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Dans la gravure de Jan Muller, Caïn domine Abel au sol tandis que son bras levé suspend encore le coup. Ce bref instant précédant le meurtre rejoint le cœur de l’article : le péché est une puissance réelle, mais Caïn demeure un sujet moral auquel Dieu parle et dont l’acte engage la responsabilité. L’image donne ainsi à voir la tension entre tentation, choix et culpabilité.
Avant de tuer son frère, Caïn est averti. Dieu ne le traite ni comme une machine dominée par ses pulsions, ni comme la victime impuissante d’un mécanisme intérieur. Il l’interroge, lui révèle le danger et l’appelle à résister : « le péché se couche à la porte […] mais toi, domine sur lui » (Genèse 4.7). Ce dialogue place d’emblée la responsabilité au cœur de l’anthropologie biblique. La Chute a réellement corrompu l’homme ; elle n’a pourtant pas aboli son statut de créature responsable devant Dieu et devant les autres. Nos blessures, notre histoire, notre milieu ou les violences subies peuvent éclairer certains comportements. Ils ne transforment pas automatiquement le mal commis en fatalité innocente. Expliquer n’est pas encore excuser. Refuser cette distinction finit paradoxalement par diminuer l’homme : celui qu’on déclare incapable de répondre de ses actes cesse d’être traité comme un véritable sujet moral. Mais l’Écriture va plus loin encore. Elle ne se contente pas de rendre Caïn coupable : elle annonce aussi qu’un esclave du péché a besoin d’une délivrance que sa seule volonté ne peut produire.
Caïn est averti avant d’être jugé
Le récit de Genèse 4 est d’une sobriété redoutable. Deux frères apportent une offrande. Dieu porte un regard favorable sur Abel et son offrande, mais non sur Caïn et la sienne. Le texte ne nous invite pas d’abord à spéculer sur la psychologie de Caïn. Il nous montre sa colère : « Caïn fut très irrité, et son visage fut abattu » (Genèse 4.5). Puis Dieu parle.
La première parole divine n’est pas une condamnation, mais une question : « Pourquoi es-tu irrité, et pourquoi ton visage est-il abattu ? » (Genèse 4.6). Dieu met Caïn devant lui-même. L’homme doit regarder ce qui se passe en lui avant que ce mouvement intérieur ne devienne un acte irréparable.
Vient ensuite l’avertissement décisif : « Certainement, si tu agis bien, tu relèveras ton visage ; et si tu agis mal, le péché se couche à la porte, et ses désirs se portent vers toi : mais toi, domine sur lui » (Genèse 4.7, Segond 1910).
L’image est celle d’une menace accroupie à la porte. Le péché n’est pas ici une abstraction. Il est présenté comme une puissance qui cherche à s’emparer de Caïn. Son « désir » se porte vers lui ; Caïn est appelé à ne pas lui abandonner la maîtrise. Le vocabulaire fait écho à Genèse 3.16 et situe l’épisode immédiatement après la Chute : le désordre introduit par le péché est déjà là. Pourtant Dieu s’adresse encore à Caïn comme à un homme capable d’entendre un commandement, de reconnaître un avertissement et de répondre de ce qu’il fera.
Cela ne signifie pas que Genèse 4.7 enseigne à lui seul une théorie du libre arbitre. Le texte ne dit pas que Caïn possède une volonté moralement neutre, indépendante de la Chute, qui pourrait se rendre juste par ses propres forces. Il dit quelque chose de plus élémentaire et de plus décisif : Caïn n’est pas innocent de ce qu’il va faire. Le péché le sollicite ; il ne commettra pourtant pas le meurtre comme une pierre tombe ou comme un animal obéit à un réflexe. Il le commettra comme un sujet moral.
Et lorsqu’il aura tué Abel, Dieu lui demandera : « Où est ton frère Abel ? » (Genèse 4.9). La question suppose précisément ce que Caïn tente de nier dans sa réponse : « Suis-je le gardien de mon frère ? » Il est responsable de son frère parce qu’il est responsable de lui-même.
