Le Cri d’Edvard Munch : figure au visage angoissé sur un pont, devant le fjord d’Oslo et un ciel ondulant.

De quoi avons-nous peur ? Quand la peur prend la place de la foi

Avatar de Vincent Bru

Pour lire l’i­mage

Dans Le Cri, la figure cen­trale semble absor­bée par une angoisse qui déforme tout l’horizon : le visage, le ciel et le pay­sage paraissent pris dans le même ver­tige. Cette image éclaire la peur décrite dans l’article lorsqu’elle devient sou­ve­raine et fait croire que le mal est le fond des choses. La foi ne nie pas ce cri ; elle le replace devant la Pro­vi­dence, la résur­rec­tion et l’espérance.


La peur est l’une des émo­tions les plus puis­santes de l’existence humaine. Elle peut nous aver­tir d’un dan­ger réel et nous conduire à la pru­dence. Mais elle peut aus­si enva­hir l’imagination, anti­ci­per le mal avant qu’il n’arrive, rétré­cir notre monde et finir par gou­ver­ner toute notre exis­tence. Alors elle ne nous pro­tège plus : elle nous empri­sonne.

Georges Ber­na­nos a cette for­mule sai­sis­sante : « La plus haute forme de l’espérance, c’est le déses­poir sur­mon­té. » La phrase mérite qu’on s’y arrête, car avant d’être sur­mon­té, le déses­poir reste bien un déses­poir. Il pos­sède quelque chose de pro­fon­dé­ment triste et dra­ma­tique : l’horizon se ferme, le bien paraît recu­ler, la lumière semble perdre du ter­rain. Et la peur lui donne sou­vent la main, sur­tout lorsqu’elle n’est plus seule­ment la peur d’un mal par­ti­cu­lier, mais la peur que le mal lui-même finisse par l’emporter.

Cette peur peut deve­nir si enva­his­sante qu’elle ne se contente plus d’inquiéter. Elle peut s’accompagner d’une pro­fonde tris­tesse, d’un état dépres­sif ou d’une mélan­co­lie, d’une perte du goût de vivre et, dans les situa­tions les plus graves, de pen­sées sui­ci­daires. Il ne faut ni mora­li­ser trop vite ces états ni réduire toute souf­france psy­chique à un défaut de foi. Il faut au contraire prendre au sérieux ce moment où la peur devient déses­poir et où l’espérance elle-même semble vaciller.

On dit volon­tiers que la peur est le contraire de la foi. La for­mule contient une part de véri­té, mais elle demande à être pré­ci­sée. La Sainte Écri­ture ne pré­sente pas le croyant comme un homme qui n’éprouve jamais la peur. David peut dire : « Quand je suis dans la crainte, en toi je me confie » (Psaume 56.4). La foi com­mence par­fois pré­ci­sé­ment là : non lorsque la peur a dis­pa­ru, mais lorsque, au cœur même de la peur, une autre confiance devient plus forte qu’elle.

Le véri­table contraire de la foi n’est donc pas le fré­mis­se­ment devant le dan­ger. C’est la peur deve­nue sou­ve­raine – celle qui décide à notre place, rétré­cit notre monde et nous per­suade que le mal pos­sible est plus cer­tain que la fidé­li­té de Dieu. Plus pro­fon­dé­ment encore, elle peut deve­nir l’angoisse que le mal soit, au fond, plus réel que le bien – que la cruau­té, la mort, la des­truc­tion et le chaos aient fina­le­ment le der­nier mot. C’est cette peur méta­phy­sique, capable d’obscurcir jusqu’à la lumière de la résur­rec­tion, que cet article veut sur­tout affron­ter.

La foi n’est pas l’absence de peur

Au cours de mes années d’aumônerie mili­taire, cer­taines mis­sions m’ont don­né plus d’une occa­sion d’éprouver la peur lorsque le dan­ger ces­sait d’être théo­rique. Je n’ai pas besoin d’en racon­ter ici les cir­cons­tances. Avec le recul, pour­tant, je ne crois pas que ce soient ces peurs devant un risque concret qui soient les plus ter­ri­fiantes. Il existe une peur plus pro­fonde : celle qui nous sai­sit lorsque la foi elle-même paraît cha­vi­rer, lorsque l’espérance se dérobe et que nous avons l’impression que, pour finir, le mal pour­rait réel­le­ment triom­pher du bien.

Cette dis­tinc­tion est essen­tielle pour la suite. Une peur liée à un dan­ger iden­ti­fiable peut aver­tir, pous­ser à la pru­dence et appe­ler une déci­sion. Mais lorsque la peur atteint l’espérance elle-même, elle ne dit plus seule­ment : « quelque chose de mau­vais peut arri­ver ». Elle mur­mure : « et si le mal avait fina­le­ment le der­nier mot ? » À ce niveau, la ques­tion n’est plus seule­ment psy­cho­lo­gique. Elle devient spi­ri­tuelle, théo­lo­gique et presque méta­phy­sique : qu’est-ce qui gou­verne réel­le­ment le monde, et sur quoi repose notre espé­rance lorsque tout semble contre­dire la bon­té de Dieu ?

Il existe une scène évan­gé­lique qui semble don­ner rai­son à la for­mule : la peur est le contraire de la foi.

Une tem­pête s’abat sur le lac de Gali­lée. La barque se rem­plit. Les dis­ciples, dont cer­tains sont pour­tant des hommes habi­tués au lac, pensent qu’ils vont mou­rir. Pen­dant ce temps, Jésus dort. Ils le réveillent : « Maître, ne t’inquiètes-tu pas de ce que nous péris­sons ? » Jésus com­mande au vent et à la mer, puis il leur demande : « Pour­quoi avez-vous ain­si peur ? Com­ment n’avez-vous point de foi ? » (Marc 4.38–40).

Le rap­pro­che­ment est sai­sis­sant. Jésus ne nie pas la vio­lence de la tem­pête. Le dan­ger n’est pas ima­gi­naire. La barque prend réel­le­ment l’eau. La foi chré­tienne n’est donc ni le déni du réel, ni une auto­sug­ges­tion des­ti­née à se convaincre que tout va bien.

Le pro­blème des dis­ciples est ailleurs : ils regardent la tem­pête comme si Jésus n’était pas dans la barque.

Voi­là ce que la peur peut faire à la foi. Elle ne change pas néces­sai­re­ment les faits, mais elle en change les pro­por­tions. Le dan­ger devient immense ; Dieu devient petit. Ce que nous redou­tons occupe tout l’horizon, tan­dis que les pro­messes de Dieu se retirent presque hors de notre champ de vision.

Je me sou­viens, à ce pro­pos, d’un séjour au Gabon il y a quelques années. Au cours d’un ser­mon, un pas­teur avait employé une for­mule dont je res­ti­tue ici le sens de mémoire : « Ne dis pas à Dieu : j’ai un grand pro­blème. Dis plu­tôt à ton pro­blème : j’ai un grand Dieu. » La phrase ne pré­tend pas faire dis­pa­raître le pro­blème par un tour de lan­gage. Elle opère un chan­ge­ment de pers­pec­tive. Le pro­blème reste ce qu’il est, par­fois grave, par­fois dou­lou­reux, par­fois inso­luble à vue humaine. Mais il cesse d’être la seule réa­li­té devant nos yeux. La foi réin­tro­duit Dieu dans le champ de vision.

Cette inver­sion des pro­por­tions est capi­tale. La peur sou­ve­raine nous enferme dans le face-à-face entre nous-mêmes et la menace. La foi ouvre ce face-à-face et le replace devant Dieu. Elle ne dit pas : « la tem­pête n’existe pas ». Elle dit : « la tem­pête n’est pas Dieu ». Elle ne dit pas : « le mal ne peut pas m’atteindre ». Elle dit : « le mal n’a pas l’autorité suprême sur mon exis­tence ».

C’est ici que le Psaume 56 apporte une pré­ci­sion déci­sive. David ne dit pas : je ne connaî­trai jamais la peur. Il dit : « Quand je suis dans la crainte, en toi je me confie. »

La crainte est pré­sente. Et la foi aus­si.

Le cou­rage biblique n’est donc pas l’insensibilité. L’homme de foi n’est pas celui dont le cœur ne tremble jamais. Il est celui qui, lorsqu’il tremble, sait encore vers qui se tour­ner.

Il y a une dif­fé­rence immense entre avoir peur et être gou­ver­né par sa peur.

Avoir peur appar­tient à notre condi­tion de créa­tures vul­né­rables. Être gou­ver­né par la peur, c’est lui aban­don­ner pro­gres­si­ve­ment notre juge­ment, notre liber­té, notre espé­rance et par­fois même notre obéis­sance.

C’est cette seconde peur que l’Évangile vient com­battre.

Pourquoi avons-nous peur ?

La peur naît tou­jours d’un bien mena­cé. Nous ne crai­gnons pas dans le vide. Nous avons peur parce que quelque chose compte pour nous : notre vie, notre san­té, ceux que nous aimons, notre liber­té, notre répu­ta­tion, notre tra­vail, notre ave­nir, notre place par­mi les autres. À ce titre, la peur révèle par­fois la valeur que nous accor­dons aux choses.

Il serait donc faux de consi­dé­rer toute peur comme un péché. La peur phy­sique face à un dan­ger peut être une réac­tion saine ; elle mobi­lise l’attention, accé­lère la déci­sion et nous aver­tit qu’une réa­li­té exige pru­dence. Il existe même une témé­ri­té qui n’a rien du cou­rage : mépri­ser le risque, expo­ser inuti­le­ment autrui ou soi-même, recher­cher le dan­ger pour éprou­ver sa propre bra­voure n’est pas une ver­tu chré­tienne.

Mais la peur devient spi­ri­tuel­le­ment révé­la­trice lorsque la menace prend dans notre conscience une valeur abso­lue. Nous ne pen­sons plus seule­ment : « cela serait dou­lou­reux ». Nous com­men­çons à pen­ser, par­fois sans nous l’avouer : « si cela arrive, tout est per­du ».

C’est ici que la peur touche à la ques­tion de la foi.

Mar­tin Luther, com­men­tant le pre­mier com­man­de­ment dans le Grand Caté­chisme, écrit :

« Ce à quoi tu attaches ton cœur et sur quoi tu t’appuies, voi­là pro­pre­ment ton dieu. »

– Mar­tin Luther, Grand Caté­chisme (1529), Pre­mier com­man­de­ment (Tra­duc­tion per­son­nelle à par­tir de l’allemand)

Luther ne parle pas ici d’abord de psy­cho­lo­gie, mais d’idolâtrie et de confiance. Pour­tant sa remarque éclaire puis­sam­ment la peur. Ce que je ne peux ima­gi­ner perdre sans pen­ser que ma vie n’a plus aucun sens révèle par­fois ce sur quoi mon cœur s’appuie ulti­me­ment.

Cela peut être une chose mau­vaise. Mais cela peut aus­si être un bien magni­fique : un conjoint, un enfant, la san­té, une voca­tion, une répu­ta­tion hon­nête, une mai­son, une com­mu­nau­té, une capa­ci­té phy­sique ou intel­lec­tuelle. Le pro­blème n’est pas d’aimer ces biens. Le pro­blème com­mence lorsque nous leur deman­dons ce qu’aucune créa­ture ne peut don­ner : la sécu­ri­té ultime, l’identité défi­ni­tive, la garan­tie que notre exis­tence demeure bonne quoi qu’il arrive.

Alors la peur devient pro­por­tion­nelle au poids que nous fai­sons por­ter à ce bien. Plus il devient abso­lu, plus sa perte pos­sible devient ter­ri­fiante.

