La Cité de Dieu et la cité terrestre

Luther, Kuyper et la responsabilité politique des chrétiens

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Cette illus­tra­tion repré­sente la dis­tinc­tion augus­ti­nienne entre la cité de Dieu et la cité ter­restre : deux ordres fon­dés sur deux amours oppo­sés, l’amour de Dieu et l’amour de soi. Elle rap­pelle que la vie poli­tique est réelle et néces­saire, mais tou­jours rela­tive à la sou­ve­rai­ne­té divine et à l’horizon du Royaume.


On attri­bue sou­vent à Luther l’idée que les peuples ont les gou­ver­ne­ments qu’ils méritent. La for­mule résume assez bien une convic­tion pré­sente dans sa pen­sée : l’état poli­tique d’une socié­té reflète, en pro­fon­deur, son état moral et spi­ri­tuel. Autre­ment dit, le pou­voir civil n’est jamais tota­le­ment indé­pen­dant de la condi­tion du peuple qui le porte. Cette intui­tion s’inscrit dans une vision théo­lo­gique plus large : Dieu gou­verne le monde et uti­lise même les auto­ri­tés impar­faites comme ins­tru­ments de sa pro­vi­dence.

La théo­lo­gie luthé­rienne des deux règnes

Pour com­prendre cette idée, il faut rap­pe­ler la doc­trine luthé­rienne des deux règnes. Luther dis­tingue deux modes de gou­ver­ne­ment divin.

Le pre­mier est le règne spi­ri­tuel : Dieu gou­verne son peuple par l’Évangile, la pré­di­ca­tion et les sacre­ments. Ce règne concerne le salut et la conscience.

Le second est le règne tem­po­rel : Dieu main­tient l’ordre du monde par les auto­ri­tés civiles, la loi et même la contrainte.

Dans cette pers­pec­tive, l’État n’est pas char­gé de pro­duire la jus­tice par­faite ou le royaume de Dieu sur terre. Sa mis­sion est plus modeste : conte­nir le mal et main­te­nir un ordre mini­mal dans un monde mar­qué par le péché. Luther en tire une consé­quence impor­tante : le chré­tien ne doit pas attendre du pou­voir poli­tique une trans­for­ma­tion spi­ri­tuelle de la socié­té.

Cette vision pro­tège la foi contre la poli­ti­sa­tion. Mais elle com­porte aus­si un risque.

Le dan­ger du quié­tisme

Dans l’histoire pro­tes­tante, la doc­trine des deux règnes a par­fois conduit à une forme de pas­si­vi­té poli­tique. Si le royaume de Dieu n’est pas de ce monde, pour­quoi cher­cher à trans­for­mer les struc­tures de la socié­té ?

Dans cer­taines formes de pié­tisme, cette logique a pro­duit une sorte de retrait de la sphère publique. La foi se replie sur la vie inté­rieure, la pié­té per­son­nelle et la com­mu­nau­té ecclé­siale. La poli­tique est lais­sée à d’autres.

Le pro­blème est que cette atti­tude peut finir par légi­ti­mer l’injustice. Une théo­lo­gie des­ti­née à pro­té­ger l’Évangile peut alors deve­nir un ali­bi pour l’inaction.

La cor­rec­tion réfor­mée : Abra­ham Kuy­per

La tra­di­tion réfor­mée, notam­ment chez Abra­ham Kuy­per, pro­pose une autre arti­cu­la­tion.

Kuy­per ne rejette pas la dis­tinc­tion entre Église et État, mais il insiste sur un prin­cipe cen­tral : la sou­ve­rai­ne­té de Dieu sur toutes les sphères de la vie.

Sa célèbre for­mule résume sa pen­sée :
« Il n’y a pas un seul cen­ti­mètre car­ré dans tout le domaine de notre exis­tence humaine sur lequel le Christ, qui est sou­ve­rain sur tout, ne déclare : “Ceci est à moi.” »
Abra­ham Kuy­per, dis­cours inau­gu­ral de l’Université libre d’Amsterdam, 1880.

Pour Kuy­per, la foi chré­tienne ne doit pas se limi­ter à la sphère pri­vée. Elle doit ins­pi­rer l’action dans tous les domaines : culture, science, éco­no­mie et poli­tique.

Cette vision don­ne­ra nais­sance aux Pays-Bas au mou­ve­ment néo-cal­vi­niste et au Par­ti anti­ré­vo­lu­tion­naire fon­dé par Guillaume Groen van Prins­te­rer.

L’exemple de Groen van Prins­te­rer

Groen van Prins­te­rer, his­to­rien et homme poli­tique néer­lan­dais du XIXᵉ siècle, fut l’un des pre­miers à for­mu­ler une cri­tique chré­tienne du libé­ra­lisme issu de la Révo­lu­tion fran­çaise.

Pour lui, la crise poli­tique de l’Europe moderne est d’abord une crise spi­ri­tuelle. Dans son ouvrage Unbe­lief and Revo­lu­tion (1847), il sou­tient que la Révo­lu­tion est le fruit direct de l’abandon de l’autorité de Dieu.

Sa réponse n’est pas un retrait du monde, mais un enga­ge­ment poli­tique assu­mé. Le Par­ti anti­ré­vo­lu­tion­naire vise à défendre dans la vie publique des prin­cipes enra­ci­nés dans la foi chré­tienne : res­pon­sa­bi­li­té devant Dieu, limites du pou­voir de l’État, res­pect des ins­ti­tu­tions natu­relles comme la famille et l’Église.

On voit ici une dif­fé­rence nette avec cer­taines lec­tures sim­pli­fiées de la doc­trine luthé­rienne des deux règnes.

S’engager sans se com­pro­mettre

La ques­tion demeure pour­tant dif­fi­cile : com­ment les chré­tiens peuvent-ils par­ti­ci­per à la vie poli­tique sans perdre leur fidé­li­té à l’Évangile ?

La tra­di­tion réfor­mée pro­pose plu­sieurs repères.

D’abord, la poli­tique n’est jamais le lieu du salut. Elle relève de la pro­vi­dence et de la sagesse pra­tique, non de la rédemp­tion.

Ensuite, toute action poli­tique doit recon­naître les limites de l’ordre ter­restre. Aucune socié­té ne peut deve­nir le royaume de Dieu.

Enfin, le chré­tien doit accep­ter une ten­sion per­ma­nente : agir pour le bien com­mun tout en sachant que la jus­tice par­faite ne sera jamais réa­li­sée dans l’histoire.

Cette ten­sion empêche deux dérives oppo­sées.

D’un côté, le retrait qui aban­donne la cité aux idéo­lo­gies. De l’autre, l’illusion d’une poli­tique mes­sia­nique qui pré­tend ins­tau­rer le para­dis sur terre.

Les limites de l’engagement chré­tien

Il existe donc des fron­tières à ne pas fran­chir.

La pre­mière est l’instrumentalisation de l’Église par le pou­voir poli­tique. Lorsque la foi devient un simple outil idéo­lo­gique, elle perd sa fonc­tion pro­phé­tique.

La seconde est la confu­sion entre foi et pro­gramme par­ti­san. Le chris­tia­nisme peut ins­pi­rer des prin­cipes poli­tiques, mais il ne se réduit jamais à un par­ti.

La troi­sième limite concerne la ten­ta­tion du pou­voir lui-même. Le chré­tien enga­gé en poli­tique doit tou­jours se rap­pe­ler que l’autorité est un ser­vice et non une domi­na­tion.

C’est peut-être ici que la remarque attri­buée à Luther prend tout son sens. Si les gou­ver­ne­ments reflètent sou­vent l’état moral des peuples, la res­pon­sa­bi­li­té des chré­tiens est double : vivre eux-mêmes selon l’Évangile et contri­buer, autant que pos­sible, au bien com­mun.

La foi ne doit ni se dis­soudre dans la poli­tique, ni s’en reti­rer entiè­re­ment. Elle doit y appor­ter une lumière — consciente de ses limites, mais refu­sant de lais­ser la cité sans repères.


Notice bibliographique

Mar­tin Luther
Mar­tin Luther, De l’autorité tem­po­relle et des limites de l’obéissance qu’on lui doit (1523), dans Œuvres, Genève, Labor et Fides, diverses édi­tions.
Texte fon­da­men­tal pour com­prendre la doc­trine luthé­rienne des deux règnes et la fonc­tion du pou­voir civil dans un monde mar­qué par le péché.

Jean Cal­vin
Jean Cal­vin, Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, livre IV, cha­pitres 20, Genève, Labor et Fides.
Cal­vin déve­loppe une réflexion struc­tu­rée sur le magis­trat civil, l’obéissance aux auto­ri­tés et les limites de cette obéis­sance.

Guillaume Groen van Prins­te­rer
Guillaume Groen van Prins­te­rer, Unbe­lief and Revo­lu­tion, Amster­dam, 1847 (édi­tion anglaise : Lex­ham Press, 2017).
Ana­lyse his­to­rique et théo­lo­gique de la Révo­lu­tion fran­çaise comme consé­quence de l’abandon de la foi chré­tienne.

Abra­ham Kuy­per
Abra­ham Kuy­per, Lec­tures on Cal­vi­nism, Grand Rapids, Eerd­mans, 1931 (confé­rences don­nées à Prin­ce­ton en 1898).
Texte clas­sique du néo-cal­vi­nisme expo­sant la sou­ve­rai­ne­té du Christ sur toutes les sphères de la vie humaine.

Abra­ham Kuy­per
Abra­ham Kuy­per, Our Pro­gram : A Chris­tian Poli­ti­cal Mani­fes­to, Bel­lin­gham, Lex­ham Press, 2015.
Pré­sen­ta­tion détaillée du pro­gramme poli­tique du Par­ti anti­ré­vo­lu­tion­naire néer­lan­dais.

Her­man Bavinck
Her­man Bavinck, Refor­med Dog­ma­tics, vol. 4, Grand Rapids, Baker Aca­de­mic, 2008.
Les sec­tions consa­crées à la loi natu­relle, à l’État et à la socié­té déve­loppent les impli­ca­tions sociales de la théo­lo­gie réfor­mée.

Fran­cis Tur­re­tin
Fran­çois Tur­re­tin, Ins­ti­tutes of Elenc­tic Theo­lo­gy, vol. 2, Phil­lips­burg, P&R Publi­shing, 1994.
Les loci consa­crés à la loi morale et au magis­trat civil montrent l’articulation clas­sique entre théo­lo­gie réfor­mée et ordre poli­tique.

Cor­ne­lius Van Til
Cor­ne­lius Van Til, The Cal­vi­nis­tic Concept of Culture, Phil­lips­burg, P&R Publi­shing, 2008.
Réflexion sur les impli­ca­tions cultu­relles et poli­tiques de la vision réfor­mée du monde.

David Van­Dru­nen
David Van­Dru­nen, Living in God’s Two King­doms : A Bibli­cal Vision for Chris­tia­ni­ty and Culture, Whea­ton, Cross­way, 2010.
Inter­pré­ta­tion contem­po­raine de la doc­trine des deux règnes dans le monde pro­tes­tant actuel.

Alis­ter E. McGrath
Alis­ter E. McGrath, Refor­ma­tion Thought : An Intro­duc­tion, Oxford, Wiley-Bla­ck­well, 2012.
Pré­sen­ta­tion claire du contexte théo­lo­gique de la Réforme, incluant les posi­tions de Luther et de Cal­vin sur l’État et la socié­té.


Outils pédagogiques

Ques­tions pour ana­ly­ser les pré­sup­po­sés

  1. Lorsque l’on affirme qu’un peuple « a le gou­ver­ne­ment qu’il mérite », quelle vision de l’homme est pré­sup­po­sée ? Une vision opti­miste de la nature humaine ou une vision mar­quée par la doc­trine du péché ?
  2. Cette idée sup­pose-t-elle que les struc­tures poli­tiques sont mora­le­ment neutres, ou qu’elles reflètent tou­jours une orien­ta­tion spi­ri­tuelle plus pro­fonde de la socié­té ?
  3. Si Dieu gou­verne l’histoire par sa pro­vi­dence, com­ment com­prendre l’existence de régimes injustes ou tyran­niques ? Sont-ils uni­que­ment le fruit du péché humain ou peuvent-ils aus­si être des ins­tru­ments de juge­ment ?
  4. Quelle dif­fé­rence existe-t-il entre affir­mer que Dieu est sou­ve­rain sur l’histoire et affir­mer que les chré­tiens doivent s’engager acti­ve­ment dans la vie poli­tique ? Ces deux affir­ma­tions sont-elles en ten­sion ou com­plé­men­taires ?
  5. Lorsque des chré­tiens se retirent de la vie poli­tique pour pré­ser­ver la pure­té de leur foi, quels pré­sup­po­sés théo­lo­giques ou spi­ri­tuels motivent ce retrait ?
  6. Inver­se­ment, lorsque des chré­tiens cherchent à trans­for­mer la socié­té par la poli­tique, quels dan­gers spi­ri­tuels peuvent appa­raître ?
  7. Com­ment dis­tin­guer un enga­ge­ment poli­tique ins­pi­ré par la foi chré­tienne d’une ins­tru­men­ta­li­sa­tion de la foi au ser­vice d’un pro­jet idéo­lo­gique ?

Repères bibliques pour réflé­chir à l’engagement dans la cité

La Sainte Écri­ture pré­sente une ten­sion constante entre la sou­ve­rai­ne­té de Dieu sur les auto­ri­tés poli­tiques et la res­pon­sa­bi­li­té morale des croyants dans la socié­té.

Romains 13.1 affirme que « toute auto­ri­té vient de Dieu ». Le pou­voir poli­tique est donc une ins­ti­tu­tion de la pro­vi­dence divine des­ti­née à main­te­nir l’ordre et à limi­ter le mal.

Cepen­dant, ce même pou­voir peut deve­nir injuste. Dans Actes 5.29, les apôtres déclarent : « Il faut obéir à Dieu plu­tôt qu’aux hommes. » L’obéissance civile n’est donc jamais abso­lue.

La Sainte Écri­ture montre aus­si que des croyants peuvent exer­cer des res­pon­sa­bi­li­tés poli­tiques sans renier leur foi :
Joseph en Égypte (Genèse 41),
Daniel et ses com­pa­gnons à Baby­lone (Daniel 1–6),
Néhé­mie au ser­vice du roi de Perse (Néhé­mie 2).

Dans ces récits, les ser­vi­teurs de Dieu par­ti­cipent à la vie poli­tique tout en conser­vant une fidé­li­té pre­mière au Sei­gneur.

Lien avec les confes­sions de foi réfor­mées

La Confes­sion de foi de La Rochelle (1559) affirme que Dieu éta­blit les auto­ri­tés civiles pour main­te­nir la jus­tice et l’ordre. Les magis­trats ont pour voca­tion de pro­té­ger la socié­té contre le désordre et l’injustice.

La Confes­sion de foi de West­mins­ter (cha­pitre 23) pré­cise éga­le­ment que l’autorité civile est ordon­née par Dieu « pour sa gloire et pour le bien public ». Les chré­tiens peuvent donc par­ti­ci­per légi­ti­me­ment au gou­ver­ne­ment et aux affaires publiques.

Cepen­dant, ces confes­sions insistent aus­si sur une limite essen­tielle : l’État n’a pas auto­ri­té sur la conscience ni sur l’Église dans sa mis­sion spi­ri­tuelle.

Exer­cice péda­go­gique

Tra­vail indi­vi­duel ou en groupe.

  1. Relire Romains 13.1–7 et Actes 5.29.
    Quels prin­cipes ces deux textes éta­blissent-ils concer­nant l’autorité poli­tique et ses limites ?
  2. Étu­dier l’exemple de Daniel (Daniel 6).
    Com­ment Daniel sert-il le pou­voir poli­tique tout en refu­sant de com­pro­mettre sa fidé­li­té à Dieu ?
  3. Com­pa­rer deux atti­tudes pos­sibles face à la poli­tique :
    – le retrait com­plet de la vie publique
    – l’engagement actif dans la socié­té

Quels sont les avan­tages et les dan­gers de cha­cune ?

Appli­ca­tion pra­tique

  1. Quels domaines de la vie publique aujourd’hui exigent par­ti­cu­liè­re­ment une pré­sence chré­tienne (édu­ca­tion, culture, jus­tice, bioé­thique, etc.) ?
  2. Com­ment un chré­tien peut-il défendre des prin­cipes bibliques dans la vie publique sans trans­for­mer la foi en simple idéo­lo­gie poli­tique ?
  3. Quelles ver­tus spi­ri­tuelles sont néces­saires pour un enga­ge­ment poli­tique fidèle : cou­rage, pru­dence, humi­li­té, sens du bien com­mun ?
  4. Com­ment évi­ter que l’engagement poli­tique ne devienne une idole qui rem­place la confiance dans la pro­vi­dence de Dieu ?

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