Le péché asservit sans transformer l’homme en automate
C’est ici qu’une distinction théologique devient indispensable. Dire que Caïn est responsable ne revient pas à nier la corruption radicale de l’homme. Inversement, confesser la servitude de la volonté ne revient pas à dire que le pécheur serait un automate moralement innocent.
La tradition réformée a toujours cherché à tenir ensemble ces deux vérités.
La Confession de foi de Westminster distingue d’abord la liberté naturelle de la volonté humaine – qui n’est pas physiquement forcée à vouloir le bien ou le mal – puis l’état de l’homme déchu, qui a perdu la capacité de vouloir le bien spirituel qui accompagne le salut. Cette distinction est capitale. L’homme déchu n’est pas libre au sens où son cœur serait indifférent à Dieu et au péché. Mais il agit volontairement selon ce qu’il aime, désire et poursuit. Son esclavage est moral et spirituel ; il n’est pas l’équivalent d’une contrainte mécanique extérieure.
Jean Calvin refuse précisément que la loi de Dieu soit rendue inutile par notre impuissance morale. La loi révèle à la fois ce que nous devons être et ce que le péché a fait de nous :
« Comme un miroir nous montre les taches de notre visage, ainsi la Loi nous montre notre impuissance, puis l’iniquité qui en procède, enfin la malédiction qui en résulte. »
– Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, II.7.7.
La formule est importante parce qu’elle empêche deux raccourcis opposés. Notre impuissance ne devient pas innocence ; notre culpabilité ne devient pas preuve d’une autonomie intacte. L’homme pécheur est à la fois incapable de se sauver lui-même et responsable de son péché.
On peut le dire autrement : la nécessité morale qui naît d’un cœur corrompu n’est pas la même chose qu’une coercition étrangère. Jacques décrit ainsi la tentation : « chacun est tenté quand il est attiré et amorcé par sa propre convoitise » (Jacques 1.14). Le mal vient réellement du sujet. Il n’est pas seulement subi ; il est désiré, consenti, voulu, puis accompli.
C’est pourquoi l’Écriture peut simultanément déclarer l’homme « esclave du péché » et lui ordonner de se repentir. L’esclavage ne supprime pas la responsabilité ; il révèle la profondeur du problème. Nous ne sommes pas des innocents enchaînés malgré eux à une puissance étrangère : le péché nous tient aussi parce que notre cœur le veut.
Une conscience blessée n’est pas une conscience abolie
Il faut alors préciser ce que signifie la conscience morale. La Bible n’enseigne pas que la Chute aurait créé en l’homme la conscience du bien et du mal comme si Adam, auparavant, n’avait possédé aucune connaissance morale. Créé à l’image de Dieu, l’être humain est dès l’origine appelé à l’obéissance.
Après la Chute, cette connaissance est obscurcie, déformée, combattue, mais elle n’est pas simplement effacée. Paul peut ainsi parler de païens qui « montrent que l’œuvre de la loi est écrite dans leurs cœurs, leur conscience en rendant témoignage » (Romains 2.15). Quelques versets plus tôt, dans Romains 1, il décrit des hommes qui retiennent injustement la vérité captive et qui connaissent suffisamment le jugement de Dieu pour être inexcusables (Romains 1.18–32).
La conscience n’est certes pas infaillible. Elle peut être faible, mal instruite, souillée ou cautérisée. Elle a besoin de la Parole de Dieu. Mais l’existence même de la conscience signifie que l’être humain n’est pas simplement un lieu où s’entrechoquent des causes psychologiques et sociales. Il se sait, d’une manière parfois confuse et combattue, appelé à répondre de ce qu’il fait.
Augustin a formulé de manière provocante la relation entre volonté et amour :
« Aime, et fais ce que tu veux. »
– Augustin d’Hippone, In Epistolam Ioannis ad Parthos tractatus decem, VII, 8.
