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Dans Le Cri, la figure centrale semble absorbée par une angoisse qui déforme tout l’horizon : le visage, le ciel et le paysage paraissent pris dans le même vertige. Cette image éclaire la peur décrite dans l’article lorsqu’elle devient souveraine et fait croire que le mal est le fond des choses. La foi ne nie pas ce cri ; elle le replace devant la Providence, la résurrection et l’espérance.
La peur est l’une des émotions les plus puissantes de l’existence humaine. Elle peut nous avertir d’un danger réel et nous conduire à la prudence. Mais elle peut aussi envahir l’imagination, anticiper le mal avant qu’il n’arrive, rétrécir notre monde et finir par gouverner toute notre existence. Alors elle ne nous protège plus : elle nous emprisonne.
Georges Bernanos a cette formule saisissante : « La plus haute forme de l’espérance, c’est le désespoir surmonté. » La phrase mérite qu’on s’y arrête, car avant d’être surmonté, le désespoir reste bien un désespoir. Il possède quelque chose de profondément triste et dramatique : l’horizon se ferme, le bien paraît reculer, la lumière semble perdre du terrain. Et la peur lui donne souvent la main, surtout lorsqu’elle n’est plus seulement la peur d’un mal particulier, mais la peur que le mal lui-même finisse par l’emporter.
Cette peur peut devenir si envahissante qu’elle ne se contente plus d’inquiéter. Elle peut s’accompagner d’une profonde tristesse, d’un état dépressif ou d’une mélancolie, d’une perte du goût de vivre et, dans les situations les plus graves, de pensées suicidaires. Il ne faut ni moraliser trop vite ces états ni réduire toute souffrance psychique à un défaut de foi. Il faut au contraire prendre au sérieux ce moment où la peur devient désespoir et où l’espérance elle-même semble vaciller.
On dit volontiers que la peur est le contraire de la foi. La formule contient une part de vérité, mais elle demande à être précisée. La Sainte Écriture ne présente pas le croyant comme un homme qui n’éprouve jamais la peur. David peut dire : « Quand je suis dans la crainte, en toi je me confie » (Psaume 56.4). La foi commence parfois précisément là : non lorsque la peur a disparu, mais lorsque, au cœur même de la peur, une autre confiance devient plus forte qu’elle.
Le véritable contraire de la foi n’est donc pas le frémissement devant le danger. C’est la peur devenue souveraine – celle qui décide à notre place, rétrécit notre monde et nous persuade que le mal possible est plus certain que la fidélité de Dieu. Plus profondément encore, elle peut devenir l’angoisse que le mal soit, au fond, plus réel que le bien – que la cruauté, la mort, la destruction et le chaos aient finalement le dernier mot. C’est cette peur métaphysique, capable d’obscurcir jusqu’à la lumière de la résurrection, que cet article veut surtout affronter.
La foi n’est pas l’absence de peur
Au cours de mes années d’aumônerie militaire, certaines missions m’ont donné plus d’une occasion d’éprouver la peur lorsque le danger cessait d’être théorique. Je n’ai pas besoin d’en raconter ici les circonstances. Avec le recul, pourtant, je ne crois pas que ce soient ces peurs devant un risque concret qui soient les plus terrifiantes. Il existe une peur plus profonde : celle qui nous saisit lorsque la foi elle-même paraît chavirer, lorsque l’espérance se dérobe et que nous avons l’impression que, pour finir, le mal pourrait réellement triompher du bien.
Cette distinction est essentielle pour la suite. Une peur liée à un danger identifiable peut avertir, pousser à la prudence et appeler une décision. Mais lorsque la peur atteint l’espérance elle-même, elle ne dit plus seulement : « quelque chose de mauvais peut arriver ». Elle murmure : « et si le mal avait finalement le dernier mot ? » À ce niveau, la question n’est plus seulement psychologique. Elle devient spirituelle, théologique et presque métaphysique : qu’est-ce qui gouverne réellement le monde, et sur quoi repose notre espérance lorsque tout semble contredire la bonté de Dieu ?
Il existe une scène évangélique qui semble donner raison à la formule : la peur est le contraire de la foi.
Une tempête s’abat sur le lac de Galilée. La barque se remplit. Les disciples, dont certains sont pourtant des hommes habitués au lac, pensent qu’ils vont mourir. Pendant ce temps, Jésus dort. Ils le réveillent : « Maître, ne t’inquiètes-tu pas de ce que nous périssons ? » Jésus commande au vent et à la mer, puis il leur demande : « Pourquoi avez-vous ainsi peur ? Comment n’avez-vous point de foi ? » (Marc 4.38–40).
Le rapprochement est saisissant. Jésus ne nie pas la violence de la tempête. Le danger n’est pas imaginaire. La barque prend réellement l’eau. La foi chrétienne n’est donc ni le déni du réel, ni une autosuggestion destinée à se convaincre que tout va bien.
Le problème des disciples est ailleurs : ils regardent la tempête comme si Jésus n’était pas dans la barque.
