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Cet extrait de l’édition Elzevir de 1633 contient la formule à l’origine de l’expression « Textus Receptus ». Il rappelle que le Texte reçu est une forme éditoriale historique issue d’une tradition manuscrite plus ancienne, et non un nouvel autographe inspiré.
Affirmer que l’Écriture est verbalement inspirée de Dieu n’épuise pas la doctrine chrétienne de l’Écriture. Si les paroles données aux prophètes et aux apôtres avaient ensuite été irrémédiablement perdues, l’inspiration ne serait plus qu’un fait du passé : Dieu aurait parlé, mais l’Église ne posséderait plus avec certitude ce qu’il a dit. Or la Bible présente la Parole divine comme une parole qui demeure, qui est confiée au peuple de Dieu et qui traverse les générations. La tradition réformée en a tiré une conséquence forte : le Dieu qui inspire est aussi le Dieu qui conserve par sa providence. Cela ne signifie ni que chaque copiste fut infaillible, ni qu’une édition imprimée doive être déclarée parfaite sans examen. La question est plus exigeante : comment la providence de Dieu s’est-elle exercée dans la transmission réelle du texte ? Et quelle place faut-il reconnaître à la tradition ecclésiastique, byzantine et au Texte reçu ? Une difficulté textuelle n’est pas une impossibilité doctrinale ; mais une doctrine sérieuse de la préservation ne peut pas davantage se construire en fermant les yeux sur les faits.
L’inspiration suffit-elle si le texte inspiré est devenu inaccessible ?
Il faut commencer par une distinction. L’inspiration et la préservation ne sont pas deux mots pour désigner la même réalité. L’inspiration répond à la question de l’origine : d’où vient l’Écriture ? Elle vient de Dieu, qui a parlé par des auteurs humains de telle sorte que leurs écrits sont véritablement sa Parole. La préservation répond à une autre question : qu’est devenue cette Parole dans l’histoire ? Le texte donné une fois a‑t-il été conservé de manière telle que l’Église puisse encore aujourd’hui le connaître, le lire, le traduire et s’y soumettre ?
Il serait donc trop rapide de dire que l’inspiration entraîne, par une simple nécessité logique, une préservation parfaite sous une forme déterminée. Dieu aurait pu, en théorie, inspirer un écrit puis permettre sa disparition. La doctrine de la préservation doit elle-même être établie. Mais l’inverse est tout aussi important : une doctrine de l’inspiration qui ne s’interroge jamais sur la transmission historique demeure inachevée dès lors que l’Écriture doit être la règle actuelle de la foi. Une Bible parfaitement inspirée mais définitivement perdue ne pourrait plus remplir pour l’Église la fonction que l’Écriture s’attribue elle-même.
Des autographes inspirés à une Écriture présente
2 Timothée 3.15–17 est ici particulièrement éclairant. Paul rappelle à Timothée qu’il connaît depuis son enfance les saintes lettres, puis affirme que toute Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, convaincre, redresser et éduquer dans la justice. Timothée ne possédait évidemment pas les manuscrits autographes de Moïse, de David ou des prophètes. Il connaissait les Écritures par leur transmission. Pourtant Paul peut parler de ces Écritures comme d’une réalité présente, connue, lue et capable d’accomplir sa fonction dans la vie du croyant et de l’Église.
Cela ne signifie pas que toutes les copies soient, comme telles, nouvellement inspirées ou exemptes de toute faute de copie. L’inspiration appartient au texte donné par Dieu ; les copies possèdent son autorité dans la mesure où elles transmettent fidèlement ce texte. Mais précisément, cette distinction fait surgir la question décisive : Dieu a‑t-il laissé l’accès à sa Parole dépendre d’une chaîne de transmission finalement incapable de la conserver ? Ou bien sa providence a‑t-elle accompagné cette histoire humaine, avec ses copistes, ses manuscrits, ses lectionnaires, ses traductions, ses imprimeurs et ses éditeurs, de telle sorte que l’Église n’a jamais été privée de la Parole qu’elle devait entendre ?
La Bible ne traite pas la transmission comme une question étrangère à la foi. Israël reçoit les oracles de Dieu comme un dépôt confié à un peuple (Romains 3.2). La Loi doit être copiée, lue, enseignée et transmise (Deutéronome 17.18–20 ; 31.9–13). Les paroles de Dieu ne sont pas seulement prononcées : elles sont mises par écrit, gardées et remises aux générations suivantes. Le caractère historique des moyens employés n’est donc pas une objection à la providence ; il en est normalement l’instrument.
Une Parole qui demeure
À cette logique de transmission s’ajoute le témoignage biblique sur la permanence de la Parole. Ésaïe oppose la fragilité de l’homme à la Parole de Dieu qui subsiste éternellement ; 1 Pierre reprend précisément cette affirmation dans le contexte de la Parole annoncée aux croyants (Ésaïe 40.8 ; 1 Pierre 1.23–25). Jésus affirme que ses paroles ne passeront pas quand bien même le ciel et la terre passeraient (Matthieu 24.35). En Matthieu 5.18, il souligne jusque dans le détail la stabilité de la Loi dans l’accomplissement du dessein de Dieu.
Aucun de ces textes, pris isolément, ne dit : « telle édition grecque imprimée au XVIe siècle reproduira sans exception chaque leçon des autographes ». Leur faire dire cela serait dépasser leur portée. Mais leur convergence interdit aussi de réduire la permanence de la Parole à la seule survie d’un message religieux approximatif. Dans l’Écriture, Dieu lie son autorité à des paroles données, écrites, reçues et transmises. La permanence promise concerne donc une révélation qui demeure réellement disponible au peuple auquel elle est confiée.
C’est ici que la doctrine de la providence devient décisive. La question n’est pas de savoir si les copistes ont commis des erreurs : ils en ont commis, et les variantes manuscrites en portent la trace. La question est de savoir si ces erreurs ont vaincu la providence de Dieu au point de rendre son texte perdu, inaccessible ou essentiellement hypothétique. La doctrine réformée classique a répondu non. Elle n’a pas prétendu que l’histoire de la transmission fût sans aspérités ; elle a confessé que ces aspérités n’avaient pas empêché Dieu de garder sa Parole.
Autrement dit, une difficulté n’est pas une impossibilité. L’existence de variantes établit la nécessité du discernement textuel ; elle n’établit pas, à elle seule, l’échec de la préservation. Entre le mythe d’une transmission sans aucune erreur de copie et l’idée d’un texte disparu qu’il faudrait reconstruire comme un objet perdu, il existe une voie proprement réformée : celle d’une préservation providentielle exercée dans l’histoire, par des moyens humains réels, au bénéfice d’une Église réelle.
La tradition réformée a‑t-elle réellement confessé la préservation du texte ?
La réponse est oui, et de manière plus explicite qu’on ne le dit parfois. Il ne s’agit pas d’une construction tardive propre à quelques défenseurs modernes du Texte reçu. La théologie réformée classique a articulé l’inspiration du texte et sa conservation providentielle. Mais, là encore, il faut distinguer le principe confessionnel de certaines applications historiques particulières.
Westminster 1.8 : le Dieu qui inspire est aussi le Dieu qui garde
Le paragraphe 1.8 de la Confession de foi de Westminster est le texte le plus souvent invoqué. Après avoir affirmé l’inspiration immédiate de l’Ancien Testament en hébreu et du Nouveau Testament en grec, la Confession enseigne qu’ils ont été gardés purs au long des siècles par le soin et la providence singuliers de Dieu et qu’ils sont, pour cette raison, authentiques, de sorte que l’Église doit finalement en appeler à eux dans toutes les controverses religieuses.
La formulation est remarquable. Westminster ne dit pas seulement que les autographes furent autrefois inspirés. Elle parle des textes hébreu et grec comme d’une réalité encore accessible à l’Église, conservée par le soin singulier de Dieu et capable de servir d’instance finale dans la controverse. Autrement dit, l’autorité présente de l’Écriture suppose une conservation réelle. Si le texte normatif avait été perdu au point de n’être plus identifiable, l’appel final aux langues originales serait théoriquement affirmé mais pratiquement impossible.
C’est ici que l’affirmation d’une conservation pure au long des siècles doit être prise au sérieux. Elle ne signifie pourtant pas nécessairement que chaque manuscrit existant serait pur de toute faute de copie. Les théologiens du XVIIe siècle connaissaient déjà les variantes, les éditions comparées et les travaux philologiques de la Renaissance. L’existence de différences entre témoins n’était pas une découverte réservée à la critique moderne. La confession porte sur la préservation de l’Écriture dans les langues originales, non sur l’infaillibilité de chaque copiste.
Cette distinction est essentielle. La providence n’abolit pas les causes secondes. Un copiste peut omettre un mot ; deux manuscrits peuvent diverger ; un imprimeur peut commettre une faute ; un éditeur peut hésiter entre plusieurs leçons. La doctrine de la préservation affirme quelque chose de différent et de plus profond : ces défaillances humaines n’ont pas été capables de faire disparaître la Parole de Dieu ni de la rendre irrémédiablement indéterminable.
