Jésus montre sa plaie à Thomas, entouré de disciples, dans un clair-obscur inspiré de la peinture baroque.

11-Septembre : distinguer les questions légitimes du complotisme

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Tho­mas ne se contente pas d’une affir­ma­tion : il veut confron­ter ce qu’on lui annonce à ce qu’il peut exa­mi­ner. Cette scène, ici réin­ter­pré­tée dans un clair-obs­cur baroque, éclaire le fil direc­teur de l’article : le doute n’est pas l’ennemi de la véri­té, à condi­tion qu’il accepte les preuves, dis­tingue l’anomalie de la démons­tra­tion et demeure capable de cor­ri­ger sa propre hypo­thèse.


Vingt-cinq ans après les atten­tats du 11 sep­tembre 2001, le dos­sier reste un cas d’école de notre rap­port à la véri­té. Cer­taines thèses alter­na­tives ont été réfu­tées avec une force pro­ba­toire consi­dé­rable ; d’autres inter­ro­ga­tions demeurent légi­times, notam­ment sur les défaillances du ren­sei­gne­ment, les pre­mières ver­sions erro­nées de la FAA et du NORAD, cer­tains réseaux de sou­tien autour de deux pirates de l’air et les limites maté­rielles des enquêtes tech­niques. Refu­ser le com­plo­tisme ne signi­fie donc pas sacra­li­ser une ver­sion offi­cielle. Il s’agit plu­tôt d’apprendre à dis­tin­guer une ques­tion ouverte d’une hypo­thèse démon­trée, une ano­ma­lie d’une preuve, une ins­ti­tu­tion faillible d’une ins­ti­tu­tion tou­jours men­son­gère. La série de France Culture Méca­niques du com­plo­tisme per­met de retra­cer la dif­fu­sion de ces récits. Mais la ques­tion apo­lo­gé­tique va plus loin : qu’est-ce qu’une recherche hon­nête de la véri­té lorsque le soup­çon lui-même peut deve­nir une vision du monde ?

Ce que France Culture raconte – et ce que la série ne suffit pas à prouver

La série Méca­niques du com­plo­tisme consa­crée au 11-Sep­tembre retrace sur­tout une his­toire de la dif­fu­sion des récits alter­na­tifs. Elle part de Lyn­don LaRouche, qui pro­pose presque immé­dia­te­ment une inter­pré­ta­tion conspi­ra­tion­niste alors que les tours brûlent encore, puis suit le suc­cès de Thier­ry Meys­san, la cir­cu­la­tion de ces thèses aux États-Unis, l’impact de Loose Change et de You­Tube, enfin leur récu­pé­ra­tion poli­tique. Son intui­tion socio­lo­gique est forte : le 11-Sep­tembre consti­tue un moment où le com­plo­tisme quitte cer­tains milieux mar­gi­naux pour acqué­rir une dif­fu­sion de masse.

La série a éga­le­ment rai­son de rap­pe­ler que la défiance ne naît pas dans le vide. Les erreurs, dis­si­mu­la­tions ou affir­ma­tions fausses de gou­ver­ne­ments occi­den­taux – notam­ment autour de la guerre d’Irak – ont abî­mé la confiance publique. Mais France Culture n’est pas, à elle seule, une exper­tise d’ingénierie, une enquête aéro­nau­tique ou un dos­sier de ren­sei­gne­ment. Pour tran­cher une affir­ma­tion tech­nique, il faut reve­nir aux sources com­pé­tentes : NTSB pour les don­nées de vol, NIST pour les effon­dre­ments, FBI et Com­mis­sion du 11-Sep­tembre pour l’enquête cri­mi­nelle et ins­ti­tu­tion­nelle, puis confron­ter leurs conclu­sions aux cri­tiques sérieuses.

Il faut donc évi­ter deux faci­li­tés symé­triques : tenir une infor­ma­tion pour vraie du seul fait qu’elle est offi­cielle, ou la tenir pour sus­pecte pour cette seule rai­son. Aucune des deux n’est une méthode.