Voilà ce que la peur peut faire à la foi. Elle ne change pas nécessairement les faits, mais elle en change les proportions. Le danger devient immense ; Dieu devient petit. Ce que nous redoutons occupe tout l’horizon, tandis que les promesses de Dieu se retirent presque hors de notre champ de vision.
Je me souviens, à ce propos, d’un séjour au Gabon il y a quelques années. Au cours d’un sermon, un pasteur avait employé une formule dont je restitue ici le sens de mémoire : « Ne dis pas à Dieu : j’ai un grand problème. Dis plutôt à ton problème : j’ai un grand Dieu. » La phrase ne prétend pas faire disparaître le problème par un tour de langage. Elle opère un changement de perspective. Le problème reste ce qu’il est, parfois grave, parfois douloureux, parfois insoluble à vue humaine. Mais il cesse d’être la seule réalité devant nos yeux. La foi réintroduit Dieu dans le champ de vision.
Cette inversion des proportions est capitale. La peur souveraine nous enferme dans le face-à-face entre nous-mêmes et la menace. La foi ouvre ce face-à-face et le replace devant Dieu. Elle ne dit pas : « la tempête n’existe pas ». Elle dit : « la tempête n’est pas Dieu ». Elle ne dit pas : « le mal ne peut pas m’atteindre ». Elle dit : « le mal n’a pas l’autorité suprême sur mon existence ».
C’est ici que le Psaume 56 apporte une précision décisive. David ne dit pas : je ne connaîtrai jamais la peur. Il dit : « Quand je suis dans la crainte, en toi je me confie. »
La crainte est présente. Et la foi aussi.
Le courage biblique n’est donc pas l’insensibilité. L’homme de foi n’est pas celui dont le cœur ne tremble jamais. Il est celui qui, lorsqu’il tremble, sait encore vers qui se tourner.
Il y a une différence immense entre avoir peur et être gouverné par sa peur.
Avoir peur appartient à notre condition de créatures vulnérables. Être gouverné par la peur, c’est lui abandonner progressivement notre jugement, notre liberté, notre espérance et parfois même notre obéissance.
C’est cette seconde peur que l’Évangile vient combattre.
Pourquoi avons-nous peur ?
La peur naît toujours d’un bien menacé. Nous ne craignons pas dans le vide. Nous avons peur parce que quelque chose compte pour nous : notre vie, notre santé, ceux que nous aimons, notre liberté, notre réputation, notre travail, notre avenir, notre place parmi les autres. À ce titre, la peur révèle parfois la valeur que nous accordons aux choses.
Il serait donc faux de considérer toute peur comme un péché. La peur physique face à un danger peut être une réaction saine ; elle mobilise l’attention, accélère la décision et nous avertit qu’une réalité exige prudence. Il existe même une témérité qui n’a rien du courage : mépriser le risque, exposer inutilement autrui ou soi-même, rechercher le danger pour éprouver sa propre bravoure n’est pas une vertu chrétienne.
Mais la peur devient spirituellement révélatrice lorsque la menace prend dans notre conscience une valeur absolue. Nous ne pensons plus seulement : « cela serait douloureux ». Nous commençons à penser, parfois sans nous l’avouer : « si cela arrive, tout est perdu ».
C’est ici que la peur touche à la question de la foi.
Martin Luther, commentant le premier commandement dans le Grand Catéchisme, écrit :
« Ce à quoi tu attaches ton cœur et sur quoi tu t’appuies, voilà proprement ton dieu. »
– Martin Luther, Grand Catéchisme (1529), Premier commandement (Traduction personnelle à partir de l’allemand)
Luther ne parle pas ici d’abord de psychologie, mais d’idolâtrie et de confiance. Pourtant sa remarque éclaire puissamment la peur. Ce que je ne peux imaginer perdre sans penser que ma vie n’a plus aucun sens révèle parfois ce sur quoi mon cœur s’appuie ultimement.
Cela peut être une chose mauvaise. Mais cela peut aussi être un bien magnifique : un conjoint, un enfant, la santé, une vocation, une réputation honnête, une maison, une communauté, une capacité physique ou intellectuelle. Le problème n’est pas d’aimer ces biens. Le problème commence lorsque nous leur demandons ce qu’aucune créature ne peut donner : la sécurité ultime, l’identité définitive, la garantie que notre existence demeure bonne quoi qu’il arrive.
Alors la peur devient proportionnelle au poids que nous faisons porter à ce bien. Plus il devient absolu, plus sa perte possible devient terrifiante.
Nous avons également peur parce que nous ne maîtrisons pas l’avenir. Nous pouvons agir, prévoir, préparer, assurer, anticiper ; nous ne pouvons jamais transformer demain en territoire parfaitement contrôlé. Cette limite est une donnée de notre condition de créatures. Nous ne savons pas tout. Nous ne pouvons pas tout. Nous ne gouvernons pas toutes les causes qui décideront de ce qui arrivera.
Or le cœur humain supporte difficilement cette absence de maîtrise. Il cherche alors parfois à remplacer l’inconnu par un scénario. Et, parce que la peur est orientée vers le danger, ce scénario prend facilement la forme du pire.
