Vincent Bru, 18 janvier 2026
Rédigé dans l’attente de la mort, le testament de Louis XVI n’est ni un manifeste politique ni un plaidoyer personnel. C’est un texte de conscience. À travers lui se dessine une vision chrétienne du pouvoir qui entre en tension radicale avec la modernité politique. Que dit encore aujourd’hui ce document sur l’exercice de l’autorité, la responsabilité morale et le sens de la vocation publique ?
Testament de Louis XVI
Texte intégral traditionnellement reçu du Testament de Louis XVI, rédigé le 25 décembre 1792 au Temple.
Au nom de la très Sainte Trinité, du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Aujourd’hui vingt-cinq décembre mil sept cent quatre-vingt-douze, moi, Louis XVI du nom, roi de France, étant depuis plus de quatre mois enfermé avec ma famille dans la tour du Temple à Paris par ceux qui étaient mes sujets, privé de toute communication, même depuis quelques jours avec ma famille, et ne sachant ce que Dieu a disposé de moi ni ce que je deviendrai, ayant néanmoins l’esprit et la liberté de penser, convaincu que je vais être jugé devant Dieu et devant les hommes, je déclare ici mes sentiments et mes intentions.
Je déclare d’abord que je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine, dans laquelle j’ai été élevé, et que j’ai toujours professée, n’ayant jamais cessé d’y croire, et espérant qu’elle est la seule dans laquelle on puisse être sauvé.
Je demande pardon à Dieu de toutes les fautes que j’ai pu commettre depuis que je suis né, et particulièrement de celles qui ont pu contribuer aux malheurs de mon royaume.
Je pardonne de tout mon cœur à ceux qui se sont faits mes ennemis sans que j’en eusse donné aucun sujet, et je prie Dieu de leur pardonner comme je leur pardonne.
Je recommande à mon fils, s’il a le malheur de devenir roi, de penser qu’il se doit tout entier au bonheur de ses concitoyens, d’oublier toute haine et tout ressentiment, et de ne songer qu’à régner d’après les lois, et d’après les conseils de la justice et de la piété.
Je recommande à mon fils, s’il a le malheur de devenir roi, de penser qu’il doit employer toute son autorité à maintenir la religion catholique, apostolique et romaine, et à faire régner la paix et l’union parmi ses sujets.
Je prie Dieu qu’il ait pitié de mon royaume ; qu’il daigne le préserver de plus grands malheurs, et qu’il inspire à tous les Français l’esprit de paix, d’union et d’obéissance aux lois.
Je prie Dieu qu’il me reçoive dans sa miséricorde, et qu’il me pardonne mes péchés.
Je déclare que je n’ai jamais voulu le sang, et que je n’ai jamais consenti à aucune mesure violente.
Je recommande ma femme et mes enfants à la protection de Dieu, et je prie Dieu de les conserver.
Je prie ma femme de me pardonner tous les chagrins que je lui ai pu causer, ainsi que ceux qu’elle a pu éprouver pour moi, et je la prie de me pardonner comme je lui pardonne.
Je demande pardon à tous ceux que j’ai pu offenser, volontairement ou involontairement.
Je recommande mon âme à Dieu, mon Créateur, le priant de la recevoir dans sa miséricorde, par les mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Fait à Paris, ce vingt-cinq décembre mil sept cent quatre-vingt-douze.
Louis
Analyse réformée
Un acte spirituel avant d’être politique
Le testament de Louis XVI frappe d’abord par son ton. Aucune revendication de droits, aucune justification historique, aucune tentative de mobilisation. Le roi se tient seul devant Dieu. Il parle en chrétien avant de parler en souverain. Cette priorité donnée au jugement divin sur toute légitimation humaine rejoint une intuition centrale de la théologie chrétienne classique : le pouvoir n’est jamais auto-fondé.
Louis XVI ne se présente pas comme l’incarnation du bien commun, mais comme un homme faillible, responsable, comptable. Le pouvoir est ici compris comme une charge reçue, exercée sous condition morale, et appelée à être rendue. Cette logique est profondément compatible avec la théologie de l’alliance : Dieu confie une mission, exige fidélité, et juge l’infidélité.
Alliance, loi et responsabilité
Sans employer le langage technique de la théologie réformée, le testament s’inscrit dans une vision alliancielle du pouvoir. Le roi se sait lié : à Dieu, à la loi, à son peuple. Il n’est pas la source de la norme. Il en est le gardien temporaire. Cette structure rappelle l’économie biblique de l’alliance : une autorité déléguée, encadrée, orientée vers la paix et la justice.
L’insistance sur la loi, sur le refus de la violence arbitraire, sur la recherche de l’unité et de la paix, manifeste une compréhension morale du gouvernement. Le roi n’est pas sauveur, ni ingénieur social. Il est serviteur d’un ordre qu’il n’a pas créé. Cette modestie institutionnelle est l’exact opposé de la tentation moderne de l’État-providence total ou du chef charismatique auto-légitimé.
Une conscience chrétienne face à la modernité politique
Le contraste est saisissant avec nombre de pratiques contemporaines du pouvoir. Là où Louis XVI se soumet à un jugement supérieur, beaucoup de dirigeants modernes se vivent comme leur propre référence morale. Là où le roi accepte la limite, la modernité politique valorise l’efficacité, la communication, la conquête ou la conservation du pouvoir.
Le testament révèle ainsi un déplacement majeur : on est passé d’une vocation vécue sous le regard de Dieu à un métier exercé sous le regard de l’opinion. La conscience morale personnelle, si centrale chez Louis XVI, tend aujourd’hui à être dissoute dans la logique des sondages, des partis ou des récits idéologiques. Le pouvoir n’est plus un fardeau spirituel, mais une performance.
Écho avec Calvin et le magistrat civil
La convergence avec la pensée de Jean Calvin est ici frappante. Dans son enseignement sur le magistrat civil, Calvin affirme que l’autorité politique est une institution divine ordinaire, donnée pour contenir le mal, protéger les faibles et maintenir un ordre juste. Le magistrat n’est ni sacré, ni absolu. Il est ministre de Dieu, responsable devant lui.
Comme chez Calvin, le pouvoir chez Louis XVI n’est jamais séparé de la morale. Gouverner implique de répondre devant Dieu de l’usage de la force, de la justice rendue, de la paix recherchée. Le magistrat, écrit Calvin, devra rendre compte à Dieu même si aucun homme ne le juge. C’est exactement cette conscience que révèle le testament.
Une leçon toujours actuelle
Le testament de Louis XVI ne démontre pas que la monarchie serait le seul régime légitime. Il montre autre chose, plus fondamental : qu’un pouvoir authentiquement chrétien commence par l’acceptation de sa limite, par la primauté de la conscience morale et par la reconnaissance d’un ordre supérieur.
À ce titre, ce texte demeure une interpellation puissante pour toute autorité politique, quel que soit le régime. Non parce qu’il sacralise un roi, mais parce qu’il refuse de sacraliser le pouvoir lui-même.
Conclusion
Dans un monde politique tenté par l’hubris, le testament de Louis XVI rappelle une vérité ancienne et exigeante : gouverner n’est pas se réaliser soi-même, mais répondre d’une charge reçue. C’est peut-être là, plus encore que dans les formes institutionnelles, que se joue la fidélité chrétienne dans l’exercice du pouvoir.
Outils pédagogiques
Questions ouvertes pour travail individuel ou en groupe
En quoi le testament de Louis XVI relève-t-il davantage d’un acte de conscience que d’un acte politique ?
Que signifie, concrètement, pour un responsable public, « se savoir jugé par Dieu » ?
Le texte suppose-t-il une vision illimitée ou limitée du pouvoir ? Repère les expressions qui vont dans ce sens.
En quoi cette conception chrétienne du pouvoir entre-t-elle en tension avec la pratique politique contemporaine ?
Peut-on parler de vocation politique au sens chrétien ? Pourquoi ?
Questions de discernement éthique
Quelles dérives du pouvoir sont implicitement refusées dans ce testament ?
Le pardon exprimé par le roi est-il un signe de faiblesse ou de force morale ? Argumente.
La reconnaissance de ses fautes affaiblit-elle l’autorité ou la renforce-t-elle ?
Quelles formes modernes de pouvoir semblent aujourd’hui échapper à toute transcendance morale ?
QCM de compréhension
Le testament de Louis XVI est avant tout
a) Un programme politique
b) Un manifeste royaliste
c) Un acte spirituel de conscience
Réponse attendue : c
Le pouvoir est présenté comme
a) Un droit absolu
b) Une charge reçue et limitée
c) Une construction purement humaine
Réponse attendue : b
Le roi se place principalement
a) Sous le jugement de l’histoire
b) Sous le jugement du peuple
c) Sous le jugement de Dieu
Réponse attendue : c
Mise en parallèle biblique et théologique
Proposer aux participants de mettre en regard le testament avec :
Romains 13.1–4 (autorité comme institution divine)
1 Pierre 2.13–17 (autorité, soumission et crainte de Dieu)
Comparer ensuite avec la vision de Calvin sur le magistrat civil : autorité déléguée, responsabilité morale, jugement divin.
Exercice d’appropriation personnelle
Inviter chacun à rédiger, en quelques lignes, un « testament de conscience » lié à sa propre responsabilité (professionnelle, familiale, sociale).
Questions-guides :
Devant qui est-ce que je me sais responsable ?
Quelles limites est-ce que je reconnais à mon pouvoir ou à mon rôle ?
Qu’est-ce que je voudrais transmettre comme principe non négociable ?
Proposition d’animation collective
Débat cadré :
« Un pouvoir qui ne se reconnaît aucune autorité supérieure devient-il nécessairement dangereux ? »
Objectif : distinguer autorité, légitimité, efficacité et morale.
Objectif pédagogique global
Comprendre que la question centrale n’est pas la forme du régime politique, mais la qualité morale et spirituelle de l’exercice du pouvoir, et que la tradition chrétienne — y compris réformée — pose des garde-fous toujours pertinents face aux dérives modernes.

Laisser un commentaire