Nous avons éga­le­ment peur parce que nous ne maî­tri­sons pas l’avenir. Nous pou­vons agir, pré­voir, pré­pa­rer, assu­rer, anti­ci­per ; nous ne pou­vons jamais trans­for­mer demain en ter­ri­toire par­fai­te­ment contrô­lé. Cette limite est une don­née de notre condi­tion de créa­tures. Nous ne savons pas tout. Nous ne pou­vons pas tout. Nous ne gou­ver­nons pas toutes les causes qui déci­de­ront de ce qui arri­ve­ra.

Or le cœur humain sup­porte dif­fi­ci­le­ment cette absence de maî­trise. Il cherche alors par­fois à rem­pla­cer l’inconnu par un scé­na­rio. Et, parce que la peur est orien­tée vers le dan­ger, ce scé­na­rio prend faci­le­ment la forme du pire.

Nous avons enfin peur des hommes. Leur juge­ment peut nous faire taire, leurs attentes nous conduire à jouer un rôle, leur rejet nous pous­ser à tra­hir ce que nous savons juste. Pro­verbes 29.25 décrit la crainte des hommes comme un piège et lui oppose la confiance dans le Sei­gneur. La peur sociale peut ain­si deve­nir l’une des formes les plus dis­crètes de ser­vi­tude : nous n’obéissons plus à ce qui est vrai ou juste, mais à ce qui nous évi­te­ra d’être désap­prou­vés.

Der­rière beau­coup de nos peurs se trouve donc une même ques­tion : qu’est-ce que je crois devoir abso­lu­ment conser­ver pour pou­voir encore vivre ?

La foi ne répond pas en nous deman­dant de ne plus rien aimer. Elle remet chaque amour à sa juste place. Elle per­met d’aimer pro­fon­dé­ment sans faire d’une créa­ture notre dieu, de ser­vir sans pos­sé­der, de rece­voir avec gra­ti­tude sans exi­ger que ce qui nous est don­né aujourd’hui nous soit garan­ti pour tou­jours.

Quand l’imagination nous fait souffrir avant que le mal n’arrive

Il existe une forme de peur par­ti­cu­liè­re­ment éprou­vante : la peur par anti­ci­pa­tion. Le mal n’est pas encore arri­vé. Peut-être n’arrivera-t-il jamais. Pour­tant l’esprit le repré­sente, le déve­loppe, lui donne des détails, puis com­mence à en éprou­ver dès main­te­nant une par­tie de la souf­france.

Beau­mar­chais l’avait admi­ra­ble­ment obser­vé dans Le Bar­bier de Séville :

« Quand on cède à la peur du mal, on res­sent déjà le mal de la peur. »

– Pierre-Augus­tin Caron de Beau­mar­chais, Le Bar­bier de Séville, acte II, scène 2

Cette for­mule touche un méca­nisme pro­fon­dé­ment humain. Nous ne souf­frons pas seule­ment de ce qui nous arrive. Nous pou­vons souf­frir de ce qui pour­rait nous arri­ver. Une épreuve réelle ne se pro­dui­ra peut-être qu’une fois ; l’imagination inquiète peut nous la faire tra­ver­ser men­ta­le­ment des dizaines de fois avant même que nous sachions si elle se pro­dui­ra.

L’imagination pos­sède ici une puis­sance ambi­guë. Elle est un don pré­cieux : elle per­met d’anticiper, de pré­pa­rer, de créer, de se mettre à la place d’autrui, d’envisager les consé­quences d’un choix. Mais, mise au ser­vice d’une peur deve­nue sou­ve­raine, elle peut deve­nir une fabrique de catas­trophes. Elle ne se contente plus d’envisager un risque ; elle lui donne pro­gres­si­ve­ment le sta­tut d’un des­tin.

Une pos­si­bi­li­té devient alors, dans notre esprit, une pro­ba­bi­li­té. Puis la pro­ba­bi­li­té devient presque une cer­ti­tude. Nous ne disons plus : « cela pour­rait arri­ver ». Nous vivons inté­rieu­re­ment comme si cela allait arri­ver. Et par­fois comme si cela était déjà arri­vé.

C’est là que la peur anti­ci­pa­trice devient par­ti­cu­liè­re­ment cruelle : elle déplace une souf­france éven­tuelle du futur vers le pré­sent. Elle nous fait por­ter aujourd’hui un poids qui appar­tient peut-être à demain – et par­fois à un demain qui n’existera jamais.

Cette anti­ci­pa­tion peut s’accompagner d’une tris­tesse pro­fonde. L’avenir paraît déjà obs­cur­ci. Ce que nous aimons nous semble déjà per­du. La joie pré­sente devient sus­pecte, presque indé­cente, parce que notre esprit vit sous l’ombre d’un mal encore vir­tuel. On peut alors connaître une humeur sombre, une forme de mélan­co­lie au sens cou­rant du terme, un décou­ra­ge­ment qui colore tout le réel. Il faut tou­te­fois être pré­cis : une telle tris­tesse anti­ci­pa­trice n’est pas auto­ma­ti­que­ment une dépres­sion cli­nique, pas plus qu’une forte peur n’est auto­ma­ti­que­ment un trouble anxieux. Mais elle peut deve­nir enva­his­sante et rendre la vie pré­sente extrê­me­ment dif­fi­cile.

L’un des effets les plus per­ni­cieux de cette peur est qu’elle nous donne l’impression de nous pré­pa­rer, alors qu’elle peut en réa­li­té nous épui­ser. Nous repas­sons le scé­na­rio pour être prêts. Nous cher­chons toutes les issues. Nous essayons de pré­voir chaque variante. Mais il arrive qu’au lieu d’acquérir davan­tage de maî­trise, nous consa­crions sim­ple­ment davan­tage de notre pré­sent à un futur que nous ne pos­sé­dons pas.

La peur par anti­ci­pa­tion a donc besoin d’une dis­ci­pline du réel. Il faut apprendre à dis­tin­guer trois choses : ce qui est effec­ti­ve­ment arri­vé ; ce qui est réel­le­ment pro­bable ; ce que mon ima­gi­na­tion ajoute. Ces trois niveaux se mélangent faci­le­ment dans l’angoisse.

Mais cette dis­ci­pline du réel ne suf­fit pas encore à consti­tuer une réponse chré­tienne. Car le réel peut conte­nir de véri­tables dan­gers. Le chris­tia­nisme ne dit pas : « reviens aux faits et tu décou­vri­ras qu’il n’y a rien à craindre ». Il dit : regarde les faits, mais regarde tout le réel. Dieu fait par­tie du réel. Sa Pro­vi­dence fait par­tie du réel. Ses pro­messes font par­tie du réel. La résur­rec­tion de Jésus-Christ fait par­tie du réel.

Autre­ment dit, la foi ne nous demande pas de rem­pla­cer un scé­na­rio sombre par un scé­na­rio arti­fi­ciel­le­ment rose. Elle nous apprend à ne pas prendre nos scé­na­rios pour des pro­phé­ties.

Pré­voir n’est pas gou­ver­ner. Ima­gi­ner n’est pas connaître. Le pos­sible n’est pas le cer­tain.

Jésus enseigne cette liber­té lorsqu’il dit : « Ne vous inquié­tez donc pas du len­de­main ; car le len­de­main aura soin de lui-même. À chaque jour suf­fit sa peine » (Mat­thieu 6.34). Il ne pro­met pas que demain sera dépour­vu de peine. Il inter­dit de faire sup­por­ter à aujourd’hui le poids ima­gi­naire de toutes les peines pos­sibles de demain.

Cette parole est d’une grande pro­fon­deur psy­cho­lo­gique autant que spi­ri­tuelle. Aujourd’hui pos­sède déjà ses devoirs, ses joies, ses rela­tions, ses res­pon­sa­bi­li­tés et peut-être ses souf­frances. La peur anti­ci­pa­trice ajoute à ce réel une mul­ti­tude de futurs pos­sibles et exige que nous les por­tions tous simul­ta­né­ment. La foi nous ramène à l’obéissance du jour pré­sent.

Il faut alors apprendre à poser une ques­tion très simple : qu’est-ce qui m’est réel­le­ment deman­dé main­te­nant ? Non pas dans le scé­na­rio le plus effrayant, mais dans la situa­tion que Dieu me donne aujourd’hui.

La foi n’abolit donc pas la capa­ci­té d’anticiper. Elle lui rend sa fonc­tion. Nous pou­vons pré­voir sans pro­phé­ti­ser, pré­pa­rer sans rumi­ner, être pru­dents sans habi­ter men­ta­le­ment une catas­trophe, et remettre à Dieu ce qui ne nous appar­tient pas encore.

Elle refuse sur­tout de lais­ser un mal pos­sible voler le bien réel du pré­sent.

Quand la peur finit par gouverner notre vie

La peur n’a pas besoin d’être spec­ta­cu­laire pour deve­nir sou­ve­raine. Elle peut sim­ple­ment réduire peu à peu le champ du pos­sible. Nous conti­nuons à vivre, à tra­vailler, à par­ler, par­fois même à sou­rire, mais notre exis­tence se construit pro­gres­si­ve­ment autour d’une ques­tion unique : com­ment évi­ter ce que je redoute ?

On ne parle plus, parce qu’on redoute une réac­tion. On ne tente plus, parce qu’on redoute l’échec. On n’aime plus géné­reu­se­ment, parce qu’on redoute d’être bles­sé. On ne donne plus, parce qu’on redoute de man­quer. On ne par­donne plus, parce qu’on redoute de perdre le contrôle. On ne répond plus à une voca­tion, parce que le prix pos­sible paraît supé­rieur à la fidé­li­té deman­dée.

À force de vou­loir évi­ter tout mal, on peut finir par évi­ter aus­si beau­coup de biens.

Une for­mule popu­laire exprime cela avec une image simple : si nous ne ren­dons pas à la peur sa juste taille, c’est elle qui finit par nous rape­tis­ser. Elle réduit nos hori­zons, nos ini­tia­tives, notre géné­ro­si­té et par­fois jusqu’à notre capa­ci­té d’espérer. Le dan­ger redou­té devient plus grand que la vie elle-même.

C’est ici que la ques­tion de la peur rejoint direc­te­ment la voca­tion chré­tienne. Lorsque Jésus résume la Loi, il ne défi­nit pas la vie bonne par la pro­tec­tion de soi, mais par l’amour : aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa pen­sée, puis aimer son pro­chain comme soi-même (Mat­thieu 22.37–39). Toute notre exis­tence est ain­si appe­lée à sor­tir d’elle-même vers Dieu et vers le pro­chain.

Or une peur deve­nue sou­ve­raine pro­duit exac­te­ment le mou­ve­ment inverse. Elle nous replie. Elle demande d’abord : com­ment me pro­té­ger ? com­ment ne pas souf­frir ? com­ment conser­ver ce que j’ai ? com­ment évi­ter d’être déçu, reje­té, bles­sé ou dépouillé ? Ces ques­tions ne sont pas tou­jours illé­gi­times. La pru­dence appar­tient à la sagesse. Mais lorsqu’elles deviennent la logique prin­ci­pale de l’existence, elles entrent en concur­rence avec l’appel à aimer.

Aimer com­porte en effet tou­jours une part de vul­né­ra­bi­li­té. Aimer Dieu, c’est lui remettre ce que nous vou­drions par­fois contrô­ler. Aimer son pro­chain, c’est don­ner du temps, de l’attention, de l’argent, de la confiance, du par­don, par­fois au risque d’être incom­pris ou bles­sé. Ser­vir sup­pose de ne pas faire de notre sécu­ri­té per­son­nelle le bien suprême. Témoi­gner peut expo­ser au juge­ment. Par­don­ner peut sem­bler dan­ge­reux. Accueillir l’autre peut déran­ger nos pro­tec­tions.

La peur mur­mure alors : n’y va pas. Ne donne pas trop. Ne t’engage pas. Ne parle pas. Ne fais pas confiance. Ne sors pas du cercle où tu crois pou­voir tout maî­tri­ser.