Nous avons enfin peur des hommes. Leur jugement peut nous faire taire, leurs attentes nous conduire à jouer un rôle, leur rejet nous pousser à trahir ce que nous savons juste. Proverbes 29.25 décrit la crainte des hommes comme un piège et lui oppose la confiance dans le Seigneur. La peur sociale peut ainsi devenir l’une des formes les plus discrètes de servitude : nous n’obéissons plus à ce qui est vrai ou juste, mais à ce qui nous évitera d’être désapprouvés.
Derrière beaucoup de nos peurs se trouve donc une même question : qu’est-ce que je crois devoir absolument conserver pour pouvoir encore vivre ?
La foi ne répond pas en nous demandant de ne plus rien aimer. Elle remet chaque amour à sa juste place. Elle permet d’aimer profondément sans faire d’une créature notre dieu, de servir sans posséder, de recevoir avec gratitude sans exiger que ce qui nous est donné aujourd’hui nous soit garanti pour toujours.
Quand l’imagination nous fait souffrir avant que le mal n’arrive
Il existe une forme de peur particulièrement éprouvante : la peur par anticipation. Le mal n’est pas encore arrivé. Peut-être n’arrivera-t-il jamais. Pourtant l’esprit le représente, le développe, lui donne des détails, puis commence à en éprouver dès maintenant une partie de la souffrance.
Beaumarchais l’avait admirablement observé dans Le Barbier de Séville :
« Quand on cède à la peur du mal, on ressent déjà le mal de la peur. »
– Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, Le Barbier de Séville, acte II, scène 2
Cette formule touche un mécanisme profondément humain. Nous ne souffrons pas seulement de ce qui nous arrive. Nous pouvons souffrir de ce qui pourrait nous arriver. Une épreuve réelle ne se produira peut-être qu’une fois ; l’imagination inquiète peut nous la faire traverser mentalement des dizaines de fois avant même que nous sachions si elle se produira.
L’imagination possède ici une puissance ambiguë. Elle est un don précieux : elle permet d’anticiper, de préparer, de créer, de se mettre à la place d’autrui, d’envisager les conséquences d’un choix. Mais, mise au service d’une peur devenue souveraine, elle peut devenir une fabrique de catastrophes. Elle ne se contente plus d’envisager un risque ; elle lui donne progressivement le statut d’un destin.
Une possibilité devient alors, dans notre esprit, une probabilité. Puis la probabilité devient presque une certitude. Nous ne disons plus : « cela pourrait arriver ». Nous vivons intérieurement comme si cela allait arriver. Et parfois comme si cela était déjà arrivé.
C’est là que la peur anticipatrice devient particulièrement cruelle : elle déplace une souffrance éventuelle du futur vers le présent. Elle nous fait porter aujourd’hui un poids qui appartient peut-être à demain – et parfois à un demain qui n’existera jamais.
Cette anticipation peut s’accompagner d’une tristesse profonde. L’avenir paraît déjà obscurci. Ce que nous aimons nous semble déjà perdu. La joie présente devient suspecte, presque indécente, parce que notre esprit vit sous l’ombre d’un mal encore virtuel. On peut alors connaître une humeur sombre, une forme de mélancolie au sens courant du terme, un découragement qui colore tout le réel. Il faut toutefois être précis : une telle tristesse anticipatrice n’est pas automatiquement une dépression clinique, pas plus qu’une forte peur n’est automatiquement un trouble anxieux. Mais elle peut devenir envahissante et rendre la vie présente extrêmement difficile.
L’un des effets les plus pernicieux de cette peur est qu’elle nous donne l’impression de nous préparer, alors qu’elle peut en réalité nous épuiser. Nous repassons le scénario pour être prêts. Nous cherchons toutes les issues. Nous essayons de prévoir chaque variante. Mais il arrive qu’au lieu d’acquérir davantage de maîtrise, nous consacrions simplement davantage de notre présent à un futur que nous ne possédons pas.
La peur par anticipation a donc besoin d’une discipline du réel. Il faut apprendre à distinguer trois choses : ce qui est effectivement arrivé ; ce qui est réellement probable ; ce que mon imagination ajoute. Ces trois niveaux se mélangent facilement dans l’angoisse.
Mais cette discipline du réel ne suffit pas encore à constituer une réponse chrétienne. Car le réel peut contenir de véritables dangers. Le christianisme ne dit pas : « reviens aux faits et tu découvriras qu’il n’y a rien à craindre ». Il dit : regarde les faits, mais regarde tout le réel. Dieu fait partie du réel. Sa Providence fait partie du réel. Ses promesses font partie du réel. La résurrection de Jésus-Christ fait partie du réel.
Autrement dit, la foi ne nous demande pas de remplacer un scénario sombre par un scénario artificiellement rose. Elle nous apprend à ne pas prendre nos scénarios pour des prophéties.
Prévoir n’est pas gouverner. Imaginer n’est pas connaître. Le possible n’est pas le certain.
Jésus enseigne cette liberté lorsqu’il dit : « Ne vous inquiétez donc pas du lendemain ; car le lendemain aura soin de lui-même. À chaque jour suffit sa peine » (Matthieu 6.34). Il ne promet pas que demain sera dépourvu de peine. Il interdit de faire supporter à aujourd’hui le poids imaginaire de toutes les peines possibles de demain.