« Les apôtres ont été comme les notaires jurés du Saint-Esprit, afin que leurs Écritures soient tenues pour authentiques. »
Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, IV.8.9.
John Owen : à quoi servirait une inspiration devenue inaccessible ?
Cette manière de raisonner n’est pas une extrapolation récente. En 1658, John Owen consacre un traité entier à l’intégrité et à la pureté du texte hébreu et grec. Son argument rejoint précisément la question qui nous occupe : quel avantage y aurait-il à confesser que Dieu a donné sa Parole si nous ne pouvons être assurés qu’il l’a également conservée par son soin particulier ? Pour Owen, la préservation appartient à la doctrine de la providence et à la fidélité de Dieu envers son Église.
Il faut mesurer le poids de cette position. Owen n’oppose pas l’histoire à la foi ; il refuse qu’une conception purement immanente de l’histoire exclue d’avance l’action providentielle de Dieu. Les copies restent des objets historiques. Elles peuvent être comparées, classées, étudiées. Mais celui qui croit que l’Écriture est la Parole de Dieu ne peut traiter sa transmission comme si Dieu, après avoir parlé, s’était désintéressé du devenir de sa Parole.
C’est également le point fort de l’argument de Jean-Marc Berthoud. La critique textuelle n’est jamais pratiquée dans un vide métaphysique. Toute méthode possède des présupposés sur la nature du texte étudié, sur ce que l’histoire peut conserver et sur le rôle éventuel de la providence. La question n’est donc pas de choisir entre la foi et l’examen des manuscrits, mais de savoir quelle doctrine de Dieu, de l’Écriture et de la providence gouverne cet examen.
Le Consensus helvétique : une affirmation encore plus forte – et un avertissement utile
Le Consensus helvétique de 1675 va encore plus loin. Son premier canon affirme que Dieu a veillé paternellement sur sa Parole depuis sa mise par écrit afin qu’elle ne puisse être corrompue par la ruse de Satan ou la fraude des hommes, et que l’Église possédera jusqu’à la fin du monde les saintes Écritures. Nous sommes ici devant une doctrine explicite de préservation providentielle.
Mais ce même document fournit aussi un avertissement méthodologique. Les canons suivants appliquent cette doctrine au texte hébreu de manière très précise, jusque dans la question des points-voyelles. Cette application fut discutée dans le monde réformé lui-même. Il est donc possible d’adhérer fermement au principe de la préservation sans considérer que chaque identification historique proposée en son nom possède la même autorité confessionnelle.
Ce point est capital pour le débat sur le Texte reçu. Une doctrine peut être vraie alors qu’une application particulière de cette doctrine reste discutable. Inversement, montrer qu’une application a été trop rigide ne réfute pas le principe qui la fonde. Une difficulté ne fait pas une impossibilité ; mais une conviction théologique ne dispense pas non plus d’un examen historique exact.
Préservation, texte byzantin et Texte reçu : trois réalités à ne pas confondre
Une grande partie des malentendus vient ici du vocabulaire. Le texte préservé, le texte byzantin et le Textus Receptus ne sont pas trois expressions strictement synonymes.
La préservation désigne d’abord une affirmation théologique : Dieu n’a pas laissé sa Parole se perdre. Le texte byzantin désigne ensuite une réalité de l’histoire manuscrite : une tradition textuelle devenue largement dominante dans le monde grec médiéval et représentée par un grand nombre de manuscrits, en particulier des minuscules. Le Texte reçu désigne enfin une tradition éditoriale imprimée issue principalement du travail d’Érasme, puis de Robert Estienne, de Théodore de Bèze et des Elzevir. L’expression Textus Receptus elle-même est liée à la préface de l’édition Elzevir de 1633, qui présentait au lecteur le texte alors reçu par tous.
Cette distinction n’affaiblit pas la défense du Texte reçu ; elle la rend plus exacte. Le TR appartient largement à la tradition byzantine, mais il ne lui est pas identique en chaque lieu. De même, il n’existe pas une unique édition historique du TR dont toutes les autres seraient de simples reproductions. Les éditions d’Érasme, d’Estienne, de Bèze et des Elzevir comportent des différences réelles. Dans certains passages, les traductions protestantes classiques témoignent elles-mêmes de ces hésitations.
C’est précisément ici qu’une défense trop simple devient vulnérable. Si l’on définit la préservation comme l’identité absolue d’une édition imprimée particulière avec les autographes, il faut expliquer pourquoi cette édition plutôt qu’une autre, à partir de quel moment elle serait devenue la forme définitive du texte et comment comprendre les leçons divergentes présentes dans les éditions antérieures reçues et utilisées par les Églises de la Réforme.
La bonne question n’est donc pas : « Existe-t-il une édition du XVIe ou du XVIIe siècle dont l’histoire permettrait de supprimer toute critique textuelle ? » Manifestement non. Les éditeurs du Texte reçu ont eux-mêmes comparé des témoins, corrigé leurs éditions et fait des choix. La véritable question est plutôt : la tradition ecclésiale de transmission constitue-t-elle un témoin théologiquement et historiquement privilégié que la critique moderne a eu tort de traiter comme un simple témoin tardif parmi d’autres ?
La présomption ecclésiale
C’est ici que l’argument de Berthoud retrouve sa force. Un texte massivement copié, lu, prêché et transmis dans les Églises pendant des siècles ne peut être écarté simplement parce que les manuscrits matériels qui nous en restent sont, en moyenne, plus récents. Un manuscrit du IXe ou du Xe siècle peut transmettre une leçon beaucoup plus ancienne que lui. La date du support n’est jamais, à elle seule, la date de la leçon qu’il contient.
Il faut donc reconnaître une véritable présomption en faveur de la tradition ecclésiale. Cette présomption n’est pas une preuve automatique. La majorité numérique des manuscrits n’équivaut pas mécaniquement à autant de témoins indépendants : des copies peuvent descendre de mêmes ancêtres, et l’histoire de la standardisation byzantine doit être prise en compte. Mais l’inverse est également vrai : l’ancienneté matérielle de quelques témoins ne leur confère pas par elle-même une autorité supérieure, et une lecture minoritaire très ancienne n’est pas nécessairement originale.
Une approche réformée cohérente devrait donc refuser deux automatismes. Le premier consiste à dire : « la majorité a toujours raison ». Le second consiste à penser : « le plus ancien manuscrit disponible est nécessairement le meilleur ». Dans les deux cas, on remplace l’analyse par une règle trop simple.
La préservation providentielle conduit plutôt à prendre au sérieux l’ensemble de l’histoire de la transmission : la diffusion des lectures, leur enracinement géographique, leur présence dans les versions anciennes, leur usage liturgique, les citations patristiques, les relations généalogiques entre manuscrits et, surtout, la réception continue du texte dans l’Église. Elle interdit de faire comme si cette histoire ecclésiale n’avait aucun poids théologique.
C’est pourquoi je parlerais volontiers d’une présomption ecclésiale en faveur du texte traditionnel. Une présomption n’est pas une immunité contre la preuve contraire. Elle signifie que la tradition reçue n’a pas à comparaître devant chaque nouvelle hypothèse comme un accusé présumé coupable. Celui qui propose d’écarter une lecture transmise largement et durablement porte lui aussi une charge de démonstration.
Cette position permet de tenir ensemble ce que la polémique oppose souvent : la confiance dans la providence et le travail critique ; la réception ecclésiale et l’étude des témoins ; la certitude doctrinale et l’humilité devant quelques passages difficiles. La préservation ne supprime pas la critique textuelle. Elle lui refuse seulement le droit de commencer par le postulat que le texte reçu par l’Église doit être reconstruit comme s’il avait été perdu.
Quels arguments positifs en faveur du texte traditionnel ?
Une doctrine de la préservation ne peut pas rester suspendue au-dessus de l’histoire. Si Dieu a réellement conservé sa Parole, cette providence doit avoir laissé des traces dans la transmission effective du texte. C’est ici que la défense du texte traditionnel doit quitter le seul terrain confessionnel pour regarder les manuscrits, les versions anciennes, les citations patristiques, les lectionnaires et l’histoire de la réception ecclésiale.
Plusieurs arguments militent en faveur d’une confiance particulière accordée à la tradition byzantine et, par conséquent, au socle textuel sur lequel le Texte reçu a été constitué. Aucun de ces arguments, pris isolément, ne démontre chaque leçon du Textus Receptus. Leur force est cumulative.
La masse des manuscrits : un fait à expliquer, non un plébiscite
Le premier fait est incontestable : la grande majorité des manuscrits grecs médiévaux du Nouveau Testament appartient, à des degrés divers, à la tradition habituellement qualifiée de byzantine. La Kurzgefasste Liste de l’Institut für Neutestamentliche Textforschung de Münster compte de l’ordre de 5 700 entrées correspondant aux témoins grecs du Nouveau Testament ; ce total évolue avec l’identification, la fusion ou la reclassification des témoins.
Cette majorité numérique ne peut pas être transformée en référendum. Mille copies dérivant d’un même ancêtre ne constituent pas mille témoignages indépendants. La généalogie compte autant que le nombre. La critique textuelle contemporaine a raison sur ce point.
Mais l’existence même de cette domination byzantine doit recevoir une explication historique. Pourquoi cette forme du texte s’est-elle diffusée, stabilisée, copiée et utilisée à une telle échelle dans le monde grec ? Une réponse ancienne consistait souvent à supposer une recension tardive qui aurait progressivement éliminé des formes textuelles plus primitives. Or l’histoire concrète de cette supposée recension byzantine est beaucoup plus difficile à établir qu’on ne l’a parfois laissé entendre. Jean-Marc Berthoud et, avant lui, Jakob van Bruggen ont justement attiré l’attention sur le caractère hypothétique de certaines reconstructions expliquant l’immense diffusion du texte byzantin par une normalisation tardive centralisée.
La prudence s’impose donc dans les deux sens. La majorité ne crée pas l’originalité d’une lecture ; mais une tradition massivement attestée et durablement transmise ne peut pas non plus être disqualifiée simplement parce que ses copies conservées sont souvent tardives.
L’âge d’un manuscrit n’est pas nécessairement l’âge de sa lecture
C’est l’un des principes les plus importants du dossier. Un manuscrit daté du Xe siècle peut reproduire une lecture du IIe ou du IIIe siècle ; un manuscrit du IVe siècle peut, en certains endroits, conserver une modification déjà intervenue avant sa copie.
Il faut donc distinguer l’âge matériel du témoin et l’âge généalogique de la leçon.
Cette distinction paraît élémentaire, mais elle modifie profondément le débat. Vaticanus ou Sinaiticus sont des témoins exceptionnellement anciens et précieux. Leur antiquité leur donne un poids considérable ; elle ne leur confère pas une infaillibilité textuelle. De même, un groupe de minuscules médiévaux ne devient pas négligeable du seul fait qu’il est postérieur matériellement aux grands onciales.
La critique textuelle la plus récente elle-même travaille désormais beaucoup moins avec des catégories rigides de « types de texte » qu’avec les relations généalogiques entre variantes. La Coherence-Based Genealogical Method développée à Münster cherche précisément à reconstruire ces relations de lecture en lecture et de témoin en témoin. Elle part notamment du constat de la très grande cohérence globale de la tradition manuscrite, malgré les nombreuses variantes qui la traversent.
Ce déplacement méthodologique est important. Il rend moins plausible une méthode qui attribuerait automatiquement davantage de valeur à une leçon simplement parce qu’elle apparaît dans un manuscrit matériellement plus ancien.
Le retour de nombreuses lectures byzantines dans la critique contemporaine
Un fait récent mérite particulièrement l’attention. L’Editio Critica Maior de l’Évangile de Marc, élaborée à partir de transcriptions complètes de 209 manuscrits grecs et à l’aide de la CBGM, introduit trente-trois changements textuels par rapport au texte de Marc dans Nestle-Aland 28. Parmi ces trente-trois changements, vingt et un correspondent au texte byzantin. Plus significatif encore : l’édition signale 126 passages où deux variantes reçoivent un poids comparable pour la reconstruction du texte initial ; dans 107 de ces cas, le texte byzantin est l’une des deux possibilités retenues.
Il ne faut surtout pas transformer cette donnée en triomphe apologétique. L’ECM ne devient pas une édition du Texte reçu et ses éditeurs n’adoptent nullement une doctrine confessionnelle de la préservation. Ils continuent explicitement de concevoir leur tâche comme une reconstruction du « texte initial ».
Mais le résultat reste important. Il montre que le vieux réflexe critique selon lequel une lecture byzantine fortement majoritaire serait vraisemblablement tardive précisément parce qu’elle est byzantine ne peut plus être maintenu sans examen. L’INTF lui-même reconnaît l’existence historique d’un préjugé négatif envers le texte majoritaire byzantin et explique que certaines lectures majoritaires ont probablement été écartées trop facilement par la critique antérieure.
Voilà un point qu’il faudra fortement souligner : la réévaluation partielle du texte byzantin ne vient pas seulement de ses défenseurs ; elle apparaît aussi à l’intérieur même de la critique textuelle contemporaine.
Les versions anciennes et les Pères permettent de remonter derrière les manuscrits conservés
Les manuscrits grecs ne sont pas les seuls témoins de l’histoire du texte. Les anciennes traductions – latines, syriaques, coptes, arméniennes, géorgiennes et autres – peuvent attester l’existence d’une lecture à une époque antérieure au manuscrit grec qui nous la conserve aujourd’hui. De même, lorsqu’un Père de l’Église cite suffisamment précisément un passage du Nouveau Testament, sa citation peut témoigner d’une forme textuelle connue dans son milieu et à son époque.
L’Editio Critica Maior elle-même intègre à son projet les anciennes versions et les citations du Nouveau Testament présentes dans la littérature chrétienne antique.
Cela rend impossible l’équation simpliste : manuscrit byzantin tardif = lecture byzantine tardive.
Certaines lectures que nous retrouvons principalement dans des manuscrits byzantins médiévaux sont attestées beaucoup plus tôt par d’autres voies.
Mais ces témoins doivent être maniés avec rigueur. Une traduction ne permet pas toujours de savoir quel mot grec se trouvait exactement devant le traducteur. Un Père peut citer de mémoire, paraphraser ou harmoniser. Les versions anciennes et les citations patristiques ne constituent donc pas une machine permettant de produire automatiquement le texte original. Elles démontrent cependant que l’histoire des lectures est souvent beaucoup plus ancienne que l’âge des manuscrits grecs qui les portent.
Les lectionnaires et la réception liturgique : une mémoire de l’Église
Les lectionnaires possèdent une valeur particulière pour une doctrine ecclésiale de la préservation. Ils témoignent non seulement de textes copiés dans des bibliothèques ou des scriptoria, mais du texte effectivement lu au culte.
Cette donnée ne permet pas davantage de résoudre mécaniquement une variante. Une tradition liturgique peut harmoniser, stabiliser ou parfois modifier une lecture. Mais elle constitue un témoin historique important de la réception du texte.
Il faut ici revenir à la question théologique. Si la préservation a pour finalité que l’Église demeure sous l’autorité de la Parole, alors l’histoire du texte lu, proclamé, mémorisé et utilisé dans la liturgie n’est pas extérieure au problème. Elle n’est pas infaillible ; elle est néanmoins pertinente.
C’est un des points sur lesquels l’expression de « texte ecclésiastique » employée par Berthoud possède une véritable force. Elle rappelle que le Nouveau Testament n’a pas été transmis comme un texte classique oublié dans quelques bibliothèques puis redécouvert par l’érudition moderne. Il a vécu dans une communauté qui le copiait parce qu’elle le lisait, le prêchait et confessait son autorité.
Une extraordinaire stabilité derrière la multitude des variantes
La présentation populaire de la critique textuelle insiste parfois sur le très grand nombre des variantes. Le fait est réel, mais le nombre brut peut induire en erreur.
Plus nous possédons de manuscrits, plus nous pouvons relever de différences. Un mot orthographié différemment dans cent manuscrits produit de multiples constatations de variation sans créer cent incertitudes différentes sur le sens du texte.
Le tableau présenté aujourd’hui par l’INTF est lui-même plus rassurant que certaines vulgarisations sensationnalistes. L’Institut souligne la grande concordance entre les manuscrits et indique que, dans la plupart des unités de variation, un seul manuscrit ou quelques manuscrits s’écartent de ce qu’il qualifie de transmission majoritaire fiable ; une division substantielle de la tradition intervient dans environ dix pour cent des unités de variation étudiées.
Cette donnée n’établit pas le Texte reçu. Mais elle est parfaitement compatible avec une doctrine forte de la préservation : le Nouveau Testament ne nous est pas parvenu sous la forme de traditions radicalement différentes entre lesquelles il faudrait reconstituer laborieusement le christianisme apostolique. Il nous est parvenu à travers une tradition remarquablement cohérente, à l’intérieur de laquelle subsistent des lieux de variation.
La question de la préservation doit donc être posée à la bonne échelle. Quelques dizaines ou centaines de passages réellement discutés ne signifient pas que le texte du Nouveau Testament aurait disparu.
Le véritable argument en faveur du texte traditionnel est cumulatif
On peut maintenant reformuler le plaidoyer.
Le texte traditionnel mérite une présomption favorable non parce que « Dieu aurait promis le Texte reçu » sous cette appellation, ni parce que le plus grand nombre de manuscrits déciderait automatiquement de chaque variante, mais parce que plusieurs données convergent.
Il représente une tradition de transmission extraordinairement ample. Il est enraciné dans la vie ecclésiale grecque. Ses lectures ne peuvent pas être systématiquement qualifiées de tardives à partir de l’âge matériel de ses manuscrits. Certaines sont attestées très anciennement. La critique contemporaine elle-même en réhabilite un nombre non négligeable. Enfin, le texte byzantin constitue l’arrière-plan principal des éditions grecques sur lesquelles les Églises issues de la Réforme ont longtemps fondé leurs traductions, leur prédication et leur théologie.
