L’arche et l’objection

Le Déluge biblique à l’épreuve des objections modernes

Pour situer cette réponse dans une démarche plus large, voir la page Posi­tions apo­lo­gé­tiques, qui expli­cite la méthode, les pré­sup­po­sés et l’intention géné­rale de cette approche.

Cette image est extraite d’un post de France Culture accom­pa­gnant l’émission « Déluge : à la source du mythe ». Elle ne sert pas ici d’illustration déco­ra­tive, mais de point de départ du débat. Elle condense visuel­le­ment une thèse lar­ge­ment répan­due dans la culture contem­po­raine : pen­dant des siècles, l’Europe aurait naï­ve­ment cru que le récit du Déluge venait de la Bible, jusqu’à ce que l’archéologie moderne révèle son ori­gine méso­po­ta­mienne plus ancienne.

Le mes­sage est clair : la décou­verte, au XIXᵉ siècle, de tablettes cunéi­formes évo­quant un déluge aurait dépla­cé la Bible du côté de la reprise tar­dive, voire du mythe déri­vé. Le récit biblique ne serait plus une ori­gine, mais un héri­tage par­mi d’autres, rela­ti­vi­sé par l’antériorité des sources extra-bibliques.

Cette objec­tion mérite d’être prise au sérieux. Elle s’appuie sur des faits réels — décou­vertes archéo­lo­giques, com­pa­rai­sons tex­tuelles — et elle est aujourd’hui pré­sen­tée comme allant de soi. Mais elle repose aus­si sur des pré­sup­po­sés his­to­riques, phi­lo­so­phiques et théo­lo­giques rare­ment expli­ci­tés. C’est pré­ci­sé­ment ce déca­lage entre don­nées éta­blies et conclu­sions impli­cites qu’il convient d’examiner.

L’enjeu n’est pas de nier l’existence de récits du Déluge hors de la Bible, ni de reje­ter l’apport de l’archéologie, mais de se deman­der ce que ces don­nées per­mettent réel­le­ment d’affirmer — et ce qu’elles ne per­mettent pas. Autre­ment dit : la plu­ra­li­té et l’antériorité de récits suf­fisent-elles à dis­qua­li­fier l’originalité et l’autorité du texte biblique ?

C’est à cette objec­tion, telle qu’elle est for­mu­lée et sug­gé­rée par cette image, que l’analyse apo­lo­gé­tique sui­vante entend répondre.


L’objection formulée

Réfé­rences de l’article
France Culture, Déluge : à la source du mythe, émis­sion « L’Entretien archéo­lo­gique », avec Cécile Michel, CNRS.
Sup­port : émis­sion / article France Culture – pod­cast L’Entretien archéo­lo­gique
Date : pre­mière dif­fu­sion 6 juin 2025 (redif­fu­sion jan­vier 2026)
Auteur / inter­ve­nante prin­ci­pale : Cécile Michel, assy­rio­logue, direc­trice de recherche au CNRS
Cadre édi­to­rial : vul­ga­ri­sa­tion archéo­lo­gique et his­to­rique

Conte­nu résu­mé de l’objection
L’article sou­tient que le récit biblique du Déluge n’est pas ori­gi­nal, mais dépend de mythes méso­po­ta­miens plus anciens (notam­ment l’Épopée de Gil­ga­mesh et le récit d’Atrahasis). La Bible serait une reprise tar­dive, théo­lo­gi­sée, d’un maté­riau mythique anté­rieur. Dès lors, son auto­ri­té his­to­rique et théo­lo­gique serait rela­ti­vi­sée.

Prin­ci­paux argu­ments avan­cés

  1. Les récits méso­po­ta­miens du Déluge sont anté­rieurs chro­no­lo­gi­que­ment au texte biblique.
  2. Les res­sem­blances nar­ra­tives (arche, ani­maux, pluie, oiseaux) sug­gèrent une filia­tion lit­té­raire.
  3. L’archéologie ne confirme que des crues locales, incom­pa­tibles avec un déluge uni­ver­sel.
  4. Le Déluge relève donc du mythe, non de l’histoire.