Cette parole est d’une grande profondeur psychologique autant que spirituelle. Aujourd’hui possède déjà ses devoirs, ses joies, ses relations, ses responsabilités et peut-être ses souffrances. La peur anticipatrice ajoute à ce réel une multitude de futurs possibles et exige que nous les portions tous simultanément. La foi nous ramène à l’obéissance du jour présent.
Il faut alors apprendre à poser une question très simple : qu’est-ce qui m’est réellement demandé maintenant ? Non pas dans le scénario le plus effrayant, mais dans la situation que Dieu me donne aujourd’hui.
La foi n’abolit donc pas la capacité d’anticiper. Elle lui rend sa fonction. Nous pouvons prévoir sans prophétiser, préparer sans ruminer, être prudents sans habiter mentalement une catastrophe, et remettre à Dieu ce qui ne nous appartient pas encore.
Elle refuse surtout de laisser un mal possible voler le bien réel du présent.
Quand la peur finit par gouverner notre vie
La peur n’a pas besoin d’être spectaculaire pour devenir souveraine. Elle peut simplement réduire peu à peu le champ du possible. Nous continuons à vivre, à travailler, à parler, parfois même à sourire, mais notre existence se construit progressivement autour d’une question unique : comment éviter ce que je redoute ?
On ne parle plus, parce qu’on redoute une réaction. On ne tente plus, parce qu’on redoute l’échec. On n’aime plus généreusement, parce qu’on redoute d’être blessé. On ne donne plus, parce qu’on redoute de manquer. On ne pardonne plus, parce qu’on redoute de perdre le contrôle. On ne répond plus à une vocation, parce que le prix possible paraît supérieur à la fidélité demandée.
À force de vouloir éviter tout mal, on peut finir par éviter aussi beaucoup de biens.
Une formule populaire exprime cela avec une image simple : si nous ne rendons pas à la peur sa juste taille, c’est elle qui finit par nous rapetisser. Elle réduit nos horizons, nos initiatives, notre générosité et parfois jusqu’à notre capacité d’espérer. Le danger redouté devient plus grand que la vie elle-même.
C’est ici que la question de la peur rejoint directement la vocation chrétienne. Lorsque Jésus résume la Loi, il ne définit pas la vie bonne par la protection de soi, mais par l’amour : aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa pensée, puis aimer son prochain comme soi-même (Matthieu 22.37–39). Toute notre existence est ainsi appelée à sortir d’elle-même vers Dieu et vers le prochain.
Or une peur devenue souveraine produit exactement le mouvement inverse. Elle nous replie. Elle demande d’abord : comment me protéger ? comment ne pas souffrir ? comment conserver ce que j’ai ? comment éviter d’être déçu, rejeté, blessé ou dépouillé ? Ces questions ne sont pas toujours illégitimes. La prudence appartient à la sagesse. Mais lorsqu’elles deviennent la logique principale de l’existence, elles entrent en concurrence avec l’appel à aimer.
Aimer comporte en effet toujours une part de vulnérabilité. Aimer Dieu, c’est lui remettre ce que nous voudrions parfois contrôler. Aimer son prochain, c’est donner du temps, de l’attention, de l’argent, de la confiance, du pardon, parfois au risque d’être incompris ou blessé. Servir suppose de ne pas faire de notre sécurité personnelle le bien suprême. Témoigner peut exposer au jugement. Pardonner peut sembler dangereux. Accueillir l’autre peut déranger nos protections.
La peur murmure alors : n’y va pas. Ne donne pas trop. Ne t’engage pas. Ne parle pas. Ne fais pas confiance. Ne sors pas du cercle où tu crois pouvoir tout maîtriser.
Si nous lui obéissons systématiquement, ce n’est pas seulement notre confort qui change. C’est notre vocation qui se rétrécit.
Il faut toutefois maintenir une distinction pastorale essentielle. Une personne anxieuse, traumatisée ou saisie d’une peur involontaire ne manque pas nécessairement d’amour ni de foi. Le trouble qu’elle éprouve peut réduire concrètement ses capacités sans qu’elle ait choisi cet enfermement. Il serait cruel de transformer sa souffrance en accusation. La question morale et spirituelle commence là où, dans la mesure de notre liberté réelle, nous faisons de la peur notre règle de décision et lui abandonnons ce que Dieu nous appelle pourtant à lui confier.
Le courage chrétien ne consiste donc pas à rechercher le risque. Il ne glorifie ni l’imprudence ni la dureté envers soi. Il consiste à discerner le bien qui doit être accompli, à mesurer lucidement le danger, puis à refuser que le danger ait automatiquement le dernier mot sur l’obéissance.
La question n’est donc pas seulement : « Ai-je peur ? » Elle devient : « Qui décide lorsque j’ai peur ? »
La peur peut parler. Elle peut avertir. Elle peut même nous faire trembler. Mais elle ne doit pas devenir notre seigneur.
Ce que la peur détruit en nous
La peur devenue souveraine ne détruit pas seulement notre tranquillité. Elle altère notre rapport au temps, aux autres, à nous-mêmes et même aux biens que Dieu place encore sur notre chemin.