Isolée, cette phrase pourrait sembler autoriser toutes les impulsions. Son contexte dit exactement le contraire. Augustin soutient que la qualité morale de l’acte dépend de la racine qui le produit. Une volonté gouvernée par la charité ne cherche pas volontairement le mal du prochain. Il ne célèbre donc pas une volonté souveraine qui inventerait elle-même le bien ; il demande que la volonté soit réordonnée par l’amour véritable.
Caïn offre l’image inverse. Sa colère devient jalousie, puis haine, puis meurtre. Il ne manque pas d’un avertissement. Ce qui manque est l’amour du frère.
Expliquer le mal n’est pas l’excuser
Notre époque dispose d’outils précieux pour comprendre les comportements humains. Nous savons mieux qu’autrefois combien les violences subies, les humiliations répétées, certains traumatismes, la pauvreté affective, les dépendances, les troubles psychiques ou certains environnements peuvent peser sur une personnalité. Refuser ces données serait aussi peu sérieux que peu pastoral.
Mais une explication causale n’est pas encore un jugement moral.
Le ministère pastoral m’a appris à me méfier des deux simplifications. La première consiste à juger trop vite sans connaître les blessures, les circonstances ou les faits. La seconde consiste à croire que comprendre les blessures dispense désormais de distinguer les responsabilités. La sagesse pastorale doit tenir ensemble vérité et compassion, faute et souffrance, responsabilité et miséricorde.
Un homme qui a été humilié peut comprendre pourquoi l’humiliation d’autrui lui procure un sentiment de puissance. Cela n’en fait pas un bien. Une personne trahie peut comprendre pourquoi la vengeance lui paraît désirable. Cela ne rend pas la vengeance juste. Celui qui a grandi dans la violence peut avoir appris des réactions violentes qu’un autre n’a jamais dû désapprendre. Cela peut modifier notre manière de l’accompagner, parfois même notre appréciation précise de son degré de responsabilité. Cela ne suffit pas à transformer la violence en fatalité morale.
Il faut ici éviter l’excès inverse. Certaines contraintes peuvent réellement diminuer l’imputabilité d’un acte : contrainte physique, menace grave, altération profonde du discernement, incapacité mentale sévère, très jeune âge, ou d’autres situations que la justice humaine doit examiner avec soin. La responsabilité chrétienne n’est pas une mécanique simpliste qui attribuerait toujours la même culpabilité à tous les actes extérieurement semblables.
Mais de ces exceptions réelles on ne peut tirer une anthropologie générale selon laquelle le mal commis serait ordinairement imputable à tout sauf à celui qui le commet.
Caïn est précisément un homme blessé dans son orgueil. Il vit un refus. Il éprouve de la colère. Dieu ne nie rien de cette expérience. Il lui demande même pourquoi son visage est abattu. Mais Dieu ne conclut pas : puisque tu souffres, ton acte futur ne sera plus vraiment le tien. Il met sa souffrance en lumière pour qu’elle ne devienne pas son alibi.
Le laxisme peut devenir une forme de déshumanisation
C’est ici que le laxisme moral révèle une contradiction inattendue. Il prétend parfois défendre l’homme en l’excusant presque toujours. Mais à force de supprimer la responsabilité, il finit par supprimer une dimension essentielle de la dignité humaine.
Tenir quelqu’un pour responsable, ce n’est pas nécessairement le mépriser. C’est reconnaître qu’il est plus qu’un produit de son histoire, de son milieu, de ses pulsions ou de ses blessures. C’est le traiter comme un sujet auquel on peut parler, demander des comptes, recevoir une confession, proposer un pardon et appeler à changer.
À l’inverse, considérer que toute faute doit être dissoute dans ses causes revient facilement à traiter l’homme comme un objet. Son enfance aurait parlé à sa place. Son groupe aurait décidé à sa place. Ses hormones, son caractère, son traumatisme ou la société auraient agi à sa place. Il ne resterait finalement plus personne à qui demander : « Qu’as-tu fait ? »
Or cette question traverse toute l’Écriture. Dieu demande à Adam : « Où es-tu ? » Puis : « Est-ce que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais défendu de manger ? » Il demande à Ève : « Pourquoi as-tu fait cela ? » Il demande à Caïn : « Où est ton frère Abel ? » Ces questions ne traduisent pas l’ignorance divine. Elles convoquent l’homme comme répondant.