Si nous lui obéis­sons sys­té­ma­ti­que­ment, ce n’est pas seule­ment notre confort qui change. C’est notre voca­tion qui se rétré­cit.

Il faut tou­te­fois main­te­nir une dis­tinc­tion pas­to­rale essen­tielle. Une per­sonne anxieuse, trau­ma­ti­sée ou sai­sie d’une peur invo­lon­taire ne manque pas néces­sai­re­ment d’amour ni de foi. Le trouble qu’elle éprouve peut réduire concrè­te­ment ses capa­ci­tés sans qu’elle ait choi­si cet enfer­me­ment. Il serait cruel de trans­for­mer sa souf­france en accu­sa­tion. La ques­tion morale et spi­ri­tuelle com­mence là où, dans la mesure de notre liber­té réelle, nous fai­sons de la peur notre règle de déci­sion et lui aban­don­nons ce que Dieu nous appelle pour­tant à lui confier.

Le cou­rage chré­tien ne consiste donc pas à recher­cher le risque. Il ne glo­ri­fie ni l’imprudence ni la dure­té envers soi. Il consiste à dis­cer­ner le bien qui doit être accom­pli, à mesu­rer luci­de­ment le dan­ger, puis à refu­ser que le dan­ger ait auto­ma­ti­que­ment le der­nier mot sur l’obéissance.

La ques­tion n’est donc pas seule­ment : « Ai-je peur ? » Elle devient : « Qui décide lorsque j’ai peur ? »

La peur peut par­ler. Elle peut aver­tir. Elle peut même nous faire trem­bler. Mais elle ne doit pas deve­nir notre sei­gneur.

Ce que la peur détruit en nous

La peur deve­nue sou­ve­raine ne détruit pas seule­ment notre tran­quilli­té. Elle altère notre rap­port au temps, aux autres, à nous-mêmes et même aux biens que Dieu place encore sur notre che­min.

Elle dérègle d’abord notre rap­port au temps. Le futur enva­hit le pré­sent. Nous ne vivons plus ce qui est don­né aujourd’hui ; nous habi­tons men­ta­le­ment ce qui pour­rait arri­ver demain. Le pos­sible acquiert la force du cer­tain. L’événement redou­té n’a pas eu lieu, mais il com­mande déjà nos déci­sions, nos émo­tions et par­fois même notre som­meil.

Elle déforme ensuite notre rela­tion aux autres. Lorsque nous sommes domi­nés par elle, autrui peut deve­nir moins un pro­chain qu’un risque poten­tiel : celui qui pour­rait nous déce­voir, nous aban­don­ner, nous juger, nous tra­hir ou nous enle­ver quelque chose. Nous deve­nons méfiants, contrô­lants ou défen­sifs. Or l’amour ne peut s’épanouir plei­ne­ment là où toute rela­tion est d’abord éva­luée en fonc­tion du mal qu’elle pour­rait pro­duire.

La peur agit aus­si sur notre atten­tion. Un esprit en état d’alerte cherche spon­ta­né­ment la menace. Il sur­veille ce qui pour­rait mal tour­ner, repère les signes défa­vo­rables et inter­prète faci­le­ment l’incertitude dans le sens du dan­ger. Plus cette logique s’installe, plus notre monde peut sem­bler com­po­sé prin­ci­pa­le­ment de risques.

C’est ici qu’il faut reprendre avec pré­ci­sion l’idée selon laquelle la peur ferait obs­tacle aux « belles choses » de la vie. Il ne s’agit évi­dem­ment pas d’une loi mys­té­rieuse selon laquelle des pen­sées néga­tives repous­se­raient magi­que­ment les évé­ne­ments posi­tifs. La réa­li­té est plus simple et plus grave : une peur enva­his­sante peut nous rendre moins dis­po­nibles aux biens qui sont pour­tant réel­le­ment pré­sents ou pos­sibles.

Si je refuse toute ren­contre par peur d’être déçu, je réduis les pos­si­bi­li­tés d’amitié. Si je n’entreprends rien par peur d’échouer, je ferme moi-même cer­taines voies d’accomplissement. Si je ne donne jamais par peur de man­quer, je me prive d’une part de la joie du don. Si j’évite sys­té­ma­ti­que­ment l’inconnu, ma vie peut deve­nir plus sûre sur cer­tains points, mais aus­si plus étroite. Si mon atten­tion reste entiè­re­ment fixée sur ce qui pour­rait être per­du, je deviens moins capable de rece­voir avec gra­ti­tude ce qui m’est don­né aujourd’hui.

La peur peut donc deve­nir une bar­rière non parce que le bien aurait ces­sé d’exister, mais parce qu’elle réduit notre capa­ci­té à le recon­naître, à l’accueillir et à y répondre.

Elle peut même pro­duire un cercle qui s’auto-entretient. J’évite parce que j’ai peur ; l’évitement me sou­lage immé­dia­te­ment ; ce sou­la­ge­ment m’apprend que j’ai eu rai­son d’éviter ; je deviens alors encore moins dis­po­sé à affron­ter la situa­tion sui­vante. Ce qui devait me pro­té­ger finit par conso­li­der la pri­son.

Enfin, la peur peut réduire notre iden­ti­té à notre vul­né­ra­bi­li­té. Nous finis­sons par nous défi­nir par ce que nous ne vou­lons sur­tout pas perdre. L’existence se construit autour de la pro­tec­tion de soi plu­tôt qu’autour de la voca­tion reçue de Dieu.

C’est en ce sens que la peur peut obli­té­rer les émo­tions les plus belles et étouf­fer en nous ce qui est noble et por­teur. La joie, la gra­ti­tude, la confiance, la géné­ro­si­té, l’espérance et le cou­rage ont besoin d’espace inté­rieur. Une âme entiè­re­ment occu­pée par l’anticipation du mal leur en laisse peu.

Mais là encore, il faut évi­ter de trans­for­mer cette obser­va­tion en condam­na­tion. Une crise d’angoisse, une réac­tion trau­ma­tique, un état d’hypervigilance ou une peur invo­lon­taire ne doivent pas être assi­mi­lés som­mai­re­ment à un manque de foi. Le corps peut réagir avant même que la volon­té ait choi­si quoi que ce soit. Un croyant peut trem­bler, perdre momen­ta­né­ment ses moyens, connaître une pro­fonde détresse et pour­tant conti­nuer à se confier en Dieu.

La foi ne consiste donc pas à nier les méca­nismes psy­cho­lo­giques de la peur. Elle refuse sim­ple­ment qu’ils défi­nissent à eux seuls la véri­té de notre situa­tion, notre iden­ti­té et notre ave­nir.

La peur la plus profonde : et si le mal avait le dernier mot ?

Il existe une peur plus pro­fonde que la peur de perdre son emploi, d’avoir un acci­dent ou d’apprendre une mau­vaise nou­velle médi­cale. Ces peurs ont un objet iden­ti­fiable. On peut les nom­mer, mesu­rer le risque, prendre une déci­sion, cher­cher un secours. Mais il existe une autre forme d’angoisse qui semble atteindre le fond même de l’existence.

Elle peut se tra­duire jusque dans le corps : une sen­sa­tion d’oppression dans la poi­trine, le souffle comme rete­nu, le sen­ti­ment que l’horizon se referme. Elle peut s’accompagner d’une tris­tesse lourde, d’une impres­sion de déso­la­tion, par­fois d’un déses­poir qui ne porte plus seule­ment sur telle ou telle épreuve. Ce qui devient effrayant, c’est le monde lui-même. Et si le mal finis­sait par l’emporter ? Et si la bon­té n’était qu’une fra­gile paren­thèse au milieu d’une réa­li­té essen­tiel­le­ment hos­tile ? Et si la lumière n’était qu’un moment pro­vi­soire entre deux ténèbres ?

À ce niveau, la peur n’est plus seule­ment psy­cho­lo­gique. Elle devient méta­phy­sique. Elle pro­pose une inter­pré­ta­tion de l’être : le mal serait pre­mier, le bien second ; la des­truc­tion serait plus fon­da­men­tale que la créa­tion ; la mort serait la véri­té ultime de la vie ; l’espérance chré­tienne ne serait qu’une conso­la­tion dres­sée contre l’évidence.

C’est pré­ci­sé­ment cette inter­pré­ta­tion que la Sainte Écri­ture ren­verse.

Le récit biblique ne com­mence pas par le mal. Il com­mence par Dieu et par la bon­té de son œuvre. « Dieu vit alors tout ce qu’il avait fait, et voi­ci : c’était très bon » (Genèse 1.31). Le mal appa­raît ensuite comme rébel­lion, cor­rup­tion et désordre. Il est atro­ce­ment réel dans ses effets, mais il n’est ni éter­nel, ni incréé, ni un prin­cipe rival pla­cé en face de Dieu.

La tra­di­tion augus­ti­nienne a expri­mé cette convic­tion en par­lant du mal comme pri­va­tion ou cor­rup­tion du bien. Cela ne signi­fie pas que la souf­france serait ima­gi­naire. Cela signi­fie que le mal ne pos­sède pas en lui-même une plé­ni­tude d’être com­pa­rable au bien. Le men­songe sup­pose la véri­té qu’il déforme ; l’injustice sup­pose un ordre juste qu’elle viole ; la mala­die atteint un orga­nisme vivant ; la des­truc­tion pré­sup­pose quelque chose de bon qui pou­vait être détruit. Le mal para­site le bien. Le bien, lui, n’a pas besoin du mal pour être le bien.

Autre­ment dit, le bien est pre­mier. Le mal est second. Dieu n’est pas un prin­cipe lumi­neux affron­tant éter­nel­le­ment une puis­sance obs­cure qui lui serait com­pa­rable. Le diable lui-même est une créa­ture révol­tée, non un anti-Dieu. La foi chré­tienne n’est pas un dua­lisme.

C’est ici que la doc­trine de la Pro­vi­dence devient un anti­dote direct à cette peur. Augus­tin affirme que Dieu est « assez puis­sant et assez bon pour faire sor­tir le bien même du mal » – Augus­tin d’Hippone, Enchi­ri­dion, XI.

La Croix en est l’exemple suprême. Rien n’est mora­le­ment plus mau­vais que de condam­ner et de cru­ci­fier le Juste. Pour­tant le livre des Actes ose tenir ensemble la culpa­bi­li­té humaine et le des­sein sou­ve­rain de Dieu : Jésus a été livré selon « le des­sein arrê­té et selon la pres­cience de Dieu », tout en étant mis à mort « par la main des impies » (Actes 2.23). Le mal reste mal. Judas ne devient pas bon parce que Dieu accom­plit le salut à tra­vers sa tra­hi­son. Mais le mal ne par­vient pas à deve­nir sou­ve­rain. Dieu le sai­sit dans une his­toire plus vaste et l’ordonne à une fin qu’il n’avait pas vou­lue.

C’est éga­le­ment la logique de Genèse 50.20 : les frères de Joseph avaient médi­té le mal contre lui ; Dieu l’a médi­té en bien. La Pro­vi­dence ne trans­forme donc pas le mal en bien par un jeu de voca­bu­laire. Elle confesse que le mal réel lui-même ne peut échap­per au gou­ver­ne­ment du Dieu bon.

Cela exige une pré­ci­sion pas­to­rale. Nous ne savons pas tou­jours quel bien par­ti­cu­lier Dieu fera sor­tir de telle catas­trophe, de telle mala­die ou de telle perte. Nous n’avons pas le droit d’expliquer trop vite à celui qui souffre pour­quoi Dieu aurait per­mis son épreuve. La foi dans la Pro­vi­dence n’est pas la pré­ten­tion de pos­sé­der le plan détaillé de Dieu. Elle est l’assurance que ce plan existe et qu’aucun mal n’acquiert une auto­no­mie méta­phy­sique devant lui.