Elle dérègle d’abord notre rapport au temps. Le futur envahit le présent. Nous ne vivons plus ce qui est donné aujourd’hui ; nous habitons mentalement ce qui pourrait arriver demain. Le possible acquiert la force du certain. L’événement redouté n’a pas eu lieu, mais il commande déjà nos décisions, nos émotions et parfois même notre sommeil.
Elle déforme ensuite notre relation aux autres. Lorsque nous sommes dominés par elle, autrui peut devenir moins un prochain qu’un risque potentiel : celui qui pourrait nous décevoir, nous abandonner, nous juger, nous trahir ou nous enlever quelque chose. Nous devenons méfiants, contrôlants ou défensifs. Or l’amour ne peut s’épanouir pleinement là où toute relation est d’abord évaluée en fonction du mal qu’elle pourrait produire.
La peur agit aussi sur notre attention. Un esprit en état d’alerte cherche spontanément la menace. Il surveille ce qui pourrait mal tourner, repère les signes défavorables et interprète facilement l’incertitude dans le sens du danger. Plus cette logique s’installe, plus notre monde peut sembler composé principalement de risques.
C’est ici qu’il faut reprendre avec précision l’idée selon laquelle la peur ferait obstacle aux « belles choses » de la vie. Il ne s’agit évidemment pas d’une loi mystérieuse selon laquelle des pensées négatives repousseraient magiquement les événements positifs. La réalité est plus simple et plus grave : une peur envahissante peut nous rendre moins disponibles aux biens qui sont pourtant réellement présents ou possibles.
Si je refuse toute rencontre par peur d’être déçu, je réduis les possibilités d’amitié. Si je n’entreprends rien par peur d’échouer, je ferme moi-même certaines voies d’accomplissement. Si je ne donne jamais par peur de manquer, je me prive d’une part de la joie du don. Si j’évite systématiquement l’inconnu, ma vie peut devenir plus sûre sur certains points, mais aussi plus étroite. Si mon attention reste entièrement fixée sur ce qui pourrait être perdu, je deviens moins capable de recevoir avec gratitude ce qui m’est donné aujourd’hui.
La peur peut donc devenir une barrière non parce que le bien aurait cessé d’exister, mais parce qu’elle réduit notre capacité à le reconnaître, à l’accueillir et à y répondre.
Elle peut même produire un cercle qui s’auto-entretient. J’évite parce que j’ai peur ; l’évitement me soulage immédiatement ; ce soulagement m’apprend que j’ai eu raison d’éviter ; je deviens alors encore moins disposé à affronter la situation suivante. Ce qui devait me protéger finit par consolider la prison.
Enfin, la peur peut réduire notre identité à notre vulnérabilité. Nous finissons par nous définir par ce que nous ne voulons surtout pas perdre. L’existence se construit autour de la protection de soi plutôt qu’autour de la vocation reçue de Dieu.
C’est en ce sens que la peur peut oblitérer les émotions les plus belles et étouffer en nous ce qui est noble et porteur. La joie, la gratitude, la confiance, la générosité, l’espérance et le courage ont besoin d’espace intérieur. Une âme entièrement occupée par l’anticipation du mal leur en laisse peu.
Mais là encore, il faut éviter de transformer cette observation en condamnation. Une crise d’angoisse, une réaction traumatique, un état d’hypervigilance ou une peur involontaire ne doivent pas être assimilés sommairement à un manque de foi. Le corps peut réagir avant même que la volonté ait choisi quoi que ce soit. Un croyant peut trembler, perdre momentanément ses moyens, connaître une profonde détresse et pourtant continuer à se confier en Dieu.
La foi ne consiste donc pas à nier les mécanismes psychologiques de la peur. Elle refuse simplement qu’ils définissent à eux seuls la vérité de notre situation, notre identité et notre avenir.
La peur la plus profonde : et si le mal avait le dernier mot ?
Il existe une peur plus profonde que la peur de perdre son emploi, d’avoir un accident ou d’apprendre une mauvaise nouvelle médicale. Ces peurs ont un objet identifiable. On peut les nommer, mesurer le risque, prendre une décision, chercher un secours. Mais il existe une autre forme d’angoisse qui semble atteindre le fond même de l’existence.
Elle peut se traduire jusque dans le corps : une sensation d’oppression dans la poitrine, le souffle comme retenu, le sentiment que l’horizon se referme. Elle peut s’accompagner d’une tristesse lourde, d’une impression de désolation, parfois d’un désespoir qui ne porte plus seulement sur telle ou telle épreuve. Ce qui devient effrayant, c’est le monde lui-même. Et si le mal finissait par l’emporter ? Et si la bonté n’était qu’une fragile parenthèse au milieu d’une réalité essentiellement hostile ? Et si la lumière n’était qu’un moment provisoire entre deux ténèbres ?
À ce niveau, la peur n’est plus seulement psychologique. Elle devient métaphysique. Elle propose une interprétation de l’être : le mal serait premier, le bien second ; la destruction serait plus fondamentale que la création ; la mort serait la vérité ultime de la vie ; l’espérance chrétienne ne serait qu’une consolation dressée contre l’évidence.