Un noyau historique très solidement établi

Le noyau fac­tuel pos­sède une force cumu­la­tive consi­dé­rable : quatre avions ont été détour­nés ; les détour­ne­ments s’inscrivent dans une opé­ra­tion pré­pa­rée par Al-Qaï­da ; deux avions ont frap­pé les tours jumelles, le vol Ame­ri­can Air­lines 77 a frap­pé le Penta­gone et le vol Uni­ted Air­lines 93 s’est écra­sé en Penn­syl­va­nie après la révolte de pas­sa­gers. Cette conclu­sion ne dépend pas d’un docu­ment unique mais d’un fais­ceau de don­nées – radars, enre­gis­treurs, com­mu­ni­ca­tions, listes de pas­sa­gers, traces finan­cières, dépla­ce­ments des pirates, témoi­gnages et inves­ti­ga­tions cri­mi­nelles.

Le Pentagone et le vol 93

La thèse selon laquelle aucun avion n’aurait frap­pé le Penta­gone est l’une des plus faibles aujourd’hui. L’étude de tra­jec­toire du NTSB s’appuie sur les don­nées radar et sur l’enregistreur de para­mètres de vol récu­pé­ré sur le site ; elle recons­ti­tue le par­cours d’American Air­lines 77 depuis Dulles jusqu’au Penta­gone. Une hypo­thèse de mis­sile doit donc expli­quer non seule­ment des pho­to­gra­phies choi­sies du bâti­ment, mais aus­si faire dis­pa­raître cet ensemble indé­pen­dant de don­nées.

Le cas du vol 93 est com­pa­rable. La chro­no­lo­gie de la Com­mis­sion fixe le crash à 10 h 03 min 11 s. NEADS n’est infor­mé du détour­ne­ment qu’à 10 h 07. L’autorisation pré­si­den­tielle d’abattre un avion détour­né est his­to­ri­que­ment réelle, mais elle ne démontre pas que le vol 93 ait été abat­tu : au moment où les mili­taires apprennent son détour­ne­ment, l’appareil s’est déjà écra­sé. Trans­for­mer l’existence d’un ordre poten­tiel en preuve de son exé­cu­tion est une infé­rence illé­gi­time.

Les tours jumelles et le WTC 7

Pour les tours jumelles, l’objection popu­laire selon laquelle le kéro­sène ne pour­rait pas faire fondre l’acier vise une expli­ca­tion que le NIST ne sou­tient pas. Le méca­nisme pro­po­sé est celui d’un affai­blis­se­ment et d’une défor­ma­tion de struc­tures chauf­fées après les impacts et la perte locale de pro­tec­tion igni­fuge, non d’une fusion géné­rale de l’acier. Les vidéos montrent en outre le début des effon­dre­ments dans les zones endom­ma­gées et incen­diées.

Il faut néan­moins signa­ler loya­le­ment une limite : le NIST recon­naît ne pas avoir recher­ché sur les aciers des tours les rési­dus d’explosifs ou de ther­mite. Cette absence de test est une limite métho­do­lo­gique réelle. Elle ne consti­tue cepen­dant pas une détec­tion posi­tive d’explosifs. Déduire de l’absence de ce test que les explo­sifs sont éta­blis inverse la charge de la preuve.

Le WTC 7 est plus déli­cat parce qu’aucun avion ne l’a per­cu­té et que son effon­dre­ment exté­rieur paraît très régu­lier. Le NIST recon­naît lui-même, dans son ana­lyse vidéo, une phase de 2,25 secondes durant laquelle une par­tie de la façade nord des­cend en accé­lé­ra­tion gra­vi­ta­tion­nelle. Il explique cette phase par des défaillances internes anté­rieures ayant sup­pri­mé le sou­tien de la struc­ture exté­rieure. Il recon­naît éga­le­ment qu’aucun acier spé­ci­fi­que­ment iden­ti­fiable comme pro­ve­nant du WTC 7 n’a pu être conser­vé pour ana­lyse. Ce sont des faits, non des conces­sions à cacher.

NORAD, la Bourse et l’Irak

Les récits d’inaction mili­taire déli­bé­rée s’appuient sou­vent sur une chro­no­lo­gie aujourd’hui dépas­sée. La Com­mis­sion a éta­bli que les pre­mières ver­sions publiques de la FAA et du NORAD étaient inexactes sur plu­sieurs points. C’est grave, et cela a nour­ri légi­ti­me­ment le soup­çon. Mais la recons­truc­tion fon­dée sur les enre­gis­tre­ments contem­po­rains montre sur­tout un sys­tème frag­men­té, lent et mal infor­mé. L’armée n’a pas eu les longues fenêtres de réac­tion que sug­gé­raient les pre­mières chro­no­lo­gies.