Le mot même de responsabilité contient cette idée : pouvoir être appelé à répondre.
Laxisme et dureté peuvent d’ailleurs se rejoindre dans une même erreur. Le laxisme refuse parfois de nommer le mal ; la dureté réduit parfois la personne à son mal. L’Évangile refuse les deux. Il permet de dire à quelqu’un : ce que tu as fait est réellement mauvais – et tu n’es pourtant pas réductible à ce que tu as fait.
C’est aussi pourquoi la discipline, la correction et parfois la sanction ne sont pas nécessairement contraires à la dignité. Une sanction juste reconnaît que les actes ont un poids réel. Ce serait mépriser la victime que de traiter le mal qu’elle a subi comme un simple symptôme chez l’agresseur. Mais ce serait aussi manquer l’Évangile que de croire que la justice n’aurait d’autre horizon que l’écrasement du coupable.
La responsabilité ouvre la possibilité de la repentance.
La grâce ne supprime pas la responsabilité : elle la restaure
Si l’article s’arrêtait ici, il deviendrait facilement moraliste. « Maîtrise-toi. Fais le bien. Assume tes actes. » Genèse 4 contient bien cet appel, mais l’ensemble de l’Écriture nous oblige à aller plus loin.
Car le problème de l’homme n’est pas seulement qu’il choisit parfois mal alors qu’il pourrait, avec un peu plus de courage, choisir systématiquement mieux. Son problème est que le péché habite son cœur. Nous avons besoin non seulement d’instructions, mais d’une délivrance.
C’est là que la théologie réformée refuse de choisir entre responsabilité et grâce.
J. I. Packer résume l’ordre proprement chrétien de l’éthique :
« C’est une éthique pour les rachetés, ceux qui aiment Dieu parce qu’il les a pardonnés et adoptés et qu’ils ont connu sa grâce salvatrice. »
– J. I. Packer, Our Lord’s Understanding of the Law of God, 1962, p. 9.
L’obéissance chrétienne n’est donc pas une tentative de produire par la force de la volonté la justice qui nous rendrait acceptables devant Dieu. Elle est la réponse de ceux que Dieu a réconciliés avec lui et qu’il renouvelle.
Le Catéchisme de Heidelberg place cette logique au cœur de sa troisième partie. Après avoir exposé la misère de l’homme puis sa délivrance en Jésus-Christ, il demande pourquoi ceux qui ont été délivrés doivent encore faire de bonnes œuvres. La réponse commence par la grâce : le Christ nous a rachetés ; puis elle parle du renouvellement : il nous renouvelle par son Saint-Esprit à son image (question 86). L’ordre est décisif. La responsabilité n’est pas abolie par la grâce ; elle devient l’espace d’une obéissance renouvelée.
C’est pourquoi le christianisme peut dire deux choses que notre culture sépare souvent.
À celui qui fait le mal : tu es responsable. Tes blessures ne changent pas le mal en bien. Tu ne peux pas éternellement remettre à d’autres la propriété morale de tes actes.
À celui qui découvre la profondeur de son péché : tu ne peux pas te sauver toi-même. Reconnaître ta responsabilité ne signifie pas que tu doives produire seul ta guérison. Le Christ pardonne les coupables et son Esprit renouvelle les volontés asservies.
La repentance elle-même témoigne de la dignité restaurée du pécheur. Se repentir, c’est cesser de dire seulement : « voilà ce qui m’est arrivé », pour pouvoir dire aussi : « voilà ce que j’ai fait ». Ce second énoncé ne nie pas le premier. Il refuse simplement de s’y cacher.
Et le pardon chrétien n’est possible que parce que le mal est nommé. Là où il n’y aurait plus de faute, il n’y aurait plus rien à pardonner. Une culture qui supprimerait toute culpabilité ne produirait donc pas nécessairement davantage de grâce ; elle risquerait de rendre la grâce elle-même incompréhensible.