C’est précisément cette interprétation que la Sainte Écriture renverse.
Le récit biblique ne commence pas par le mal. Il commence par Dieu et par la bonté de son œuvre. « Dieu vit alors tout ce qu’il avait fait, et voici : c’était très bon » (Genèse 1.31). Le mal apparaît ensuite comme rébellion, corruption et désordre. Il est atrocement réel dans ses effets, mais il n’est ni éternel, ni incréé, ni un principe rival placé en face de Dieu.
La tradition augustinienne a exprimé cette conviction en parlant du mal comme privation ou corruption du bien. Cela ne signifie pas que la souffrance serait imaginaire. Cela signifie que le mal ne possède pas en lui-même une plénitude d’être comparable au bien. Le mensonge suppose la vérité qu’il déforme ; l’injustice suppose un ordre juste qu’elle viole ; la maladie atteint un organisme vivant ; la destruction présuppose quelque chose de bon qui pouvait être détruit. Le mal parasite le bien. Le bien, lui, n’a pas besoin du mal pour être le bien.
Autrement dit, le bien est premier. Le mal est second. Dieu n’est pas un principe lumineux affrontant éternellement une puissance obscure qui lui serait comparable. Le diable lui-même est une créature révoltée, non un anti-Dieu. La foi chrétienne n’est pas un dualisme.
C’est ici que la doctrine de la Providence devient un antidote direct à cette peur. Augustin affirme que Dieu est « assez puissant et assez bon pour faire sortir le bien même du mal » – Augustin d’Hippone, Enchiridion, XI.
La Croix en est l’exemple suprême. Rien n’est moralement plus mauvais que de condamner et de crucifier le Juste. Pourtant le livre des Actes ose tenir ensemble la culpabilité humaine et le dessein souverain de Dieu : Jésus a été livré selon « le dessein arrêté et selon la prescience de Dieu », tout en étant mis à mort « par la main des impies » (Actes 2.23). Le mal reste mal. Judas ne devient pas bon parce que Dieu accomplit le salut à travers sa trahison. Mais le mal ne parvient pas à devenir souverain. Dieu le saisit dans une histoire plus vaste et l’ordonne à une fin qu’il n’avait pas voulue.
C’est également la logique de Genèse 50.20 : les frères de Joseph avaient médité le mal contre lui ; Dieu l’a médité en bien. La Providence ne transforme donc pas le mal en bien par un jeu de vocabulaire. Elle confesse que le mal réel lui-même ne peut échapper au gouvernement du Dieu bon.
Cela exige une précision pastorale. Nous ne savons pas toujours quel bien particulier Dieu fera sortir de telle catastrophe, de telle maladie ou de telle perte. Nous n’avons pas le droit d’expliquer trop vite à celui qui souffre pourquoi Dieu aurait permis son épreuve. La foi dans la Providence n’est pas la prétention de posséder le plan détaillé de Dieu. Elle est l’assurance que ce plan existe et qu’aucun mal n’acquiert une autonomie métaphysique devant lui.
L’eschatologie chrétienne va plus loin encore. Le mal n’a pas seulement une origine seconde : il n’a pas d’avenir éternel. Le diable est finalement jeté dans l’étang de feu (Apocalypse 20.10), et le feu éternel est préparé « pour le diable et pour ses anges » (Matthieu 25.41). Le règne du Christ s’étend jusqu’à ce que tous ses ennemis soient mis sous ses pieds, et « le dernier ennemi qui sera détruit, c’est la mort » (1 Corinthiens 15.25–26). Puis vient la nouvelle création où « la mort ne sera plus ; il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur » (Apocalypse 21.4).
Le mal est donc une réalité historique et terrible, mais temporaire. Il n’est pas une composante éternelle nécessaire de l’univers. Il n’a pas de royaume parallèle qui subsisterait pour toujours à côté du Royaume de Dieu. Son histoire a un terme. La bonté de Dieu, elle, n’en a pas.
C’est ici que C. S. Lewis formule presque exactement l’intuition selon laquelle notre vie terrestre devient insupportable si nous lui demandons d’être notre fin ultime. Répondant en 1944 à une question sur la souffrance, il écrit :
« Si vous pensez que ce monde est un lieu destiné simplement à notre bonheur, vous le trouverez tout à fait intolérable. »
– C. S. Lewis, God in the Dock, « Answers to Questions on Christianity », question 5 (traduction personnelle à partir de l’anglais)
Lewis poursuit en invitant à comprendre le monde présent non comme notre destination finale, mais comme un lieu de formation et de correction. L’idée n’est pas de mépriser la terre. La création demeure bonne, le prochain doit être aimé, la justice doit être recherchée et la souffrance combattue. Mais la vie présente ne peut supporter le poids d’une attente absolue. Si nous exigeons qu’elle fournisse ici et maintenant la sécurité définitive, l’absence de toute perte et l’accomplissement total, chaque menace devient une catastrophe métaphysique.