Cela constitue un dossier sérieux.
Mais il manque encore une étape pour parvenir au Texte reçu proprement dit. Car défendre l’ancienneté et la valeur du texte byzantin ne revient pas automatiquement à défendre toutes les leçons particulières d’Érasme, d’Estienne, de Bèze ou des Elzevir.
C’est précisément dans ces lieux de divergence que la thèse doit accepter d’être testée.
Les difficultés du Texte reçu réfutent-elles la préservation ?
Non. Mais elles empêchent d’en faire une théorie facile.
Une doctrine robuste de la préservation doit pouvoir regarder en face les passages qui semblent lui poser le plus de difficultés : les derniers versets de Marc, Jean 7.53–8.11, le Comma Johanneum de 1 Jean 5.7–8, certaines leçons d’Apocalypse introduites dans les premières éditions d’Érasme, ainsi que les divergences internes entre les différentes éditions du Texte reçu.
Ces cas ne doivent être ni dissimulés ni utilisés comme armes rhétoriques. Ils constituent les dossiers expérimentaux de notre thèse.
Car une difficulté ne fait pas une impossibilité. Mais une difficulté non examinée ne devient pas non plus un argument. Une doctrine de la préservation qui ne pourrait subsister qu’à condition de ne jamais regarder les variantes difficiles serait une doctrine fragile. Il faut donc examiner précisément les passages que les adversaires du Texte reçu invoquent le plus souvent.
Ils ne présentent pas tous la même situation. Marc 16.9–20 possède une attestation très ancienne et une réception ecclésiale massive. Jean 7.53–8.11 présente un dossier plus complexe, mais possède lui aussi une histoire ecclésiale ancienne qu’une simple liste des plus vieux manuscrits ne suffit pas à expliquer. Le Comma Johanneum de 1 Jean 5.7–8 et certaines leçons de l’Apocalypse sont plus difficiles encore : ils montrent qu’il serait imprudent d’identifier la préservation providentielle à l’inerrance de toutes les décisions éditoriales prises au XVIe siècle.
La difficulté n’est pas une impossibilité. Mais cette maxime doit fonctionner dans les deux sens : une difficulté textuelle ne réfute pas la providence ; une doctrine de la providence ne transforme pas non plus automatiquement une leçon faiblement attestée en texte original.
Marc 16.9–20 : un texte absent des plus anciens codex, mais connu très tôt
La finale longue de Marc constitue probablement le meilleur exemple des limites d’une règle qui identifierait systématiquement « les manuscrits les plus anciens » au meilleur texte.
Les deux plus anciens manuscrits grecs complets de Marc, Vaticanus et Sinaiticus, terminent l’Évangile à Marc 16.8. D’autres particularités manuscrites montrent que la finale de Marc a connu une transmission complexe. C’est un argument réel contre une acceptation irréfléchie de Marc 16.9–20.
Mais ce n’est qu’une partie du dossier.
Vers la fin du IIe siècle, Irénée de Lyon introduit explicitement Marc 16.19 comme appartenant à la conclusion de l’Évangile de Marc, puis cite l’ascension du Seigneur et sa séance à la droite de Dieu. Ce témoignage est particulièrement important : Irénée connaît donc la finale longue près de deux siècles avant la copie de Vaticanus et de Sinaiticus.
L’existence de Marc 16.9–20 est ainsi très ancienne. Elle ne peut être expliquée comme une addition médiévale née dans la tradition byzantine. Le débat porte plutôt sur une étape beaucoup plus ancienne de la transmission : appartenait-elle à l’Évangile dès sa première rédaction, à sa première forme publiée, ou a‑t-elle été ajoutée très tôt afin de remplacer une finale perdue ou jugée insatisfaisante ? Même parmi les chercheurs favorables à la finale longue, plusieurs modèles existent.
Il me paraît donc excessif de présenter Marc 16.9–20 comme un morceau tardif que l’Église aurait naïvement ajouté à son Évangile. Son ancienneté est certaine, son enracinement ecclésial considérable et son contenu entièrement intégré à la tradition chrétienne ancienne.
Dans une perspective de préservation, le dossier est même instructif. Les formes concurrentes n’ont pas disparu : elles nous sont parvenues. La difficulté a été elle-même préservée. Nous pouvons encore aujourd’hui examiner les témoins de l’omission et ceux de l’inclusion. La providence n’exige donc pas nécessairement l’absence de toute variante ; elle peut se manifester aussi dans la conservation suffisamment abondante des témoins pour que la question demeure accessible à l’Église.
Jean 7.53–8.11 : une difficulté plus sérieuse
L’histoire de la femme surprise en adultère présente un dossier plus difficile.
Les témoins grecs anciens sont défavorables à sa présence à cet endroit de Jean. Les papyrus 66 et 75 l’omettent ; Sinaiticus et Vaticanus également. Plusieurs manuscrits postérieurs la déplacent : certains après Jean 7.36, d’autres après Jean 21.25, d’autres encore dans l’Évangile de Luc. Cette mobilité constitue un argument important pour ceux qui considèrent l’épisode comme une tradition ancienne sur Jésus entrée secondairement dans le texte de Jean. C’est aujourd’hui la position dominante dans la critique textuelle.
Il serait mauvais de cacher cette difficulté.
Mais l’histoire ne s’arrête pas aux manuscrits qui nous sont parvenus.
Jérôme écrit au début du Ve siècle qu’il trouve l’histoire de la femme adultère dans de nombreux manuscrits grecs et latins de Jean. Cette remarque est précieuse : elle atteste qu’à son époque la péricope n’était ni marginale ni confinée à une seule tradition linguistique. Jérôme l’intégra d’ailleurs au texte latin qui devint celui de la Vulgate.
Augustin va plus loin. Dans De coniugiis adulterinis, il affirme que certaines personnes de peu de foi avaient retiré de leurs codices le récit du pardon accordé à la femme adultère, craignant qu’il ne soit interprété comme une permission donnée aux femmes de pécher. Il s’agit du témoignage historique d’Augustin sur ce qu’il pensait être l’une des causes de l’omission. Il ne suffit évidemment pas à démontrer que toutes les omissions anciennes proviennent de cette motivation. Mais on ne peut honnêtement faire comme si cette explication patristique n’existait pas.
Nous nous trouvons donc devant deux séries de faits.
D’une part, les témoins grecs les plus anciens conservés ne favorisent pas l’emplacement traditionnel et la mobilité du passage pose une vraie difficulté. D’autre part, des témoins ecclésiastiques importants de l’Antiquité tardive connaissent le récit, le reçoivent comme évangélique et témoignent d’une histoire textuelle déjà complexe.
Ici encore, une doctrine de la préservation n’oblige pas à nier le problème. Elle invite plutôt à refuser l’argument simpliste selon lequel « absent de nos plus anciens codex conservés » signifierait nécessairement « inconnu de l’Église ancienne ».
Je considère donc qu’il existe de bonnes raisons de maintenir Jean 7.53–8.11 dans le texte ecclésial reçu, tout en reconnaissant loyalement que son dossier textuel est l’un des plus difficiles du Nouveau Testament.
Le Comma Johanneum : le cas où la prudence s’impose davantage
Le Comma Johanneum constitue une difficulté d’une autre nature.
Dans certaines éditions du Texte reçu, 1 Jean 5.7–8 contient l’expansion concernant le Père, la Parole et le Saint-Esprit qui « sont un ». Cette formule devint naturellement importante dans les controverses trinitaires.
Mais son dossier grec ancien est extrêmement faible.
Érasme ne l’avait pas imprimée dans ses deux premières éditions grecques de 1516 et 1519 parce qu’il ne la trouvait pas dans les manuscrits grecs qu’il avait à sa disposition. Elle apparut dans sa troisième édition de 1522 après qu’un manuscrit grec contenant le passage fut porté à son attention. Les recherches modernes de Henk Jan de Jonge ont d’ailleurs corrigé une légende souvent répétée : Érasme n’avait pas promis d’insérer le passage si on lui apportait un seul manuscrit grec. Cette histoire du « serment d’Érasme » ne repose pas sur ses écrits.
L’histoire réelle reste néanmoins embarrassante pour une théorie qui voudrait identifier chaque leçon du TR imprimé avec une préservation parfaite antérieure à l’imprimerie. Le Comma possède une histoire latine beaucoup plus importante que son histoire grecque et son intégration au texte grec imprimé est tardive.
Il faut ici résister à une mauvaise apologétique.
La doctrine de la Trinité ne repose pas sur le Comma Johanneum. Elle est enseignée par l’ensemble du témoignage scripturaire sur le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Admettre qu’une leçon de 1 Jean 5 soit textuellement très difficile ne retire donc rien à la doctrine trinitaire.
Surtout, la préservation de l’Écriture ne doit pas être définie de telle sorte que toute critique d’une leçon particulière du TR devienne une attaque contre l’inspiration. Une telle définition placerait sur le même plan la Parole inspirée de Dieu et les décisions éditoriales d’Érasme.