L’eschatologie chré­tienne va plus loin encore. Le mal n’a pas seule­ment une ori­gine seconde : il n’a pas d’avenir éter­nel. Le diable est fina­le­ment jeté dans l’étang de feu (Apo­ca­lypse 20.10), et le feu éter­nel est pré­pa­ré « pour le diable et pour ses anges » (Mat­thieu 25.41). Le règne du Christ s’étend jusqu’à ce que tous ses enne­mis soient mis sous ses pieds, et « le der­nier enne­mi qui sera détruit, c’est la mort » (1 Corin­thiens 15.25–26). Puis vient la nou­velle créa­tion où « la mort ne sera plus ; il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni dou­leur » (Apo­ca­lypse 21.4).

Le mal est donc une réa­li­té his­to­rique et ter­rible, mais tem­po­raire. Il n’est pas une com­po­sante éter­nelle néces­saire de l’univers. Il n’a pas de royaume paral­lèle qui sub­sis­te­rait pour tou­jours à côté du Royaume de Dieu. Son his­toire a un terme. La bon­té de Dieu, elle, n’en a pas.

C’est ici que C. S. Lewis for­mule presque exac­te­ment l’intuition selon laquelle notre vie ter­restre devient insup­por­table si nous lui deman­dons d’être notre fin ultime. Répon­dant en 1944 à une ques­tion sur la souf­france, il écrit :

« Si vous pen­sez que ce monde est un lieu des­ti­né sim­ple­ment à notre bon­heur, vous le trou­ve­rez tout à fait into­lé­rable. »

– C. S. Lewis, God in the Dock, « Ans­wers to Ques­tions on Chris­tia­ni­ty », ques­tion 5 (tra­duc­tion per­son­nelle à par­tir de l’anglais)

Lewis pour­suit en invi­tant à com­prendre le monde pré­sent non comme notre des­ti­na­tion finale, mais comme un lieu de for­ma­tion et de cor­rec­tion. L’idée n’est pas de mépri­ser la terre. La créa­tion demeure bonne, le pro­chain doit être aimé, la jus­tice doit être recher­chée et la souf­france com­bat­tue. Mais la vie pré­sente ne peut sup­por­ter le poids d’une attente abso­lue. Si nous exi­geons qu’elle four­nisse ici et main­te­nant la sécu­ri­té défi­ni­tive, l’absence de toute perte et l’accomplissement total, chaque menace devient une catas­trophe méta­phy­sique.

Dans The Pro­blem of Pain, Lewis emploie une image encore plus juste :

« Notre Père nous rafraî­chit en che­min dans quelques auberges agréables, mais il ne nous encou­ra­ge­ra pas à les prendre pour notre demeure. »

– C. S. Lewis, The Pro­blem of Pain, chap. VII, « Human Pain, conti­nued », p. 103 (tra­duc­tion per­son­nelle à par­tir de l’anglais)

Voi­là peut-être l’une des images les plus simples pour com­prendre l’antidote chré­tien à l’angoisse. Les biens de cette vie sont de véri­tables biens. Une ami­tié, un repas, un pay­sage, un foyer, une voca­tion, la san­té, l’amour conju­gal, le rire d’un enfant ne sont pas des illu­sions. Ce sont des auberges réelles sur le che­min. Mais aucune auberge n’est la demeure défi­ni­tive.

La foi nous apprend ain­si à rece­voir la vie ter­restre comme un don et comme un pas­sage. Elle n’est pas le but ultime de toutes choses. La des­ti­née du croyant n’est pas l’extinction, mais la vie éter­nelle auprès de Dieu, dont l’accomplissement est la résur­rec­tion du corps et la nou­velle créa­tion. C’est pour­quoi l’épître aux Hébreux peut dire : « nous n’avons pas ici de cité per­ma­nente, mais nous cher­chons celle qui est à venir » (Hébreux 13.14).

Lewis pousse la consé­quence jusqu’au pro­blème de la souf­france : une réflexion chré­tienne qui met­trait seule­ment les dou­leurs de la terre dans la balance et oublie­rait la gloire pro­mise faus­se­rait l’ensemble du compte. Il rejoint ici direc­te­ment Paul : « les souf­frances du temps pré­sent ne sau­raient être com­pa­rées à la gloire à venir qui sera révé­lée pour nous » (Romains 8.18).

Cette com­pa­rai­son ne mini­mise aucune souf­france. Elle ne demande pas à celui qui souffre de consi­dé­rer sa dou­leur comme insi­gni­fiante. Elle affirme que l’éternité pro­mise est d’un autre ordre de gran­deur. Même la souf­france la plus ter­rible n’est pas auto­ri­sée à se pré­sen­ter comme la tota­li­té de la réa­li­té ni comme son der­nier cha­pitre.

C’est ici que la for­mule de Ber­na­nos pla­cée en ouver­ture prend tout son sens. Par­ler d’un « déses­poir sur­mon­té » ne revient pas à enjo­li­ver le déses­poir. Cela signi­fie qu’une espé­rance véri­table peut avoir tra­ver­sé le lieu même où tout parais­sait per­du sans consen­tir à la conclu­sion que le mal est la véri­té der­nière du monde.

L’espérance chré­tienne n’est pas l’optimisme. L’optimiste sup­pose volon­tiers que les choses fini­ront pro­ba­ble­ment par s’arranger. L’espérance peut naître au contraire là où tout semble humai­ne­ment per­du. Elle regarde le mal en face, tra­verse par­fois le déses­poir, mais refuse sa conclu­sion méta­phy­sique : non, le mal n’est pas la réa­li­té pre­mière ; non, la mort n’est pas la véri­té ultime ; non, les ténèbres ne sont pas éter­nelles.

Lorsque l’angoisse serre la poi­trine et que la tris­tesse recouvre momen­ta­né­ment toute chose, la foi ne com­mande pas au corps de ces­ser ins­tan­ta­né­ment de réagir. Elle conteste quelque chose de plus pro­fond : l’interprétation tota­li­sante que la peur vou­drait impo­ser. Ce que je res­sens est réel, mais ce n’est pas toute la réa­li­té. Le mal peut me bles­ser, mais il n’est pas sou­ve­rain. Une épreuve peut bou­le­ver­ser ma vie ter­restre, mais elle ne peut ren­ver­ser la résur­rec­tion de Jésus-Christ. La mort peut m’atteindre, mais elle ne peut trans­for­mer en men­songe la pro­messe de la vie éter­nelle.

Voi­là l’antidote pro­pre­ment chré­tien à cette peur méta­phy­sique : non pas se per­sua­der que rien de mau­vais n’arrivera, mais confes­ser que Dieu est bon, que le bien est pre­mier, que le mal est une réa­li­té seconde et tem­po­raire, que la Pro­vi­dence ne lui aban­donne aucun ter­ri­toire, que Jésus-Christ est res­sus­ci­té et que l’histoire se dirige non vers la vic­toire du néant, mais vers le Royaume et la nou­velle créa­tion.

La peur peut encore faire sen­tir son poids. Elle peut même faire trem­bler. Mais elle ne peut plus légi­ti­me­ment pré­tendre décrire le fond des choses.

Quand l’adversaire exploite nos peurs

La Bible ne nous auto­rise pas à faire du diable l’explication immé­diate de toute peur. Une réac­tion de défense peut être natu­relle. Une anxié­té peut être liée à une épreuve, à un trau­ma­tisme, à une mala­die, à l’épuisement ou à des méca­nismes psy­cho­lo­giques qu’il convient de prendre au sérieux. Tout attri­buer direc­te­ment à une attaque démo­niaque serait une erreur spi­ri­tuelle autant que pas­to­rale.

Mais l’Écriture ne nous per­met pas non plus d’oublier la dimen­sion du com­bat spi­ri­tuel. Le diable est pré­sen­té comme l’adversaire qui cherche à dévo­rer et auquel les croyants doivent résis­ter fermes dans la foi (1 Pierre 5.8–9). Paul parle des « traits enflam­més du malin » aux­quels répond le bou­clier de la foi (Éphé­siens 6.16). Et l’épître aux Hébreux relie de manière sai­sis­sante la puis­sance du diable, la mort et ceux qui sont rete­nus dans la ser­vi­tude par la crainte de la mort (Hébreux 2.14–15).

La peur peut donc deve­nir un ins­tru­ment entre les mains de l’adversaire lorsqu’il l’exploite pour détour­ner le croyant de la confiance, de l’amour et de l’obéissance. Il n’a pas besoin de créer la peur de toutes pièces. Il lui suf­fit sou­vent de se ser­vir d’une vul­né­ra­bi­li­té réelle, puis d’y atta­cher un men­songe.

La menace dit : « tu peux perdre ». Le men­songe ajoute : « si tu perds cela, Dieu ne sera plus assez pour toi ».

La dif­fi­cul­té dit : « tu ne contrôles pas l’issue ». Le men­songe ajoute : « puisque tu ne contrôles pas, per­sonne ne gou­verne vrai­ment ».

La bles­sure pas­sée dit : « tu as déjà souf­fert ». Le men­songe ajoute : « tu dois désor­mais te fer­mer pour ne plus jamais aimer ain­si ».

Le risque de rejet dit : « les hommes peuvent te désap­prou­ver ». Le men­songe ajoute : « leur juge­ment est plus impor­tant que l’obéissance à Dieu ».

La peur de man­quer dit : « demain peut être dif­fi­cile ». Le men­songe ajoute : « garde tout pour toi, car ton Père ne pren­dra peut-être pas soin de toi ».

Le com­bat spi­ri­tuel se joue alors au niveau de la véri­té. C’est pour­quoi la foi est si cen­trale. Elle ne fonc­tionne pas comme une émo­tion posi­tive oppo­sée à une émo­tion néga­tive. Elle reçoit à nou­veau comme vraies les paroles de Dieu lorsque la peur vou­drait impo­ser sa propre inter­pré­ta­tion du réel.

L’adversaire cherche notam­ment à iso­ler. Une peur cachée gran­dit faci­le­ment dans le silence, parce qu’elle n’est plus confron­tée ni au regard d’autrui ni à la Parole enten­due dans la com­mu­nion de l’Église. Le croyant qui souffre a donc besoin non seule­ment d’une convic­tion inté­rieure, mais aus­si de frères et de sœurs, de prière, de pré­di­ca­tion, des sacre­ments et par­fois d’un accom­pa­gne­ment pas­to­ral pro­lon­gé. Dieu com­bat sou­vent nos ténèbres par des moyens très ordi­naires.

Il faut éga­le­ment résis­ter à une autre ruse : faire de la peur elle-même une cause de honte. Celui qui pense : « un bon chré­tien ne devrait jamais res­sen­tir cela » risque de cacher son trouble, de s’isoler davan­tage et d’ajouter la culpa­bi­li­té à l’angoisse. Or l’Évangile ne com­mande pas au croyant de se sau­ver lui-même de sa peur avant de venir au Christ. Il l’invite pré­ci­sé­ment à venir avec elle.

Résis­ter au diable ne consiste donc pas à nier sa vul­né­ra­bi­li­té. Cela consiste à refu­ser les men­songes qui vou­draient don­ner à cette vul­né­ra­bi­li­té la signi­fi­ca­tion d’un aban­don de Dieu.

La peur dit : « tu es seul ». La foi se sou­vient : le Christ est pré­sent.

La peur dit : « tu dois tout maî­tri­ser ». La foi confesse : le Père gou­verne.

La peur dit : « pro­tège-toi à tout prix ». L’Évangile répond : ta vie est reçue pour aimer Dieu et ton pro­chain.

La peur dit enfin : « la mort aura le der­nier mot ». C’est pré­ci­sé­ment ici que l’adversaire ren­contre la limite abso­lue de son pou­voir : Jésus-Christ est mort et res­sus­ci­té.