Les accu­sa­tions de délits d’initiés ont éga­le­ment été exa­mi­nées. Des tran­sac­tions inha­bi­tuelles ont bien exis­té avant les atten­tats. L’enquête finan­cière de la Com­mis­sion conclut tou­te­fois que les opé­ra­tions sus­pectes exa­mi­nées avaient des expli­ca­tions sans lien avec une connais­sance préa­lable du com­plot et qu’aucune preuve n’établissait un pro­fit bour­sier tiré d’une telle connais­sance.

Enfin, les contacts his­to­riques entre des repré­sen­tants ira­kiens et Al-Qaï­da ne suf­fisent pas à attri­buer le 11-Sep­tembre à l’Irak. La Com­mis­sion n’a trou­vé ni rela­tion opé­ra­tion­nelle col­la­bo­ra­tive ni coopé­ra­tion de l’Irak dans la pré­pa­ra­tion ou l’exécution d’attaques contre les États-Unis. Il faut donc dis­tin­guer stric­te­ment les atten­tats de 2001 de leur ins­tru­men­ta­li­sa­tion ulté­rieure dans le débat sur la guerre d’Irak.

Les questions légitimes qui demeurent

Recon­naître la soli­di­té du noyau his­to­rique ne signi­fie pas pré­tendre que tout détail est réso­lu.

Le renseignement et les récits officiels

Les auto­ri­tés amé­ri­caines dis­po­saient avant le 11 sep­tembre d’alertes sérieuses sur Al-Qaï­da. Le Pre­si­den­tial Dai­ly Brief du 6 août 2001 por­tait le titre Bin Ladin Deter­mi­ned To Strike in US. La Com­mis­sion décrit elle-même l’été 2001 comme une période où le sys­tème d’alerte était au rouge. La vraie ques­tion his­to­rique est donc celle de l’échec à trans­for­mer des signaux dis­per­sés en connais­sance opé­ra­tion­nelle et en mesures adap­tées.

Mais une connais­sance géné­rale de la menace n’est pas équi­va­lente à la connais­sance préa­lable de la date, des quatre vols, des cibles et du plan pré­cis. Déduire de cette connais­sance géné­rale de la menace une connais­sance préa­lable de ce qui allait pré­ci­sé­ment se pas­ser le 11 sep­tembre ajoute une pré­misse qui reste à démon­trer.

Il faut aus­si recon­naître que cer­taines pre­mières décla­ra­tions offi­cielles furent fausses. La Com­mis­sion a expli­ci­te­ment cor­ri­gé le récit du NORAD sur les heures d’alerte concer­nant Ame­ri­can 77 et Uni­ted 93. Cette cor­rec­tion est impor­tante pour deux rai­sons : elle jus­ti­fie une vigi­lance cri­tique envers les ins­ti­tu­tions et montre en même temps qu’une enquête offi­cielle peut elle-même mettre au jour et cor­ri­ger une ver­sion offi­cielle anté­rieure.

Les réseaux saoudiens

Le dos­sier saou­dien est pro­ba­ble­ment le point his­to­rique le plus sérieux qui demeure dis­cu­té. Omar al-Bayou­mi a effec­ti­ve­ment aidé Nawaf al-Haz­mi et Kha­lid al-Mihd­har à s’installer à San Die­go. La Com­mis­sion n’avait trou­vé aucune preuve que le gou­ver­ne­ment saou­dien comme ins­ti­tu­tion ou de hauts res­pon­sables saou­diens aient finan­cé Al-Qaï­da. Les docu­ments ulté­rieu­re­ment déclas­si­fiés de l’opération FBI Encore montrent cepen­dant que Bayou­mi, Fahad al-Thu­mai­ry, Musaed al-Jar­rah et d’autres ont conti­nué à faire l’objet d’investigations concer­nant une éven­tuelle assis­tance aux deux futurs pirates.

La conclu­sion pro­por­tion­née est donc double : il existe une matière his­to­rique légi­time à pour­suivre ; il n’existe pas, dans les élé­ments ain­si éta­blis, une démons­tra­tion que l’État saou­dien aurait com­man­di­té le 11-Sep­tembre. La pre­mière pro­po­si­tion ne doit pas être étouf­fée par peur du com­plo­tisme ; la seconde ne doit pas être aban­don­née par goût du soup­çon.

Les limites techniques et la controverse du WTC 7

Le rap­port NIST sur le WTC 7 n’est pas un texte sacré. Ses hypo­thèses, modèles et limites peuvent être dis­cu­tés. En 2020, une équipe conduite par J. Leroy Hul­sey à l’Université d’Alaska Fair­banks a publié, dans le cadre d’un pro­jet finan­cé par Archi­tects & Engi­neers for 9/11 Truth, une rééva­lua­tion concluant que les incen­dies n’avaient pas cau­sé l’effondrement et qu’une défaillance qua­si simul­ta­née de toutes les colonnes serait néces­saire pour repro­duire le mou­ve­ment obser­vé.

Cette étude est une objec­tion tech­nique réelle et doit être men­tion­née dans une pré­sen­ta­tion loyale du dos­sier. Mais elle ne démontre pas par elle-même l’usage d’explosifs, encore moins l’identité d’éventuels auteurs ou com­man­di­taires. Elle conteste un méca­nisme de ruine. C’est impor­tant, mais logi­que­ment plus limi­té que la conclu­sion poli­tique que cer­tains en tirent.

Quand le doute devient complotisme

Le mot com­plot ne doit pas fonc­tion­ner comme une injure intel­lec­tuelle. Des com­plots existent. Le 11-Sep­tembre lui-même est le pro­duit d’une conspi­ra­tion réelle d’Al-Qaïda. Le phi­lo­sophe Brian Kee­ley a jus­te­ment insis­té sur ce point : aucune défi­ni­tion pure­ment ana­ly­tique ne per­met de décré­ter qu’une expli­ca­tion conspi­ra­tion­nelle est fausse du seul fait qu’elle invoque une conspi­ra­tion.

Le pro­blème com­mence ailleurs. Il appa­raît lorsque la théo­rie devient auto-pro­tec­trice : une preuve favo­rable confirme le com­plot ; une preuve contraire prouve l’efficacité du camou­flage ; l’absence de preuve devient la preuve que les res­pon­sables ont tout effa­cé ; une contra­dic­tion interne de l’institution devient la preuve qu’elle ment sur tout. L’hypothèse ne risque alors plus véri­ta­ble­ment d’être réfu­tée.

Quelques erreurs de rai­son­ne­ment reviennent sou­vent. Une ano­ma­lie dans l’explication A n’établit pas l’explication B. Le fait qu’un acteur ait béné­fi­cié d’un évé­ne­ment ne prouve pas qu’il l’ait cau­sé. Le men­songe avé­ré d’une ins­ti­tu­tion sur un sujet ne démontre pas tous les men­songes qu’on lui attri­bue. Et l’absence d’une inves­ti­ga­tion par­ti­cu­lière – par exemple un test de rési­dus – ne vaut pas résul­tat posi­tif de ce test.

Je reviens sou­vent, à ce sujet, à Don Qui­chotte et à l’enchantement de Dul­ci­née. La réa­li­té sous ses yeux contre­dit ce qu’il attend ; plu­tôt que de cor­ri­ger son cadre, il invente une cause sup­plé­men­taire qui per­met de sau­ver ce cadre. Ce méca­nisme est pro­fon­dé­ment humain : nous pou­vons tous trans­for­mer les faits contraires en pièces nou­velles de notre propre sys­tème.

« La véri­té peut bien être amin­cie, mais elle ne rompt jamais, et elle sur­nage tou­jours au-des­sus du men­songe comme l’huile au-des­sus de l’eau. »

– Miguel de Cer­van­tès, Don Qui­chotte, II, chap. 10

Le scep­ti­cisme ration­nel demande donc tou­jours ce qui pour­rait le faire chan­ger d’avis. Lorsqu’une réponse sin­cère devient impos­sible, on n’est plus seule­ment dans la cri­tique des preuves ; on risque d’être entré dans un sys­tème fer­mé.

Pourquoi les récits complotistes séduisent

La psy­cho­lo­gie et la socio­lo­gie contem­po­raines invitent à évi­ter la cari­ca­ture d’un com­plo­tiste sup­po­sé stu­pide. Karen Dou­glas, Rob­bie Sut­ton et Alek­san­dra Cicho­cka regroupent les moti­va­tions obser­vées en trois familles : épis­té­miques – com­prendre un monde incer­tain –, exis­ten­tielles – retrou­ver sécu­ri­té et maî­trise –, et sociales – pro­té­ger une iden­ti­té ou l’image de son groupe. Ce ne sont pas des diag­nos­tics indi­vi­duels et les effets mesu­rés sont géné­ra­le­ment pro­ba­bi­listes.