Ce serait précisément confondre inspiration et édition.
Apocalypse 22.19 : quand Érasme dut reconstruire du grec à partir du latin
Le cas de l’Apocalypse est encore plus instructif.
Pour sa première édition, Érasme ne disposait que d’un manuscrit grec de l’Apocalypse, et celui-ci était incomplet à la fin. Pour les derniers versets, il dut reconstruire un texte grec à partir du latin.
Apocalypse 22.19 offre l’exemple le plus connu. Là où la quasi-totalité de la tradition grecque lit l’« arbre de vie », le texte grec imprimé issu d’Érasme porte le « livre de vie », correspondant à une forme latine libro vitae au lieu de ligno vitae. Les études sur la tradition latine de l’Apocalypse relient cette leçon à la rétroversion opérée par Érasme depuis son témoin latin.
Ce fait doit être admis.
Il serait particulièrement difficile d’affirmer que la providence aurait miraculeusement restauré par la rétroversion latine d’Érasme une leçon grecque primitive alors que la tradition manuscrite grecque accessible pointe dans une autre direction. Une telle affirmation demanderait une preuve ; la doctrine générale de la providence ne peut pas la fournir à elle seule.
Mais là encore, qu’est-ce que cela réfute ?
Cela réfute une doctrine de la perfection absolue de l’édition d’Érasme.
Cela ne réfute nullement la préservation du texte biblique.
Au contraire, nous savons précisément comment le problème est apparu parce que nous possédons suffisamment de témoins grecs, latins et éditoriaux pour le repérer. Le texte n’a donc pas été perdu : la comparaison de la tradition permet justement de corriger une décision éditoriale du XVIe siècle.
Il n’existe pas historiquement une seule édition du Texte reçu
Cette conclusion devient incontournable lorsqu’on compare les éditions imprimées.
Érasme publia plusieurs éditions. Estienne en publia plusieurs. Bèze aussi. Les Elzevir produisirent ensuite leurs propres éditions. Elles sont extrêmement proches, mais elles ne sont pas identiques.
Ce n’est pas un argument inventé par les adversaires du TR. Frederick Henry Ambrose Scrivener dut précisément affronter cette réalité lorsqu’il voulut, au XIXe siècle, publier le texte grec correspondant à la King James Version. Les lectures présumées sous-jacentes à l’Authorized Version ne correspondaient pas intégralement à une seule édition imprimée antérieure. Son édition de 1881 reconstruit donc le texte grec correspondant aux choix effectivement représentés dans la traduction anglaise et ne se contente pas de reproduire à l’identique une édition antérieure du Texte reçu.
Ce point est théologiquement important.
Quand quelqu’un affirme : « le Texte reçu a été parfaitement préservé », il faut demander : lequel ?
Érasme 1516 ? Érasme 1522 ? Estienne 1550 ? Bèze 1598 ? Elzevir 1633 ? Scrivener 1881 ?
Répondre « Scrivener » pose immédiatement une autre difficulté : Scrivener écrit deux siècles et demi après la Réforme et son texte est en partie une reconstruction destinée à correspondre aux décisions des traducteurs de 1611. Il serait historiquement impossible d’affirmer que les Réformateurs du XVIe siècle possédaient précisément le « Scrivener 1881 ».
Cette objection ne détruit pas le Texte reçu. Elle détruit seulement une manière trop rigide de le concevoir.
Préservation providentielle ne signifie pas réinspiration du XVIe siècle
Nous pouvons maintenant formuler la distinction décisive.
La Réforme n’a pas créé la Parole de Dieu. Érasme ne l’a pas réinspirée. Estienne, Bèze et les Elzevir n’ont reçu aucun charisme apostolique leur garantissant l’infaillibilité éditoriale.
Ils ont travaillé sur une tradition textuelle qu’ils avaient reçue.
Cette tradition était extraordinairement stable. Elle provenait principalement du texte ecclésial grec transmis à travers les siècles. Elle fut comparée avec des manuscrits, des éditions antérieures et des versions. Les éditeurs corrigèrent leurs prédécesseurs et parfois se corrigèrent eux-mêmes. Ce processus appartient lui aussi à la providence ordinaire.
Le Texte reçu doit donc être compris non comme un nouvel autographe inspiré apparu au XVIe siècle, mais comme la forme imprimée historique d’une tradition ecclésiale du texte grec.
Cette formulation permet de conserver ce qui me paraît essentiel dans la thèse du Texte reçu : la confiance accordée à une transmission publique, continue, ecclésiale et providentielle de l’Écriture.
Elle permet en même temps de reconnaître qu’une édition particulière peut contenir quelques décisions éditoriales susceptibles d’être corrigées à partir de la tradition elle-même.
Ce n’est pas renoncer à la préservation.
C’est précisément refuser de confondre la préservation de la Parole avec l’infaillibilité d’un imprimeur.
Une difficulté ne fait pas une impossibilité
La formule peut maintenant recevoir tout son sens.
Les variantes textuelles sont réelles. Les passages difficiles sont réels. Certaines décisions du Texte reçu sont beaucoup mieux défendues que d’autres.
Mais aucune de ces constatations ne conduit à la conclusion que Dieu aurait laissé sa Parole disparaître.
Marc 16 nous montre une variante très ancienne dont les deux états ont été conservés. Jean 7.53–8.11 nous montre une tradition ecclésiale ancienne dont l’histoire est plus complexe que ne le laisse penser la seule comparaison de quelques codex. Le Comma Johanneum montre qu’une tradition confessionnelle peut parfois avoir donné trop de poids à une leçon tardive. Apocalypse 22.19 montre qu’une édition imprimée peut comporter une reconstruction humaine identifiable.
Dans aucun de ces cas nous ne sommes devant un texte irrémédiablement perdu.
Nous sommes devant une tradition dont les témoins sont assez nombreux et assez largement conservés pour que les difficultés elles-mêmes puissent être examinées.
Voilà peut-être l’un des arguments les plus forts en faveur de la préservation providentielle : nous connaissons les variantes parce que Dieu, dans sa providence, nous a laissé une abondance de témoins permettant de les connaître.
La préservation n’est donc pas l’absence d’histoire.
Elle est la fidélité de Dieu au milieu de l’histoire.
Pourquoi la préservation du texte est-elle importante ?
On pourrait être tenté de conclure que cette discussion demeure réservée aux spécialistes. Après tout, l’immense majorité du Nouveau Testament ne soulève aucune difficulté textuelle substantielle, et les grandes doctrines chrétiennes ne dépendent pas d’un unique passage disputé. La Trinité subsiste sans le Comma Johanneum ; la résurrection du Christ ne dépend pas de Marc 16.9–20 ; le pardon accordé aux pécheurs est abondamment enseigné ailleurs que dans Jean 7.53–8.11.
Tout cela est vrai.
Mais il serait erroné d’en conclure que la question du texte importe peu.
La question n’est pas seulement : « Une variante change-t-elle une doctrine ? » Elle est plus fondamentale : quelle Écriture l’Église reçoit-elle comme Parole de Dieu ? Si l’Écriture constitue la règle suprême de la foi, il faut qu’elle soit non seulement inspirée en son origine, mais suffisamment conservée pour pouvoir réellement exercer cette fonction.
Le Sola Scriptura suppose une Écriture accessible
La Réforme n’a jamais confessé une autorité abstraite appelée « la Bible ». Elle a confessé l’autorité de paroles données par Dieu, consignées dans les livres prophétiques et apostoliques et reçues comme règle de la foi.
Le Sola Scriptura signifie précisément que l’Église ne possède au-dessus de l’Écriture aucun magistère infaillible capable de compléter, corriger ou authentifier souverainement la révélation divine.
Mais cette affirmation entraîne une conséquence.
Si le texte de l’Écriture était substantiellement perdu, si sa forme primitive demeurait enfouie derrière une tradition devenue indéchiffrable, ou si l’Église ne disposait plus que d’un ensemble de documents à partir desquels des spécialistes devaient reconstruire hypothétiquement la Parole de Dieu, alors le principe même du Sola Scriptura serait fragilisé.
L’autorité théorique demeurerait divine, mais l’accès pratique à cette autorité dépendrait finalement d’un nouveau corps d’experts.
Ce danger doit être formulé avec précision. Il ne faut pas caricaturer la critique textuelle contemporaine : ses spécialistes ne prétendent généralement pas constituer un magistère ecclésiastique et leur travail a considérablement accru notre connaissance de la tradition manuscrite.
La difficulté est ailleurs.
Lorsque l’on passe insensiblement de l’idée légitime selon laquelle certains passages nécessitent un travail critique à l’idée que le texte biblique, dans son ensemble, est un objet perdu qu’une science moderne doit reconstruire, quelque chose change dans la doctrine de l’Écriture.
La tradition réformée offre une autre manière de poser le problème : le texte doit être étudié, comparé et parfois discuté précisément parce qu’il a été transmis, non parce qu’il aurait cessé d’exister.
La critique travaille à l’intérieur d’une transmission conservée ; elle ne ressuscite pas une révélation disparue.
