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Dans le temple, deux hommes prient. L’un se tient droit, assuré ; l’autre s’incline, sans autre recours que la miséricorde. La lumière tombe sur le pécheur qui demande grâce : l’image exprime le cœur de l’article. La grâce ne nie pas le péché ; elle justifie celui qui renonce à sa propre justice et se confie dans le Christ.
Une formule de Martin Luther circule depuis des siècles sous une forme aussi provocante que mémorable : « Pecca fortiter, sed crede fortius » – « Pèche hardiment, mais crois plus fortement encore ». Elle semble presque faite pour scandaliser. Le réformateur aurait-il vraiment conseillé au chrétien de pécher davantage, au nom de la justification par la foi seule ? La réponse demande davantage qu’une défense réflexe de Luther. Il faut d’abord rétablir le texte exact de sa lettre à Philippe Melanchthon, puis replacer cette phrase dans son contexte, et surtout la soumettre à l’Écriture. Car le même Paul qui affirme que, là où le péché a abondé, la grâce a surabondé, demande immédiatement : « Demeurerions-nous dans le péché, afin que la grâce abonde ? » et répond : « Loin de là ! » (Rm 6.1–2). Bien comprise, la formule de Luther ne célèbre pas l’audace du péché. Elle proclame l’audace de la foi qui ose compter sur un Christ assez grand pour sauver de vrais pécheurs.
Une formule célèbre que Luther n’a pas exactement écrite
La première surprise est documentaire. La formule populaire « Pecca fortiter, sed crede fortius » n’est pas le texte exact de la lettre de Luther. Le 1er août 1521, depuis la Wartburg, il écrit à Philippe Melanchthon : « Esto peccator et pecca fortiter, sed fortius fide et gaude in Christo, qui victor est peccati, mortis et mundi. » Une traduction fidèle serait : « Sois pécheur et pèche hardiment ; mais fie-toi plus fortement encore et réjouis-toi dans le Christ, qui est vainqueur du péché, de la mort et du monde. »
« Esto peccator et pecca fortiter, sed fortius fide et gaude in Christo, qui victor est peccati, mortis et mundi. »
Martin Luther, lettre à Philippe Melanchthon, 1er août 1521, lettre no 424, WA Br 2, p. 372, l. 84–85.
La différence paraît mince, mais elle compte. Luther ne juxtapose pas simplement un impératif à pécher et un impératif à croire. Il déplace immédiatement le centre de gravité vers la confiance et la joie « dans le Christ », défini comme vainqueur du péché, de la mort et du monde. La version populaire avec « sed crede fortius » condense assez bien l’idée générale, mais elle ne doit pas être présentée comme une citation littérale.
Cette correction ne suffit pourtant pas à dissiper le malaise. Même dans sa formulation authentique, « pecca fortiter » reste une expression volontairement excessive. On ne peut donc l’expliquer honnêtement qu’en lisant ce qui l’entoure.
Une lettre de 1521, pas un slogan moral
La phrase appartient à une lettre privée, non à un catéchisme, une confession de foi ou un traité d’éthique. Luther écrit alors depuis la Wartburg et répond à Melanchthon sur plusieurs questions concrètes qui agitent la Réforme naissante, notamment les vœux, le célibat ecclésiastique et la conscience chrétienne. La formule intervient au terme d’un développement sur la grâce et le péché.
L’idée qui précède peut être résumée ainsi : si l’on prêche une grâce véritable, il faut reconnaître un péché véritable ; Dieu ne sauve pas des pécheurs imaginaires. C’est le point décisif. Luther combat la tentation de construire devant Dieu un pécheur présentable, suffisamment amendé pour que la grâce n’ait plus à être vraiment grâce. La justification ne consiste pas à présenter à Dieu un dossier moral devenu acceptable ; elle consiste à recevoir par la foi une justice qui est en Christ.
Il faut donc entendre l’hyperbole dans le sens de la théologie de la justification, non comme une maxime de conduite. « Pèche hardiment » ne signifie pas : cherche le mal, multiplie les transgressions, ou traite légèrement les commandements. La phrase pousse au contraire jusqu’à sa conséquence extrême une conviction : cesse de penser que ton salut dépend de ta capacité à rendre ton péché assez petit pour que Dieu puisse te pardonner. Ton péché est réel. La condamnation qu’il mérite est réelle. Mais le Christ est un Sauveur réel.
Cela explique pourquoi la formule a pu être jugée dangereuse. Philip Schaff, pourtant favorable à la Réforme, la considérait comme une expression particulièrement imprudente de Luther : Paul lui-même, observait-il, formule l’inférence antinomienne pour la rejeter aussitôt. La critique mérite d’être entendue. Une hyperbole pastorale peut devenir un mauvais slogan lorsqu’elle est détachée de son contexte. C’est précisément pourquoi Luther doit ici être lu sous l’autorité de Paul, et non l’inverse.
La grâce surabonde, mais Paul ferme la porte à l’antinomisme
Le texte biblique le plus proche de l’intuition de Luther se trouve à la jonction de Romains 5 et 6. Paul affirme que la loi est intervenue afin que l’offense abonde, « mais là où le péché a abondé, la grâce a surabondé » (Rm 5.20). L’Évangile ne repose donc pas sur une sous-estimation du péché. Plus la profondeur de la faute est dévoilée, plus apparaît la gratuité du salut accompli en Jésus-Christ.
Mais Paul connaît l’objection. Si la grâce se manifeste d’autant plus magnifiquement que le péché est grand, ne faudrait-il pas pécher davantage pour donner à la grâce davantage d’occasions de triompher ? Sa réponse ouvre le chapitre suivant : « Demeurerions-nous dans le péché, afin que la grâce abonde ? Loin de là ! Nous qui sommes morts au péché, comment vivrions-nous encore dans le péché ? » (Rm 6.1–2).
Ces deux affirmations doivent demeurer ensemble. Séparer Romains 5.20 de Romains 6.1–2 produit deux erreurs opposées. La première réduit la grâce : elle imagine que Dieu pardonne surtout les péchés supportables, ceux que l’homme a déjà presque maîtrisés. La seconde déforme la grâce : elle en fait une garantie contre les conséquences du péché tout en laissant intact le désir de vivre sous son règne.
Paul refuse les deux. La justification est réellement gratuite, mais celui qui est uni au Christ est aussi uni à sa mort et à sa résurrection. La grâce qui acquitte est la grâce du Christ vivant ; elle ne laisse donc pas le croyant en paix avec le maître dont le Christ l’a délivré.
Tite 2.11–14 exprime la même dynamique : la grâce de Dieu qui apporte le salut « nous enseigne à renoncer à l’impiété » et le Christ se donne afin de purifier un peuple qui lui appartienne, « zélé pour les bonnes œuvres ». La grâce ne devient pas loi ; elle demeure don. Mais le don de Dieu transforme celui qui le reçoit.
Justifié gratuitement, sanctifié réellement
La distinction réformée entre justification et sanctification permet de préciser le point sans confusion.
Dans la justification, Dieu déclare juste le pécheur qui reçoit le Christ par la foi. Ce verdict n’est fondé ni sur la qualité morale du croyant, ni sur ses progrès, ni même sur la valeur de sa foi. Il repose sur l’obéissance et la justice du Christ. C’est précisément ce que Luther défend avec une vigueur parfois abrasive : il n’existe pas de seuil de sanctification à franchir avant d’avoir le droit de se confier en Jésus-Christ.
Mais la sanctification n’est pas pour autant facultative. Celui que Dieu justifie, il l’unit au Christ et le renouvelle par son Esprit. Les œuvres ne deviennent jamais la cause du verdict favorable de Dieu ; elles en sont le fruit. La foi seule justifie, mais la foi qui justifie n’est jamais seule.
J. I. Packer formule cet ordre avec une grande netteté lorsqu’il décrit l’enseignement moral de Jésus :
« C’est une éthique pour les rachetés, ceux qui aiment Dieu parce qu’il les a pardonnés et adoptés et qu’ils ont connu sa grâce salvatrice. »
J. I. Packer, « Our Lord’s Understanding of the Law of God », The Campbell Morgan Memorial Bible Lectureship, no 14, 1962, p. 9.
Tout est dans cet ordre. Le chrétien n’obéit pas afin de devenir racheté ; il apprend l’obéissance parce qu’il a été racheté. Il ne produit pas des œuvres pour obtenir l’adoption ; il marche comme un enfant qui a reçu l’adoption. La sainteté n’achète pas la grâce, elle en manifeste la puissance.
La Confession de Westminster exprime la même articulation : la foi est l’unique instrument de la justification, mais elle n’est pas seule dans la personne justifiée ; elle est accompagnée des autres grâces du salut et « agit par l’amour » (XI.2). Puis la confession traite séparément de la sanctification : le règne du péché est brisé, ses convoitises sont progressivement mortifiées, et le croyant est fortifié pour la pratique de la sainteté (XIII.1). Distinction, donc, mais jamais séparation.
Les deux contresens opposés : minimiser le péché ou banaliser la grâce
Le paradoxe de Luther rejoint ici un autre paradoxe chrétien célèbre. Augustin avait écrit, dans son commentaire de la première épître de Jean :
« Aime, et fais ce que tu veux. »
Augustin d’Hippone, In Epistolam Ioannis ad Parthos tractatus decem, VII, 8.
Lue seule, la phrase pourrait elle aussi passer pour une permission de suivre tous ses désirs. Son contexte dit l’inverse : Augustin explique que la correction comme le pardon, la parole comme le silence, doivent procéder de la charité. Ce n’est pas la suppression de la morale, mais l’enracinement de l’acte dans l’amour de Dieu et du prochain.
Il en va de même avec Luther. Les formules paradoxales sont mémorables parce qu’elles brisent une fausse évidence. Elles sont également dangereuses parce qu’elles survivent facilement au contexte qui leur donnait leur sens. « Aime, et fais ce que tu veux » devient faux si l’on redéfinit l’amour selon ses propres passions. « Pèche hardiment » devient faux si l’on sépare la confiance en Christ de la repentance, de l’union au Christ et de la sanctification.
Deux spiritualités opposées peuvent alors détourner la phrase.
La première est légaliste. Elle soupçonne toujours que la grâce pure est trop dangereuse. Elle veut laisser au pécheur quelque chose à accomplir pour rendre enfin son pardon raisonnable. Elle admet volontiers que Christ sauve, mais seulement après que l’homme a suffisamment prouvé le sérieux de sa repentance. À cette spiritualité, Luther rappelle brutalement : tu ne seras jamais sauvé parce que ton péché sera devenu fictif. Tu as besoin d’un Sauveur.
La seconde est antinomienne. Elle reçoit volontiers le pardon mais voudrait conserver le péché comme mode de vie. Elle transforme la justification en immunité morale. À celle-ci, Paul répond : « Loin de là ! » Être sauvé du jugement du péché et vouloir demeurer sous son règne sont deux mouvements contradictoires.
L’Évangile ne choisit donc ni la complaisance ni le désespoir. Il révèle le péché dans toute sa gravité et le Christ dans toute sa suffisance.
Une grâce assez grande pour de vrais pécheurs
C’est finalement là que la parole de Luther conserve sa force pastorale. Beaucoup de croyants comprennent intellectuellement la justification par la foi tout en vivant comme si certaines fautes dépassaient le rayon d’action de la grâce. Ils croient que le Christ pardonne les péchés en général, mais éprouvent beaucoup plus de difficulté à croire qu’il pardonne celui dont leur conscience les accuse précisément.
La réponse biblique n’est jamais de rendre le péché moins grave. 1 Jean refuse simultanément le déni du péché et le désespoir : si nous prétendons être sans péché, nous nous trompons ; si nous péchons, nous avons un avocat auprès du Père, Jésus-Christ le juste (1 Jn 1.8–2.2). L’assurance chrétienne ne naît donc pas d’une bonne opinion de soi, mais d’un regard tourné hors de soi vers le Christ.
C’est ici que l’expression authentique de Luther est plus riche que son raccourci populaire. Il ne dit pas seulement de « croire davantage ». Il dit de se fier davantage et de se réjouir « dans le Christ, qui est vainqueur du péché, de la mort et du monde ». Le mouvement n’est pas vers un héroïsme de la foi, comme si l’intensité psychologique de notre confiance nous sauvait. Il est vers l’objet de la foi : Jésus-Christ.
La vraie audace chrétienne n’est donc pas l’audace de pécher. C’est l’audace de confesser sans masque un péché réel, de renoncer à toute justice propre, et de croire que la justice du Christ est plus solide que notre condamnation. Puis, précisément parce que nous appartenons à ce Christ, de combattre le péché que nous n’avons plus besoin de cacher.
Conclusion
« Pecca fortiter » est une formule dangereuse si on la transforme en slogan autonome. Elle devient même fausse si elle signifie : « Puisque Dieu pardonne, le péché importe peu. » L’Écriture ne permet pas cette lecture, et la théologie réformée non plus.
Mais replacée dans la lettre de 1521 et subordonnée à Romains 5–6, la phrase saisit quelque chose d’essentiel de l’Évangile. Dieu ne justifie pas des pécheurs fictifs. Il ne nous demande pas de devenir presque justes pour pouvoir ensuite nous faire grâce. Il justifie l’impie en Jésus-Christ, gratuitement, par la foi.
Cette grâce n’est pourtant jamais stérile. Elle unit au Christ, produit la repentance, renouvelle par l’Esprit et apprend l’obéissance reconnaissante. Le chrétien n’est donc pas invité à pécher plus hardiment, mais à cesser de croire que son salut repose sur sa capacité à pécher moins que les autres. Il peut regarder son péché en face parce qu’il regarde surtout le Christ.
Le scandale de l’Évangile n’est pas que le péché serait peu grave. Il est que la grâce est assez grande pour de vrais pécheurs – et assez puissante pour ne pas les laisser tels qu’elle les a trouvés.
Annexes
Annexe 1 – Éclairage biblique : la grâce qui justifie est aussi la grâce qui libère
Romains 5.20–6.4 constitue le passage directeur de tout l’article. Romains 5 ne minimise jamais le péché : Paul montre au contraire que l’entrée de la loi met en lumière l’extension de l’offense. C’est précisément sur ce fond sombre qu’apparaît la surabondance de la grâce. Le verset 20 ne signifie donc pas que le péché deviendrait utile ou souhaitable. Il signifie que le péché humain ne parvient pas à épuiser la grâce salvatrice de Dieu en Jésus-Christ. Le verset suivant précise d’ailleurs le but : de même que le péché a régné par la mort, la grâce règne par la justice pour conduire à la vie éternelle par Jésus-Christ.
Romains 6.1–4 empêche immédiatement une lecture antinomienne. Paul formule lui-même l’objection : si la grâce surabonde là où le péché abonde, pourquoi ne pas demeurer dans le péché ? Sa réponse est catégorique. Les croyants ont été unis au Christ dans sa mort et sont appelés à marcher en nouveauté de vie. Le raisonnement apostolique est donc plus complet que tout slogan : la gratuité absolue de la justification et la rupture réelle avec la domination du péché appartiennent au même salut.
Tite 2.11–14 confirme cette dynamique sous une autre forme. La grâce qui « apporte le salut » est aussi celle qui éduque le croyant à renoncer à l’impiété et aux convoitises mondaines. Le Christ se donne non seulement pour racheter de toute iniquité, mais aussi pour purifier un peuple qui lui appartienne et qui soit zélé pour les bonnes œuvres. La sanctification n’est donc pas le prix payé pour obtenir la grâce ; elle est l’œuvre de cette grâce dans ceux qu’elle a sauvés.
1 Jean 1.8–2.2 apporte la dimension pastorale indispensable. Jean interdit de nier la présence du péché : prétendre être sans péché revient à se tromper soi-même. Mais il interdit également le désespoir : si quelqu’un a péché, Jésus-Christ le juste est présenté comme avocat auprès du Père. La confession chrétienne du péché n’a donc besoin ni du déni ni de l’exagération morbide. Elle regarde le péché avec vérité et le Christ avec confiance.
Enfin, Éphésiens 2.8–10 garde ensemble l’ordre du salut. Nous sommes sauvés par grâce, par le moyen de la foi, « ce n’est point par les œuvres » ; pourtant ceux qui sont ainsi sauvés sont créés en Jésus-Christ « pour de bonnes œuvres ». Les œuvres sont explicitement exclues comme fondement du salut et explicitement réintroduites comme fruit et vocation de la vie nouvelle.
Ces textes permettent de juger équitablement la formule de Luther. Si « Pecca fortiter » signifie que le pécheur doit cesser de fonder son assurance sur sa performance morale et se jeter entièrement sur le Christ, l’intuition rejoint l’Évangile. Si la formule devait signifier qu’il est indifférent de demeurer volontairement dans le péché, Romains 6 la réfuterait sans ambiguïté.
Annexe 2 – Éclairage confessionnel : la foi seule ne demeure jamais seule
Le Catéchisme de Heidelberg fournit probablement la meilleure synthèse confessionnelle du problème posé par « Pecca fortiter ». Au dimanche 23, la question 60 demande comment le croyant est juste devant Dieu. La réponse ne commence pas par les progrès de sa sanctification : elle place le croyant devant une conscience qui l’accuse d’avoir gravement transgressé les commandements et d’être encore incliné au mal, puis affirme que Dieu lui impute, par pure grâce et par la foi, la satisfaction, la justice et la sainteté parfaites du Christ. La justification répond donc à un péché réel, non à un péché préalablement rendu insignifiant.
La question 64 pose ensuite exactement l’objection que pourrait susciter la phrase de Luther : cette doctrine ne rend-elle pas les hommes négligents et profanes ? La réponse est négative. Le Catéchisme soutient qu’il est impossible que ceux qui sont greffés au Christ par une vraie foi ne produisent pas des fruits de reconnaissance. La gratuité de la justification n’est pas protégée en affaiblissant la nécessité de la vie nouvelle ; les deux sont ordonnées différemment. La foi reçoit entièrement le Christ pour la justification, et l’union au Christ porte nécessairement du fruit.
Le dimanche 32 reprend la même logique à la question 86 : puisque nous sommes délivrés de notre misère par la grâce seule, sans mérite de notre part, pourquoi devons-nous encore faire de bonnes œuvres ? Parce que le Christ qui a racheté par son sang renouvelle également par son Saint-Esprit. L’obéissance devient ainsi reconnaissance, louange, assurance par les fruits et témoignage auprès du prochain. Cette structure – misère, délivrance, reconnaissance – empêche à la fois le légalisme et l’antinomisme.
La Confession de Westminster formule la même articulation dans un vocabulaire plus systématique. Le chapitre XI, §2 affirme que la foi est l’unique instrument de la justification, mais qu’elle n’est jamais seule dans la personne justifiée : elle est accompagnée des autres grâces du salut et agit par l’amour. Le chapitre XIII distingue ensuite la sanctification comme œuvre réelle de Dieu : la domination du péché est brisée, ses convoitises sont progressivement affaiblies et mortifiées, et le croyant est fortifié pour la pratique de la sainteté.
Ainsi, les confessions réformées ne corrigent pas la justification par la sanctification, comme si l’obéissance devait compléter l’œuvre du Christ. Elles refusent plutôt de séparer ce que Dieu unit dans le salut. La justice qui nous justifie demeure entièrement hors de nous, en Christ ; mais le Christ reçu par la foi ne demeure jamais sans fruit en nous. Voilà le cadre confessionnel dans lequel la provocation de Luther peut être entendue sans être transformée en permission de pécher.
Bibliographie sommaire
Martin Luther, Lettre à Philippe Melanchthon, 1er août 1521, lettre no 424, WA Br 2, p. 370–373, spécialement p. 372, l. 84–85. C’est la source primaire indispensable. Elle permet de replacer « pecca fortiter » dans son paragraphe réel et d’éviter de citer comme verbatim la condensation populaire « sed crede fortius ». Le texte a également été contrôlé dans l’édition de la correspondance publiée par W. M. L. de Wette, t. 2, Berlin, G. Reimer, 1826.
A. S. Jensen, « Martin Luther’s ‘Sin Boldly’ Revisited : A Fresh Look at a Controversial Concept in the Light of Modern Pastoral Psychology », Contact : The Interdisciplinary Journal of Pastoral Studies, no 137, 2002, p. 2–13. Étude spécialisée directement consacrée à cette formule. Jensen en retrace la réception embarrassée et défend une lecture contextualisée dans la théologie luthérienne de la justification et dans la pastorale de la conscience.
Catéchisme de Heidelberg, dimanches 23 et 32, questions 60–64 et 86–87. Le Catéchisme formule avec une remarquable précision les deux vérités qu’il faut conserver ensemble : la justice du Christ est imputée gratuitement au pécheur par la foi, et ceux qui sont greffés au Christ ne demeurent pas sans fruits de reconnaissance.
Confession de foi de Westminster, chap. XI, « De la justification », et chap. XIII, « De la sanctification ». Westminster distingue sans séparer : la foi est l’unique instrument de la justification, mais elle n’est jamais seule dans le justifié ; la sanctification est ensuite décrite comme une œuvre réelle et progressive de l’Esprit qui mortifie le péché.
Augustin d’Hippone, In Epistolam Ioannis ad Parthos tractatus decem, VII, 8. La célèbre formule « Dilige, et quod vis fac » – « Aime, et fais ce que tu veux » – offre un parallèle herméneutique particulièrement utile : une maxime apparemment permissive devient exactement inverse lorsqu’elle est replacée dans son contexte de charité chrétienne.
J. I. Packer, Our Lord’s Understanding of the Law of God, The Campbell Morgan Memorial Bible Lectureship, no 14, Glasgow, Pickering & Inglis / Londres, Westminster Chapel, 1962. Packer combat explicitement une tendance antinomienne dans l’évangélisme et présente l’éthique de Jésus comme une éthique « pour les rachetés » : l’obéissance découle du pardon et de l’adoption, elle ne les achète pas.
Perspective critique : Philip Schaff, History of the Christian Church, vol. VII, Modern Christianity : The German Reformation, 2e éd. rév., New York, Charles Scribner’s Sons, 1910. Schaff juge la formule de Luther excessivement imprudente et la confronte précisément à Romains 6. Son jugement est sévère mais utile : il rappelle qu’une intention théologique juste ne garantit pas qu’une hyperbole soit sans danger lorsqu’elle devient un slogan détaché de son contexte.
Pour aller plus loin
Pour approfondir l’article, il est utile de relire d’abord Romains 5.18–6.14 d’un seul mouvement. La coupure de chapitre peut masquer la logique de Paul : la surabondance de la grâce conduit immédiatement à la question de la permanence dans le péché, puis à l’union du croyant à la mort et à la résurrection du Christ. Relire ensuite Tite 2.11–14 permet de voir que la grâce salvatrice est elle-même présentée comme une puissance éducatrice qui apprend à renoncer à l’impiété.
Trois distinctions méritent d’être retenues. Premièrement, « péché réel » ne signifie pas « péché recherché ». Reconnaître honnêtement l’étendue de son péché est l’inverse de le justifier. Deuxièmement, la foi n’est pas une intensité psychologique : croire « plus fortement » signifie s’appuyer davantage sur le Christ et sa justice, non produire une conviction intérieure assez puissante pour mériter le pardon. Troisièmement, justification et sanctification ne sont ni confondues ni séparées : la première répond à la question de notre statut devant Dieu ; la seconde à celle du renouvellement réel de ceux que Dieu a unis au Christ.
On pourra travailler personnellement ces questions : qu’est-ce qui me donne concrètement l’assurance que Dieu me reçoit – mes progrès spirituels, ou l’œuvre achevée du Christ ? Lorsque ma conscience m’accuse, ai-je tendance à minimiser ma faute ou, au contraire, à considérer mon péché comme plus grand que le Sauveur ? Et lorsque je parle de grâce, est-ce que cette grâce produit en moi de la reconnaissance, de la repentance et un désir d’obéir, ou sert-elle parfois à neutraliser la voix de la loi de Dieu ?
Enfin, comparer le Catéchisme de Heidelberg, questions 60, 64 et 86, fournit un excellent exercice théologique. La question 60 expose une justification assez gratuite pour une conscience réellement coupable ; la question 64 refuse que cette doctrine rende négligent ; la question 86 explique les bonnes œuvres comme fruits de la rédemption et du renouvellement par l’Esprit. Ces trois réponses constituent presque, à elles seules, un commentaire réformé de ce que Luther cherchait à dire – et des limites dans lesquelles sa formule doit être entendue.
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