Le 11-Sep­tembre réunis­sait presque toutes les condi­tions favo­rables : un évé­ne­ment gigan­tesque et trau­ma­tique, des images incom­pré­hen­sibles pour le pro­fane, des infor­ma­tions contra­dic­toires, le secret inhé­rent au ren­sei­gne­ment, des expli­ca­tions tech­niques contre-intui­tives, puis des men­songes ou erreurs poli­tiques qui ont dégra­dé la confiance. Inter­net a ajou­té une struc­ture de dif­fu­sion nou­velle : une suc­ces­sion rapide d’anomalies appa­rentes pro­duit une impres­sion cumu­la­tive beau­coup plus faci­le­ment qu’un dos­sier de plu­sieurs cen­taines de pages ne pro­duit de la com­pré­hen­sion.

La recherche com­pa­rée montre en outre que le com­plo­tisme n’est pas l’apanage d’un seul camp poli­tique. L’étude coor­don­née par Roland Imhoff sur 26 pays observe une asso­cia­tion avec les extrêmes poli­tiques, plus forte en moyenne à l’extrême droite, ain­si qu’un lien avec la pri­va­tion de contrôle poli­tique ; les effets res­tent tou­te­fois petits et hété­ro­gènes selon les pays. Il est donc impru­dent de trans­for­mer une ten­dance sta­tis­tique en por­trait moral d’un groupe.

Une lecture chrétienne réformée de la connaissance et de la Providence

La foi réfor­mée offre ici une anthro­po­lo­gie par­ti­cu­liè­re­ment utile parce qu’elle refuse de répar­tir naï­ve­ment l’humanité entre ins­ti­tu­tions ration­nelles et dis­si­dents irra­tion­nels. La chute atteint aus­si l’intelligence. Gou­ver­nants, jour­na­listes, experts, pas­teurs, mili­tants et simples citoyens peuvent men­tir, se trom­per, ratio­na­li­ser ou sélec­tion­ner les faits. Mais la grâce com­mune signi­fie éga­le­ment qu’aucun de ces groupes n’est inca­pable de connaître et de dire le vrai.

Cette posi­tion inter­dit donc aus­si bien la cré­du­li­té ins­ti­tu­tion­nelle que le soup­çon abso­lu. Elle oblige à exa­mi­ner les témoi­gnages, les com­pé­tences, les preuves et les infé­rences. Pro­verbes 18.17 donne une forme biblique remar­quable à cette dis­ci­pline : la pre­mière ver­sion paraît convain­cante jusqu’à ce qu’elle soit sou­mise à l’examen contra­dic­toire.

Cal­vin rap­pelle en même temps une limite plus pro­fonde de notre connais­sance :

« Au reste, com­bien que les causes outre­passent nostre enten­de­ment, ou en soyent eslon­gnées, si faut-il tenir pour cer­tain qu’elles ne laissent point d’estre cachées en Dieu. »

– Jean Cal­vin, Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, I.17.1

Cette convic­tion ne nous auto­rise évi­dem­ment pas à com­bler une lacune his­to­rique par un appel à la volon­té divine. Elle signi­fie autre chose : nous n’avons pas besoin d’imaginer der­rière chaque évé­ne­ment majeur une intel­li­gence humaine cachée, totale et presque omni­sciente. Les hommes peuvent conspi­rer réel­le­ment, échouer, impro­vi­ser, men­tir, se trom­per et pro­duire des consé­quences qu’ils n’avaient pas pré­vues. Dieu seul gou­verne l’ensemble.

Augus­tin d’Hippone exprime ce réa­lisme de la Pro­vi­dence sans nier le mal humain :

« Dieu tout-puis­sant ne per­met­trait en aucune manière qu’il y eût quelque mal dans ses œuvres, s’il n’était assez puis­sant et assez bon pour faire sor­tir le bien même du mal. »

– Augus­tin d’Hippone, Enchi­ri­dion, XI

Le com­plo­tisme peut alors être com­pris, au niveau apo­lo­gé­tique, comme une sorte de pro­vi­dence sécu­la­ri­sée : il attri­bue à des acteurs cachés une maî­trise de l’histoire qui finit par­fois par res­sem­bler à une sou­ve­rai­ne­té. Ce rap­pro­che­ment est une inter­pré­ta­tion théo­lo­gique, non une expli­ca­tion psy­cho­lo­gique uni­ver­selle du com­plo­tisme. Mais il met au jour une ques­tion de fond : qui gou­verne réel­le­ment l’histoire ?