Conclusion
« Rien ne vous oblige à être méchant » ne signifie pas que l’homme déchu possède une volonté intacte, souveraine et moralement neutre. La Bible enseigne le contraire : le péché est une puissance, une servitude, une inclination profonde du cœur.
Mais cette servitude ne transforme pas l’homme en chose.
Caïn est averti. Caïn entend. Caïn se met en colère. Caïn se trouve avec son frère dans les champs. Caïn tue. Caïn ment ensuite à Dieu. Le récit ne permet ni de nier la puissance du péché, ni de transférer la responsabilité du meurtre du meurtrier vers son environnement, sa frustration ou son histoire.
Il existe des blessures qui expliquent beaucoup. Il existe des contraintes qui diminuent parfois la responsabilité. Il existe des souffrances qui appellent d’abord la compassion. Mais aucune anthropologie chrétienne ne peut faire de l’homme ordinaire un être moralement absent de ses propres actes.
Le respect véritable de l’humanité consiste à pouvoir dire ensemble : tu as été blessé, et ce que tu fais aux autres compte ; tu as subi le mal, et tu n’es pas condamné à le reproduire ; tu es responsable, et tu n’es pas sans espérance.
Dieu ne dit pas à Caïn que le péché n’existe pas. Il lui montre le péché à sa porte.
Il ne lui dit pas non plus que cette puissance rend inutile toute parole morale. Il lui parle.
C’est peut-être là l’un des signes les plus forts de la dignité humaine dans ce récit terrible : jusqu’au bord du crime, Dieu traite encore Caïn comme quelqu’un à qui l’on peut dire la vérité.
Et l’Évangile ajoutera ce que Genèse 4 ne pouvait encore que préparer : Dieu ne se contente pas de commander au pécheur de vaincre. En Jésus-Christ, il vient vaincre pour lui et en lui, pardonner sa faute, briser la domination du péché et rendre possible une obéissance nouvelle.
Le contraire du laxisme chrétien n’est donc pas la dureté. C’est une grâce assez sérieuse pour appeler le mal « mal », assez juste pour tenir l’homme responsable et assez puissante pour ne pas le laisser prisonnier de ce qu’il est devenu.
Annexes
Éclairage biblique : responsabilité, désir et domination du péché
Genèse 4.1–16 constitue le texte directeur. Le verset 7 ne doit pas être isolé de la progression narrative. Caïn est d’abord irrité parce que son offrande n’a pas reçu le même accueil que celle d’Abel. Dieu l’interroge sur sa colère, puis lui présente une alternative morale : « si tu agis bien » / « si tu agis mal ». L’image du péché « couché à la porte » décrit une menace qui cherche à dominer Caïn. L’expression concernant son « désir » et l’appel à « dominer » font écho au vocabulaire de Genèse 3.16. Le récit place donc le premier fratricide dans le prolongement direct de la Chute. Cependant, l’appel divin ne doit pas être converti trop rapidement en doctrine complète du libre arbitre : il établit clairement l’obligation et la responsabilité de Caïn, mais l’ensemble de l’Écriture est nécessaire pour préciser l’état de la volonté déchue.
Genèse 3.8–13 fournit un parallèle fondamental. Après la transgression, Dieu interroge successivement Adam et Ève. Les réponses cherchent déjà à déplacer la responsabilité : Adam mentionne la femme que Dieu lui a donnée ; Ève mentionne le serpent. Ces facteurs appartiennent réellement au récit – il y a bien eu tentation – mais ils n’annulent pas la désobéissance personnelle. La Bible distingue ainsi très tôt influence et responsabilité.
Romains 1.18–32 et 2.14–16 élargissent cette donnée à l’humanité. Paul affirme à la fois l’obscurcissement de l’intelligence et l’existence d’une connaissance morale suffisante pour rendre l’homme responsable. La conscience « rend témoignage » ; elle accuse ou défend. Elle n’est pas infaillible, mais elle témoigne de la dimension morale de l’existence humaine.