C’est pour­quoi la réponse chré­tienne à la peur ne peut pas se réduire à une tech­nique de maî­trise émo­tion­nelle. Elle est aus­si une reprise de posi­tion dans le com­bat de la foi : dis­cer­ner le men­songe, reve­nir à la véri­té, demeu­rer dans les moyens de grâce et accom­plir, par­fois en trem­blant, le pro­chain acte de fidé­li­té.

Craindre Dieu pour ne plus être esclave de nos peurs

La Bible intro­duit ici un para­doxe qui peut sur­prendre : pour être déli­vré de cer­taines peurs, il faut apprendre à craindre Dieu.

Cette crainte de Dieu n’est pour­tant pas une ter­reur reli­gieuse. Le Nou­veau Tes­ta­ment dis­tingue très clai­re­ment la peur ser­vile de la crainte filiale. Paul écrit : « Vous n’avez point reçu un esprit de ser­vi­tude, pour être encore dans la crainte ; mais vous avez reçu un Esprit d’adoption, par lequel nous crions : Abba ! Père ! » (Romains 8.15). Et Jean affirme : « L’amour par­fait ban­nit la crainte », parce que cette crainte est liée au châ­ti­ment (1 Jean 4.18).

Le chré­tien n’est donc pas appe­lé à vivre devant Dieu comme un esclave ter­ro­ri­sé devant un maître impré­vi­sible. En Jésus-Christ, il est reçu comme un enfant. Mais pré­ci­sé­ment parce que Dieu est Père, il demeure aus­si le Dieu saint, sou­ve­rain et digne d’une révé­rence abso­lue.

John Mur­ray résume cette dimen­sion biblique en une for­mule par­ti­cu­liè­re­ment dense :

« La crainte de Dieu est l’âme de la pié­té. »

– John Mur­ray, Prin­ciples of Conduct : Aspects of Bibli­cal Ethics, chap. 10, « The Fear of God », p. 229 (tra­duc­tion per­son­nelle à par­tir de l’anglais)

Cette crainte filiale remet toutes les autres craintes à leur juste place. Si Dieu seul est Dieu, rien d’autre ne peut deve­nir abso­lu. Ni le juge­ment des hommes, ni la mala­die, ni l’échec, ni la perte d’un sta­tut, ni même la puis­sance de ceux qui peuvent nous nuire.

C’est pour­quoi Jésus peut dire : « Ne crai­gnez pas ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme » (Mat­thieu 10.28). Il ne pré­tend pas que les hommes ne peuvent faire aucun mal. Ils peuvent réel­le­ment bles­ser, per­sé­cu­ter et tuer. Mais leur pou­voir n’est pas ultime.

La crainte de Dieu libère ain­si de la crainte des hommes parce qu’elle réta­blit l’échelle des réa­li­tés. Celui qui recon­naît Dieu comme Sei­gneur n’a plus besoin de trans­for­mer chaque auto­ri­té humaine, chaque menace ou chaque ver­dict social en juge­ment der­nier.

C’est éga­le­ment ici que la doc­trine réfor­mée de la Pro­vi­dence devient pro­fon­dé­ment pas­to­rale. Cal­vin rap­pelle, dans son déve­lop­pe­ment sur la Pro­vi­dence, que même lorsque les causes des évé­ne­ments dépassent notre intel­li­gence, elles ne cessent pas pour autant de demeu­rer sous le gou­ver­ne­ment de Dieu. La foi ne pré­tend donc pas connaître toutes les rai­sons de ce qui nous arrive. Elle affirme quelque chose de plus fon­da­men­tal : ce qui nous échappe n’échappe pas à Dieu.

Cela rejoint direc­te­ment la for­mule enten­due au Gabon : « j’ai un grand Dieu ». Le sens chré­tien de cette parole n’est pas de mesu­rer Dieu à la taille de nos pro­blèmes, comme s’il était sim­ple­ment une force plus grande que d’autres forces. Il est de recon­naître que le Créa­teur, le Père et le Sei­gneur de l’alliance pos­sède une auto­ri­té qui ne peut être mise en concur­rence avec aucune menace créée.

Il y a une dif­fé­rence immense entre vivre dans un monde où tout peut arri­ver parce que rien ne gou­verne rien, et vivre dans un monde où beau­coup de choses nous res­tent incom­pré­hen­sibles mais où rien ne sort de la sou­ve­rai­ne­té du Père.

La crainte filiale de Dieu ne sup­prime donc pas toute peur sen­sible. Elle détruit son abso­lu­ti­sa­tion. Elle apprend au cœur à dire : « cette chose peut me faire du mal, mais elle n’est pas mon dieu ; elle peut m’atteindre, mais elle ne peut dis­po­ser sou­ve­rai­ne­ment de moi ; elle peut bou­le­ver­ser ma vie, mais elle ne peut arra­cher de la main du Père ce qu’il a déci­dé de gar­der en Jésus-Christ ».

« N’ayez pas peur » : le Christ face à nos terreurs

Les Évan­giles sont tra­ver­sés par cette parole : « N’ayez pas peur. » Mais Jésus ne la pro­nonce jamais comme un slo­gan de déve­lop­pe­ment per­son­nel.

Lorsqu’il dit : « Ne crai­gnez donc point », il ajoute que même les che­veux de notre tête sont comp­tés (Mat­thieu 10.30–31). Lorsqu’il dit : « Ne crains point, petit trou­peau », il en donne immé­dia­te­ment la rai­son : « car votre Père a trou­vé bon de vous don­ner le royaume » (Luc 12.32). Lorsqu’il annonce son départ à ses dis­ciples bou­le­ver­sés, il ne leur pro­met pas une exis­tence sans épreuve ; il leur donne sa paix : « Que votre cœur ne se trouble point et ne s’alarme point » (Jean 14.27). Et lorsque les femmes ren­contrent le Res­sus­ci­té, la parole revient encore : « Ne crai­gnez pas » (Mat­thieu 28.10).

Le « n’ayez pas peur » chré­tien n’est donc jamais un simple ordre lan­cé à une émo­tion récal­ci­trante. Il repose tou­jours sur une réa­li­té plus grande que la peur : la connais­sance du Père, sa Pro­vi­dence, le don du Royaume, la pré­sence du Christ et fina­le­ment sa vic­toire sur la mort.

Il faut ici évi­ter une erreur pas­to­rale fré­quente. Dire à quelqu’un qui souffre d’une peur pro­fonde : « Jésus a dit de ne pas avoir peur, donc cesse d’avoir peur » peut trans­for­mer une parole de conso­la­tion en accu­sa­tion. Le Christ ne traite pas ses dis­ciples comme des machines émo­tion­nelles qu’il suf­fi­rait de repro­gram­mer. Il leur révèle pour­quoi ils peuvent ne pas lais­ser la peur gou­ver­ner : le Père sait, le Père voit, le Père donne le Royaume, le Christ demeure pré­sent, la mort n’aura pas le der­nier mot.

La réponse chré­tienne n’est donc pas d’abord : « maî­trise-toi ». Elle est : « regarde de nou­veau qui est Dieu et ce qu’il a pro­mis ».

Cela change pro­fon­dé­ment la manière de lut­ter contre la peur. Il ne s’agit pas seule­ment de se répé­ter : « Je ne dois pas avoir peur. » Une telle injonc­tion peut même ajou­ter de la culpa­bi­li­té à l’angoisse. Il s’agit plu­tôt de dépla­cer le regard : qu’est-ce qui est vrai, au-delà de ce que ma peur me montre ? Qui est Dieu dans cette situa­tion ? Qu’a‑t-il pro­mis ? Qu’est-ce que la résur­rec­tion du Christ change à ce que je redoute ?

La foi ne répond donc pas à la peur par une néga­tion, mais par une pré­sence. Elle ne dit pas : « Il n’y a aucun dan­ger. » Elle dit : « Tu n’es pas seul dans le dan­ger. » Elle ne dit pas : « Rien de dou­lou­reux ne t’arrivera. » Elle dit : « Rien de ce qui t’arrivera ne pour­ra sépa­rer ceux qui sont en Christ de l’amour de Dieu » (Romains 8.38–39).

La peur demande sou­vent : « Et si ? » Et si je tombe malade ? Et si je perds cette per­sonne ? Et si je n’y arrive pas ? Et si le pire se pro­duit ? L’Évangile ne four­nit pas tou­jours à cha­cune de ces ques­tions une des­crip­tion détaillée de l’avenir. Il répond plus pro­fon­dé­ment : « Et même alors, Dieu sera encore Dieu ; le Christ sera encore Sei­gneur ; la grâce ne sera pas épui­sée ; aucune épreuve ne pour­ra trans­for­mer le croyant en enfant aban­don­né. »

C’est pour­quoi le « n’ayez pas peur » du Christ ne nous arrache pas au réel. Il nous rend au réel tout entier.

Comment vaincre concrètement la peur ?

Une doc­trine de la peur qui ne condui­rait à aucune pra­tique res­te­rait inache­vée. Mais il faut com­men­cer par pré­ci­ser le verbe « vaincre ». Vaincre la peur ne signi­fie pas néces­sai­re­ment obte­nir qu’elle dis­pa­raisse immé­dia­te­ment. Dans de nom­breuses situa­tions, la vic­toire com­mence beau­coup plus modes­te­ment : la peur est encore pré­sente, mais elle ne décide plus seule.

On peut trem­bler et avan­cer. On peut être inquiet et prier. On peut éprou­ver une forte appré­hen­sion et néan­moins accom­plir ce qui est juste. La vic­toire chré­tienne sur la peur com­mence lorsque l’obéissance, la confiance et l’amour reprennent pro­gres­si­ve­ment le gou­ver­ne­ment de la vie.

Voi­ci une démarche concrète.

1. Nommer précisément ce dont j’ai peur

Une peur vague est dif­fi­cile à exa­mi­ner. Il faut essayer de com­plé­ter une phrase simple : « J’ai peur que… » Puis aller jusqu’au bout. J’ai peur que cette per­sonne me quitte. J’ai peur d’être malade. J’ai peur de perdre mon tra­vail. J’ai peur d’échouer. J’ai peur d’être jugé. J’ai peur qu’un acci­dent arrive à ceux que j’aime.

Nom­mer la peur ne lui donne pas davan­tage de puis­sance. Au contraire, cela com­mence à la sor­tir du brouillard.

2. Distinguer le fait, le risque et le scénario

Il faut ensuite sépa­rer trois niveaux : ce qui est éta­bli ; ce qui est réel­le­ment pos­sible ou pro­bable ; ce que mon ima­gi­na­tion ajoute.

Cette dis­tinc­tion est par­ti­cu­liè­re­ment impor­tante dans la peur anti­ci­pa­trice. Un résul­tat médi­cal est-il réel­le­ment connu, ou suis-je déjà en train d’habiter le diag­nos­tic le plus grave ? Un conflit a‑t-il effec­ti­ve­ment conduit à une rup­ture, ou mon esprit trans­forme-t-il une ten­sion en aban­don cer­tain ? Une dif­fi­cul­té finan­cière existe-t-elle, ou suis-je déjà en train de vivre men­ta­le­ment la ruine com­plète ?

La ques­tion n’est pas de se ras­su­rer arti­fi­ciel­le­ment. Elle est de rendre à chaque chose son sta­tut réel.

3. Identifier le bien que je crains de perdre

Toute peur pro­tège quelque chose. Qu’est-ce qui est mena­cé à mes yeux ? Ma san­té ? Une per­sonne ? Mon image ? Ma sécu­ri­té ? Ma liber­té ? Mon pro­jet ? Mon confort ? Ma capa­ci­té à maî­tri­ser une situa­tion ?