Enfin, la réponse chré­tienne ne consiste pas à sub­sti­tuer l’autorité ecclé­siale à l’autorité média­tique ou éta­tique. L’Église elle-même ne pos­sède qu’une auto­ri­té déri­vée. Her­man Bavinck le dit de la pré­di­ca­tion :

« Alors notre pré­di­ca­tion manque de la puis­sance et de l’autorité dont elle a besoin et qu’elle ne peut rece­voir que de la Parole de Dieu sur laquelle elle repose. »

– Her­man Bavinck, « De Pre­dik­dienst », dans Ken­nis en Leven, 1922, p. 83–84

Le chré­tien n’est donc pas appe­lé à croire son propre camp contre tous les autres, mais à aimer la véri­té parce que toute véri­té appar­tient ulti­me­ment à Dieu.

Conclusion

Sur le 11-Sep­tembre, l’enquête ne conduit ni au fidéisme ins­ti­tu­tion­nel ni au rela­ti­visme du soup­çon. Plu­sieurs thèses célèbres – absence d’avion au Penta­gone, abat­tage du vol 93, impli­ca­tion opé­ra­tion­nelle de l’Irak, pro­fit bour­sier éta­bli grâce à une connais­sance préa­lable – sont contre­dites avec une force consi­dé­rable par les don­nées dis­po­nibles. Les hypo­thèses de démo­li­tion contrô­lée n’ont pas acquis un fais­ceau de preuves com­pa­rable à celui de l’explication par impacts, incen­dies et défaillances struc­tu­rales, même si le WTC 7 demeure le point où la contro­verse tech­nique est la plus sub­stan­tielle.

D’autres ques­tions res­tent légi­times : pour­quoi tant de signaux furent-ils mal exploi­tés ? pour­quoi les pre­mières chro­no­lo­gies offi­cielles furent-elles erro­nées ? jusqu’où allaient cer­tains sou­tiens appor­tés à des futurs pirates ? quelles limites des enquêtes tech­niques doivent encore être recon­nues ? Poser ces ques­tions n’est pas du com­plo­tisme.

Le seuil est ailleurs. Il est fran­chi lorsque la conclu­sion pré­cède les preuves et que tout fait est ensuite réin­ter­pré­té pour la sau­ver. Une intel­li­gence chré­tienne devrait être par­ti­cu­liè­re­ment vigi­lante contre cette ten­ta­tion, parce qu’elle sait que le men­songe et l’aveuglement ne sont le mono­pole d’aucun camp. Notre devoir n’est pas de défendre une ins­ti­tu­tion, une com­mu­nau­té dis­si­dente ou notre propre intui­tion. Il est d’examiner toutes choses, de rete­nir ce qui est vrai et de refu­ser le faux témoi­gnage.


Annexes

Annexe 1 – Repères bibliques pour une éthique chrétienne du jugement

La Sainte Écri­ture ne pro­pose pas une théo­rie moderne de l’enquête his­to­rique, mais elle donne plu­sieurs prin­cipes épis­té­miques et moraux qui empêchent à la fois la cré­du­li­té et le soup­çon sans limite.

Exode 20.16 inter­dit le faux témoi­gnage. Cette exi­gence ne concerne pas seule­ment le men­songe déli­bé­ré : dans un débat public, elle oblige aus­si à ne pas attri­buer à autrui ce que les preuves ne per­mettent pas d’établir. Accu­ser une per­sonne, une ins­ti­tu­tion ou un gou­ver­ne­ment d’avoir orga­ni­sé un meurtre de masse exige donc une charge pro­ba­toire pro­por­tion­née à la gra­vi­té de l’accusation.

Deu­té­ro­nome 19.15 éta­blit le prin­cipe de plu­ra­li­té des témoins. Son contexte est judi­ciaire, mais la sagesse qu’il exprime demeure pré­cieuse : une affir­ma­tion grave ne doit pas repo­ser sur une source unique, une vidéo iso­lée ou un témoi­gnage déta­ché de son contexte. La conver­gence de sources indé­pen­dantes a une valeur par­ti­cu­lière.

Pro­verbes 18.17 rap­pelle que la pre­mière pré­sen­ta­tion d’une affaire peut paraître convain­cante jusqu’à l’examen contra­dic­toire. C’est une règle remar­quable pour notre époque numé­rique : une vidéo peut être per­sua­sive avant que l’on connaisse les don­nées qu’elle omet. Le devoir du croyant est donc d’écouter aus­si la meilleure réponse de la par­tie contes­tée.

1 Thes­sa­lo­ni­ciens 5.21 appelle à exa­mi­ner et à rete­nir ce qui est bon. L’examen n’est ni cré­du­li­té ni cynisme. Il sup­pose qu’une affir­ma­tion peut être vraie, par­tiel­le­ment vraie ou fausse, quel que soit le pres­tige de celui qui la for­mule.

Enfin, la doc­trine biblique de la chute inter­dit d’ériger un groupe humain en garant abso­lu de véri­té ; la doc­trine de la grâce com­mune inter­dit symé­tri­que­ment de consi­dé­rer un groupe humain comme inca­pable de véri­té. Le chré­tien peut donc exer­cer un doute réel sans faire du doute sa reli­gion. Sa confiance ultime ne repose ni sur l’État, ni sur les médias, ni sur les experts, ni sur les contre-experts, mais sur le Dieu de véri­té. Cette confiance ne dis­pense pas d’enquêter : elle libère pré­ci­sé­ment de la néces­si­té de for­cer les faits pour qu’ils cor­res­pondent à notre camp.


Bibliographie

Natio­nal Com­mis­sion on Ter­ro­rist Attacks Upon the Uni­ted States, The 9/11 Com­mis­sion Report, Washing­ton, 2004. Source ins­ti­tu­tion­nelle fon­da­men­tale pour la chro­no­lo­gie, Al-Qaï­da, les défaillances du ren­sei­gne­ment et les réponses mili­taires ; à lire comme une enquête majeure mais non comme une auto­ri­té infaillible.

Siva­raj Shyam-Sun­der et al., Final Report on the Col­lapse of the World Trade Cen­ter Towers, NIST NCSTAR 1, Natio­nal Ins­ti­tute of Stan­dards and Tech­no­lo­gy, 2005, DOI 10.6028/NIST.NCSTAR.1. Source tech­nique cen­trale pour les tours jumelles.

Siva­raj Shyam-Sun­der et al., Final Report on the Col­lapse of World Trade Cen­ter Buil­ding 7, NIST NCSTAR 1A, Natio­nal Ins­ti­tute of Stan­dards and Tech­no­lo­gy, 2008, DOI 10.6028/NIST.NCSTAR.1A. À confron­ter aux objec­tions tech­niques, notam­ment à la rééva­lua­tion Hulsey–Quan–Xiao de 2020.

Brian L. Kee­ley, « Of Conspi­ra­cy Theo­ries », The Jour­nal of Phi­lo­so­phy, vol. 96, n° 3, 1999, p. 109–126. Texte phi­lo­so­phique clas­sique pour dis­tin­guer l’hypothèse de conspi­ra­tion de la mau­vaise épis­té­mo­lo­gie.

Karen M. Dou­glas, Rob­bie M. Sut­ton et Alek­san­dra Cicho­cka, « The Psy­cho­lo­gy of Conspi­ra­cy Theo­ries », Cur­rent Direc­tions in Psy­cho­lo­gi­cal Science, vol. 26, n° 6, 2017, p. 538–542, DOI 10.1177/0963721417718261. Syn­thèse claire des moti­va­tions épis­té­miques, exis­ten­tielles et sociales.


Pour aller plus loin

Idées essentielles à retenir

  1. Une théo­rie de com­plot n’est pas fausse par défi­ni­tion : des conspi­ra­tions réelles existent, et les atten­tats du 11-Sep­tembre résultent eux-mêmes d’un com­plot. La ques­tion per­ti­nente porte donc sur la qua­li­té des preuves et des infé­rences.
  2. Une ano­ma­lie n’est pas une démons­tra­tion. Mon­trer qu’un rap­port offi­ciel com­porte une erreur, une lacune ou une limite métho­do­lo­gique ne suf­fit pas à éta­blir auto­ma­ti­que­ment l’hypothèse concur­rente.
  3. La charge de la preuve aug­mente avec la gra­vi­té de l’accusation. Attri­buer un meurtre de masse à un gou­ver­ne­ment, à une armée ou à une orga­ni­sa­tion exige un fais­ceau de preuves posi­tives, indé­pen­dantes et conver­gentes.
  4. Le scep­ti­cisme devient pro­blé­ma­tique lorsqu’il devient irré­fu­table : si toute preuve contraire est absor­bée comme preuve du camou­flage, l’hypothèse cesse de ris­quer réel­le­ment d’être démen­tie.
  5. La pers­pec­tive chré­tienne refuse deux abso­lu­ti­sa­tions : aucune ins­ti­tu­tion humaine n’est infaillible, mais aucune ins­ti­tu­tion humaine n’est non plus inca­pable de dire vrai. La chute appelle à la vigi­lance ; la grâce com­mune inter­dit le cynisme total.