Auteur de l’article : fait-il auto­ri­té ?
Cécile Michel est une assy­rio­logue recon­nue dans son domaine : l’étude des textes et des socié­tés méso­po­ta­miennes. Elle fait auto­ri­té sur la lec­ture des tablettes cunéi­formes et leur contexte cultu­rel.
En revanche, elle n’est ni théo­lo­gienne, ni spé­cia­liste de l’exégèse biblique, ni phi­lo­sophe de l’histoire. Son inter­pré­ta­tion du texte biblique excède donc son champ de com­pé­tence propre et repose sur des pré­sup­po­sés extra-archéo­lo­giques.

Sources mobi­li­sées par l’article
– Tablettes cunéi­formes (Gil­ga­mesh, Atra­ha­sis)
– Tra­vaux archéo­lo­giques sur les crues du Tigre et de l’Euphrate
– Publi­ca­tions CNRS et his­to­rio­gra­phie moderne
– Aucune inter­ac­tion avec la tra­di­tion théo­lo­gique chré­tienne ou juive


Éléments de réponse

Ana­lyse des pré­sup­po­sés de l’auteur
L’approche adop­tée s’inscrit dans un cadre natu­ra­liste et his­to­ri­ciste : seuls les phé­no­mènes attes­tables par les méthodes archéo­lo­giques modernes sont consi­dé­rés comme his­to­ri­que­ment cré­dibles. Le texte biblique est lu comme un docu­ment cultu­rel par­mi d’autres, excluant par prin­cipe toute révé­la­tion divine.

L’intention n’est pas expli­ci­te­ment anti­chré­tienne, mais clai­re­ment démys­ti­fi­ca­trice : expli­quer le reli­gieux par ses condi­tions humaines d’émergence.

Liste claire des pré­sup­po­sés

  1. Anté­rio­ri­té chro­no­lo­gique = dépen­dance lit­té­raire.
  2. Mythe = fic­tion sym­bo­lique sans ancrage his­to­rique réel.
  3. L’archéologie est l’arbitre ultime de la véri­té his­to­rique.
  4. La Bible relève du même sta­tut que les mythes poly­théistes.

Contes­ta­tion des pré­sup­po­sés
Ces pré­sup­po­sés ne sont ni neutres ni scien­ti­fiques au sens strict.
– L’antériorité d’un texte n’implique pas qu’il soit la source d’un autre : elle peut tout aus­si bien témoi­gner d’une tra­di­tion orale com­mune.
– Le concept moderne de « mythe » est ana­chro­ni­que­ment pro­je­té sur des récits antiques.
– L’archéologie ne prouve ni ne réfute des évé­ne­ments uniques de grande ampleur ; elle observe des traces locales et frag­men­taires.
– Assi­mi­ler la Bible aux mythes poly­théistes est une déci­sion idéo­lo­gique, non une conclu­sion démon­trée.

Impact sur le rai­son­ne­ment
Ces pré­sup­po­sés ver­rouillent la conclu­sion dès le départ. Toute don­née est inter­pré­tée dans un sens réduc­teur, excluant par prin­cipe la pos­si­bi­li­té d’un évé­ne­ment réel glo­bal et d’une révé­la­tion inter­pré­ta­tive nor­ma­tive.