Cette ques­tion per­met de pas­ser de la sur­face de la peur à son centre spi­ri­tuel. Le bien mena­cé peut être par­fai­te­ment légi­time. Mais est-il deve­nu si abso­lu que sa perte éven­tuelle signi­fie inté­rieu­re­ment : « ma vie n’aurait plus aucun bien » ?

C’est ici que la foi réor­donne nos amours. Elle ne nous demande pas de ces­ser d’aimer. Elle nous apprend à aimer les créa­tures comme des dons, sans leur deman­der d’être Dieu.

4. Dire la vérité à la peur

La peur parle. Il faut apprendre à lui répondre.

Elle dit : « tu dois savoir main­te­nant ce qui arri­ve­ra ». La foi répond : « je n’ai pas reçu la maî­trise de demain ».

Elle dit : « si cette chose arrive, tout sera fini ». La foi répond : « ce sera peut-être très dou­lou­reux, mais tout ne sera pas fini ».

Elle dit : « puisque tu ne contrôles pas, tu es sans défense ». La foi répond : « ne pas contrô­ler n’est pas être aban­don­né ».

Elle dit : « tu ne pour­ras pas sup­por­ter ». La foi répond : « je ne pos­sède pas aujourd’hui la grâce néces­saire à une épreuve qui n’est pas encore arri­vée ; Dieu pro­met sa grâce pour le jour où elle sera néces­saire ».

Cette réponse n’est pas de la pen­sée posi­tive. Elle consiste à oppo­ser une véri­té au men­songe ou à l’exagération.

5. Ramener l’esprit à aujourd’hui

Mat­thieu 6.34 donne ici une dis­ci­pline très concrète : « À chaque jour suf­fit sa peine. » Il faut deman­der : qu’est-ce qui relève réel­le­ment de ma res­pon­sa­bi­li­té aujourd’hui ?

Peut-être dois-je prendre un ren­dez-vous, avoir une conver­sa­tion, pré­pa­rer un dos­sier, deman­der par­don, consul­ter un méde­cin, véri­fier une infor­ma­tion, deman­der conseil, mettre une somme de côté ou sim­ple­ment dor­mir avant de déci­der.

La peur veut sou­vent résoudre dix années en une nuit. La foi cherche le pro­chain acte juste.

6. Prier de manière précise

La prière contre la peur gagne à deve­nir concrète. Plu­tôt que seule­ment dire : « Sei­gneur, enlève ma peur », on peut nom­mer devant Dieu ce qui nous effraie, confes­ser ce que nous ne maî­tri­sons pas, deman­der la sagesse pour ce qui dépend de nous et remettre expli­ci­te­ment ce qui ne dépend pas de nous à sa Pro­vi­dence.

Phi­lip­piens 4.6–7 unit pré­ci­sé­ment inquié­tude, prière, recon­nais­sance et paix de Dieu. La recon­nais­sance y est impor­tante : elle oblige le regard à ne pas lais­ser la menace occu­per tout le champ de vision.

7. Méditer des promesses précises, pas des formules vagues

Lorsque la peur revient, quelques textes bien connus valent sou­vent mieux qu’une accu­mu­la­tion de paroles géné­rales. Psaume 27.1 ; Psaume 56.4 ; Mat­thieu 6.25–34 ; Mat­thieu 10.28–31 ; Luc 12.32 ; Romains 8.31–39 ; Hébreux 2.14–15 ; 1 Pierre 5.7 peuvent deve­nir un petit cor­pus per­son­nel de com­bat contre la peur.

Il ne s’agit pas de réci­ter méca­ni­que­ment des ver­sets pour anes­thé­sier l’émotion. Il s’agit de réap­prendre ce que ces textes disent de Dieu, de nous et de la menace.

8. Ne pas nourrir indéfiniment le scénario

Cer­taines peurs s’entretiennent par la recherche inces­sante d’informations, la véri­fi­ca­tion répé­tée, les conver­sa­tions qui tournent en boucle ou l’exposition conti­nue à des conte­nus anxio­gènes. Cher­cher une infor­ma­tion utile est rai­son­nable. Cher­cher une cer­ti­tude abso­lue est sou­vent impos­sible.

Il peut donc être néces­saire de fixer une limite : je véri­fie une fois auprès d’une source fiable ; je prends la déci­sion rai­son­nable ; puis je cesse de rou­vrir men­ta­le­ment le dos­sier jusqu’à ce qu’un fait nou­veau appa­raisse.

9. Poser un petit acte contraire à l’évitement

Lorsque la peur a créé un ter­ri­toire inter­dit, la liber­té se recon­quiert sou­vent pro­gres­si­ve­ment. Il peut s’agir de reprendre une sor­tie évi­tée, pas­ser un appel redou­té, prendre la parole, retour­ner dans un lieu, ren­con­trer quelqu’un, deman­der de l’aide ou entre­prendre une tâche dif­fé­rée depuis long­temps.

Il ne s’agit pas de recher­cher bru­ta­le­ment ce qui ter­ro­rise ni de mépri­ser les limites d’une per­sonne trau­ma­ti­sée. Mais l’évitement sys­té­ma­tique peut don­ner à la peur un ter­ri­toire tou­jours plus vaste. Un petit acte rai­son­nable, répé­té, peut com­men­cer à inver­ser le mou­ve­ment.

10. Ne pas combattre seul

La peur aime l’isolement. Elle devient sou­vent plus puis­sante lorsque per­sonne ne peut confron­ter nos scé­na­rios, prier avec nous ou sim­ple­ment demeu­rer pré­sent.

L’Église a ici une voca­tion réelle. Le pas­teur, les anciens, les frères et sœurs ne rem­placent ni le méde­cin ni le psy­cho­logue, mais ils offrent ce que l’individu iso­lé ne peut se don­ner seul : écoute, prière, véri­té fra­ter­nelle, encou­ra­ge­ment et pré­sence.

Galates 6.2 appelle à por­ter les far­deaux les uns des autres. La peur fait par­tie de ces far­deaux que la com­mu­nion chré­tienne peut aider à por­ter.

11. Prendre soin du corps

La vie spi­ri­tuelle n’est pas sépa­rée du corps. Le manque de som­meil, l’épuisement, cer­tains exci­tants, l’absence d’activité phy­sique ou un rythme de vie constam­ment ten­du peuvent accen­tuer la vul­né­ra­bi­li­té à l’anxiété.

Prendre soin de son som­meil, man­ger régu­liè­re­ment, mar­cher, res­pi­rer len­te­ment lorsque l’activation phy­sio­lo­gique monte, dimi­nuer les exci­tants lorsqu’ils aggravent les symp­tômes et retrou­ver un rythme sou­te­nable ne consti­tuent pas des solu­tions spi­ri­tuelles concur­rentes de la foi. Ce sont des moyens ordi­naires de trai­ter notre condi­tion de créa­tures cor­po­relles.

12. Accepter de recevoir une aide professionnelle

Lorsque la peur devient per­sis­tante, incon­trô­lable, pro­voque des crises de panique répé­tées, dérègle pro­fon­dé­ment le som­meil, conduit à des évi­te­ments impor­tants ou empêche de tra­vailler, d’étudier, de sor­tir, d’entretenir des rela­tions ou d’accomplir les tâches ordi­naires de la vie, deman­der une éva­lua­tion pro­fes­sion­nelle est rai­son­nable.

Consul­ter un méde­cin, un psy­cho­logue ou un psy­chiatre lorsque la situa­tion le demande n’est pas une capi­tu­la­tion de la foi. La grâce de Dieu n’est pas oppo­sée aux moyens ordi­naires par les­quels il prend soin de ses créa­tures.

13. Revenir à la vocation d’aimer

Enfin, la meilleure ques­tion n’est peut-être pas tou­jours : « Com­ment puis-je faire dis­pa­raître ma peur ? » Elle peut deve­nir : « Quel acte d’amour ma peur m’empêche-t-elle d’accomplir aujourd’hui ? »

Aimer Dieu, aimer son pro­chain, ser­vir, don­ner, par­don­ner, par­ler vrai, pro­té­ger, accueillir, tra­vailler fidè­le­ment : la voca­tion chré­tienne four­nit une direc­tion lorsque la peur nous enferme dans l’observation de nous-mêmes.

La peur tourne constam­ment le regard vers ce qui pour­rait m’arriver. L’amour demande : « à quoi suis-je appe­lé ? »

C’est ain­si que l’on peut reprendre la for­mule du Gabon comme un exer­cice de pers­pec­tive. Il ne s’agit pas de crier plus fort que son pro­blème. Il s’agit de repla­cer le pro­blème devant Dieu, puis de deman­der : puisque Dieu demeure Dieu, quelle fidé­li­té m’est aujourd’hui pos­sible ?

La peur n’est peut-être pas encore par­tie. Mais elle a déjà ces­sé d’être seule sur le trône.

Reste pour­tant une peur qui se tient der­rière beau­coup d’autres et leur donne une par­tie de leur puis­sance : la peur de la mort. C’est là que l’Évangile porte son affir­ma­tion la plus radi­cale.

La dernière peur : la mort

La mort est la limite que nous ne pou­vons ni négo­cier ni maî­tri­ser. Beau­coup de nos peurs par­ti­cu­lières y conduisent de près ou de loin : peur de la mala­die parce qu’elle menace la vie, peur de perdre ceux que nous aimons parce que la sépa­ra­tion paraît irré­ver­sible, peur de vieillir parce que le temps nous rap­pelle que nous sommes mor­tels. Toutes les peurs ne se réduisent pas à la peur de mou­rir, mais celle-ci demeure l’une des formes les plus pro­fondes de notre vul­né­ra­bi­li­té.

Le Nou­veau Tes­ta­ment ne traite pour­tant pas cette peur comme une simple fai­blesse psy­cho­lo­gique. L’épître aux Hébreux affirme que le Christ a par­ti­ci­pé « au sang et à la chair » afin de réduire à l’impuissance, par sa mort, celui qui déte­nait le pou­voir de la mort, et de déli­vrer « tous ceux qui, par crainte de la mort, étaient toute leur vie rete­nus dans la ser­vi­tude » (Hébreux 2.14–15).

Le mot est fort : ser­vi­tude. La peur de la mort peut gou­ver­ner une exis­tence entière, même lorsqu’on ne pense presque jamais expli­ci­te­ment à mou­rir. Elle peut nous pous­ser à vou­loir tout rete­nir, tout sécu­ri­ser, tout pos­sé­der, pro­lon­ger indé­fi­ni­ment ce qui ne peut pour­tant pas durer. Elle donne à chaque perte une dimen­sion abso­lue parce qu’elle mur­mure qu’au bout du che­min il n’y aura plus rien à rece­voir.

L’Évangile ne répond pas à cette ser­vi­tude en affir­mant que la mort serait natu­relle au point de deve­nir insi­gni­fiante. Paul l’appelle encore « le der­nier enne­mi » (1 Corin­thiens 15.26). Le chris­tia­nisme ne bana­lise donc pas la mort : il annonce sa défaite.

Cette convic­tion fut au cœur de la pré­di­ca­tion chré­tienne ancienne. Atha­nase d’Alexandrie écrit à pro­pos de la résur­rec­tion du Christ :

« Mais main­te­nant que le Sau­veur a res­sus­ci­té son corps, la mort n’est plus redou­table ; tous ceux qui croient au Christ la foulent aux pieds comme si elle n’était rien, et pré­fèrent mou­rir plu­tôt que renier leur foi dans le Christ. »

– Atha­nase d’Alexandrie, De Incar­na­tione Ver­bi, §27 (tra­duc­tion per­son­nelle à par­tir de l’anglais)

Il ne faut pas entendre cette for­mule comme si les chré­tiens ne res­sen­taient plus jamais l’effroi de mou­rir. Atha­nase décrit la consé­quence objec­tive de la résur­rec­tion : la mort a per­du son carac­tère ultime. Elle demeure enne­mie, mais elle n’est plus sou­ve­raine. Elle peut sépa­rer pour un temps ; elle ne peut arra­cher le croyant au Christ. Elle peut mettre fin à la vie pré­sente ; elle ne peut annu­ler la pro­messe de la résur­rec­tion.