Objections et réponses

« Puisque les auto­ri­tés amé­ri­caines ont men­ti sur l’Irak, pour­quoi leur faire confiance sur le 11-Sep­tembre ? » Le men­songe avé­ré sur un dos­sier jus­ti­fie une vigi­lance accrue, mais il ne prouve pas un men­songe déter­mi­né sur un autre dos­sier. Chaque pro­po­si­tion doit être éta­blie par ses propres preuves. L’enquête sur le 11-Sep­tembre repose d’ailleurs sur des sources hété­ro­gènes – don­nées de vol, radars, enre­gis­tre­ments, docu­ments judi­ciaires, études tech­niques et témoi­gnages – qui ne se réduisent pas à la parole d’une seule admi­nis­tra­tion.

« Le WTC 7 res­semble à une démo­li­tion contrô­lée ; n’est-ce pas suf­fi­sant ? » L’apparence visuelle consti­tue une don­née à expli­quer, non une conclu­sion cau­sale. Elle jus­ti­fie l’examen des modèles concur­rents. Elle ne four­nit pas, à elle seule, la preuve posi­tive d’explosifs, de leur ins­tal­la­tion ni de l’identité de leurs auteurs.

« Refu­ser les thèses alter­na­tives, n’est-ce pas sim­ple­ment suivre le consen­sus ? » Non, si l’on peut expo­ser les argu­ments adverses sous leur forme la plus forte, iden­ti­fier les don­nées qui les sou­tiennent réel­le­ment et expli­quer pour­quoi leur pou­voir expli­ca­tif reste infé­rieur. L’autorité d’un consen­sus peut orien­ter la recherche ; elle ne rem­place jamais l’argumentation.

Questions de réflexion et de discussion

  1. Quelle dif­fé­rence faut-il faire entre une ques­tion non réso­lue et une preuve en faveur d’une théo­rie concur­rente ?
  2. Qu’est-ce qui devrait pou­voir nous faire aban­don­ner une hypo­thèse à laquelle nous sommes atta­chés ?
  3. Com­ment dis­tin­guer une saine méfiance envers les ins­ti­tu­tions d’un soup­çon géné­ra­li­sé deve­nu impos­sible à réfu­ter ?
  4. Pour­quoi les erreurs réelles du NORAD ou les men­songes poli­tiques ulté­rieurs sur l’Irak ont-ils pu ren­for­cer des théo­ries qui ne découlent pour­tant pas logi­que­ment de ces faits ?
  5. En quoi Exode 20.16, Deu­té­ro­nome 19.15 et Pro­verbes 18.17 imposent-ils une dis­ci­pline par­ti­cu­lière avant d’accuser publi­que­ment une per­sonne ou une ins­ti­tu­tion ?
  6. Qu’est-ce que la doc­trine chré­tienne de la Pro­vi­dence change dans notre manière de pen­ser les causes humaines, les com­plots réels, l’incompétence, le hasard appa­rent et les consé­quences impré­vues ?

Exercice d’analyse

Pre­nez une affir­ma­tion contro­ver­sée rela­tive au 11-Sep­tembre – par exemple « le vol 93 a été abat­tu » ou « le WTC 7 prouve une démo­li­tion contrô­lée ». Écri­vez d’abord la thèse exacte en une phrase. Dres­sez ensuite quatre colonnes : faits éta­blis ; inter­pré­ta­tions ; infé­rences ; élé­ments encore incon­nus. Pour chaque preuve invo­quée, deman­dez ce qu’elle éta­blit réel­le­ment et quelles autres expli­ca­tions res­tent com­pa­tibles avec elle. For­mu­lez enfin un cri­tère de réfu­ta­tion : quel fait, s’il était éta­bli, devrait vous conduire à aban­don­ner ou modi­fier l’hypothèse ? Refaire ensuite l’exercice avec la thèse oppo­sée. Le but n’est pas d’obtenir arti­fi­ciel­le­ment une symé­trie, mais d’appliquer aux deux posi­tions la même exi­gence pro­ba­toire.


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