Introduction contextuelle
Ce texte répond à un article et à une émission récents de France Culture présentant le « cordon sanitaire médiatique » — notamment dans son application belge — comme une stratégie éditoriale légitime, assumée et nécessaire face à certaines opinions jugées dangereuses. Cette approche ne se contente plus de combattre des erreurs factuelles ou des discours explicitement violents ; elle revendique l’exclusion préalable de certaines paroles du débat public au nom d’un jugement moral et idéologique sur leur recevabilité.
Dans une perspective apologétique réformée confessante, une telle évolution ne peut être tenue pour neutre. Elle révèle une conception implicite de la vérité, de l’homme et du bien commun, profondément marquée par une idéologie sécularisée qui substitue la conformité morale à la recherche du vrai. Le « cordon sanitaire » devient alors non un simple outil prudentiel, mais un principe normatif : il délimite le pensable et l’impensable, le dicible et l’indicible, indépendamment d’un examen rationnel et contradictoire des arguments.
Cette logique est problématique à double titre. D’une part, elle confère à la presse un rôle de magistère moral sans responsabilité transcendante, alors même que la tradition réformée rappelle la radicale faillibilité de toute institution humaine. D’autre part, elle trahit une anthropologie pessimiste quant à la capacité des citoyens à discerner, en confiant à des instances médiatiques le pouvoir de filtrer le réel au nom de leur propre conception du bien.
Ce texte entend ainsi mettre en lumière la dérive idéologique d’une presse qui, au nom de la protection de la démocratie, risque d’en miner les fondements spirituels et rationnels. Il ne s’agit pas de défendre toutes les opinions, mais de rappeler que l’erreur se combat par la vérité, non par l’invisibilisation ; par la réfutation, non par l’exclusion. Là où le débat est remplacé par le cordon, la liberté s’étiole — et avec elle la possibilité même d’un discernement authentique.

Article-blog
La liberté de la presse est souvent invoquée comme un absolu moderne. Mais de quoi parle-t-on exactement ? Liberté de dire, liberté d’informer, liberté d’orienter ? La tradition réformée confessante offre une grille de lecture exigeante : elle défend la liberté, mais refuse de la détacher de la vérité, de la responsabilité morale et de l’ordre voulu par Dieu.
Le fait moderne : une liberté devenue incantation
Dans les sociétés occidentales, la liberté de la presse est présentée comme l’un des piliers indiscutables de la démocratie. Elle est conçue prioritairement comme une protection contre l’État : pas de censure, pas de contrainte politique directe. Cette conception, historiquement compréhensible, tend toutefois à réduire la liberté à une simple absence d’entrave, sans interrogation sur les fins poursuivies ni sur les normes morales qui gouvernent l’acte d’informer.
Une liberté toujours située devant Dieu
Dans la perspective réformée confessante, aucune liberté n’est autonome. Toute liberté humaine est exercée coram Deo. La parole publique, et donc la presse, relève du neuvième commandement : elle est ordonnée à la vérité, à la justice et au bien du prochain. Informer n’est pas un jeu de pouvoir symbolique, mais un service rendu à la cité.
Chez Jean Calvin, la liberté n’est jamais séparée de la loi morale. Dans l’Institution de la religion chrétienne, il rappelle que la liberté chrétienne n’est ni licence ni arbitraire, mais obéissance libérée. Transposé au champ médiatique, cela signifie que la presse n’est pas libre malgré la vérité, mais en vue de la vérité.
Première tension : liberté de la presse et vérité objective
La pensée réformée affirme l’existence d’une vérité objective, fondée en Dieu, même si l’homme pécheur y accède de manière imparfaite. Une presse qui renonce à la notion même de vérité — au profit du récit, de l’émotion ou de l’idéologie — sape sa propre légitimité morale. Le pluralisme n’implique pas le relativisme. Donner la parole à des points de vue divergents ne dispense pas du devoir de discernement, de hiérarchisation et de vérification.
Un principe oublié
La Réforme n’a jamais défendu une neutralité axiologique. Elle a défendu une responsabilité devant Dieu et devant la communauté. La neutralité absolue est une fiction ; l’honnêteté intellectuelle, une obligation.
Deuxième tension : liberté de la presse et pouvoir culturel
La tradition réformée est lucide sur le péché, y compris dans les institutions. Une presse juridiquement libre peut devenir culturellement hégémonique. Lorsqu’un même horizon idéologique structure les écoles de journalisme, les rédactions et les grilles de lecture du réel, la liberté formelle masque une uniformité réelle. La question n’est alors plus seulement celle de l’État censeur, mais celle d’un pouvoir symbolique non contrôlé.
Troisième tension : État, presse et ordre juste
La pensée réformée classique, notamment dans sa doctrine des magistrats, reconnaît à l’État un rôle légitime : protéger le bien commun, garantir la justice, empêcher le mensonge destructeur. Mais elle récuse toute confusion des pouvoirs. Un État qui dicte le contenu idéologique de la presse devient tyrannique ; une presse qui s’arroge un magistère moral absolu devient elle-même un contre-pouvoir irresponsable. L’équilibre est fragile et toujours à réévaluer.
Le « cordon sanitaire » médiatique : une fausse prudence, un vrai danger
Appliqué à la presse, le cordon sanitaire désigne une pratique consistant à exclure a priori certaines opinions ou acteurs du débat public, non en raison de faits faux établis, mais en vertu d’un jugement moral ou idéologique préalable. Présenté comme une mesure de protection démocratique, il opère en réalité un déplacement du critère de vérité vers celui de conformité. Dans une perspective réformée confessante, le danger est double : d’une part, la presse abandonne sa vocation de discernement au profit d’un rôle de gardien moral autoproclamé ; d’autre part, le pluralisme réel est remplacé par une homogénéité culturelle masquée. Là où l’erreur n’est plus réfutée mais disqualifiée, la liberté de la presse cesse d’être ordonnée à la vérité et devient un instrument de pouvoir symbolique.
Une critique nécessaire des dérives autoritaires
La perspective réformée permet une critique symétrique :
– critique des censures étatiques explicites ;
– critique des censures diffuses, sociales ou professionnelles ;
– critique d’une presse qui confond lutte morale et information.
Lorsque certaines opinions sont disqualifiées a priori, non pour leur fausseté démontrée mais pour leur non-conformité idéologique, le risque n’est pas seulement politique : il est spirituel. On substitue alors une orthodoxie séculière à la recherche patiente du vrai.
Conclusion ouverte
La liberté de la presse, vue par la foi réformée confessante, n’est ni un absolu sacralisé ni un instrument de combat culturel. Elle est une responsabilité grave : dire vrai, servir la justice, éclairer la cité sans se prendre pour sa conscience ultime. Là où la vérité est relativisée et le pouvoir dissimulé, la liberté se vide de sa substance. Là où la vérité est recherchée avec humilité, la liberté retrouve sa dignité.
Pour approfondir
Ouvrages de référence (cadre théologique et critique)
• Institution de la religion chrétienne – Jean Calvin
Ouvrage fondateur de la pensée réformée. Calvin y articule liberté, vérité et responsabilité morale sous le regard de Dieu (coram Deo). Indispensable pour comprendre pourquoi la liberté ne peut être conçue comme autonomie absolue. Pertinence majeure pour critiquer toute prétention humaine à un magistère moral autonome, y compris médiatique.
• La liberté chrétienne – Martin Luther
Court traité montrant que la vraie liberté n’est ni licence ni contrainte extérieure, mais service volontaire de la vérité. Utile pour penser une liberté de la presse ordonnée au bien du prochain, non à l’idéologie ou à l’émotion.
• La trahison des clercs – Julien Benda
Analyse classique de la dérive des intellectuels lorsqu’ils abandonnent la vérité au profit de causes politiques ou morales. Bien que non confessionnel, cet ouvrage éclaire puissamment le glissement d’une presse critique vers un engagement idéologique normatif.
• La société ouverte et ses ennemis – Karl Popper
Défense du débat critique et de la réfutation rationnelle contre toute forme d’orthodoxie imposée. Pertinent pour montrer que l’exclusion préalable des opinions est incompatible avec une culture authentiquement démocratique.
Ouvrages contradicteurs (logique du cordon sanitaire assumée)
• La haine en ligne – collectif
Défend l’idée que certaines paroles doivent être neutralisées pour protéger la démocratie. L’argument central repose sur la prévention du mal plutôt que sur la réfutation rationnelle. Limite majeure : confusion entre discours faux et discours jugés moralement inacceptables.
• Défendre la démocratie – divers auteurs contemporains
Ouvrages plaidant pour une restriction du débat au nom de la sauvegarde des valeurs démocratiques. Ils présupposent une définition consensuelle du bien, rarement interrogée. Intéressants pour comprendre la logique adverse, mais faibles sur le plan anthropologique.
Réponses critiques et correctifs pertinents
• La cancel culture – Éric Zemmour
Analyse polémique mais utile pour documenter les mécanismes d’exclusion symbolique et de disqualification morale. À lire avec discernement, mais pertinent pour décrire les effets concrets du cordon sanitaire culturel.
• La fabrique du consentement – Noam Chomsky & Edward Herman
Bien que situé à gauche, cet ouvrage est précieux pour comprendre comment une presse formellement libre peut produire une homogénéité idéologique par des mécanismes structurels. Paradoxalement utile pour critiquer l’hégémonie culturelle médiatique.
• Le nouvel opium – Pascal Bruckner
Critique d’une morale victimaire devenue dogmatique. Apporte un éclairage philosophique sur la substitution du débat par l’indignation morale, phénomène central dans la logique du cordon sanitaire.
Synthèse apologétique
Pris ensemble, ces ouvrages montrent que le problème du « cordon sanitaire médiatique » n’est pas d’abord politique, mais anthropologique et théologique. Là où la vérité n’est plus recherchée mais présupposée par une élite morale, la liberté devient un outil de sélection idéologique. La tradition réformée confessante, par sa lucidité sur le péché et la faillibilité humaine, offre ici une critique plus profonde et plus cohérente que bien des défenses séculières du pluralisme.
Outils pédagogiques
Aider à comprendre les enjeux éthiques, culturels et théologiques de la liberté de la presse, discerner les mécanismes du « cordon sanitaire » médiatique et développer un esprit critique ordonné à la vérité plutôt qu’à la conformité idéologique.
1) Questions ouvertes (travail individuel ou en groupe)
- Quelle différence fais-tu entre combattre une erreur par l’argumentation et neutraliser une opinion par l’exclusion médiatique ?
- Une presse peut-elle être juridiquement libre tout en étant culturellement hégémonique ? Pourquoi ?
- Le « cordon sanitaire » protège-t-il la démocratie ou modifie-t-il en profondeur la nature du débat public ?
- À partir de quel moment une décision éditoriale devient-elle un acte idéologique ?
- Comment la perspective réformée confessante éclaire-t-elle la question de la responsabilité de la parole publique ?
2) QCM de discernement
- Dans une perspective réformée confessante, la liberté est avant tout :
a) L’absence totale de contraintes
b) La possibilité de dire ce que l’on veut
c) Une autonomie morale individuelle
d) Une responsabilité exercée devant Dieu et le prochain
→ Réponse attendue : d) - Le danger principal du cordon sanitaire médiatique est :
a) La disparition des médias
b) La censure juridique directe
c) La substitution de la conformité idéologique à la recherche de la vérité
d) Le pluralisme excessif
→ Réponse attendue : c) - Une presse qui exclut certaines opinions sans les réfuter exerce principalement :
a) Un service d’information
b) Un rôle pédagogique
c) Un magistère moral implicite
d) Une neutralité éditoriale
→ Réponse attendue : c)
3) Étude de cas (animation possible)
Présenter aux participants un extrait d’émission ou d’article évoquant le « cordon sanitaire médiatique ».
Travail demandé :
– identifier le critère d’exclusion (fausseté, danger supposé, non-conformité morale) ;
– distinguer faits, jugements et présupposés idéologiques ;
– proposer une alternative respectant la liberté de la presse et le devoir de vérité.
4) Repères clairs à retenir
• La liberté de la presse n’est pas un absolu autonome, mais un service rendu à la vérité.
• Le pluralisme n’implique pas la suspension du discernement, mais son exercice rigoureux.
• L’erreur se combat par la réfutation, non par l’invisibilisation.
• Toute institution humaine, y compris médiatique, est faillible et doit être évaluée moralement.
• Une presse qui se pense moralement infaillible cesse d’être critique, y compris envers elle-même.
5) Question de synthèse finale
Le « cordon sanitaire » relève-t-il d’une prudence légitime ou d’une idéologie de protection du vrai par l’exclusion ?
Quelles conditions seraient nécessaires pour qu’une presse demeure libre sans devenir arbitre du bien et du mal ?

Laisser un commentaire