Jésus lui-même reçoit une Écriture transmise
Cette conviction possède aussi un fondement christologique.
Lorsque Jésus cite l’Ancien Testament, il ne dispose évidemment plus des autographes de Moïse, de David ou d’Ésaïe. Il reçoit l’Écriture telle qu’elle a traversé les siècles de transmission d’Israël.
Cela ne l’empêche nullement de dire : « l’Écriture ne peut être anéantie » (Jean 10.35), ni d’introduire ses raisonnements par « il est écrit », ni de faire porter certains arguments sur la formulation même du texte.
Il ne considère donc pas que l’absence des autographes rende impossible une véritable certitude scripturaire.
Les apôtres font de même.
Cette donnée devrait peser lourd dans une doctrine réformée du texte. Entre l’autographe et Jésus existaient déjà des siècles de copies, de transmission et de variantes. Pourtant le Christ traite les Écritures comme la Parole actuelle de Dieu.
Le modèle biblique n’est donc ni celui d’une succession miraculeuse de copies matériellement infaillibles, ni celui d’un texte devenu inaccessible après la disparition des autographes.
C’est celui d’une Parole donnée une fois et conservée dans une histoire réelle.
La prédication dépend d’une confiance réelle dans le texte
La question devient immédiatement pastorale lorsqu’un pasteur monte en chaire.
Il ne prêche pas une hypothèse sur ce que Paul aurait peut-être écrit. Il ouvre l’Écriture et dit à l’Église : voici la Parole de Dieu.
Cette assurance ne l’autorise pas à cacher une difficulté textuelle lorsqu’elle existe. Au contraire, la confiance dans la préservation permet de l’exposer sans inquiétude.
Un pasteur peut dire à sa communauté : ce passage présente plusieurs formes textuelles anciennes ; voici les principaux témoins ; voici pourquoi je retiens telle lecture ; aucune de ces variantes ne signifie que Dieu nous aurait privés de sa Parole.
Cette attitude me paraît beaucoup plus saine que deux attitudes opposées.
La première consiste à cacher toutes les variantes comme si les mentionner menaçait la foi.
La seconde consiste à multiplier dans la prédication les formules du genre : « les plus anciens manuscrits disent peut-être autre chose », jusqu’à donner aux fidèles l’impression qu’ils possèdent une Bible constamment corrigée par les spécialistes.
La vérité se situe ailleurs : nous possédons une tradition textuelle extraordinairement stable, à l’intérieur de laquelle quelques endroits exigent un discernement particulier.
« Alors notre prédication manque de la puissance et de l’autorité dont elle a besoin et qu’elle ne peut recevoir que de la Parole de Dieu sur laquelle elle repose. »
Herman Bavinck, De Predikdienst, dans Kennis en Leven, 1922, p. 83–84.
Les notes de nos Bibles doivent être expliquées
Cette question touche directement le lecteur ordinaire.
Il suffit d’ouvrir plusieurs traductions modernes pour rencontrer des notes telles que : « certains manuscrits ajoutent », « les meilleurs manuscrits omettent », « les témoins les plus anciens ne contiennent pas ce passage ».
Pour quelqu’un qui ignore tout de l’histoire manuscrite, le résultat peut être déstabilisant.
Que signifie « les meilleurs manuscrits » ? Qui a décidé qu’ils étaient meilleurs ? Pourquoi un passage présent dans la Bible de ses parents se trouve-t-il maintenant entre crochets ? Les chrétiens ont-ils lu pendant quinze siècles un texte différent du texte apostolique ?
Ces questions sont légitimes.
L’Église ne devrait pas y répondre par : « faites confiance aux spécialistes ».
Elle devrait expliquer la transmission de l’Écriture.
Les manuscrits sont nombreux précisément parce que le Nouveau Testament a été abondamment copié. Leur comparaison révèle des variantes parce que nous possédons beaucoup de témoins. La plupart de ces variantes sont mineures. Quelques-unes sont significatives. Aucune ne signifie que nous aurions perdu le message apostolique ou que nous devrions reconstruire le christianisme à partir de fragments contradictoires.
Présentée ainsi, la critique textuelle ne détruit pas la confiance ; elle manifeste aussi l’extraordinaire richesse de la transmission.
« La Bible, Parole de Dieu, est le grand moyen de promouvoir la sanctification et le salut des hommes. »
Charles Hodge, Systematic Theology, vol. III, chap. XX, § 1.
Toutes les méthodes critiques ont des présupposés
Il faut cependant aller plus loin avec Jean-Marc Berthoud.
La critique textuelle ne consiste jamais à laisser simplement « parler les faits ». Il faut décider quels faits doivent recevoir le plus de poids.
L’ancienneté d’un manuscrit compte-t-elle davantage que sa diffusion ? Une lecture difficile doit-elle être préférée parce qu’un copiste aurait davantage tendance à simplifier ? Quelle importance accorder aux citations patristiques ? À la répartition géographique ? À la tradition liturgique ? À la cohérence généalogique ? À la réception ecclésiale ?
Aucune de ces décisions n’est produite automatiquement par le manuscrit lui-même.
Il faut donc renoncer au mythe d’une opposition entre un Texte reçu fondé sur la foi et un texte critique fondé sur les seuls faits.
Les deux examinent des faits.
Les deux les interprètent.
La véritable différence apparaît dans la hiérarchie que l’on accorde aux différents types de témoignages et dans la conception que l’on se fait de l’histoire de la transmission.
C’est ici qu’une doctrine réformée de la providence doit intervenir, non pour supprimer l’enquête historique, mais pour empêcher que l’enquête commence par exclure théologiquement la possibilité que Dieu ait effectivement gardé publiquement sa Parole dans son Église.
La réception ecclésiale n’est pas infaillible, mais elle n’est pas insignifiante
Le protestantisme doit ici éviter une contradiction.
Nous refusons avec raison de faire de l’Église la source de l’autorité canonique. L’Église n’a pas rendu les livres bibliques inspirés en les reconnaissant. Elle les a reçus parce qu’ils étaient inspirés.
Mais nous ne concluons pas pour autant que l’histoire de leur réception n’aurait aucune importance pour la question du canon.
Pourquoi raisonner autrement pour leur texte ?
L’Église ne crée pas davantage le texte qu’elle ne crée le canon.
Mais le fait qu’une forme du texte ait été copiée, reçue, proclamée et transmise très largement dans les Églises ne saurait être théologiquement indifférent.
La réception n’est pas constitutive de l’autorité.
Elle est testimoniale.
C’est exactement dans ce sens que je propose de parler d’une présomption ecclésiale : non d’une infaillibilité de la tradition, mais d’un poids réel accordé à la transmission publique de l’Écriture dans le peuple auquel Dieu l’a confiée.
Quelle place donner alors au Texte reçu ?
Nous pouvons maintenant répondre plus précisément.
Je ne crois pas qu’il soit nécessaire ni historiquement défendable d’affirmer qu’une édition particulière du Texte reçu – Érasme, Estienne, Bèze, Elzevir ou Scrivener – reproduit infailliblement, en chaque leçon, les autographes.
Une telle position ajoute à la doctrine de la préservation une identification historique que l’Écriture elle-même ne promet pas et que les différences entre les éditions du TR rendent difficile à soutenir.
Mais je ne crois pas davantage que le Texte reçu puisse être traité comme une curiosité éditoriale dépassée depuis la découverte de quelques grands codex.
Il représente la cristallisation imprimée d’une transmission grecque ecclésiale beaucoup plus ancienne que lui. Il a nourri les traductions de la Réforme, la prédication, les confessions et la théologie protestante classique. Il appartient substantiellement à la tradition byzantine, tout en conservant quelques leçons qui ne correspondent pas à sa majorité.
Sa valeur est donc historique, ecclésiale et textuelle.
Il mérite une forte présomption de confiance.
Une position réformée de préservation
La position qui se dégage de cet examen peut être formulée en quelques propositions.
- Les textes prophétiques et apostoliques ont été verbalement inspirés de Dieu.
- Dieu n’a pas seulement inspiré sa Parole ; dans sa providence singulière, il l’a conservée au cours de l’histoire.
- Cette préservation n’implique pas l’infaillibilité des copistes, des imprimeurs ou des éditeurs. Elle implique que leurs erreurs n’ont pas réussi à faire disparaître la Parole donnée.
- Le texte original n’est donc pas un objet substantiellement perdu qu’il faudrait recréer. Il demeure présent et accessible dans la tradition manuscrite conservée.
- La transmission ecclésiale, en particulier la tradition byzantine largement reçue dans le monde grec, constitue un témoin majeur de cette préservation et mérite une présomption favorable.
- Le Texte reçu représente une forme imprimée historiquement privilégiée de cette tradition, sans qu’il soit nécessaire de conférer l’infaillibilité à une édition particulière.
- Une leçon du Texte reçu ne devrait pas être abandonnée légèrement. La charge de la preuve appartient aussi à celui qui propose de s’écarter d’une lecture largement et durablement reçue.