Réponses argu­men­tées aux objec­tions

  1. Sur les res­sem­blances
    Les res­sem­blances plaident au mini­mum pour une mémoire par­ta­gée. Il est his­to­ri­que­ment plus éco­no­mique de pos­tu­ler un évé­ne­ment réel fon­da­teur, trans­mis et défor­mé selon les cultures, que d’imaginer une pure inven­tion lit­té­raire mul­tiple.
  2. Sur l’originalité biblique
    L’originalité de la Genèse n’est pas nar­ra­tive, mais théo­lo­gique. Le Déluge biblique est un juge­ment moral d’un Dieu unique, trans­cen­dant, dis­tinct de sa créa­tion, agis­sant dans un cadre d’alliance. Cette concep­tion est sans équi­valent dans les récits méso­po­ta­miens.
  3. Sur l’archéologie
    L’absence de preuve glo­bale n’est pas preuve d’inexistence. Même des évé­ne­ments his­to­ri­que­ment attes­tés (érup­tions, tsu­na­mis, migra­tions) laissent des traces inégales. L’argument est métho­do­lo­gi­que­ment faible.

Auto­ri­tés mobi­li­sées pour la réponse
– Écri­ture : Genèse 6–9
– Augus­tin, La Cité de Dieu, livre XV
– Jean Cal­vin, Com­men­taire sur la Genèse
– Mere­dith Kline, King­dom Pro­logue
– Hen­ri Blo­cher, Révé­la­tion des ori­gines

Biblio­gra­phie som­maire
– Hen­ri Blo­cher, Révé­la­tion des ori­gines, Excel­sis
– Ken­neth Kit­chen, On the Relia­bi­li­ty of the Old Tes­ta­ment
– John Wal­ton, Ancient Near Eas­tern Thought and the Old Tes­ta­ment
– Augus­tin, La Cité de Dieu

État du débat
Ce débat est ancien, lar­ge­ment docu­men­té, et a reçu de nom­breuses réponses solides dans la tra­di­tion chré­tienne. L’objection n’est ni nou­velle ni déci­sive ; elle repose sur un cadre inter­pré­ta­tif par­ti­cu­lier, non uni­ver­sel.

Zones d’ombre à appro­fon­dir
– Éten­due exacte du Déluge
– Moda­li­tés de trans­mis­sion des tra­di­tions orales
– Arti­cu­la­tion entre genre lit­té­raire et his­to­ri­ci­té
L’apologétique recon­naît ici des limites légi­times sans céder au scep­ti­cisme.


Conclusion

L’existence de récits du Déluge anté­rieurs ou paral­lèles à la Bible ne dis­qua­li­fie pas le témoi­gnage biblique. Elle invite au contraire à dis­tin­guer l’événement trans­mis, la mémoire des peuples et l’interprétation qui en est don­née. Là où les mythes dis­persent le sens dans le poly­théisme et l’arbitraire, la Genèse pro­pose une lec­ture morale et théo­lo­gique cohé­rente : un juge­ment réel, ins­crit dans l’histoire, et ordon­né à une pro­messe.

L’objection archéo­lo­gique, prise au sérieux, ne conduit donc pas néces­sai­re­ment au scep­ti­cisme, mais à une ques­tion plus déci­sive : non pas d’où vient le récit, mais quel en est le sens vrai. C’est sur ce ter­rain — celui de l’intelligibilité de l’histoire sous le regard de Dieu — que le texte biblique demeure sin­gu­lier et irré­duc­tible.


Illustration de réponse

L’image évoque la recherche patiente de sens après l’examen cri­tique d’une objec­tion, et sym­bo­lise la démarche de la foi chré­tienne qui ne fuit pas les ques­tions mais cherche à com­prendre à la lumière de la Révé­la­tion.


Annexe 1 – L’étendue du Déluge : état de la question


Cette annexe ne vise pas à tran­cher défi­ni­ti­ve­ment la ques­tion de l’étendue géo­gra­phique du Déluge, mais à situer les prin­ci­pales posi­tions exis­tantes, afin de mon­trer que cette ques­tion, réelle et débat­tue, ne condi­tionne ni l’autorité du texte biblique ni le cœur de son mes­sage théo­lo­gique.

L’objection for­mu­lée

Point pré­cis de l’objection : l’étendue exacte du Déluge

L’objection ne porte pas seule­ment sur l’existence de récits paral­lèles au Déluge biblique, mais sur leur por­tée géo­gra­phique. Les décou­vertes archéo­lo­giques en Méso­po­ta­mie, asso­ciées aux récits de l’Épopée de Gil­ga­mesh et d’Atrahasis, conduisent nombre d’auteurs à affir­mer que le Déluge ne sau­rait être qu’un phé­no­mène local ou régio­nal, incom­pa­tible avec la des­crip­tion biblique d’une sub­mer­sion uni­ver­selle.

L’argument est alors for­mu­lé ain­si :
si l’archéologie n’atteste que des crues locales et si les récits méso­po­ta­miens sont anté­rieurs, le Déluge biblique ne peut être qu’un mythe théo­lo­gique tar­dif, dépour­vu d’historicité glo­bale.


Élé­ments de réponse

1) Le point de la situa­tion

Trois lec­tures prin­ci­pales existent aujourd’hui quant à l’étendue du Déluge :

Lec­ture uni­ver­selle (glo­bale)  : le texte est com­pris comme décri­vant une sub­mer­sion de toute la sur­face ter­restre. Cette lec­ture s’appuie sur le lan­gage tota­li­sant de Genèse 6–9 (« toute la terre », « tout ce qui avait souffle de vie »).
Lec­ture régio­nale majeure : le Déluge est com­pris comme ayant englou­ti le « monde habi­té » connu de l’humanité de l’époque, avec un lan­gage phé­no­mé­no­lo­gique et théo­lo­gique.
Lec­ture locale : le récit serait l’amplification théo­lo­gique de crues méso­po­ta­miennes répé­tées, sans évé­ne­ment fon­da­teur unique.

La ques­tion n’est donc pas pure­ment hydro­lo­gique, mais her­mé­neu­tique et théo­lo­gique.

2) Posi­tion des réfor­més confes­sants

Il n’existe pas de dogme réfor­mé sur la car­to­gra­phie exacte du Déluge. En revanche, plu­sieurs constantes sont non négo­ciables :

– réa­li­té d’un juge­ment divin his­to­rique
– ini­tia­tive sou­ve­raine de Dieu
– struc­ture allian­cielle du récit (Genèse 8–9)
– typo­lo­gie du salut (arche / pré­ser­va­tion / pro­messe)

Jean Cal­vin, com­men­tant la Genèse, insiste sur la réa­li­té du juge­ment et sur son ampleur, par­lant d’un monde « sub­mer­gé par un déluge d’eaux » (Com­men­taire sur la Genèse, ad Gen 7), sans cher­cher à tran­cher selon des caté­go­ries géo­gra­phiques modernes. Le point déci­sif pour Cal­vin n’est pas la mesure du Déluge, mais son sens théo­lo­gique : la cor­rup­tion du monde, le juge­ment, et la fidé­li­té de Dieu envers sa pro­messe.

Des théo­lo­giens réfor­més contem­po­rains comme Hen­ri Blo­cher recon­naissent la pos­si­bi­li­té d’un lan­gage tota­li­sant non stric­te­ment scien­ti­fique, tout en main­te­nant une his­to­ri­ci­té de fond du récit (Révé­la­tion des ori­gines).

Deux ten­dances se ren­contrent chez des réformés/évangéliques de sen­si­bi­li­té réfor­mée :

  • Ten­dance A : his­to­ri­ci­té forte + éten­due très large (sou­vent glo­bale)
    Elle insiste sur la lec­ture la plus directe des for­mules tota­li­santes et sur la cohé­rence interne du récit.
  • Ten­dance B : his­to­ri­ci­té affir­mée + éten­due régio­nale
    Elle cherche à res­pec­ter l’intention théo­lo­gique du texte, tout en admet­tant que le lan­gage puisse être phé­no­mé­no­lo­gique (décrire « tout » du point de vue du monde humain concer­né).

3) Posi­tion de l’Église romaine catho­lique

L’Église catho­lique ne défi­nit pas l’étendue du Déluge comme une don­née dog­ma­tique. Elle met l’accent sur la figure de Noé comme pivot de l’histoire du salut et sur l’alliance uni­ver­selle conclue après le Déluge. Le Caté­chisme de l’Église catho­lique sou­ligne l’alliance avec Noé comme signe de la fidé­li­té divine envers toute la créa­tion, sans enga­ger une lec­ture scien­ti­fique du phé­no­mène (CEC §56–58).

La ques­tion géo­gra­phique est donc lais­sée ouverte, au pro­fit d’une lec­ture théo­lo­gique et sym­bo­lique ancrée dans l’histoire.

4) Posi­tions libé­rales

Les approches his­to­ri­co-cri­tiques clas­siques consi­dèrent majo­ri­tai­re­ment Genèse 6–9 comme une com­po­si­tion lit­té­raire issue de tra­di­tions mul­tiples, dépen­dantes des récits méso­po­ta­miens. L’historicité d’un Déluge uni­ver­sel est géné­ra­le­ment reje­tée, et le récit biblique est com­pris comme un mythe théo­lo­gique des­ti­né à expri­mer une vision morale du monde. Par exemple, Bible & Inter­pre­ta­tion affirme que « the world­wide flood des­cri­bed in Gene­sis 6–9 is not his­to­ri­cal » et parle de tra­di­tions des­cen­dues de récits méso­po­ta­miens.

Pré­sup­po­sé typique (sou­vent impli­cite)  : l’Ancien Tes­ta­ment est lu prin­ci­pa­le­ment comme pro­duit reli­gieux d’Israël par­mi d’autres, et la res­sem­blance inter­tex­tuelle est trai­tée comme dépen­dance (emprunt/évolution), plu­tôt que comme mémoire com­mune d’un évé­ne­ment + relec­ture ins­pi­rée.

Cette posi­tion repose sur des pré­sup­po­sés clairs :
– refus métho­do­lo­gique du sur­na­tu­rel
– réduc­tion du texte biblique à un pro­duit cultu­rel
– assi­mi­la­tion du genre biblique au mythe poly­théiste

5) Posi­tions créa­tion­nistes

Les cou­rants créa­tion­nistes, en par­ti­cu­lier anglo-saxons, défendent mas­si­ve­ment une lec­ture glo­bale du Déluge.

– Ans­wers in Gene­sis parle expli­ci­te­ment d’une « catas­trophe mon­diale » cou­vrant toute la pla­nète.
– L’Institute for Crea­tion Research fait du Déluge glo­bal un élé­ment expli­ca­tif cen­tral de la géo­lo­gie et des fos­siles.

Ces approches ont le mérite de prendre le texte biblique au sérieux, mais elles sont lar­ge­ment cri­ti­quées pour leurs modèles géo­lo­giques, sou­vent jugés scien­ti­fi­que­ment fra­giles ou insuf­fi­sam­ment étayés. Elles ne peuvent donc être assi­mi­lées sans dis­cer­ne­ment à la posi­tion réfor­mée clas­sique.

Concer­nant Jean-Marc Ber­thoud, ses tra­vaux s’inscrivent sur­tout dans une cri­tique de l’évolutionnisme et du natu­ra­lisme moderne. Voir la revue Posi­tions Créa­tion­nistes, en par­ti­cu­lier le numé­ro 19 sur le déluge. Voir de-même dans la Revue Réfor­mée, le numé­ro 238 : Chro­no­lo­gie biblique, chro­no­lo­gies pro­fanes (JM Ber­thoud).

6) Repères apo­lo­gé­tiques déci­sifs

– L’existence de récits paral­lèles n’implique pas un emprunt fic­tif, mais peut tout aus­si bien témoi­gner d’une mémoire his­to­rique par­ta­gée, trans­mise et inter­pré­tée dif­fé­rem­ment.
– La Bible ne se dis­tingue pas par l’isolement de son récit, mais par sa lec­ture théo­lo­gique unique : un Dieu unique, trans­cen­dant, jugeant le mal et orien­tant l’histoire par une pro­messe.
– La ques­tion de l’étendue ne doit pas être abso­lu­ti­sée : elle ne condi­tionne ni l’autorité de l’Écriture, ni le cœur du mes­sage biblique.


Annexe 2 – Mythe, histoire et mémoire : clarifier les catégories

La dis­cus­sion autour du Déluge souffre sou­vent d’une confu­sion concep­tuelle entre mythe, his­toire et mémoire. Cla­ri­fier ces notions est indis­pen­sable pour évi­ter des conclu­sions hâtives ou idéo­lo­giques.

1) Le mythe : une caté­go­rie moderne ambi­guë

Dans l’usage cou­rant contem­po­rain, le mot mythe désigne fré­quem­ment une fic­tion ou un récit faux. Cette défi­ni­tion est lar­ge­ment ana­chro­nique lorsqu’elle est appli­quée aux textes antiques. Dans les socié­tés anciennes, un mythe est avant tout un récit fon­da­teur por­teur de sens, qui vise à expli­quer l’origine du monde, de l’homme ou de l’ordre social.

Dire qu’un texte est « mythique » ne signi­fie donc pas néces­sai­re­ment qu’il est inven­té, mais qu’il inter­prète la réa­li­té à par­tir d’un cadre reli­gieux et sym­bo­lique. Le pro­blème sur­vient lorsque cette caté­go­rie est uti­li­sée pour dis­qua­li­fier d’emblée toute pré­ten­tion à l’historicité.

2) L’histoire : une notion elle aus­si située

L’histoire, au sens moderne, repose sur des cri­tères pré­cis : data­tion, sources mul­tiples, véri­fi­ca­tion maté­rielle, méthodes cri­tiques. Ces cri­tères sont légi­times, mais ils ne peuvent être rétro­pro­je­tés sans nuance sur des récits très anciens.

Un évé­ne­ment réel peut lais­ser :
– peu de traces maté­rielles,
– des traces dis­con­ti­nues,
– des traces inter­pré­tées dif­fé­rem­ment selon les cultures.

L’absence de preuve directe ne suf­fit donc pas à conclure à l’inexistence d’un évé­ne­ment, sur­tout lorsqu’il est ancien, unique et trans­mis d’abord ora­le­ment.

3) La mémoire col­lec­tive : un concept déci­sif

Entre mythe et his­toire se situe une caté­go­rie sou­vent négli­gée : la mémoire col­lec­tive. Les socié­tés humaines conservent le sou­ve­nir d’événements trau­ma­tiques ou fon­da­teurs (catas­trophes, migra­tions, juge­ments, rup­tures), qu’elles trans­mettent de géné­ra­tion en géné­ra­tion.

Cette mémoire :
– peut être fidèle sur le fond,
– se trans­for­mer dans la forme,
– être réin­ter­pré­tée selon des cadres reli­gieux dif­fé­rents.

L’existence de récits du Déluge dans des civi­li­sa­tions paral­lèles peut ain­si s’expliquer non par un simple emprunt lit­té­raire, mais par la diver­si­té des inter­pré­ta­tions d’un même évé­ne­ment mémo­riel, pro­gres­si­ve­ment théo­lo­gi­sé.

4) La sin­gu­la­ri­té biblique

Le récit biblique du Déluge ne se dis­tingue pas par l’absence de récits paral­lèles, mais par sa relec­ture théo­lo­gique radi­ca­le­ment ori­gi­nale. Là où les mythes poly­théistes attri­buent la catas­trophe à des conflits entre dieux, à un excès de bruit humain ou à l’arbitraire du sacré, la Genèse affirme :

– un Dieu unique, dis­tinct de la créa­tion,
– un juge­ment moral lié à la cor­rup­tion du cœur humain,
– une his­toire orien­tée par l’alliance et la pro­messe.

La Bible ne nie pas la mémoire humaine ; elle la rec­ti­fie, l’ordonne et l’éclaire.

5) Enjeu apo­lo­gé­tique

Réduire le Déluge biblique à un « mythe » au sens moderne revient à impo­ser une grille de lec­ture étran­gère au texte lui-même. Une apo­lo­gé­tique rigou­reuse ne nie ni les don­nées archéo­lo­giques ni les récits paral­lèles, mais elle refuse l’alternative sim­pliste entre mythe fic­tif et his­toire moderne.

La ques­tion déci­sive n’est pas seule­ment : cela s’est-il pro­duit ?
Elle est aus­si : com­ment cet évé­ne­ment est-il com­pris, trans­mis et inter­pré­té ?

C’est sur ce ter­rain — celui de la mémoire éclai­rée par la révé­la­tion — que le récit biblique conserve sa sin­gu­la­ri­té et son auto­ri­té.


Biblio­gra­phie som­maire

Textes et monde ancien
The Epic of Gil­ga­mesh, trad. Andrew George
Atra­ha­sis : The Baby­lo­nian Sto­ry of the Flood, W.G. Lam­bert & A.R. Mil­lard

Com­men­taires et théo­lo­gie réfor­mée
– Jean Cal­vin, Com­men­taire sur la Genèse
– Hen­ri Blo­cher, Révé­la­tion des ori­gines
– Mere­dith G. Kline, King­dom Pro­logue

Approches créa­tion­nistes
– Ken Ham, The New Ans­wers Book
– Ins­ti­tute for Crea­tion Research, The Gene­sis Flood

Approches his­to­ri­co-cri­tiques
– John J. Col­lins, Intro­duc­tion to the Hebrew Bible
– Tho­mas Römer, L’invention de Dieu


Outils pédagogiques

Ques­tions de com­pré­hen­sion

  1. Quelle est l’objection prin­ci­pale for­mu­lée à par­tir des décou­vertes archéo­lo­giques concer­nant le Déluge ?
  2. Quels récits extra-bibliques du Déluge sont géné­ra­le­ment invo­qués pour rela­ti­vi­ser le texte de la Genèse ?
  3. En quoi consiste l’argument de l’antériorité des sources méso­po­ta­miennes ?

Ques­tions de dis­cer­ne­ment

  1. L’ancienneté d’un récit suf­fit-elle à en éta­blir l’autorité ou l’origine ? Pour­quoi ?
  2. Quelle dif­fé­rence fon­da­men­tale existe entre les récits méso­po­ta­miens du Déluge et le récit biblique sur le plan théo­lo­gique ?
  3. Quel rôle jouent les pré­sup­po­sés phi­lo­so­phiques dans l’interprétation des don­nées archéo­lo­giques ?

Exer­cice de refor­mu­la­tion

  1. Refor­mu­ler l’objection archéo­lo­gique au Déluge de manière hon­nête et pré­cise.
  2. Refor­mu­ler la réponse apo­lo­gé­tique en dis­tin­guant clai­re­ment faits, inter­pré­ta­tions et conclu­sions.

Tra­vail en groupe / ensei­gne­ment

  1. Com­pa­rer Genèse 6–9 avec un extrait de l’Épopée de Gil­ga­mesh : rele­ver les dif­fé­rences concer­nant la concep­tion de Dieu, du mal et du salut.
  2. Dis­cu­ter la ques­tion sui­vante : un même évé­ne­ment his­to­rique peut-il don­ner lieu à des récits théo­lo­gi­que­ment oppo­sés ?

Phrase à mémo­ri­ser

La Bible ne se dis­tingue pas par l’absence de récits paral­lèles, mais par le sens qu’elle donne à l’histoire sous le regard de Dieu.



par

Étiquettes :

Commentaires

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

En savoir plus sur Foedus

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture