Le nouveau pouvoir évangélique de Sébastien Fath

Le « nouveau pouvoir évangélique » à l’épreuve de la théologie réformée : Repères théologiques avant la parution du livre

Vincent Bru, 19 décembre 2025

Note liminaire

Le livre de Sébas­tien Fath, Le nou­veau pou­voir évan­gé­lique, paraî­tra le 16 jan­vier.
La pré­sente ana­lyse et recen­sion reposent exclu­si­ve­ment sur les infor­ma­tions publiques déjà dis­po­nibles à ce jour (pré­sen­ta­tions édi­to­riales, entre­tiens, com­mu­ni­ca­tions de l’auteur, élé­ments de presse). Elles pro­posent une pre­mière lec­ture théo­lo­gique réfor­mée des axes annon­cés de l’ouvrage. Une recen­sion com­plète et défi­ni­tive sera pro­po­sée après la publi­ca­tion et la lec­ture inté­grale du livre.

Voir de-même : Les évan­gé­liques face à la moder­ni­té


Dans les lignes qui suivent je vous pro­pose une recen­sion ana­ly­tique struc­tu­rée de Le nou­veau pou­voir évan­gé­lique (Sébas­tien Fath, Gras­set, 16 jan­vier 2026), ain­si qu’une ana­lyse cri­tique bien­veillante éta­blie sur une pers­pec­tive théo­lo­gique réfor­mée confes­sante et une éva­lua­tion des forces et des fai­blesses du cou­rant évan­gé­lique.

Le livre de Sébas­tien Fath ana­lyse la mon­tée en puis­sance des évan­gé­liques en France et dans le monde, de leurs ori­gines (Vol­taire) à leur impact poli­tique actuel (influence sur Trump), en pas­sant par leur crois­sance démo­gra­phique (1,1 mil­lion en France) et leur « stars », révé­lant une révo­lu­tion chré­tienne et socié­tale, avec une approche rigou­reuse et sans sen­sa­tion­na­lisme.

Prin­ci­paux axes abor­dés dans l’ouvrage, selon la des­crip­tion de Gras­set, l’éditeur :

  • Un phé­no­mène en crois­sance : Les évan­gé­liques sont deve­nus une force majeure, pas­sant de 50 000 en France en 1950 à plus d’un mil­lion aujourd’hui, avec une forte implan­ta­tion et une visi­bi­li­té accrue (célé­bri­tés, médias).
  • Ori­gines et his­toire : L’auteur retrace leur his­toire, depuis les décou­vertes de Vol­taire jusqu’à leur déve­lop­pe­ment aux États-Unis, où ils influencent la poli­tique.
  • Puis­sance et influence : Il exa­mine leur pou­voir, non seule­ment reli­gieux, mais aus­si moral, poli­tique et finan­cier, et leur rôle dans l’électorat amé­ri­cain.
  • Diver­si­té et réa­li­té : Fath sou­ligne que l’« Église évan­gé­lique » n’est pas un bloc mono­li­thique, mais un ensemble hété­ro­gène d’églises, mis­sions et déno­mi­na­tions, sou­vent mar­qué par l’immigration.
  • Impact socié­tal : Le livre traite de cette trans­for­ma­tion du chris­tia­nisme et de son impact sur nos socié­tés, loin des cli­chés sen­sa­tion­na­listes, avec des exemples concrets (Oli­vier Giroud, Kend­ji Girac).

En résu­mé, le livre explore qui sont ces évan­gé­liques, d’où ils viennent, ce qu’ils veulent, et ana­lyse leur mon­tée en puis­sance comme un « nou­veau pou­voir » mon­dial, par­ti­cu­liè­re­ment en France.



Recension générale du livre

Auteur

Sébas­tien Fath est his­to­rien du pro­tes­tan­tisme et cher­cheur au CNRS (GSRL). Il a écrit de nom­breux ouvrages sur les pro­tes­tan­tismes contem­po­rains, ce qui confère à ce livre un cadre aca­dé­mique et rigou­reux1.

Objet et pro­blé­ma­tique

Le livre pro­pose une ana­lyse his­to­rique et socio­lo­gique du phé­no­mène évan­gé­lique, c’est-à-dire d’un cou­rant pro­tes­tant moderne vivant, public et crois­sant en France et dans le monde. Il répond à des ques­tions telles que :

  • Qui sont les évan­gé­liques ?
  • D’où viennent-ils ?
  • Quels sont leurs modes d’expression, leurs pra­tiques, leur influence ?

Approche

L’ouvrage s’appuie sur :

  • Une his­toire longue du Pro­tes­tan­tisme évan­gé­lique, depuis son émer­gence jusqu’à ses déve­lop­pe­ments récents (notam­ment aux États-Unis et en France) ;
  • Des repères socio­lo­giques : pra­tiques cultuelles, socia­bi­li­té, mili­tan­tisme, culture urbaine, visi­bi­li­té publique. Fath dépasse la simple des­crip­tion pour inter­ro­ger le sens poli­tique et social de ce cou­rant (« nou­veau pou­voir ») et son impact sur la socié­té.

Présentation factuelle des principaux axes

L’émergence his­to­rique du cou­rant évan­gé­lique
L’auteur retrace l’histoire du mou­ve­ment évan­gé­lique sur le temps long. Il évoque les pre­mières per­cep­tions euro­péennes de ce cou­rant, notam­ment à par­tir de Vol­taire, puis décrit son déve­lop­pe­ment dans le monde anglo-saxon, en par­ti­cu­lier aux États-Unis. Cette mise en pers­pec­tive his­to­rique per­met de com­prendre com­ment l’évangélisme s’est consti­tué comme une branche spé­ci­fique du pro­tes­tan­tisme.

La dif­fu­sion mon­diale du mou­ve­ment évan­gé­lique
Le livre pré­sente l’expansion inter­na­tio­nale des évan­gé­liques à par­tir du XXᵉ siècle. L’auteur décrit leur implan­ta­tion en Amé­rique latine, en Afrique, en Asie et en Europe, en sou­li­gnant leur capa­ci­té d’adaptation aux contextes cultu­rels locaux. Cette dif­fu­sion est pré­sen­tée comme un phé­no­mène glo­bal, struc­tu­ré par des réseaux trans­na­tio­naux.

La crois­sance démo­gra­phique en France
Un axe impor­tant de l’ouvrage concerne la situa­tion fran­çaise. Sébas­tien Fath décrit l’évolution numé­rique des évan­gé­liques, pas­sés d’environ 50 000 fidèles au milieu du XXᵉ siècle à plus d’un mil­lion aujourd’hui. Il met en évi­dence la diver­si­té des Églises évan­gé­liques et leur forte pré­sence dans les zones urbaines et péri­ur­baines.

Le rôle des réseaux issus de l’immigration
L’auteur accorde une atten­tion par­ti­cu­lière aux Églises évan­gé­liques issues de l’immigration, notam­ment afri­caine. Il décrit le bras­sage cultu­rel, la recom­po­si­tion des iden­ti­tés reli­gieuses et le rôle struc­tu­rant de ces com­mu­nau­tés dans la dyna­mique évan­gé­lique contem­po­raine en France.

L’influence poli­tique et le rap­port au pou­voir
Le livre exa­mine le rap­port des évan­gé­liques au poli­tique. L’auteur évoque leur influence crois­sante dans cer­tains contextes natio­naux, en par­ti­cu­lier aux États-Unis, notam­ment lors de l’élection de Donald Trump. Il ana­lyse les formes d’engagement public et les inter­ac­tions entre reli­gion et poli­tique.

La visi­bi­li­té média­tique et cultu­relle
Sébas­tien Fath décrit la pré­sence des évan­gé­liques dans l’espace public et média­tique. Il men­tionne des figures issues du monde du sport, de la musique ou du diver­tis­se­ment, ain­si que des pas­teurs et lea­ders reli­gieux deve­nus visibles dans les médias. Cette visi­bi­li­té est pré­sen­tée comme un fac­teur de recon­nais­sance sociale du mou­ve­ment.

Les lea­ders, pas­teurs et entre­pre­neurs reli­gieux
L’ouvrage aborde le rôle cen­tral des pas­teurs et des lea­ders évan­gé­liques. L’auteur décrit leurs par­cours, leurs modes de lea­der­ship et leur capa­ci­té à struc­tu­rer des réseaux locaux, natio­naux et inter­na­tio­naux. Il sou­ligne leur fonc­tion d’animateurs com­mu­nau­taires et de figures d’autorité reli­gieuse.

Les mega churches et les nou­velles formes d’organisation ecclé­siale
Un axe spé­ci­fique est consa­cré aux mega churches. L’auteur en décrit le fonc­tion­ne­ment, l’organisation, la socio­lo­gie et les pra­tiques cultuelles. Ces Églises sont pré­sen­tées comme des lieux d’innovation reli­gieuse et orga­ni­sa­tion­nelle.

Le mes­sage moral et les valeurs défen­dues
Le livre expose les posi­tions morales et socié­tales por­tées par les milieux évan­gé­liques. L’auteur décrit les thèmes récur­rents liés à la famille, à l’éthique et à la socié­té, ain­si que la manière dont ces valeurs sont expri­mées dans le débat public.

La diver­si­té interne du monde évan­gé­lique
Enfin, Sébas­tien Fath insiste sur la plu­ra­li­té du mou­ve­ment évan­gé­lique. Il montre qu’il ne s’agit pas d’un ensemble homo­gène, mais d’un cou­rant tra­ver­sé par des dif­fé­rences théo­lo­giques, cultu­relles et poli­tiques, par­fois impor­tantes.

Conclu­sion fac­tuelle
L’ensemble de ces axes per­met à l’auteur de pré­sen­ter l’évangélisme comme un phé­no­mène reli­gieux, social et poli­tique majeur du monde contem­po­rain, en pleine expan­sion, sans le réduire à une enti­té unique ou mono­li­thique.

Forces du livre

  1. Rigueur his­to­rique et socio­lo­gique

L’auteur adopte une pos­ture de cher­cheur et non de mili­tant. L’ouvrage vise à com­prendre plu­tôt qu’à jus­ti­fier ou condam­ner.
Il explore les ori­gines, les tra­jec­toires sociales et les stra­té­gies cultu­relles du mou­ve­ment évan­gé­lique sans sim­pli­fi­ca­tion exces­sive.

  1. Por­tée inter­na­tio­nale

L’étude ne se limite pas au contexte fran­çais. Elle situe le phé­no­mène évan­gé­lique dans des cadres plus larges, notam­ment amé­ri­cains, où ce cou­rant béné­fi­cie d’une forte visi­bi­li­té poli­tique et sociale.

  1. Ques­tion­ne­ment sur la citoyen­ne­té

Le livre ouvre des pistes de réflexion utiles sur la place des croyances reli­gieuses dans l’espace public, ques­tion cen­trale dans des socié­tés plu­ra­listes.


Faiblesses ou limites possibles

  1. Une ana­lyse davan­tage socio­lo­gique que théo­lo­gique

L’auteur ne se place pas dans un cadre théo­lo­gique nor­ma­tif. Il décrit et inter­prète les faits sur le plan social plu­tôt que doc­tri­nal. Pour un lec­teur réfor­mé, cela peut lais­ser un vide nor­ma­tif : quelles doc­trines sont conformes ou non à l’enseignement biblique ?

  1. Risque de caté­go­ri­sa­tion glo­bale

Le terme « évan­gé­lique » regroupe des réa­li­tés très diverses (bap­tistes, pen­te­cô­tistes, cha­ris­ma­tiques, évan­gé­liques his­to­riques), avec des pra­tiques et des doc­trines par­fois très éloi­gnées. Le risque est de pré­sen­ter le mou­ve­ment comme un bloc homo­gène.

  1. Orien­ta­tion des­crip­tive plus que cri­tique

L’intention prin­ci­pale est de com­prendre le phé­no­mène, non de l’évaluer théo­lo­gi­que­ment. Un lec­teur réfor­mé en quête de dis­cer­ne­ment doc­tri­nal devra com­plé­ter cet ouvrage par des tra­vaux de théo­lo­gie biblique et confes­sion­nelle.


Conclusion

Le livre de Sébas­tien Fath consti­tue une res­source socio­lo­gique pré­cieuse pour com­prendre le phé­no­mène évan­gé­lique tel qu’il se mani­feste aujourd’hui en France et dans le monde. Il offre un cadre his­to­rique solide et une ana­lyse des impli­ca­tions sociales et poli­tiques de ce cou­rant.

Pour une lec­ture réfor­mée, cet ouvrage four­nit un contexte indis­pen­sable, mais doit être com­plé­té par une réflexion doc­tri­nale sur la nature biblique de l’Église, la pro­cla­ma­tion de l’Évangile et la sou­ve­rai­ne­té de Dieu, afin de dis­cer­ner avec jus­tesse les forces et les dérives du cou­rant évan­gé­lique à la lumière des Écri­tures.


Le « nouveau pouvoir évangélique » à l’épreuve de la théologie réformée

Introduction

L’ouvrage de Sébas­tien Fath, Le nou­veau pou­voir évan­gé­lique, s’impose comme une enquête his­to­rique et socio­lo­gique de pre­mier plan sur un phé­no­mène reli­gieux majeur du monde contem­po­rain. Loin des cari­ca­tures média­tiques et des lec­tures com­plo­tistes, l’auteur décrit avec rigueur la mon­tée en visi­bi­li­té et en influence des milieux évan­gé­liques, tant en France qu’à l’échelle mon­diale, en prê­tant atten­tion aux dyna­miques sociales, cultu­relles et poli­tiques qui accom­pagnent cette expan­sion.

L’analyse pro­po­sée ici adopte volon­tai­re­ment un autre point de vue. Elle ne se situe pas sur le ter­rain socio­lo­gique, mais théo­lo­gique. Enra­ci­née dans la tra­di­tion réfor­mée clas­sique, dis­tincte du pro­tes­tan­tisme libé­ral, elle s’appuie sur l’Écriture, l’ecclé­sio­lo­gie réfor­mée et la doc­trine des deux règnes. La ques­tion cen­trale n’est donc pas seule­ment de consta­ter l’existence d’un « pou­voir évan­gé­lique », mais de dis­cer­ner si ce pou­voir peut être com­pris comme un fruit fidèle de l’Évangile ou comme une trans­for­ma­tion ambi­va­lente du chris­tia­nisme sous l’effet des pres­sions cultu­relles et poli­tiques contem­po­raines.

Il convient de pré­ci­ser ici que foedus.fr s’inscrit dans une ligne réso­lu­ment réfor­mée confes­sante, et non dans une approche plu­ra­liste du pro­tes­tan­tisme. Le terme confes­sant est ici essen­tiel : il ren­voie à une fidé­li­té doc­tri­nale assu­mée, enra­ci­née dans les confes­sions de foi de la Réforme, et non à une simple appar­te­nance socio­lo­gique ou ins­ti­tu­tion­nelle. C’est sous cet angle théo­lo­gique pré­cis que le sujet est abor­dé. Dans cette pers­pec­tive, les réfor­més confes­sants sont sou­vent théo­lo­gi­que­ment bien plus proches des évan­gé­liques – voire du catho­li­cisme romain – que des cou­rants pro­tes­tants libé­raux, même lorsqu’ils par­tagent avec ces der­niers des struc­tures ou une his­toire ins­ti­tu­tion­nelle com­mune. L’objectif n’est donc pas de dur­cir une oppo­si­tion entre évan­gé­liques et réfor­més, mais au contraire de rap­pe­ler des proxi­mi­tés réelles, tout en main­te­nant un dis­cer­ne­ment théo­lo­gique sur les dérives pos­sibles de part et d’autre. Le débat porte moins sur le poids socio­lo­gique ou ins­ti­tu­tion­nel que sur la fidé­li­té confes­sion­nelle à l’Évangile.

Préambule : reconnaissance, humilité et discernement théologique

Avant toute ana­lyse cri­tique, il est néces­saire de cla­ri­fier l’esprit dans lequel ce tra­vail est pro­po­sé. Cette lec­ture théo­lo­gique ne naît ni de la défiance, ni de la riva­li­té confes­sion­nelle, encore moins d’un esprit de sur­plomb. Elle pro­cède d’une convic­tion pro­fonde : la crois­sance des Églises évan­gé­liques est, en elle-même, une bonne chose, et même une très bonne chose, dans un monde mar­qué par la perte de repères spi­ri­tuels, moraux et anthro­po­lo­giques.

Dans un contexte de sécu­la­ri­sa­tion avan­cée, d’effritement du sens et de frag­men­ta­tion des consciences, voir des hommes et des femmes se tour­ner vers l’Évangile, lire la Bible, prier, confes­ser le nom du Christ et s’engager dans une vie com­mu­nau­taire chré­tienne ne peut qu’appeler la gra­ti­tude. Là où l’Évangile est annon­cé, là où Jésus-Christ est confes­sé comme Sei­gneur, là où des vies sont trans­for­mées, il convient d’abord de rendre grâce à Dieu. Toute autre pos­ture serait injuste et spi­ri­tuel­le­ment sté­rile.

Les remarques cri­tiques qui jalonnent cette ana­lyse ne doivent donc pas être mal inter­pré­tées. Elles ne visent ni à dis­qua­li­fier l’évangélisme dans son ensemble, ni à soup­çon­ner a prio­ri la sin­cé­ri­té de la foi de celles et ceux qui s’en réclament. Elles s’inscrivent dans une démarche fra­ter­nelle de dis­cer­ne­ment, telle que la tra­di­tion réfor­mée l’a tou­jours com­prise : aimer l’Église, c’est aus­si cher­cher à l’éprouver à la lumière de la Parole de Dieu.

La théo­lo­gie réfor­mée confesse que l’Église est sem­per refor­man­da, tou­jours appe­lée à se réfor­mer selon l’Écriture. Cette exi­gence ne s’applique pas seule­ment aux autres ; elle vaut aus­si pour elle-même. Les ques­tions sou­le­vées ici sont donc posées avec humi­li­té, dans la conscience que nul cou­rant ecclé­sial n’est à l’abri des dés­équi­libres, des sim­pli­fi­ca­tions ou des dérives, sur­tout lorsqu’il connaît une crois­sance rapide et une forte visi­bi­li­té publique.

Ain­si, cette ana­lyse se veut à la fois recon­nais­sante et vigi­lante. Recon­nais­sante pour la vita­li­té mis­sion­naire, l’audace évan­gé­lique et la fer­veur spi­ri­tuelle qui carac­té­risent de nom­breuses Églises évan­gé­liques. Vigi­lante, non par méfiance, mais par fidé­li­té à l’Évangile, afin que la crois­sance ne se fasse pas au détri­ment de la pro­fon­deur théo­lo­gique, de l’ecclésiologie biblique et de la cen­tra­li­té de la croix du Christ.

Si des points de ten­sion sont signa­lés, c’est par amour de l’Église du Christ et dans le désir sin­cère qu’elle demeure fidèle à sa voca­tion pre­mière : annon­cer l’Évangile de la grâce, non comme un pro­duit cultu­rel ou un levier d’influence, mais comme la puis­sance de Dieu pour le salut de qui­conque croit (Romains 1.16).

1. Clarification terminologique et enjeu ecclésiologique

Comme le rap­pelle Sébas­tien Fath, le terme « évan­gé­lique » ne ren­voie évi­dem­ment pas aux évan­gé­listes bibliques, mais à un cou­rant du pro­tes­tan­tisme moderne. His­to­ri­que­ment, tou­te­fois, ce terme dési­gnait d’abord ceux qui tenaient fer­me­ment à l’Évangile de la grâce, à la jus­ti­fi­ca­tion par la foi seule et à l’autorité sou­ve­raine de l’Écriture. Il ren­voyait à un conte­nu doc­tri­nal pré­cis, sou­vent cata­lo­gué par ses détrac­teurs de fon­da­men­ta­lisme (voir Annexe), avant de deve­nir, pro­gres­si­ve­ment, une caté­go­rie socio­lo­gique large et hété­ro­gène.

Du point de vue réfor­mé, ce glis­se­ment pose un pro­blème ecclé­sio­lo­gique majeur. L’identité chré­tienne risque d’être défi­nie moins par la véri­té confes­sée que par l’appartenance à un mou­ve­ment visible et dyna­mique. Or, Jean Cal­vin rap­pelle avec force que l’Église se recon­naît objec­ti­ve­ment « là où la Parole de Dieu est pure­ment prê­chée et les sacre­ments dûment admi­nis­trés » (Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, IV.1.9). La visi­bi­li­té sociale et la crois­sance numé­rique ne consti­tuent jamais, en elles-mêmes, des cri­tères de fidé­li­té ecclé­siale.

2. Généalogie historique et discernement spirituel

L’un des apports majeurs de l’ouvrage réside dans sa mise en pers­pec­tive his­to­rique. Sébas­tien Fath ins­crit l’évangélisme2 dans une généa­lo­gie longue, mar­quée par les réveils pro­tes­tants, le monde anglo-saxon et leur dif­fu­sion pro­gres­sive vers l’Europe et la France. Cette pro­fon­deur his­to­rique montre que l’évangélisme n’est ni une mode récente ni une ano­ma­lie, mais l’héritier de dyna­miques spi­ri­tuelles anciennes.

La tra­di­tion réfor­mée recon­naît que les réveils peuvent être de véri­tables œuvres de Dieu. Augus­tin lui-même affir­mait que l’authenticité spi­ri­tuelle ne se mesure pas à l’intensité des affects, mais à l’enracinement dans la véri­té : « On peut être enflam­mé sans être éclai­ré » (De doc­tri­na chris­tia­na, IV). Les Réfor­ma­teurs ont pour­sui­vi ce dis­cer­ne­ment cri­tique. Luther met­tait en garde contre les Schwär­mer, ces « enthou­siastes » qui reven­di­quaient une action immé­diate de l’Esprit en dehors de la Parole et de l’Église ins­ti­tuée.

Sur ce point, l’ouvrage de Fath décrit avec pré­ci­sion l’expansion évan­gé­lique, mais demeure volon­tai­re­ment neutre quant à la ques­tion déci­sive de la fidé­li­té doc­tri­nale. Cette neu­tra­li­té est com­pré­hen­sible dans un cadre socio­lo­gique, mais elle appelle un com­plé­ment théo­lo­gique.

3. Visibilité publique, proclamation et théologie de la croix

Un autre axe impor­tant du livre concerne la forte visi­bi­li­té publique des évan­gé­liques : chants dans l’espace urbain, slo­gans, graf­fi­tis, pré­sence média­tique accrue. Du point de vue réfor­mé, le témoi­gnage public n’est pas illé­gi­time. L’Évangile ne relève pas d’une spi­ri­tua­li­té stric­te­ment pri­vée.

Cepen­dant, une ten­sion appa­raît entre la logique de visi­bi­li­té et la théo­lo­gie de la croix. L’apôtre Paul rap­pelle que « la parole de la croix est folie pour ceux qui péris­sent » (1 Corin­thiens 1.18). La tra­di­tion réfor­mée sou­ligne que l’Évangile ne devient pas vrai parce qu’il est audible ou popu­laire. Le dan­ger n’est pas de pro­cla­mer publi­que­ment le nom du Christ, mais de trans­for­mer l’Évangile en un mes­sage consen­suel, émo­tion­nel ou cultu­rel­le­ment attrac­tif, déta­ché de la repen­tance, du juge­ment et de la sou­ve­rai­ne­té de Dieu. La ques­tion se pose aus­si, d’ailleurs, pour le pro­tes­tan­tisme libé­ral, bien que de façon dif­fé­rente.

4. Pouvoir, Cité de Dieu et doctrine des deux règnes

Le cœur concep­tuel de l’ouvrage se cris­tal­lise autour de l’idée de « nou­veau pou­voir évan­gé­lique ». Sébas­tien Fath reprend impli­ci­te­ment la ques­tion augus­ti­nienne  : sommes-nous face à une expres­sion de la Cité de Dieu ou à une ins­tru­men­ta­li­sa­tion de Dieu dans la cité ter­restre ?

Augus­tin rap­pelle que les deux cités sont défi­nies par deux amours dis­tincts : « l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu a fait la cité ter­restre ; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi a fait la cité céleste » (La Cité de Dieu, XIV, 28). La tra­di­tion réfor­mée a pro­lon­gé cette dis­tinc­tion à tra­vers la doc­trine des deux règnes  : Dieu règne sou­ve­rai­ne­ment sur toutes choses, mais par des moyens dif­fé­rents. L’Église n’a pas voca­tion à gou­ver­ner poli­ti­que­ment, mais à témoi­gner fidè­le­ment de l’Évangile.

Cal­vin insiste sur le fait que le Royaume du Christ « n’est pas char­nel ni poli­tique » (Ins­ti­tu­tion, III.19.15). Dès lors, si par­ler de « pou­voir évan­gé­lique » est socio­lo­gi­que­ment per­ti­nent, cela devient théo­lo­gi­que­ment pro­blé­ma­tique dès lors que le pou­voir est recher­ché comme une fin ecclé­siale.

5. Engagement chrétien, mandat culturel et néo-calvinisme

La ques­tion du rap­port des chré­tiens au poli­tique demande une cla­ri­fi­ca­tion impor­tante. Le néo-cal­vi­nisme, en par­ti­cu­lier à tra­vers la pen­sée d’Abraham Kuy­per, a for­te­ment sou­li­gné que la foi chré­tienne ne concerne pas seule­ment la sphère pri­vée ou reli­gieuse, mais l’ensemble de la vie humaine. Lorsque Kuy­per affirme qu’« il n’y a pas un cen­ti­mètre car­ré de l’existence humaine sur lequel le Christ, sou­ve­rain de tout, ne dise : C’est à moi », il rap­pelle la sou­ve­rai­ne­té uni­ver­selle du Christ sur toute la créa­tion.

Cette affir­ma­tion ne signi­fie tou­te­fois pas que l’Église devrait domi­ner ou sacra­li­ser la poli­tique. Kuy­per ne défend pas une théo­cra­tie. Il insiste au contraire sur la res­pon­sa­bi­li­té des chré­tiens à agir dans le monde, cha­cun dans sa voca­tion propre, tout en res­pec­tant la dis­tinc­tion entre les dif­fé­rentes sphères de la vie sociale. L’Église, l’État, la famille et les autres ins­ti­tu­tions pos­sèdent cha­cune une auto­ri­té spé­ci­fique qui ne doit pas être confon­due avec celle des autres.

Ain­si com­prise, la pen­sée de Kuy­per ne jus­ti­fie pas une prise de pou­voir reli­gieuse, mais encou­rage un enga­ge­ment chré­tien res­pon­sable, lucide et limi­té, qui recon­naît à la fois la sou­ve­rai­ne­té du Christ et la diver­si­té des rôles au sein de la socié­té.

6. Forces et fragilités du courant évangélique à la lumière de la Réforme

À la lumière de la tra­di­tion réfor­mée, il convient de recon­naître les forces réelles du cou­rant évan­gé­lique : zèle mis­sion­naire, insis­tance sur la conver­sion per­son­nelle, atta­che­ment décla­ré à l’Écriture, capa­ci­té d’implantation com­mu­nau­taire. Ces réa­li­tés peuvent être reçues comme des dons de Dieu.

Mais elles ne dis­pensent pas d’un dis­cer­ne­ment exi­geant. Indi­vi­dua­lisme spi­ri­tuel, pau­vre­té doc­tri­nale, théo­lo­gie de la pros­pé­ri­té, confu­sion entre béné­dic­tion et réus­site visible, pri­mat de l’émotion sur la caté­chèse consti­tuent des fra­gi­li­tés réelles, sans pour autant concer­ner l’ensemble du cou­rant évan­gé­lique. La foi chré­tienne, rap­pelle la Réforme, repose sur la pro­messe objec­tive de Dieu et sur l’œuvre accom­plie du Christ, non sur l’intensité de l’expérience reli­gieuse.

Conclusion

Le nou­veau pou­voir évan­gé­lique consti­tue un diag­nos­tic socio­lo­gique pré­cieux, mais il ne peut ni ne veut répondre à la ques­tion nor­ma­tive déci­sive : ce pou­voir est-il conforme à la nature biblique de l’Église ? La théo­lo­gie réfor­mée invite à une pos­ture à la fois recon­nais­sante et vigi­lante, recen­trée sur la croix du Christ, la sou­ve­rai­ne­té de Dieu et la voca­tion spi­ri­tuelle de l’Église dans le monde. L’enjeu ultime n’est pas d’être visible, influent ou puis­sant, mais d’être fidèle, l’un n’empêchant pas l’autre, évi­dem­ment.


Annexes

Sortir du piétisme : l’engagement politique des évangéliques comme progrès à la lumière d’Abraham Kuyper

Dans une pers­pec­tive réfor­mée clas­sique, et plus par­ti­cu­liè­re­ment dans la lignée d’Abraham Kuy­per, l’intérêt crois­sant des évan­gé­liques pour la sphère poli­tique ne sau­rait être inter­pré­té uni­que­ment comme une dérive ou une menace. Il consti­tue, au contraire, un pro­grès théo­lo­gique et ecclé­sial signi­fi­ca­tif par rap­port à un repli pié­tiste long­temps domi­nant.

Le pié­tisme, enten­du ici non comme une spi­ri­tua­li­té de la pié­té per­son­nelle en tant que telle, mais comme une réduc­tion de la foi chré­tienne à la seule sphère pri­vée, a sou­vent conduit à une démis­sion impli­cite des chré­tiens face aux res­pon­sa­bi­li­tés cultu­relles, sociales et poli­tiques. Cette atti­tude, his­to­ri­que­ment com­pré­hen­sible dans cer­tains contextes de per­sé­cu­tion ou de mar­gi­na­li­sa­tion, devient pro­blé­ma­tique lorsqu’elle se mue en prin­cipe théo­lo­gique : l’idée que la foi serait étran­gère à l’ordre public et à la struc­tu­ra­tion de la cité.

Kuy­per rompt expli­ci­te­ment avec cette vision. Sa célèbre affir­ma­tion selon laquelle il n’existe pas « un cen­ti­mètre car­ré de la réa­li­té » sur lequel le Christ ne puisse dire « c’est à moi » fonde une théo­lo­gie de l’engagement public qui refuse aus­si bien le clé­ri­ca­lisme que le retrait spi­ri­tuel. La doc­trine des sphères de sou­ve­rai­ne­té recon­naît la dis­tinc­tion des domaines – Église, État, famille, éco­no­mie, culture – mais elle affirme simul­ta­né­ment leur res­pon­sa­bi­li­té com­mune devant Dieu. Dès lors, s’intéresser à la poli­tique n’est pas tra­hir l’Évangile ; c’est en assu­mer les impli­ca­tions publiques.

Dans cette optique, le réveil d’un inté­rêt évan­gé­lique pour le poli­tique peut être inter­pré­té comme une sor­tie bien­ve­nue d’un pié­tisme appau­vris­sant. Il marque une prise de conscience : la foi chré­tienne ne concerne pas seule­ment le salut indi­vi­duel, mais aus­si la jus­tice, l’ordre, la pro­tec­tion des plus faibles et la pré­ser­va­tion du bien com­mun. Ce dépla­ce­ment consti­tue une avan­cée, en ce qu’il réins­crit la foi dans l’épaisseur du réel, là où se prennent des déci­sions concrètes affec­tant des vies humaines.

Cela ne signi­fie pas pour autant une naï­ve­té à l’égard du champ poli­tique. Kuy­per lui-même n’ignorait rien de l’ambiguïté du pou­voir. Le poli­tique est un ter­rain pro­fon­dé­ment miné : lieu de com­pro­mis, d’intérêts concur­rents, de ten­ta­tions ido­lâ­triques. Les déra­pages y sont tou­jours pos­sibles, y com­pris – et par­fois sur­tout – lorsque des convic­tions reli­gieuses y sont invo­quées sans dis­cer­ne­ment. La théo­lo­gie réfor­mée, mar­quée par une anthro­po­lo­gie lucide et une doc­trine du péché radi­cal, inter­dit toute sacra­li­sa­tion de l’action poli­tique.

Ain­si, l’engagement évan­gé­lique dans la poli­tique doit être pen­sé comme un pro­grès réel mais fra­gile. Pro­grès, parce qu’il rompt avec une fuite hors du monde contraire à l’esprit de l’Incarnation et à la voca­tion cultu­relle de l’humanité. Fra­gile, parce qu’il exige une for­ma­tion théo­lo­gique solide, une éthique de res­pon­sa­bi­li­té, et une claire dis­tinc­tion entre le Royaume de Dieu et les construc­tions humaines tou­jours rela­tives.

Dans la pers­pec­tive kuy­pe­rienne, la ques­tion n’est donc pas de savoir si les évan­gé­liques doivent s’intéresser à la poli­tique, mais com­ment ils peuvent le faire sans perdre leur âme. L’alternative n’est pas entre pié­tisme et poli­ti­sa­tion, mais entre un enga­ge­ment lucide, humble et struc­tu­ré théo­lo­gi­que­ment, et des formes de retrait ou d’activisme qui, l’un comme l’autre, tra­hissent la pro­fon­deur de la foi réfor­mée.


Évangélisme et fondamentalisme

Biblio­gra­phie en note de bas de page3.

Ce sujet est d’une impor­tance pri­mor­diale ! Le terme « fon­da­men­ta­liste », appli­qué à cer­tains cou­rants du pro­tes­tan­tisme amé­ri­cain, trouve son ori­gine dans un contexte théo­lo­gique pré­cis du début du XXᵉ siècle. Il ren­voie à la publi­ca­tion de la série The Fun­da­men­tals : A Tes­ti­mo­ny to the Truth (1910–1915) , com­po­sée de quatre-vingt-dix essais des­ti­nés à défendre ce que leurs auteurs consi­dé­raient comme les doc­trines essen­tielles du chris­tia­nisme face au libé­ra­lisme théo­lo­gique et à la cri­tique his­to­ri­co-cri­tique de l’Écriture. Par­mi ces « fon­da­men­taux » figu­raient notam­ment l’autorité et l’inerrance de la Bible, la divi­ni­té du Christ, sa nais­sance vir­gi­nale, sa mort expia­toire sub­sti­tu­tive et sa résur­rec­tion cor­po­relle.

Dans ce sens ori­gi­nel, le fon­da­men­ta­lisme pro­tes­tant ne rele­vait pas d’un rejet de la rai­son ou de la science, mais d’un effort apo­lo­gé­tique visant à pré­ser­ver l’orthodoxie chré­tienne. À cet égard, l’atta­che­ment aux for­mu­la­tions doc­tri­nales, aux véri­tés confes­sées et aux énon­cés nor­ma­tifs de la foi rap­proche, sur le plan for­mel, les fon­da­men­ta­listes his­to­riques des pro­tes­tants réfor­més confes­sants, eux aus­si pro­fon­dé­ment atta­chés aux confes­sions de foi de la Réforme et de l’Église ancienne. La fidé­li­té doc­tri­nale ne sau­rait donc, en elle-même, être dis­qua­li­fiée comme fon­da­men­ta­liste.

Tou­te­fois, à par­tir des années 1920, le terme a évo­lué pour dési­gner un cou­rant plus res­treint et plus radi­ca­li­sé, mar­qué par une pos­ture de sépa­ra­tion cultu­relle, une oppo­si­tion sys­té­ma­tique à cer­taines avan­cées scien­ti­fiques et, dans cer­tains cas contem­po­rains, par une défiance géné­ra­li­sée à l’égard des ins­ti­tu­tions aca­dé­miques et des savoirs éta­blis. C’est ce fon­da­men­ta­lisme tar­dif, et non l’évangélisme dans son ensemble, qui se carac­té­rise par­fois par des posi­tions exces­si­ve­ment cri­tiques, voire com­plo­tistes.

L’usage polé­mique et géné­ra­li­sé de l’étiquette « fon­da­men­ta­liste » pour qua­li­fier l’ensemble des évan­gé­liques est donc his­to­ri­que­ment inexact et théo­lo­gi­que­ment injuste. Il importe de dis­tin­guer entre un atta­che­ment légi­time à l’orthodoxie chré­tienne et des formes de radi­ca­li­sa­tion intel­lec­tuelle ou cultu­relle qui relèvent d’un cou­rant spé­ci­fique et mino­ri­taire au sein du pro­tes­tan­tisme amé­ri­cain.


Comparaison explicite, théologique et ecclésiologique entre évangélisme et protestantisme réformé confessant

Cadre géné­ral de la com­pa­rai­son
L’évan­gé­lisme est ici com­pris comme un cou­rant pro­tes­tant large, trans­con­fes­sion­nel, mar­qué par la conver­sion per­son­nelle, l’activisme mis­sion­naire et une forte adap­ta­bi­li­té cultu­relle.

Le pro­tes­tan­tisme réfor­mé confes­sant est com­pris comme l’héritier doc­tri­nal de la Réforme magis­té­rielle (Cal­vin, confes­sions de foi, caté­chismes), struc­tu­ré par une théo­lo­gie sys­té­ma­tique cohé­rente et une ecclé­sio­lo­gie défi­nie.

1) Auto­ri­té et usage de l’Écriture

Évan­gé­lisme
– Affirme for­te­ment l’autorité de la Bible.
– Usage sou­vent dévo­tion­nel, prag­ma­tique, thé­ma­tique.
– Ten­dance à pri­vi­lé­gier les textes « effi­caces » pour l’appel, la moti­va­tion, la crois­sance.
– Risque : bibli­cisme frag­men­té, faible atten­tion au contexte, à la théo­lo­gie biblique glo­bale.

Réfor­mé confes­sant
– Sola Scrip­tu­ra com­pris dans un cadre her­mé­neu­tique rigou­reux.
– Pré­di­ca­tion conti­nue (lec­tio conti­nua), sou­ci du contexte, de l’unité de l’Écriture.
– L’Écriture inter­prète l’Écriture.
– La Bible n’est pas un outil, mais la voix sou­ve­raine de Dieu.

Point de dis­cer­ne­ment

L’évangélisme insiste sur l’accès direct à la Bible ; le réfor­mé insiste sur la fidé­li­té à son sens, com­pris dans et avec la com­mu­nau­té de l’Église plu­tôt que de manière sim­ple­ment indi­vi­duelle.

2) Doc­trine du salut

Évan­gé­lisme

  • Accent cen­tral sur la conver­sion per­son­nelle, sou­vent datable : « Je me suis conver­ti le…  »
  • Salut fré­quem­ment pré­sen­té comme une déci­sion humaine répon­dant à un appel.
  • Lan­gage de l’acceptation de Jésus comme Sau­veur per­son­nel.
  • Faible éla­bo­ra­tion doc­tri­nale de l’élection et de la régé­né­ra­tion.

Réfor­mé confes­sant
– Salut com­pris comme œuvre sou­ve­raine de Dieu de bout en bout.
– Élec­tion incon­di­tion­nelle, grâce irré­sis­tible, régé­né­ra­tion pré­cé­dant la foi.
– La foi est le fruit de la grâce, non sa cause.
– La conver­sion est réelle, mais inté­grée dans un cadre théo­lo­gique plus large.

Point de dis­cer­ne­ment
Là où l’évangélisme met l’accent sur l’expérience vécue du salut, le réfor­mé met l’accent sur son fon­de­ment divin.

3) Chris­to­lo­gie et théo­lo­gie de la croix

Évan­gé­lisme
– Christ pré­sen­té comme Sau­veur, ami, solu­tion aux besoins.
– Accent pas­to­ral fort, mais par­fois anthro­po­cen­tré.
– La croix peut deve­nir un moyen de mieux vivre plu­tôt qu’un scan­dale.

Réfor­mé confes­sant
– Christ pro­cla­mé comme Sei­gneur sou­ve­rain, média­teur unique, Roi.
– La croix est cen­trale, mais aus­si humi­liante pour l’homme.
– Insis­tance sur la sub­sti­tu­tion pénale, la jus­tice de Dieu, la repen­tance.

Point de dis­cer­ne­ment
L’évangélisme peut glis­ser vers un Christ utile ; le réfor­mé insiste sur un Christ sou­ve­rain.

4) Ecclé­sio­lo­gie

Évan­gé­lisme
– L’Église est sou­vent vue comme une com­mu­nau­té de croyants conver­tis.
– Orga­ni­sa­tion souple, adap­table, par­fois entre­pre­neu­riale.
– Lea­der­ship cha­ris­ma­tique fré­quent.
– Faible impor­tance des confes­sions de foi et de la dis­ci­pline ecclé­siale.

Réfor­mé confes­sant
– L’Église est une ins­ti­tu­tion divine, visible et invi­sible.
– Marques de l’Église clai­re­ment défi­nies : Parole, sacre­ments, dis­ci­pline.
– Minis­tère ordon­né, col­lé­gia­li­té, res­pon­sa­bi­li­té doc­tri­nale.
– L’Église ne se réin­vente pas, elle se réforme selon la Parole.

Point de dis­cer­ne­ment
L’évangélisme pri­vi­lé­gie la vita­li­té ; le réfor­mé pri­vi­lé­gie la fidé­li­té.

5) Sacre­ments

Évan­gé­lisme
– Bap­tême et Cène sou­vent com­pris comme sym­boles mémo­riels.
– Pra­tique variable selon les églises.
– Faible caté­chèse sacra­men­telle.

Réfor­mé confes­sant
– Sacre­ments comme moyens de grâce, sans confu­sion avec la grâce elle-même.
– Impor­tance de la Cène dans la vie de l’Église.
– Caté­chèse solide et arti­cu­la­tion foi–sacrements.

Point de dis­cer­ne­ment
Là où l’évangélisme mini­mise par­fois les sacre­ments, le réfor­mé les reçoit comme dons ins­ti­tués par le Christ.

6) Rap­port au monde et au poli­tique

Évan­gé­lisme
– Forte capa­ci­té de mobi­li­sa­tion sociale et poli­tique.
– Ten­ta­tion du lob­bying, du pou­voir, de la visi­bi­li­té.
– Lan­gage de conquête cultu­relle par­fois pré­sent.

Réfor­mé confes­sant
– Doc­trine des deux règnes.
– Enga­ge­ment citoyen per­son­nel, mais pru­dence ecclé­siale.
– L’Église témoigne, elle ne gou­verne pas.

Point de dis­cer­ne­ment
L’évangélisme risque de confondre influence et mis­sion ; le réfor­mé insiste sur la dis­tinc­tion.

7) Spi­ri­tua­li­té

Évan­gé­lisme
– Spi­ri­tua­li­té expres­sive, émo­tion­nelle, spon­ta­née.
– Louange cen­trale, expé­rience immé­diate recher­chée.
– Risque de dépen­dance au res­sen­ti.

Réfor­mé confes­sant
– Spi­ri­tua­li­té nour­rie par la Parole, la prière, les sacre­ments.
– Impor­tance de la per­sé­vé­rance plus que de l’intensité.
– La foi demeure même quand le sen­ti­ment fai­blit.

Point de dis­cer­ne­ment
L’évangélisme valo­rise l’intensité ; le réfor­mé valo­rise la constance.

Conclu­sion syn­thé­tique

L’évan­gé­lisme rap­pelle uti­le­ment au pro­tes­tan­tisme la néces­si­té du zèle, de la mis­sion et de la conver­sion per­son­nelle.

Le pro­tes­tan­tisme réfor­mé rap­pelle à l’évangélisme que l’Église ne vit ni de son suc­cès, ni de son émo­tion, ni de son influence, mais de la grâce sou­ve­raine de Dieu, reçue dans l’obéissance à sa Parole.

La ques­tion déci­sive n’est donc pas : « Qu’est-ce qui marche ? » Mais : « Qu’est-ce qui est fidèle ? »


Outils pédagogiques

I. Ques­tions de com­pré­hen­sion géné­rale

  1. Quel est l’objectif prin­ci­pal de l’ouvrage Le nou­veau pou­voir évan­gé­lique de Sébas­tien Fath ?
  2. En quoi l’approche de Fath est-elle socio­lo­gique plu­tôt que théo­lo­gique ?
  3. Pour­quoi le terme « évan­gé­lique » pose-t-il un pro­blème de défi­ni­tion selon une lec­ture réfor­mée ?
  4. Quelle est la ques­tion cen­trale posée par l’expression « nou­veau pou­voir évan­gé­lique » ?
  5. En quoi la visi­bi­li­té publique des évan­gé­liques peut-elle entrer en ten­sion avec la théo­lo­gie de la croix ?

II. QCM – Connais­sances théo­lo­giques et ecclé­sio­lo­giques

QCM 1 – Défi­ni­tion de l’Église selon la Réforme
Selon Jean Cal­vin, l’Église est recon­nue prin­ci­pa­le­ment :

A. À sa crois­sance numé­rique
B. À son influence poli­tique
C. Là où la Parole est fidè­le­ment prê­chée et les sacre­ments cor­rec­te­ment admi­nis­trés
D. À sa capa­ci­té de mobi­li­sa­tion sociale

Bonne réponse : C
Réfé­rence : Cal­vin, Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, IV.1.9


QCM 2 – Réveils et dis­cer­ne­ment spi­ri­tuel
Selon la tra­di­tion réfor­mée, un réveil spi­ri­tuel doit être éva­lué prin­ci­pa­le­ment :

A. À l’intensité émo­tion­nelle qu’il pro­duit
B. À son suc­cès média­tique
C. À sa confor­mi­té à la Parole de Dieu
D. À sa durée dans le temps

Bonne réponse : C
Réfé­rences : Augus­tin, De doc­tri­na chris­tia­na ; Luther, cri­tique des Schwär­mer


QCM 3 – Théo­lo­gie de la croix
Selon 1 Corin­thiens 1.18–25, la pré­di­ca­tion de la croix est :

A. Natu­rel­le­ment attrac­tive pour tous
B. Une sagesse poli­tique effi­cace
C. Une folie pour ceux qui péris­sent
D. Un mes­sage cultu­rel­le­ment neutre

Bonne réponse : C


QCM 4 – Doc­trine des deux règnes
La doc­trine réfor­mée des deux règnes affirme que :

A. L’Église doit gou­ver­ner l’État
B. Le poli­tique est indif­fé­rent à la foi
C. Dieu règne sur toute chose par des moyens dis­tincts
D. La foi doit res­ter stric­te­ment pri­vée

Bonne réponse : C
Réfé­rences : Augus­tin, La Cité de Dieu ; Cal­vin, Ins­ti­tu­tion, III.19


QCM 5 – Abra­ham Kuy­per et le néo-cal­vi­nisme
La célèbre affir­ma­tion de Kuy­per signi­fie que :

A. L’Église doit contrô­ler toutes les sphères sociales
B. Le Christ est sou­ve­rain sur toute la créa­tion
C. La poli­tique est la mis­sion pre­mière de l’Église
D. La foi chré­tienne est avant tout cultu­relle

Bonne réponse : B
Réfé­rence : Abra­ham Kuy­per, dis­cours d’inauguration de l’Université libre d’Amsterdam (1880)


III. QCM – Ana­lyse cri­tique

QCM 6 – Pou­voir et mis­sion
Selon une lec­ture réfor­mée, le prin­ci­pal dan­ger du « pou­voir évan­gé­lique » est :

A. L’isolement cultu­rel
B. La perte de visi­bi­li­té
C. La confu­sion entre mis­sion de l’Église et recherche d’influence
D. Le manque d’engagement social

Bonne réponse : C


QCM 7 – Neu­tra­li­té socio­lo­gique
La prin­ci­pale limite théo­lo­gique du livre de Sébas­tien Fath est :

A. Son hos­ti­li­té au chris­tia­nisme
B. Son manque de don­nées his­to­riques
C. Son absence de dis­cer­ne­ment doc­tri­nal nor­ma­tif
D. Son rejet du pro­tes­tan­tisme

Bonne réponse : C


IV. Ques­tions de réflexion théo­lo­gique (réponses ouvertes)

  1. Peut-on par­ler d’un « pou­voir chré­tien » sans tra­hir la théo­lo­gie de la croix ? Pour­quoi ?
  2. Com­ment arti­cu­ler, selon la théo­lo­gie réfor­mée, témoi­gnage public et refus de la poli­ti­sa­tion de l’Église ?
  3. En quoi la dis­tinc­tion kuy­pe­rienne des sphères pro­tège-t-elle à la fois l’Église et l’État ?
  4. La crois­sance numé­rique peut-elle être un cri­tère de fidé­li­té ecclé­siale ? Jus­ti­fie ta réponse bibli­que­ment.
  5. Com­ment dis­cer­ner aujourd’hui entre zèle mis­sion­naire légi­time et prag­ma­tisme cultu­rel ?

V. Acti­vi­té péda­go­gique pos­sible (bonus)

Exer­cice écrit ou oral :
À par­tir de Jean 18.36 et 1 Corin­thiens 1.18–25, rédi­ger un court para­graphe expli­quant pour­quoi la mis­sion de l’Église ne peut être assi­mi­lée à une stra­té­gie de pou­voir.


  1. gsrl-cnrs.fr ↩︎
  2. Sébas­tien Fath emploie prin­ci­pa­le­ment les termes “évan­gé­liques” et “pro­tes­tan­tisme évan­gé­lique” dans une pers­pec­tive socio­lo­gique et des­crip­tive. Le terme “évan­gé­lisme” n’est pas cen­tral dans son dis­po­si­tif concep­tuel et n’est pas uti­li­sé comme caté­go­rie théo­lo­gique nor­ma­tive. Son emploi dans la pré­sente ana­lyse relève d’un choix métho­do­lo­gique propre à la théo­lo­gie réfor­mée et ne pré­tend pas reflé­ter le voca­bu­laire tech­nique de l’auteur. ↩︎
  3. Réfé­rences biblio­gra­phiques
    – Mars­den, George M., Fun­da­men­ta­lism and Ame­ri­can Culture, Oxford Uni­ver­si­ty Press, 1980.
    – Noll, Mark A., The Scan­dal of the Evan­ge­li­cal Mind, Eerd­mans, 1994.
    – San­deen, Ernest R., The Roots of Fun­da­men­ta­lism, Uni­ver­si­ty of Chi­ca­go Press, 1970.
    – Ammer­man, Nan­cy T., Bible Belie­vers : Fun­da­men­ta­lists in the Modern World, Rut­gers Uni­ver­si­ty Press, 1987.
    – Weber, Timo­thy P., On the Road to Arma­ged­don : How Evan­ge­li­cals Became Israel’s Best Friend, Baker Aca­de­mic, 2004. ↩︎

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