Jacques 1.13–15 précise la dynamique de la tentation. Dieu n’est pas l’auteur du mal moral. L’homme est attiré par « sa propre convoitise » ; celle-ci, lorsqu’elle a conçu, enfante le péché. La formulation souligne l’intériorité du mal sans réduire l’homme à une victime de cette intériorité.
Jean 8.34 et Romains 6.16–23 décrivent enfin le péché comme esclavage. Cette donnée empêche toute lecture naïve de Genèse 4.7 : l’homme n’est pas moralement neutre. Mais Romains 6 montre aussi que la délivrance ne consiste pas à devenir sans maître ; elle consiste à passer de l’esclavage du péché au service de la justice, dans l’union au Christ. La liberté biblique n’est donc pas l’absence de toute dépendance, mais la libération d’une domination mauvaise pour une obéissance conforme à notre véritable vocation.
Éclairage confessionnel : liberté, incapacité et responsabilité
Les confessions réformées permettent de formuler avec précision ce que le récit de Caïn suggère sans constituer, à lui seul, un traité d’anthropologie.
La Confession de foi de Westminster, au chapitre IX, commence par affirmer que Dieu a doté la volonté humaine d’une liberté naturelle telle qu’elle n’est pas forcée extérieurement ni déterminée au bien ou au mal par une nécessité naturelle absolue. Le même chapitre affirme ensuite qu’après la Chute l’homme a perdu toute capacité de vouloir par lui-même le bien spirituel qui accompagne le salut. Les deux propositions sont volontairement maintenues ensemble. L’homme déchu agit volontairement ; pourtant il ne possède pas, dans son état naturel, la puissance spirituelle de se convertir lui-même à Dieu.
Cette distinction interdit deux contresens. Le premier serait de déduire de la responsabilité une autonomie spirituelle : parce que Dieu commande, l’homme pourrait nécessairement produire par lui-même l’obéissance salvatrice. Le second serait de déduire de l’incapacité spirituelle une absence d’imputabilité : puisque l’homme est esclave du péché, ses actes mauvais ne seraient plus véritablement siens. Westminster refuse les deux.
Le Catéchisme de Heidelberg exprime la même architecture sous un autre angle. La question 8 confesse l’incapacité de l’homme déchu à faire le bien véritable sans régénération par l’Esprit. Mais la troisième partie du Catéchisme, consacrée à la reconnaissance, expose longuement les commandements de Dieu et la vie nouvelle. La question 86 demande explicitement pourquoi les rachetés doivent faire de bonnes œuvres : parce que le Christ, après les avoir rachetés, les renouvelle aussi par son Esprit.
Cette séquence est importante pour notre sujet. La responsabilité morale ne signifie pas que l’homme puisse se sauver par ses choix. La grâce ne signifie pas davantage que les choix deviennent insignifiants. La grâce produit précisément un homme renouvelé qui commence à vouloir et à faire ce qui plaît à Dieu.
La théologie réformée peut donc dire sans contradiction : le pécheur est responsable de son péché ; il est incapable de se délivrer lui-même de sa domination ; et Dieu, dans l’Évangile, accomplit en lui ce qu’il ne peut produire de lui-même. L’incapacité morale fonde le besoin de grâce ; elle ne transforme pas le péché volontaire en innocence.
Bibliographie sommaire
La Sainte Écriture. Pour le cœur de l’argumentation : Genèse 3–4 ; Romains 1–2 et 6 ; Jacques 1.13–15 ; Jean 8.34–36 ; Éphésiens 2.1–10. Ces textes permettent de maintenir ensemble conscience morale, culpabilité, esclavage du péché et nécessité de la grâce.
Augustin d’Hippone, In Epistolam Ioannis ad Parthos tractatus decem, traité VII, §8. Le célèbre « Aime, et fais ce que tu veux » doit être lu dans son contexte : Augustin ne libère pas la volonté de toute norme, mais montre que l’acte juste procède d’un amour justement ordonné. Le texte latin et son contexte sont vérifiables dans le corpus augustinien.
Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, notamment II.2 et II.7. Calvin y traite de la volonté déchue, de la connaissance de soi et de la fonction de la loi. Le passage II.7.7, utilisé dans l’article, est particulièrement utile pour tenir ensemble impuissance morale, iniquité et condamnation sans transformer l’incapacité en excuse.
Confession de foi de Westminster, chapitres VI, IX et XVI. Le chapitre IX est central pour distinguer liberté naturelle de la volonté, état de l’homme après la Chute et renouvellement par la grâce. Le chapitre XVI complète utilement cette anthropologie en distinguant les œuvres extérieurement conformes à ce que Dieu commande de la bonté spirituelle au sens propre.
Catéchisme de Heidelberg, questions 5–8 et 86–91. Les premières questions décrivent l’incapacité de l’homme à accomplir parfaitement la loi et la corruption de sa nature ; les secondes montrent que la délivrance gratuite en Christ ne produit pas l’indifférence morale, mais une vie de reconnaissance et de bonnes œuvres renouvelée par l’Esprit.
J. I. Packer, Our Lord’s Understanding of the Law of God, The Campbell Morgan Memorial Bible Lectureship, no 14, 1962. Packer rappelle utilement que l’éthique chrétienne est l’éthique des rachetés. L’obéissance ne précède pas la grâce comme son prix ; elle en découle comme réponse d’enfants pardonnés et adoptés.
Perspective critique : B. F. Skinner, Beyond Freedom and Dignity, New York, Alfred A. Knopf, 1971. Ce classique du behaviorisme constitue un interlocuteur opposé particulièrement utile : il conteste la notion traditionnelle d’un homme autonome auquel on attribue mérite et blâme, et privilégie l’explication du comportement par l’histoire individuelle et l’environnement. La théologie réformée peut reconnaître la puissance des conditionnements sans accepter que l’agent moral disparaisse derrière eux.
Pour aller plus loin
Une première question mérite d’être posée personnellement : lorsque j’explique une faute, est-ce que je distingue encore l’explication de la justification ? Nous le faisons assez facilement pour le mal subi par les autres, beaucoup moins pour le nôtre. Nous savons raconter ce qui nous a blessés, ce qui nous a mis en colère, ce que l’autre a commencé, ce que notre enfance nous a appris ou ce que les circonstances nous ont fait subir. Toutes ces données peuvent être vraies. La question de Genèse 4 demeure pourtant : qu’allons-nous faire de ce qui est maintenant « à la porte » ?
On peut ensuite relire Genèse 4 en observant uniquement les questions de Dieu. Pourquoi es-tu irrité ? Pourquoi ton visage est-il abattu ? Où est ton frère ? Qu’as-tu fait ? Cette succession montre que la responsabilité biblique n’est pas d’abord une théorie abstraite. Dieu conduit l’homme à regarder son cœur, son prochain et son acte.
Une autre piste consiste à distinguer quatre notions souvent confondues : cause, influence, contrainte et responsabilité. Une cause ou une influence explique pourquoi un acte est devenu plus probable. Une contrainte peut, selon sa nature et son degré, diminuer l’imputabilité. La responsabilité demande finalement qui a réellement voulu et accompli l’acte, avec quel degré de connaissance et de liberté effective. Cette distinction est utile aussi bien en pastorale qu’en éthique, en éducation ou dans l’exercice de la justice.
Enfin, il faut poser une question proprement évangélique : que devient la responsabilité lorsqu’elle rencontre le pardon ? Elle ne disparaît pas. Dans la confession chrétienne, le pécheur cesse précisément de se défendre en transférant sa faute. Il peut reconnaître le mal parce qu’il ne dépend plus de son innocence pour être reçu par Dieu. La justification par grâce ne rend donc pas la responsabilité superflue ; elle permet de la regarder sans désespoir. La même grâce qui dit « tu as péché » peut dire au coupable repentant « en Jésus-Christ, il y a pardon », puis l’appeler à marcher désormais dans une vie nouvelle.
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