- Une leçon particulière du TR peut néanmoins être réexaminée lorsque les données manuscrites, versionnelles, patristiques et historiques fournissent des raisons suffisamment fortes. Reconnaître cette possibilité n’est pas renoncer à la préservation ; c’est distinguer la Parole préservée des décisions d’un éditeur.
- Les éditions critiques modernes constituent des instruments de travail précieux, mais aucune édition et aucune méthode critique ne doit devenir pour l’Église un magistère de substitution.
- L’objectif n’est finalement ni de défendre un sigle – TR, MT, NA ou ECM – ni de gagner une controverse textuelle. Il est de recevoir avec reconnaissance la Parole que Dieu a donnée et gardée pour son Église.
Dieu n’a pas abandonné sa Parole après l’avoir inspirée
Le débat sur le Texte reçu touche ainsi une question beaucoup plus profonde que le choix entre deux éditions grecques.
Il touche à notre doctrine de Dieu.
Le Dieu de l’Écriture n’agit pas seulement au commencement des choses. Il conduit leur histoire selon sa providence. Celui qui a parlé par les prophètes et les apôtres n’a pas ensuite abandonné sa Parole aux accidents aveugles de la transmission humaine.
Il l’a confiée à son peuple.
Des copistes l’ont copiée. Des communautés l’ont lue. Des prédicateurs l’ont exposée. Des traducteurs l’ont traduite. Des érudits ont comparé ses témoins. Des imprimeurs l’ont reproduite. Il y eut des fautes, des corrections, des variantes et quelques incertitudes locales.
Mais la Parole n’a pas disparu.
Deux millénaires après les apôtres, l’Église peut encore ouvrir les Écritures dans les langues originales, comparer une abondance exceptionnelle de témoins et reconnaître avec une très grande certitude le texte qui lui a été transmis.
La doctrine de la préservation n’est donc pas l’affirmation naïve que rien ne s’est jamais passé entre les apôtres et nous.
Elle confesse quelque chose de beaucoup plus biblique : tout ce qui s’est passé n’a pas empêché Dieu d’accomplir son dessein.
L’inspiration nous assure que Dieu a parlé.
La préservation nous assure qu’il ne nous a pas repris ce qu’il avait donné.
Et c’est pourquoi l’Église peut encore entendre aujourd’hui, dans l’Écriture transmise au long des siècles, non l’écho incertain d’une Parole disparue, mais la Parole du Dieu vivant.
Annexes
Annexe 1 – Éclairage biblique : une Parole donnée, confiée et gardée
La doctrine de la préservation ne repose pas sur un verset qui décrirait à l’avance l’histoire des manuscrits ou annoncerait une édition grecque particulière. Elle procède plutôt de la convergence de plusieurs données bibliques : Dieu donne sa Parole sous forme écrite, la confie à son peuple, ordonne qu’elle soit copiée, lue et transmise, et affirme sa permanence.
Deutéronome 17.18–20 constitue un premier témoignage significatif. Le roi d’Israël doit faire écrire pour lui une copie de la Loi, la garder auprès de lui et la lire toute sa vie. L’autorité de la Loi n’est donc pas réservée au premier exemplaire : une copie fidèle permet au roi de demeurer soumis à la Parole révélée. Deutéronome 31.9–13 ajoute la dimension communautaire : la Loi écrite est déposée, conservée et périodiquement proclamée devant le peuple. La transmission écrite appartient déjà au dessein de Dieu.
Romains 3.2 rappelle ensuite que les « oracles de Dieu » ont été confiés au peuple juif. Paul ne présente pas cette garde historique comme étrangère à la providence. Dieu communique sa révélation à travers un peuple chargé de la conserver et de la transmettre. Cette responsabilité humaine n’abolit pas l’action divine ; elle en constitue l’un des instruments.
2 Timothée 3.15–17 est particulièrement important. Timothée connaît depuis son enfance les saintes lettres. Il ne possède évidemment aucun autographe de Moïse, des prophètes ou des psalmistes. Pourtant Paul peut immédiatement affirmer que toute Écriture est inspirée de Dieu et capable d’enseigner, convaincre, corriger et former. Le texte transmis continue donc d’exercer l’autorité de la révélation qu’il communique.
Ésaïe 40.8 affirme que la Parole de Dieu subsiste éternellement. 1 Pierre 1.23–25 reprend cette déclaration et l’applique à la Parole annoncée aux croyants. Jésus, de son côté, affirme que ses paroles ne passeront pas (Matthieu 24.35), que pas un iota ou un trait de lettre ne disparaîtra avant l’accomplissement du dessein de Dieu (Matthieu 5.18) et que « l’Écriture ne peut être anéantie » (Jean 10.35).
Ces passages doivent cependant être employés avec précision. Aucun ne promet qu’un copiste ne commettra jamais une erreur. Aucun n’identifie prophétiquement Érasme 1516, Estienne 1550, Bèze 1598, Elzevir 1633 ou Scrivener 1881 au texte parfait des autographes. Leur portée est plus fondamentale : la révélation écrite n’est pas conçue comme une parole divine momentanément apparue puis abandonnée à la disparition. Elle demeure une parole écrite, transmise et réellement accessible au peuple de Dieu.
La doctrine biblique de la préservation est donc à la fois forte et sobre : Dieu garde sa Parole sans promettre l’infaillibilité de chaque maillon humain de sa transmission.
Annexe 2 – Éclairage confessionnel : de Westminster à l’orthodoxie réformée
La formulation confessionnelle la plus nette se trouve dans la Confession de foi de Westminster 1.8. Elle affirme que l’Ancien Testament en hébreu et le Nouveau Testament en grec, immédiatement inspirés de Dieu, ont été conservés purs au cours des siècles par le soin et la providence singuliers de Dieu et sont donc authentiques ; l’Église doit finalement en appeler à eux dans les controverses religieuses. Le paragraphe poursuit immédiatement en rappelant la nécessité de traduire ces textes dans les langues des peuples. La préservation n’est donc pas une doctrine érudite détachée de l’Église : elle garantit que la Parole authentique demeure disponible pour être lue, traduite et proclamée. Consulter le texte de Westminster.
Il faut néanmoins observer ce que Westminster ne dit pas. Elle n’identifie pas cette conservation à un manuscrit unique ni à une édition grecque imprimée particulière. Elle ne déclare pas chaque copie exempte de faute. Son affirmation porte sur la permanence providentielle des Écritures authentiques dans leurs langues originales. C’est précisément pourquoi le texte peut rester l’instance ultime de l’Église sans qu’il soit nécessaire de postuler une nouvelle inspiration des copistes ou des éditeurs.
Le Consensus helvétique de 1675 formule la préservation de manière encore plus forte. Son premier canon affirme que Dieu a veillé paternellement sur sa Parole depuis sa mise par écrit afin qu’elle ne puisse être détruite par la ruse de Satan ou la fraude des hommes et que l’Église possédera les saintes Écritures jusqu’à la fin. Son deuxième canon applique cette conviction au texte hébreu jusque dans la question des voyelles et des points-voyelles. Consulter le Consensus helvétique.
Cette seconde précision est instructive. Elle montre à la fois la force de la conviction réformée concernant la préservation et la possibilité de pousser son application historique plus loin que ne l’exige nécessairement le principe lui-même. La discussion ultérieure sur les points-voyelles hébreux rappelle qu’il faut distinguer le dogme de la conservation providentielle d’une identification particulière de la forme sous laquelle cette conservation se serait accomplie.
John Owen offre un autre témoin majeur. Son ouvrage de 1659, Of the Divine Originall, Authority, Self-Evidencing Light, and Power of the Scriptures, contient une défense spécifique de l’intégrité et de la pureté des textes hébreu et grec. Owen répondait notamment aux discussions suscitées par la Polyglotte de Londres et liait étroitement l’autorité présente de l’Écriture au soin providentiel de Dieu dans sa transmission. L’édition originale fut imprimée à Oxford par Henry Hall pour Thomas Robinson. Voir la notice de l’édition originale.
L’héritage réformé autorise donc une affirmation forte : le texte inspiré n’a pas été perdu. Il n’oblige pas pour autant à canoniser une édition imprimée particulière. C’est cette distinction qui permet de rester confessionnel sans transformer l’histoire éditoriale du XVIe siècle en un second acte d’inspiration.
Annexe 3 – Corpus repéré dans La Revue réformée et Résister et Construire
La Revue réformée
Le dossier directement consacré à notre question se trouve d’abord dans le numéro 216, janvier 2002, tome LIII. Alain Georges Martin y publie « Faut-il avoir peur de la critique textuelle ? (1) ». Il défend la légitimité de la critique textuelle, insiste sur la complexité de la transmission et refuse qu’une fidélité théologique à l’Écriture exige la fixation préalable sur le Texte reçu. L’article constitue donc un interlocuteur critique particulièrement utile : il oblige une défense du texte traditionnel à ne pas confondre foi dans l’autorité biblique et refus de l’histoire manuscrite. Lire l’article.
Dans le même numéro, Jean-Marc Berthoud répond avec « Faut-il avoir peur de la critique textuelle ? (2) ». C’est le texte francophone réformé directement le plus important que j’ai identifié pour la défense d’une approche ecclésiale du texte. Berthoud replace la critique textuelle sous la doctrine de l’inspiration, de l’infaillibilité et de la providence, et accorde une importance majeure au texte byzantin, au Texte reçu et à leur réception ecclésiale. Il mobilise notamment l’histoire des éditions d’Érasme, Estienne, Bèze et des Elzevir, ainsi que la tradition ultérieure de Burgon, Scrivener, Hills, Pickering et van Bruggen. Lire l’article.
Le numéro 226 de janvier 2004 contient ensuite, dans « Des livres à lire », la recension par Bertrand Rickenbacher de Pierre Courthial, De Bible en Bible. Cette recension est essentielle parce qu’elle identifie explicitement le « dogme scriptural » comme cœur de l’ouvrage et présente le livre de Courthial comme un développement de l’autorité du Texte sacré de l’Alliance. Lire la recension.
Enfin, le numéro 272 de novembre 2014 publie Viviane André, « Nos traductions bibliques sont-elles fiables ? ». Le propos est plus large : traductions, textes de base, choix éditoriaux et fiabilité. Mais l’article est directement pertinent puisqu’il oblige à distinguer le Texte reçu des éditions critiques et à réfléchir aux conséquences des choix textuels dans les Bibles françaises. Lire l’article.
Résister et Construire
L’archive actuellement accessible ne fait pas ressortir un article portant explicitement dans son titre « Texte reçu » ou Textus Receptus. Le corpus pertinent se concentre surtout autour des questions de traduction, d’autorité de l’Écriture et de critique biblique.
Les numéros 28–29 constituent le dossier le plus important. On y trouve Jean-Marc Berthoud, « Lettre ouverte à un traducteur évangélique de la Bible » et « Comment comprendre la Bible », Jean-Marc Thobois, « Certaines traductions de la Bible sont mauvaises », ainsi que Gail Anne Riplinger, « Les sept étapes pour une saine compréhension de la Bible ». Les deux textes de Berthoud et celui de Thobois concernent principalement la philosophie de la traduction et la fidélité au texte ; ils éclairent les présupposés qui entourent notre question sans constituer à eux seuls une démonstration de la priorité du TR. Voir le dossier.
Les numéros 26–27 contiennent également Paul-André Dubois, « Les évangéliques face à la Parole de Dieu », qui défend fortement l’inspiration verbale, l’intangibilité et la suffisance de l’Écriture, ainsi que Christian Rouvière, « L’autorité souveraine de la Parole de Dieu ». Ces articles fournissent l’arrière-plan bibliologique du débat, mais ils ne constituent pas des études spécialisées de critique textuelle. Lire l’article de Paul-André Dubois.
Les numéros 51–52 reproduisent « De Bible en Bible » de Pierre Courthial ; les numéros 53–54 comportent la recension détaillée de Simon Scharf. Cette dernière souligne notamment l’importance du deuxième chapitre du livre de Courthial, « Le Texte sacré de l’Alliance et les critiques ». C’est par Courthial que le lien entre bibliologie, critique textuelle et préservation apparaît le plus clairement dans ce corpus. Lire « De Bible en Bible ».
La conclusion documentaire est donc assez nette. Pour une étude francophone spécifiquement consacrée au Texte reçu et à la critique textuelle, le diptyque Martin-Berthoud dans La Revue réformée n°216 et De Bible en Bible de Pierre Courthial constituent les sources de première importance. Les articles de Résister et Construire élargissent le dossier par leurs réflexions sur l’autorité, l’inspiration et la traduction, mais l’archive en ligne actuellement indexée ne permet pas de les présenter tous comme des études spécifiques du Textus Receptus.
Bibliographie commentée
Sources confessionnelles et défense de la préservation
Confession de foi de Westminster, chapitre I, § 8. Le texte confessionnel fondamental pour ce dossier. Il articule directement inspiration des textes hébreu et grec, soin providentiel de Dieu, conservation et autorité actuelle pour l’Église. Il doit être lu avant les controverses modernes sur les éditions particulières. Texte en ligne.
Courthial Pierre, De Bible en Bible. Le Texte sacré de l’Alliance entre Dieu et le genre humain, et sa vision du monde et de la vie, Aix-en-Provence / Genève, Kerygma / L’Age d’Homme, 2002. C’est la référence francophone réformée la plus directement adaptée au présent article. Courthial ne sépare pas l’autorité de l’Écriture de son existence historique comme Texte sacré transmis. Sa thèse mérite toutefois d’être confrontée aux données précises de la critique textuelle. Voir la recension dans La Revue réformée.
Owen John, Of the Divine Originall, Authority, Self-Evidencing Light, and Power of the Scriptures, Oxford, Henry Hall pour Thomas Robinson, 1659. L’ouvrage comprend la défense de l’intégrité et de la pureté des textes hébreu et grec. Owen constitue un témoin majeur de l’orthodoxie réformée pour laquelle la providence dans la transmission n’est pas un appendice facultatif de la doctrine de l’Écriture. Notice bibliographique.
Berthoud Jean-Marc, « Faut-il avoir peur de la critique textuelle ? (2) », La Revue réformée, n°216, 2002/1. Défense vigoureuse du texte ecclésiastique et critique des présupposés de la critique moderne. Son mérite est de réintroduire explicitement providence, histoire de l’Église et présupposés théologiques. Certaines identifications entre texte ecclésiastique, byzantin et Texte reçu demandent néanmoins les distinctions apportées dans le présent article. Lire l’article.
Perspectives critiques ou divergentes
Martin Alain Georges, « Faut-il avoir peur de la critique textuelle ? (1) », La Revue réformée, n°216, 2002/1. Interlocuteur indispensable pour éviter une défense circulaire du TR. Martin insiste sur la pluralité ancienne des témoins et sur la nécessité de prendre au sérieux la transmission historique. Son article oblige à montrer pourquoi la providence ne doit pas être assimilée à une transmission sans variantes. Lire l’article.
Metzger Bruce M. et Ehrman Bart D., The Text of the New Testament : Its Transmission, Corruption, and Restoration, 4e éd., New York / Oxford, Oxford University Press, 2005. Manuel classique de critique textuelle moderne. Il ne partage pas la construction confessionnelle défendue ici, mais il fournit l’appareil historique et méthodologique nécessaire pour contrôler les arguments concernant les manuscrits, les éditions du TR et les grandes variantes. Une défense réformée sérieuse du texte traditionnel gagne à connaître cette argumentation dans sa forme académique la plus forte. Notice du livre.
Pour aller plus loin
Le lecteur qui souhaite prolonger cette étude gagnera d’abord à reprendre ensemble quelques textes bibliques plutôt qu’à commencer immédiatement par les controverses manuscrites. Lire successivement Deutéronome 17.18–20 ; 31.9–13, Romains 3.1–2, Ésaïe 40.6–8 avec 1 Pierre 1.23–25, 2 Timothée 3.14–17, Matthieu 5.17–18 et Jean 10.35 permet de poser la question fondamentale : comment l’Écriture elle-même présente-t-elle le rapport entre révélation, mise par écrit, transmission et permanence ?
Il est ensuite utile de mémoriser quatre distinctions. Inspiration désigne l’origine divine de l’Écriture ; préservation, sa conservation dans l’histoire. Texte byzantin désigne une tradition manuscrite ; Texte reçu, une famille d’éditions imprimées qui en dépend largement sans lui être identique. L’âge d’un manuscrit n’est pas nécessairement l’âge de la lecture qu’il contient. Enfin, reconnaître une présomption en faveur du texte ecclésial n’équivaut pas à déclarer cette tradition matériellement infaillible en chaque témoin.
Pour mesurer concrètement le débat, quatre dossiers suffisent à constituer un excellent exercice : Marc 16.9–20, Jean 7.53–8.11, 1 Jean 5.7–8 et Apocalypse 22.19. Pour chacun, comparer une Bible fondée sur le Texte reçu, une traduction moderne, les notes textuelles et, lorsque cela est possible, un apparat grec. La bonne question n’est pas simplement : « Quelle version met ce passage entre crochets ? », mais : « Quels témoins existent, de quelle époque, avec quelle diffusion et quelle histoire de réception ? »
Quatre questions peuvent enfin guider une étude en groupe. Que signifie exactement la formule de Westminster selon laquelle les Écritures ont été conservées pures au cours des siècles ? Une doctrine de la préservation exige-t-elle une édition actuellement infaillible ? Quelle charge de démonstration doit porter celui qui abandonne une lecture reçue très largement par l’Église ? Et comment un pasteur peut-il expliquer honnêtement une variante textuelle sans placer l’assemblée sous la dépendance d’un magistère d’experts ?
Le but de ce travail n’est pas de rendre le croyant méfiant envers sa Bible. Il est au contraire de lui permettre de comprendre pourquoi l’histoire réelle de sa transmission, y compris ses difficultés, reste compatible avec une confession ferme : Dieu a parlé, et il n’a pas laissé disparaître sa Parole.
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