C’est pour­quoi Paul peut défier la mort elle-même : « O mort, où est ta vic­toire ? O mort, où est ton aiguillon ? » (1 Corin­thiens 15.55). Il ne parle pas comme quelqu’un qui n’aurait jamais vu mou­rir. Il parle à par­tir d’un évé­ne­ment : Jésus-Christ est res­sus­ci­té. La foi chré­tienne devant la mort ne repose donc pas sur l’optimisme, mais sur une vic­toire accom­plie dans l’histoire et pro­mise à ceux qui appar­tiennent au Christ.

La résur­rec­tion change ain­si jusque dans le pré­sent notre manière d’avoir peur. Si même la mort n’a pas le der­nier mot, aucune menace créée ne peut deve­nir notre abso­lu. Cela ne rend ni la dou­leur légère, ni les sépa­ra­tions faciles, ni le dan­ger irréel. Mais cela retire à la peur son argu­ment suprême : « si tu perds cela, tout est fini ».

En Christ, tout n’est pas fini.

Vivre non sans peur, mais par la foi

Nous pou­vons main­te­nant reve­nir à la for­mule de départ : la peur est-elle le contraire de la foi ?

Oui, si par peur nous enten­dons cette puis­sance deve­nue sou­ve­raine qui nous per­suade que le mal est plus cer­tain que Dieu, que la menace est plus réelle que sa Pro­vi­dence et que la perte pos­sible est plus défi­ni­tive que sa pro­messe.

Non, si nous vou­lons dire qu’un croyant authen­tique ne tremble jamais. La Bible ne connaît pas cette cari­ca­ture du cou­rage. David a peur et se confie. Les dis­ciples ont peur alors même que Jésus est dans la barque. Paul connaît la fai­blesse. Le Christ lui-même, à Geth­sé­ma­né, ne tra­verse pas l’approche de la mort dans une froide insen­si­bi­li­té.

La foi n’est donc pas l’anesthésie de la peur. Elle est son détrô­ne­ment. Et, plus pro­fon­dé­ment encore, elle refuse à la peur le droit de défi­nir le fond des choses. Le mal n’est pas pre­mier ; il n’est pas éter­nel ; il n’est pas sou­ve­rain. La créa­tion de Dieu est bonne, la Pro­vi­dence demeure active jusque dans ce que nous ne com­pre­nons pas, le Christ est res­sus­ci­té et le Royaume vient. Lorsque la foi paraît cha­vi­rer, l’espérance chré­tienne consiste pré­ci­sé­ment à s’attacher de nou­veau à cette réa­li­té objec­tive, même avant que nos émo­tions aient retrou­vé la lumière.

Elle apprend à dis­tin­guer le dan­ger réel du mal ima­gi­né ; à accueillir les signaux utiles de la peur sans lui aban­don­ner le juge­ment ; à aimer les biens créés sans en faire des abso­lus ; à craindre Dieu plu­tôt que les hommes ; à regar­der l’avenir comme le domaine de la Pro­vi­dence plu­tôt que comme un espace livré au chaos ; et, fina­le­ment, à regar­der la mort elle-même à la lumière de la résur­rec­tion de Jésus-Christ.

Cela ne se fait pas tou­jours en un ins­tant. Cer­taines peurs cèdent rapi­de­ment ; d’autres doivent être com­bat­tues long­temps. Cer­taines demandent la prière, l’accompagnement fra­ter­nel, la médi­ta­tion des pro­messes de Dieu ; d’autres exigent aus­si une prise en charge psy­cho­lo­gique ou médi­cale. Il n’y a aucune contra­dic­tion à rece­voir ces secours comme des ins­tru­ments de la bon­té pro­vi­den­tielle de Dieu.

Mais, au cœur de ce tra­vail, une ques­tion demeure : qui aura le der­nier mot ?

La peur dit : pro­tège-toi à tout prix.

La foi répond : confie-toi à Dieu et accom­plis ce qui est juste.

La peur dit : tu dois tout maî­tri­ser.

La foi répond : tu n’es pas Dieu, mais tu appar­tiens à Dieu.

La peur dit : si tu perds ce bien, tout est per­du.

L’Évangile répond : en Jésus-Christ, rien de ce qui est véri­ta­ble­ment pro­mis par Dieu ne peut être fina­le­ment per­du.

Voi­là pour­quoi le « n’ayez pas peur » du Christ n’est ni naï­ve­té ni mépris de notre fra­gi­li­té. Il est un appel à vivre dans une réa­li­té plus vaste que nos ter­reurs. La tem­pête existe. La barque peut prendre l’eau. Le cœur peut trem­bler. Mais le Christ est dans la barque, le Père connaît ses enfants, le Royaume est don­né et la mort elle-même a ren­con­tré son vain­queur.

La foi ne nous pro­met donc pas une vie sans peur. Elle nous apprend à vivre de telle sorte que la peur ne soit plus notre sei­gneur.


Annexes

Annexe 1 – Ce que la psychologie nous apprend sur la peur et l’anxiété

La psy­cho­lo­gie dis­tingue uti­le­ment la peur et l’anxiété sans les sépa­rer abso­lu­ment. La peur est nor­ma­le­ment orien­tée vers une menace per­çue comme pré­sente ou immi­nente ; l’anxiété peut per­sis­ter alors même qu’aucun dan­ger immé­diat n’est devant nous. Elle mobi­lise le corps et l’attention autour d’un ave­nir pos­sible. À faible ou moyenne inten­si­té, cette capa­ci­té d’anticipation est adap­ta­tive : elle aide à pré­voir, à pré­pa­rer et à évi­ter cer­tains dan­gers. Le pro­blème com­mence lorsque l’alarme devient trop fré­quente, trop intense ou trop durable.

L’expérience cor­po­relle peut être très forte. Accé­lé­ra­tion du cœur, ten­sion mus­cu­laire, souffle court, impres­sion de gorge ser­rée, ver­tiges, trem­ble­ments ou oppres­sion tho­ra­cique peuvent accom­pa­gner un état anxieux. Ces sen­sa­tions ne sont pas « ima­gi­naires » : le corps par­ti­cipe réel­le­ment à la réac­tion de défense. Elles peuvent ensuite nour­rir un cercle d’interprétation catas­tro­phique : je sens mon cœur battre, j’en conclus qu’un dan­ger grave est immi­nent, cette inter­pré­ta­tion aug­mente l’alarme, qui ren­force encore les sen­sa­tions phy­siques.

La psy­cho­lo­gie cog­ni­tive sou­ligne éga­le­ment le rôle de l’anticipation. L’esprit anxieux sur­es­time volon­tiers la pro­ba­bi­li­té ou la gra­vi­té d’un évé­ne­ment redou­té et sous-estime sa propre capa­ci­té à y faire face. L’évitement entre­tient sou­vent ce méca­nisme : évi­ter sou­lage à court terme, mais empêche d’apprendre que la situa­tion peut par­fois être affron­tée sans catas­trophe. C’est pour­quoi les thé­ra­pies cog­ni­ti­vo-com­por­te­men­tales tra­vaillent notam­ment sur l’examen des pen­sées, la tolé­rance à l’incertitude et, lorsque cela convient, une expo­si­tion pro­gres­sive aux situa­tions évi­tées.

À par­tir de quand la peur devient-elle patho­lo­gique ? Il n’existe pas un seuil unique appli­cable à toutes les formes d’anxiété. Les cli­ni­ciens regardent sur­tout la per­sis­tance, l’intensité, la dif­fi­cul­té à contrô­ler l’inquiétude et l’altération du fonc­tion­ne­ment quo­ti­dien : som­meil dura­ble­ment per­tur­bé, tra­vail ou études com­pro­mis, rela­tions réduites, évi­te­ments impor­tants, crises de panique répé­tées ou impos­si­bi­li­té d’accomplir des acti­vi­tés ordi­naires. Pour le trouble anxieux géné­ra­li­sé, les cri­tères diag­nos­tiques com­portent notam­ment une inquié­tude exces­sive, dif­fi­cile à contrô­ler, pré­sente la plu­part des jours pen­dant au moins six mois ; ce délai ne doit tou­te­fois pas être trans­for­mé en règle géné­rale pour toute souf­france anxieuse.

Une oppres­sion tho­ra­cique peut accom­pa­gner l’anxiété, mais elle ne doit pas être auto­ma­ti­que­ment attri­buée à celle-ci. Un symp­tôme tho­ra­cique nou­veau, intense ou inha­bi­tuel mérite une éva­lua­tion médi­cale appro­priée. De même, une peur per­sis­tante qui enva­hit la vie jus­ti­fie une consul­ta­tion. Si le déses­poir s’accompagne de pen­sées sui­ci­daires, celles-ci doivent tou­jours être prises au sérieux et conduire à recher­cher une aide sans délai ; en France, le 3114, numé­ro natio­nal de pré­ven­tion du sui­cide, est gra­tuit et acces­sible 24 h/24 et 7 j/7. En cas de dan­ger immé­diat, il faut contac­ter les ser­vices d’urgence. Recon­naître une dimen­sion cli­nique n’oppose pas psy­cho­lo­gie et foi : cela per­met de trai­ter avec jus­tesse la per­sonne entière, corps, pen­sée, rela­tions et vie spi­ri­tuelle.

Annexe 2 – Ce que le stoïcisme peut nous apprendre sur la peur – et où il s’arrête

Le stoï­cisme offre plu­sieurs outils intel­lec­tuels remar­qua­ble­ment proches de cer­taines dis­ci­plines pra­tiques utiles contre la peur. Épic­tète ouvre son Manuel par une dis­tinc­tion deve­nue clas­sique entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Nos juge­ments, nos choix et nos actes relèvent de notre res­pon­sa­bi­li­té ; beau­coup d’événements exté­rieurs – répu­ta­tion, san­té, for­tune, com­por­te­ment des autres, résul­tat final de nos pro­jets – échappent au contraire à notre maî­trise. Une grande part de l’angoisse naît pré­ci­sé­ment de notre ten­ta­tive de gou­ver­ner ce qui ne nous appar­tient pas.

La seconde intui­tion stoï­cienne concerne les repré­sen­ta­tions. Un évé­ne­ment ne déter­mine pas à lui seul toute notre réac­tion : nous lui don­nons aus­si une signi­fi­ca­tion. Il est donc pos­sible d’examiner une impres­sion avant de lui don­ner notre assen­ti­ment. Appli­qué à la peur anti­ci­pa­trice, ce prin­cipe est pré­cieux : « cette catas­trophe est pos­sible » n’équivaut pas à « cette catas­trophe est cer­taine » ; « je ne maî­trise pas l’issue » n’équivaut pas à « tout est per­du ». Les exer­cices stoï­ciens de pré­pa­ra­tion à l’adversité avaient éga­le­ment pour fonc­tion de reti­rer au mal futur une par­tie de son pou­voir de sur­prise.

Le chris­tia­nisme peut rece­voir cette dis­ci­pline du juge­ment, mais il ne peut adop­ter sans cor­rec­tion toute la méta­phy­sique stoï­cienne. Les biens exté­rieurs ne sont pas sim­ple­ment indif­fé­rents : la san­té, l’amitié, le mariage, les enfants, la jus­tice et la vie elle-même sont des biens créés que l’Écriture nous com­mande d’aimer et de ser­vir. Leur perte peut être réel­le­ment mau­vaise et dou­lou­reuse. La mort n’est pas une appa­rence à rec­ti­fier par la rai­son ; Paul l’appelle « le der­nier enne­mi ».

Sur­tout, l’antidote chré­tien n’est pas l’autosuffisance du sage. Le croyant ne se délivre pas de la peur en deve­nant inté­rieu­re­ment invul­né­rable, mais en dépen­dant davan­tage de Dieu. Là où le stoï­cisme dit : concentre-toi sur ce qui dépend de toi, la foi ajoute : remets ce qui ne dépend pas de toi à la Pro­vi­dence d’un Père. Là où le stoï­cisme cherche la liber­té par la maî­trise du juge­ment, l’Évangile donne une espé­rance fon­dée sur un évé­ne­ment que nous n’avons pas pro­duit : la résur­rec­tion de Jésus-Christ.

Le stoï­cisme peut donc nous apprendre la sobrié­té devant l’incertain, la dis­ci­pline des repré­sen­ta­tions et le refus de confondre contrôle et liber­té. Mais il ne peut don­ner ce qui consti­tue le centre de l’espérance chré­tienne : un Dieu per­son­nel et bon, une Pro­vi­dence pater­nelle, le par­don, la com­mu­nion avec le Christ, la résur­rec­tion des morts et la nou­velle créa­tion.

Annexe 3 – La nouthésie face à la peur

La nou­thé­sie – du grec nou­the­teô, aver­tir, exhor­ter, ins­truire ou cor­ri­ger avec sol­li­ci­tude – désigne dans le coun­se­ling biblique une appli­ca­tion per­son­nelle de la Parole de Dieu à une situa­tion concrète. Elle serait très mal com­prise si elle consis­tait à dire à une per­sonne anxieuse : « tu as peur, donc tu manques de foi ; repens-toi ». Les réfé­ren­tiels du pro­jet PSY rap­pellent au contraire que la démarche nou­thé­tique asso­cie véri­té, pré­oc­cu­pa­tion aimante et objec­tif de chan­ge­ment, et qu’elle vise la res­tau­ra­tion plu­tôt que l’humiliation.

1 Thes­sa­lo­ni­ciens 5.14 four­nit ici un prin­cipe déci­sif de dis­cer­ne­ment pas­to­ral. Paul ne pres­crit pas la même inter­ven­tion à tous : cer­tains doivent être aver­tis, les décou­ra­gés doivent être encou­ra­gés, les faibles doivent être sou­te­nus, et la patience doit s’exercer envers tous. Une peur peut donc appe­ler des réponses dif­fé­rentes selon ce qui la nour­rit. Il peut y avoir un men­songe à cor­ri­ger, un péché d’incrédulité ou d’idolâtrie à confes­ser, mais aus­si une souf­france à por­ter, un trau­ma­tisme à res­pec­ter, une fai­blesse cor­po­relle à sou­te­nir ou une patho­lo­gie néces­si­tant un pro­fes­sion­nel com­pé­tent.

Face à la peur, une approche nou­thé­tique fidèle cher­che­ra donc d’abord à com­prendre. De quoi la per­sonne a‑t-elle peur ? Qu’est-ce qui est réel­le­ment arri­vé ? Que redoute-t-elle par anti­ci­pa­tion ? Quelle inter­pré­ta­tion donne-t-elle à ce dan­ger ? Quelle véri­té biblique est obs­cur­cie ? La peur la conduit-elle à déso­béir, à s’isoler, à vou­loir tout contrô­ler, ou sim­ple­ment à souf­frir d’une réac­tion qu’elle n’a pas choi­sie ? Le conseiller écoute avant de conclure.

L’accompagnement revient ensuite à l’Évangile de manière concrète. On peut médi­ter les pro­messes de la Pro­vi­dence, dis­tin­guer la crainte ser­vile de la crainte filiale, tra­vailler sur les men­songes qui donnent au mal une sou­ve­rai­ne­té qu’il n’a pas, encou­ra­ger de petits actes d’obéissance mal­gré la peur, prier ensemble et réins­crire la per­sonne dans la com­mu­nion de l’Église. Lorsqu’une res­pon­sa­bi­li­té morale existe, la nou­thé­sie appelle au chan­ge­ment ; lorsque la per­sonne est abat­tue ou faible, elle encou­rage et sou­tient.

Enfin, le coun­se­ling biblique ne rem­place pas la méde­cine ni les com­pé­tences pro­fes­sion­nelles. Les docu­ments PSY du pro­jet le disent expli­ci­te­ment : les patho­lo­gies néces­si­tant des soins doivent être recon­nues comme telles. Une nou­thé­sie mûre ne choi­sit donc pas entre véri­té biblique et com­pas­sion cli­nique. Elle cherche à appli­quer l’Écriture avec dis­cer­ne­ment à une per­sonne entière, en uti­li­sant les moyens de grâce tout en recon­nais­sant les moyens ordi­naires de soin que la Pro­vi­dence met à dis­po­si­tion.


Bibliographie sommaire

Sources patristiques et réformées

Augus­tin d’Hippone, The Enchi­ri­dion on Faith, Hope and Love, Washing­ton, Regnery/Gateway, 1996. Le cha­pitre XI four­nit l’un des repères clas­siques pour pen­ser ensemble la réa­li­té du mal et la Pro­vi­dence : le mal n’est jamais ren­du bon, mais il n’échappe pas au Dieu assez puis­sant et assez bon pour ordon­ner son his­toire à une fin bonne.

Jean Cal­vin, Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, mise en fran­çais moderne par Marie de Védrines et Paul Wells, Aix-en-Pro­vence / Cha­rols, Keryg­ma / Excel­sis, 2009. Les déve­lop­pe­ments du livre I sur la Pro­vi­dence sont par­ti­cu­liè­re­ment impor­tants ici : la foi ne connaît pas toutes les causes, mais elle refuse de pen­ser le monde comme livré au hasard ou à une puis­sance rivale de Dieu.

Pastorale, peur et espérance

Edward T. Welch, Run­ning Sca­red : Fear, Wor­ry, and the God of Rest, Greens­bo­ro, New Growth Press, 2007. Welch traite direc­te­ment de la peur, de l’inquiétude, du besoin de contrôle, de la crainte des hommes et de la mort. Son inté­rêt est d’articuler les méca­nismes concrets de l’anxiété avec les pro­messes bibliques et la pré­sence du Christ.

C. S. Lewis, The Pro­blem of Pain, Londres, Geof­frey Bles, 1940. L’ouvrage aide à repla­cer la souf­france pré­sente dans l’horizon de la gloire future. Lewis refuse de faire de la vie ter­restre notre demeure ultime tout en main­te­nant la bon­té réelle des biens créés ; cette ten­sion nour­rit direc­te­ment la réflexion de l’article sur l’espérance.

Counseling biblique

Jay E. Adams, Com­petent to Coun­sel, Phil­lips­burg, Pres­by­te­rian and Refor­med Publi­shing Com­pa­ny, 1970. Ouvrage fon­da­teur du coun­se­ling nou­thé­tique moderne. Il per­met de com­prendre l’ambition d’un accom­pa­gne­ment gou­ver­né par l’Écriture, tout en devant être lu avec le dis­cer­ne­ment pas­to­ral déve­lop­pé depuis par le mou­ve­ment du coun­se­ling biblique concer­nant souf­france, fai­blesse et patho­lo­gie.

Interlocuteur philosophique

Épic­tète, Dis­courses and Selec­ted Wri­tings, trad. Robert Dob­bin, Londres, Pen­guin Clas­sics, 2008. Le volume contient notam­ment le Manuel. Sa dis­tinc­tion entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas, ain­si que sa dis­ci­pline des repré­sen­ta­tions, offrent des outils remar­quables contre l’anticipation anxieuse ; la réponse chré­tienne s’en dis­tingue tou­te­fois par la Pro­vi­dence, la grâce et la résur­rec­tion.

Perspective critique / non confessionnelle

Joseph LeDoux, Anxious : Using the Brain to Unders­tand and Treat Fear and Anxie­ty, New York, Viking, 2015. Cette syn­thèse neu­ros­cien­ti­fique aide à dis­tin­guer sys­tèmes de défense, expé­rience consciente de la peur et troubles anxieux. Elle consti­tue un inter­lo­cu­teur scien­ti­fique utile, mais son cadre ne traite pas de la dimen­sion théo­lo­gique du mal, de l’espérance ou de la confiance en Dieu.


Pour aller plus loin

Relire l’article à par­tir de quatre grandes affir­ma­tions bibliques per­met d’en rete­nir l’axe pro­fond. Pre­miè­re­ment, le bien est pre­mier : la Bible com­mence par Dieu et par une créa­tion décla­rée « très bonne » (Genèse 1.31). Deuxiè­me­ment, le mal est réel mais il n’est pas sou­ve­rain : Genèse 50.20 et Actes 2.23 montrent que Dieu peut accom­plir son des­sein sans deve­nir l’auteur du mal ni abo­lir la res­pon­sa­bi­li­té des créa­tures. Troi­siè­me­ment, la vic­toire déci­sive a déjà eu lieu dans la mort et la résur­rec­tion du Christ (Hébreux 2.14–15 ; 1 Corin­thiens 15.20–28). Enfin, l’histoire a une des­ti­na­tion : Apo­ca­lypse 21.1–5 annonce un monde où la mort, le deuil, le cri et la dou­leur ne seront plus.

Pour un tra­vail per­son­nel, quatre ques­tions peuvent être reprises len­te­ment. Lorsque j’ai peur, quel mal pos­sible mon ima­gi­na­tion trans­forme-t-elle en réa­li­té déjà pré­sente ? Quelle conclu­sion ma peur me sug­gère-t-elle sur Dieu : qu’il m’aurait aban­don­né, qu’il ne gou­ver­ne­rait plus, ou que sa bon­té serait deve­nue incer­taine ? Quel bien créé suis-je ten­té de rendre abso­lu au point de pen­ser que sa perte ren­drait toute vie impos­sible ? Enfin, si la résur­rec­tion du Christ et la pro­messe du Royaume sont objec­ti­ve­ment vraies, quel pro­chain acte de confiance, d’amour ou d’obéissance devient pos­sible aujourd’hui ?

Une petite dis­ci­pline peut éga­le­ment aider : prendre une feuille et dis­tin­guer quatre colonnes – le fait éta­bli ; le mal redou­té ; l’interprétation que la peur en tire ; la véri­té biblique qui remet cette inter­pré­ta­tion à sa place. Le but n’est pas de fabri­quer arti­fi­ciel­le­ment un scé­na­rio ras­su­rant, mais de refu­ser que l’imagination trans­forme une pos­si­bi­li­té en pro­phé­tie et que la souf­france pré­sente devienne une méta­phy­sique.

Pour médi­ter cette espé­rance, on peut reve­nir pen­dant quelques jours aux mêmes textes plu­tôt que mul­ti­plier les lec­tures : Psaume 27 ; Psaume 56 ; Mat­thieu 6.25–34 ; Romains 8.18–39 ; Hébreux 2.14–15 ; 1 Pierre 5.6–10 ; Apo­ca­lypse 21.1–5. Ils conduisent de la peur éprou­vée à la Pro­vi­dence, puis de la Pro­vi­dence à la vic­toire du Christ et à l’espérance de la nou­velle créa­tion.

Enfin, une peur qui devient dura­ble­ment enva­his­sante, altère for­te­ment la vie quo­ti­dienne ou s’accompagne d’un pro­fond déses­poir mérite un accom­pa­gne­ment réel, pas­to­ral et, lorsque néces­saire, psy­cho­lo­gique ou médi­cal. La foi chré­tienne n’exige jamais que l’on trans­forme une souf­france grave en com­bat soli­taire.


A lire aussi sur foedus.fr


Foedus et Semper Reformanda sont proposés gratuitement. Si cet article vous a été utile, vous pouvez contribuer librement aux frais d’hébergement, de maintenance et au travail éditorial.

Commentaires

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

En savoir plus sur Foedus

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture