes une progression spirituelle, mais insiste sur leur fondement commun : l’humilité. Pour lui, la pauvreté en esprit est la porte de toutes les autres bénédictions.
Jean Chrysostome souligne que Jésus commence par les Béatitudes pour « déraciner l’orgueil » avant toute exhortation morale. Sans cela, toute éthique devient vaine.
- Lecture des Réformateurs
Jean Calvin affirme que les Béatitudes « décrivent non ce que les hommes doivent apporter à Dieu, mais ce que Dieu opère en ceux qu’il appelle ». Il rejette toute lecture méritoire et voit dans ce texte une manifestation claire de la grâce souveraine.
Martin Luther lit les Béatitudes à la lumière de la croix : Dieu déclare heureux ceux qui, selon le monde, ne le sont pas, afin que la foi repose sur la promesse et non sur l’expérience.
- Implications pour la théologie de l’alliance
Les Béatitudes décrivent le visage du peuple de l’alliance renouvelée en Christ. Elles ne sont pas des conditions d’entrée dans le Royaume, mais les fruits visibles de l’élection et de la grâce. Le Royaume est donné avant d’être vécu. L’humilité, la douceur, la faim de justice et la persécution ne fondent pas l’alliance : elles en sont les signes.
Ainsi, Matthieu 5.1-12 proclame que Dieu demeure fidèle à sa manière d’agir : il se choisit un peuple pauvre, dépendant et persévérant, afin que toute gloire revienne à lui seul.
Lecture théologique (théologie de l’alliance)
Cette section propose une lecture doctrinale des textes du jour, en lien explicite avec la théologie de l’alliance. Elle ne vise pas à répéter l’exégèse ni la prédication, mais à offrir un éclairage oblique, en mettant en évidence les doctrines bibliques particulièrement sollicitées par les passages étudiés.
Il s’agit ici de rappeler l’enseignement constant de l’Église, et plus spécialement de la théologie réformée confessante, dans le champ de la théologie systématique : doctrine de Dieu, du salut, de l’Église, de la grâce, de la mission, ou encore de l’histoire du salut.
Cette lecture théologique permet de montrer que les textes du jour ne sont pas seulement porteurs d’un message spirituel immédiat, mais qu’ils s’inscrivent dans une cohérence doctrinale profonde. Les promesses, les appels et les exhortations bibliques prennent alors place dans le cadre plus large de l’alliance, comprise comme l’œuvre souveraine de Dieu, accomplie en Christ et déployée par l’Esprit dans l’histoire.
Cette section est facultative. Elle peut être utilisée pour approfondir la réflexion, nourrir l’enseignement catéchétique ou théologique, ou servir de repère doctrinal pour la prédication et la formation.
Les textes de ce dimanche se laissent lire de manière cohérente à la lumière de la théologie de l’alliance. Ils ne présentent pas une rupture entre l’Ancien et le Nouveau Testament, mais un déploiement progressif d’une même logique salvifique : Dieu se choisit un peuple non sur la base de sa force, mais par pure grâce, afin de manifester sa fidélité et sa gloire.
Dans Sophonie 2.3 ; 3.12-13, Dieu annonce qu’il laissera subsister « un peuple humble et pauvre », qui cherchera refuge dans le nom de l’Éternel. Ce reste n’est pas défini par des qualités morales exceptionnelles, mais par une posture d’attente, de dépendance et de confiance. Il s’agit déjà d’un langage d’alliance : Dieu préserve un peuple pour lui-même, non parce qu’il est digne, mais parce qu’il est l’objet de sa promesse. La pauvreté évoquée n’est pas d’abord économique, mais théologique : le peuple n’a plus d’autre appui que Dieu lui-même.
Le Psaume 146 prolonge cette perspective en opposant la fidélité de l’Éternel à la fragilité des puissants. L’alliance est ici comprise comme une relation asymétrique : Dieu reste fidèle quand l’homme est faillible. La bénédiction ne vient pas de la stabilité des institutions humaines, mais de l’engagement durable du Dieu de l’alliance envers les opprimés, les affamés et les courbés.
Paul, en 1 Corinthiens 1.26-31, explicite théologiquement ce que les prophètes annonçaient déjà : l’élection divine vise à exclure toute possibilité de justification humaine. L’alliance nouvelle en Christ ne repose pas sur une élite spirituelle, mais sur un appel gracieux. « Afin que nul ne se glorifie devant Dieu » : cette formule résume la finalité de l’alliance. Elle n’est pas centrée sur la valeur de l’homme, mais sur la gloire de Dieu qui sauve.
Les Béatitudes, en Matthieu 5.1-12, constituent alors la charte du peuple de l’alliance renouvelée. Jésus ne décrit pas des conditions d’entrée dans le Royaume, mais les traits de ceux qui en sont déjà bénéficiaires. Le Royaume est donné avant d’être vécu. La structure même du texte le confirme : la première et la dernière béatitude sont au présent (« le Royaume des cieux est à eux »), encadrant des promesses futures. Cette tension exprime la dynamique de l’alliance : déjà inaugurée, pas encore consommée.
Ainsi, la théologie de l’alliance permet de comprendre que les Béatitudes ne sont ni un idéal moral inaccessible ni une spiritualisation de la misère, mais l’expression concrète de la vie d’un peuple sauvé par grâce. Elles décrivent ce que devient l’homme lorsqu’il est placé dans une relation juste avec Dieu. L’humilité, la douceur, la faim de justice ne sont pas des préalables à l’alliance, mais les fruits de l’alliance.
En définitive, cette lecture rappelle que l’alliance n’est jamais un contrat entre égaux. Elle est l’engagement souverain de Dieu envers un peuple pauvre en esprit, appelé non à se glorifier de lui-même, mais à vivre de la promesse, dans l’attente confiante de son accomplissement.
Les Béatitudes à l’épreuve des idéologies contemporaines
1) Objection woke / critique sociopolitique :
« Les Béatitudes spiritualisent la misère et désamorcent la lutte contre les injustices »
Objection
Selon cette lecture, parler de « pauvres en esprit », de douceur et de persécution reviendrait à neutraliser la colère légitime des opprimés. Le texte serait un outil de domination symbolique, invitant les faibles à accepter leur sort en échange d’une consolation future.
Réponse
Cette objection repose sur une confusion entre constat théologique et prescription politique. Jésus ne dit jamais que la misère est bonne, ni que l’injustice doit être tolérée. Il proclame que la bénédiction de Dieu ne dépend pas de la réussite sociale ou de la victoire politique. Les Béatitudes ne justifient pas l’oppression ; elles retirent à l’oppresseur son dernier pouvoir, celui de définir qui est béni et qui ne l’est pas.
De plus, la faim et la soif de justice sont explicitement bénies. Mais la justice biblique n’est pas réduite à une lutte de pouvoir : elle est d’abord relation droite avec Dieu, qui fonde ensuite une éthique réelle. Les Béatitudes ne désamorcent pas l’action ; elles la purifient de la haine et de l’orgueil.
2) Objection matérialiste :
« Le bonheur dépend des conditions matérielles, pas d’un Royaume invisible »
Objection
Selon une lecture matérialiste, promettre le bonheur à ceux qui pleurent ou sont persécutés relève de l’illusion religieuse. Le texte serait une compensation imaginaire face à une réalité objectivement dure.
Réponse
Jésus ne nie jamais la dureté du réel. Il reconnaît la souffrance, le deuil, la persécution. Mais il conteste une affirmation centrale du matérialisme : que le sens et la valeur d’une vie soient épuisés par ses conditions matérielles.
Les Béatitudes ne sont pas une fuite hors du réel, mais une affirmation métaphysique forte : l’homme ne se réduit pas à ce qu’il possède ou subit. En affirmant un avenir assuré par Dieu, Jésus fonde une espérance rationnelle qui permet de traverser la souffrance sans la nier. L’histoire montre d’ailleurs que les sociétés purement matérialistes peinent à produire du sens durable face à la mort et à l’injustice.
3) Objection relativiste :
« Ces valeurs ne sont que celles d’une culture parmi d’autres »
Objection
Les Béatitudes exprimeraient simplement une sensibilité religieuse particulière, sans valeur universelle. D’autres cultures valorisent la force, l’honneur ou la réussite, sans être moins légitimes.
Réponse
Jésus ne propose pas une préférence culturelle, mais une révélation sur la condition humaine devant Dieu. Les Béatitudes ne disent pas : « voilà ce que nous aimons », mais « voilà ce qui est vrai devant Dieu ». Elles prétendent donc à l’universalité, et c’est précisément ce qui les rend contestables.
Mais leur force tient à ce qu’elles correspondent à une expérience humaine largement partagée : la réussite ne protège pas du vide, la puissance ne garantit pas la paix intérieure, et la justice sans vérité devient vite oppressive. Le relativisme affirme que toutes les valeurs se valent ; les Béatitudes osent dire que certaines conduisent à la vie, d’autres non.
4) Objection nietzschéenne :
« Les Béatitudes sont une morale d’esclaves, hostile à la vie »
Objection
Dans la ligne de Friedrich Nietzsche, le christianisme serait une inversion des valeurs vitales, glorifiant la faiblesse par ressentiment contre les forts.
Réponse
Nietzsche a vu juste sur un point : les Béatitudes renversent effectivement les valeurs dominantes. Mais il se trompe sur la cause. Ce renversement ne vient pas du ressentiment, mais de la révélation de la croix. Le Christ ne bénit pas la faiblesse par impuissance, mais parce qu’il est lui-même le Seigneur qui choisit de s’abaisser.
La douceur biblique n’est pas une haine de la vie, mais un refus de la violence comme fondement du sens. Là où Nietzsche absolutise la volonté de puissance, Jésus révèle que la puissance ultime est celle qui se donne. L’histoire montre que la volonté de puissance livrée à elle-même détruit autant les forts que les faibles.
5) Objection islamique :
« Dieu bénit les soumis obéissants, pas les pauvres et les persécutés »
Objection
Dans une perspective islamique classique, la bénédiction divine est liée à la soumission, à l’obéissance visible et à l’ordre moral. Les Béatitudes paraissent paradoxales, voire incohérentes : pourquoi Dieu bénirait-il ceux qui pleurent ou sont rejetés ?
Réponse
La divergence est théologique, non secondaire. Dans l’Évangile, Dieu ne bénit pas d’abord l’acte religieux, mais la relation restaurée. La pauvreté en esprit n’est pas l’absence d’obéissance, mais la reconnaissance que l’homme ne peut se justifier lui-même devant Dieu.
Les Béatitudes révèlent un Dieu qui se rend proche des brisés, non parce qu’ils sont vertueux, mais parce qu’ils ont besoin de grâce. Le cœur du désaccord porte donc sur la nature de Dieu : législateur souverain ou Père qui sauve par grâce. Jésus assume pleinement cette rupture.
6) Objection du libéralisme protestant :
« Les Béatitudes sont un idéal éthique universel, détachable de toute doctrine »
Objection
Ici, les Béatitudes sont réduites à un message moral humaniste, compatible avec toutes les religions et philosophies, sans référence nécessaire au péché, à la grâce ou au Royaume.
Réponse
Cette lecture neutralise le texte. Jésus ne prononce pas les Béatitudes comme un sage parmi d’autres, mais comme le Roi qui inaugure le Royaume. Sans la théologie de l’alliance, sans l’élection, sans la grâce, les Béatitudes deviennent soit écrasantes, soit inoffensives.
Elles ne sont vivables que si le Royaume est donné avant d’être exigé. Détachées du Christ, elles deviennent une morale impossible. Rattachées au Christ, elles deviennent la description réaliste d’une vie transformée par la grâce.
Conclusion apologétique
Les objections contemporaines montrent une chose : les Béatitudes ne sont pas consensuelles. Elles dérangent toutes les idéologies qui veulent fonder le sens sur la puissance, la réussite, la performance ou l’autonomie humaine. Et c’est précisément ce qui fait leur force.
Loin d’être une fuite hors du réel, elles proposent une lecture plus profonde de l’homme et de son espérance. Elles ne promettent pas un monde sans souffrance, mais une promesse plus forte que la souffrance. Et c’est pourquoi, aujourd’hui encore, elles continuent de résister, de contredire, et d’appeler.
Outils pédagogiques (prédication)
Objectif pédagogique
Aider à comprendre que les Béatitudes ne sont ni un idéal moral ni une éthique du mérite, mais la proclamation de la grâce souveraine de Dieu dans le cadre de l’alliance. Permettre de distinguer clairement logique du monde et logique du Royaume.
Questions ouvertes (travail personnel ou en groupe)
– Que supposons-nous spontanément quand nous entendons le mot « heureux » ? En quoi cette définition diffère-t-elle de celle que donne Jésus ?
– Être « pauvre en esprit » est-il une attitude psychologique, sociale ou théologique ? Pourquoi ?
– En quoi les Béatitudes remettent-elles en cause une compréhension méritoire ou légaliste de la vie chrétienne ?
– Comment articuler l’élection divine (1 Corinthiens 1.26-31) avec la responsabilité humaine sans tomber dans la contradiction ?
– Pourquoi la persécution peut-elle être comprise comme un signe d’appartenance au Royaume sans être recherchée ni glorifiée ?
QCM de compréhension (avec éléments de réponse)
- Les Béatitudes sont avant tout :
a) Un programme moral à accomplir
b) Une description sociologique
c) Une proclamation du Royaume
Réponse : c - Le terme grec ptôchos désigne :
a) Une personne modeste
b) Un pauvre relatif
c) Un mendiant totalement dépendant
Réponse : c - Selon Paul, Dieu choisit les faibles afin de :
a) Humilier arbitrairement les forts
b) Supprimer toute responsabilité humaine
c) Empêcher toute gloire humaine
Réponse : c
Exercice d’analyse biblique guidée
Lire Matthieu 5.1-12 et Sophonie 3.12-13.
– Identifier les points communs entre les deux textes.
– Repérer les expressions liées à l’humilité, à la dépendance et à la promesse.
– Montrer comment le texte prophétique éclaire le discours de Jésus sans l’expliquer entièrement.
Mise en situation (approche concrète)
Situation : une personne affirme que « le christianisme valorise la faiblesse et décourage l’effort ».
Travail demandé :
– Identifier ce qui est vrai, faux ou partiellement vrai dans cette affirmation.
– Formuler une réponse courte, biblique et théologiquement rigoureuse, sans jargon.
Éléments de réponse attendus :
Le christianisme ne valorise pas la faiblesse en elle-même, mais dénonce l’orgueil. Il ne supprime pas l’effort, mais refuse qu’il devienne un fondement de justification. L’effort est une conséquence de la grâce, non sa condition.
Repères clairs à mémoriser
– La béatitude est une promesse, pas une récompense.
– L’humilité n’est pas un sentiment, mais une position devant Dieu.
– L’élection détruit toute autosuffisance, pas toute responsabilité.
– Le Royaume est donné avant d’être vécu.
– La gloire de Dieu se manifeste là où l’homme cesse de se glorifier.
Proposition d’animation pédagogique
Tracer deux colonnes :
Logique du monde / Logique du Royaume
Faire remplir chaque colonne à partir des Béatitudes (puissance / douceur, réussite / dépendance, reconnaissance / fidélité, etc.).
Conclusion collective : en quoi cette opposition éclaire-t-elle la vie chrétienne concrète aujourd’hui ?
Finalité
Amener chacun à passer d’une lecture morale des Béatitudes à une lecture théologique et christocentrique, enracinée dans la théologie de l’alliance et dans la grâce souveraine de Dieu.
Textes liturgiques
Les textes liturgiques proposés ici sont directement inspirés des lectures bibliques du jour. Ils sont conçus pour un culte réformé, dans le respect de sa structure, de sa sobriété et de sa théologie.
Ils peuvent être utilisés tels quels ou adaptés selon le contexte local (voir le menu « Culte » du site).Les psaumes et cantiques sont choisis dans le recueil Arc-en-Ciel, largement utilisé dans les Églises réformées francophones.
Le recueil est disponible en ligne ici :
https ://www.arc-en-ciel.chLes paroles et les musiques des psaumes et cantiques proposés sont également accessibles sur le blog, dans la section « Psaumes et cantiques ».
Prière d’ouverture
Éternel notre Dieu,
toi qui ne te révèles ni dans la force ni dans l’orgueil,
mais dans l’humilité et la vérité,
ouvre nos cœurs à ta Parole.
Délivre-nous de nos fausses sécurités,
apprends-nous à recevoir de toi ce que nous ne pouvons produire par nous-mêmes.
Que ton Esprit nous conduise dans la lumière de ton Royaume,
par Jésus-Christ, notre Seigneur. Amen.
La Loi
Écoute la volonté de Dieu telle qu’elle nous est donnée par le Seigneur Jésus :
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée.
Et tu aimeras ton prochain comme toi-même. »
(Matthieu 22.37-39)
Confession du péché
Seigneur Dieu,
nous confessons que nous avons cherché la bénédiction là où tu ne l’as pas promise.
Nous avons voulu être forts, reconnus, justifiés par nous-mêmes.
Nous avons méprisé l’humilité, refusé la dépendance,
et oublié que tout est grâce.
Pardonne-nous notre orgueil,
notre dureté envers les faibles,
et notre confiance excessive en nous-mêmes.
Pour l’amour de ton Fils, fais-nous grâce. Amen.
Annonce du pardon
Écoute la bonne nouvelle :
« Dieu a choisi ce qui est faible dans le monde pour confondre ce qui est fort »
et « celui qui se glorifie, qu’il se glorifie dans le Seigneur ».
En Jésus-Christ, tes péchés sont pardonnés.
Reçois cette grâce avec reconnaissance et foi.
Amen.
Prière d’illumination
Esprit Saint,
toi qui fais comprendre ce que l’œil humain ne peut saisir,
ouvre notre intelligence et notre cœur.
Que ta Parole ne soit pas pour nous un jugement seulement,
mais une promesse vivante.
Donne-nous d’entendre, de croire et d’obéir,
par Jésus-Christ. Amen.
Intercessions
Seigneur, nous te prions pour ton Église,
qu’elle demeure pauvre en esprit et riche de ta grâce.
Garde-la de l’orgueil, de la compromission et de la peur du monde.
Nous te prions pour les responsables des nations,
donne-leur sagesse, justice et humilité,
afin qu’ils servent le bien commun et non leur propre gloire.
Nous te prions pour les pauvres, les affligés, les persécutés,
pour ceux qui pleurent et ceux qui ont faim et soif de justice.
Qu’ils trouvent en toi leur consolation et leur espérance.
Nous te prions pour nous-mêmes,
apprends-nous à chercher ton Royaume avant toute chose,
et à vivre selon la logique de ta grâce.
Par Jésus-Christ, notre Seigneur. Amen.
Envoi
Allez dans la paix du Christ.
Vivez comme des pauvres en esprit,
riches de la promesse du Royaume.
Que le Seigneur vous bénisse et vous garde,
aujourd’hui et pour toujours. Amen.
Psaumes et cantiques proposés (Arc-en-ciel)
Psaume 146 – Louange au Dieu qui relève les humbles
Arc-en-ciel 33-01 – Heureux l’homme qui met sa foi
Arc-en-ciel 62-03 – Seigneur, fais de nous des serviteurs

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