Dans The Problem of Pain, Lewis emploie une image encore plus juste :
« Notre Père nous rafraîchit en chemin dans quelques auberges agréables, mais il ne nous encouragera pas à les prendre pour notre demeure. »
– C. S. Lewis, The Problem of Pain, chap. VII, « Human Pain, continued », p. 103 (traduction personnelle à partir de l’anglais)
Voilà peut-être l’une des images les plus simples pour comprendre l’antidote chrétien à l’angoisse. Les biens de cette vie sont de véritables biens. Une amitié, un repas, un paysage, un foyer, une vocation, la santé, l’amour conjugal, le rire d’un enfant ne sont pas des illusions. Ce sont des auberges réelles sur le chemin. Mais aucune auberge n’est la demeure définitive.
La foi nous apprend ainsi à recevoir la vie terrestre comme un don et comme un passage. Elle n’est pas le but ultime de toutes choses. La destinée du croyant n’est pas l’extinction, mais la vie éternelle auprès de Dieu, dont l’accomplissement est la résurrection du corps et la nouvelle création. C’est pourquoi l’épître aux Hébreux peut dire : « nous n’avons pas ici de cité permanente, mais nous cherchons celle qui est à venir » (Hébreux 13.14).
Lewis pousse la conséquence jusqu’au problème de la souffrance : une réflexion chrétienne qui mettrait seulement les douleurs de la terre dans la balance et oublierait la gloire promise fausserait l’ensemble du compte. Il rejoint ici directement Paul : « les souffrances du temps présent ne sauraient être comparées à la gloire à venir qui sera révélée pour nous » (Romains 8.18).
Cette comparaison ne minimise aucune souffrance. Elle ne demande pas à celui qui souffre de considérer sa douleur comme insignifiante. Elle affirme que l’éternité promise est d’un autre ordre de grandeur. Même la souffrance la plus terrible n’est pas autorisée à se présenter comme la totalité de la réalité ni comme son dernier chapitre.
C’est ici que la formule de Bernanos placée en ouverture prend tout son sens. Parler d’un « désespoir surmonté » ne revient pas à enjoliver le désespoir. Cela signifie qu’une espérance véritable peut avoir traversé le lieu même où tout paraissait perdu sans consentir à la conclusion que le mal est la vérité dernière du monde.
L’espérance chrétienne n’est pas l’optimisme. L’optimiste suppose volontiers que les choses finiront probablement par s’arranger. L’espérance peut naître au contraire là où tout semble humainement perdu. Elle regarde le mal en face, traverse parfois le désespoir, mais refuse sa conclusion métaphysique : non, le mal n’est pas la réalité première ; non, la mort n’est pas la vérité ultime ; non, les ténèbres ne sont pas éternelles.
Lorsque l’angoisse serre la poitrine et que la tristesse recouvre momentanément toute chose, la foi ne commande pas au corps de cesser instantanément de réagir. Elle conteste quelque chose de plus profond : l’interprétation totalisante que la peur voudrait imposer. Ce que je ressens est réel, mais ce n’est pas toute la réalité. Le mal peut me blesser, mais il n’est pas souverain. Une épreuve peut bouleverser ma vie terrestre, mais elle ne peut renverser la résurrection de Jésus-Christ. La mort peut m’atteindre, mais elle ne peut transformer en mensonge la promesse de la vie éternelle.
Voilà l’antidote proprement chrétien à cette peur métaphysique : non pas se persuader que rien de mauvais n’arrivera, mais confesser que Dieu est bon, que le bien est premier, que le mal est une réalité seconde et temporaire, que la Providence ne lui abandonne aucun territoire, que Jésus-Christ est ressuscité et que l’histoire se dirige non vers la victoire du néant, mais vers le Royaume et la nouvelle création.
La peur peut encore faire sentir son poids. Elle peut même faire trembler. Mais elle ne peut plus légitimement prétendre décrire le fond des choses.
Quand l’adversaire exploite nos peurs
La Bible ne nous autorise pas à faire du diable l’explication immédiate de toute peur. Une réaction de défense peut être naturelle. Une anxiété peut être liée à une épreuve, à un traumatisme, à une maladie, à l’épuisement ou à des mécanismes psychologiques qu’il convient de prendre au sérieux. Tout attribuer directement à une attaque démoniaque serait une erreur spirituelle autant que pastorale.
Mais l’Écriture ne nous permet pas non plus d’oublier la dimension du combat spirituel. Le diable est présenté comme l’adversaire qui cherche à dévorer et auquel les croyants doivent résister fermes dans la foi (1 Pierre 5.8–9). Paul parle des « traits enflammés du malin » auxquels répond le bouclier de la foi (Éphésiens 6.16). Et l’épître aux Hébreux relie de manière saisissante la puissance du diable, la mort et ceux qui sont retenus dans la servitude par la crainte de la mort (Hébreux 2.14–15).
La peur peut donc devenir un instrument entre les mains de l’adversaire lorsqu’il l’exploite pour détourner le croyant de la confiance, de l’amour et de l’obéissance. Il n’a pas besoin de créer la peur de toutes pièces. Il lui suffit souvent de se servir d’une vulnérabilité réelle, puis d’y attacher un mensonge.
La menace dit : « tu peux perdre ». Le mensonge ajoute : « si tu perds cela, Dieu ne sera plus assez pour toi ».
La difficulté dit : « tu ne contrôles pas l’issue ». Le mensonge ajoute : « puisque tu ne contrôles pas, personne ne gouverne vraiment ».
La blessure passée dit : « tu as déjà souffert ». Le mensonge ajoute : « tu dois désormais te fermer pour ne plus jamais aimer ainsi ».
Le risque de rejet dit : « les hommes peuvent te désapprouver ». Le mensonge ajoute : « leur jugement est plus important que l’obéissance à Dieu ».
La peur de manquer dit : « demain peut être difficile ». Le mensonge ajoute : « garde tout pour toi, car ton Père ne prendra peut-être pas soin de toi ».
Le combat spirituel se joue alors au niveau de la vérité. C’est pourquoi la foi est si centrale. Elle ne fonctionne pas comme une émotion positive opposée à une émotion négative. Elle reçoit à nouveau comme vraies les paroles de Dieu lorsque la peur voudrait imposer sa propre interprétation du réel.
L’adversaire cherche notamment à isoler. Une peur cachée grandit facilement dans le silence, parce qu’elle n’est plus confrontée ni au regard d’autrui ni à la Parole entendue dans la communion de l’Église. Le croyant qui souffre a donc besoin non seulement d’une conviction intérieure, mais aussi de frères et de sœurs, de prière, de prédication, des sacrements et parfois d’un accompagnement pastoral prolongé. Dieu combat souvent nos ténèbres par des moyens très ordinaires.
Il faut également résister à une autre ruse : faire de la peur elle-même une cause de honte. Celui qui pense : « un bon chrétien ne devrait jamais ressentir cela » risque de cacher son trouble, de s’isoler davantage et d’ajouter la culpabilité à l’angoisse. Or l’Évangile ne commande pas au croyant de se sauver lui-même de sa peur avant de venir au Christ. Il l’invite précisément à venir avec elle.
Résister au diable ne consiste donc pas à nier sa vulnérabilité. Cela consiste à refuser les mensonges qui voudraient donner à cette vulnérabilité la signification d’un abandon de Dieu.
La peur dit : « tu es seul ». La foi se souvient : le Christ est présent.
La peur dit : « tu dois tout maîtriser ». La foi confesse : le Père gouverne.
La peur dit : « protège-toi à tout prix ». L’Évangile répond : ta vie est reçue pour aimer Dieu et ton prochain.
La peur dit enfin : « la mort aura le dernier mot ». C’est précisément ici que l’adversaire rencontre la limite absolue de son pouvoir : Jésus-Christ est mort et ressuscité.
C’est pourquoi la réponse chrétienne à la peur ne peut pas se réduire à une technique de maîtrise émotionnelle. Elle est aussi une reprise de position dans le combat de la foi : discerner le mensonge, revenir à la vérité, demeurer dans les moyens de grâce et accomplir, parfois en tremblant, le prochain acte de fidélité.
Craindre Dieu pour ne plus être esclave de nos peurs
La Bible introduit ici un paradoxe qui peut surprendre : pour être délivré de certaines peurs, il faut apprendre à craindre Dieu.
Cette crainte de Dieu n’est pourtant pas une terreur religieuse. Le Nouveau Testament distingue très clairement la peur servile de la crainte filiale. Paul écrit : « Vous n’avez point reçu un esprit de servitude, pour être encore dans la crainte ; mais vous avez reçu un Esprit d’adoption, par lequel nous crions : Abba ! Père ! » (Romains 8.15). Et Jean affirme : « L’amour parfait bannit la crainte », parce que cette crainte est liée au châtiment (1 Jean 4.18).
Le chrétien n’est donc pas appelé à vivre devant Dieu comme un esclave terrorisé devant un maître imprévisible. En Jésus-Christ, il est reçu comme un enfant. Mais précisément parce que Dieu est Père, il demeure aussi le Dieu saint, souverain et digne d’une révérence absolue.
John Murray résume cette dimension biblique en une formule particulièrement dense :
« La crainte de Dieu est l’âme de la piété. »
– John Murray, Principles of Conduct : Aspects of Biblical Ethics, chap. 10, « The Fear of God », p. 229 (traduction personnelle à partir de l’anglais)
Cette crainte filiale remet toutes les autres craintes à leur juste place. Si Dieu seul est Dieu, rien d’autre ne peut devenir absolu. Ni le jugement des hommes, ni la maladie, ni l’échec, ni la perte d’un statut, ni même la puissance de ceux qui peuvent nous nuire.
C’est pourquoi Jésus peut dire : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme » (Matthieu 10.28). Il ne prétend pas que les hommes ne peuvent faire aucun mal. Ils peuvent réellement blesser, persécuter et tuer. Mais leur pouvoir n’est pas ultime.
La crainte de Dieu libère ainsi de la crainte des hommes parce qu’elle rétablit l’échelle des réalités. Celui qui reconnaît Dieu comme Seigneur n’a plus besoin de transformer chaque autorité humaine, chaque menace ou chaque verdict social en jugement dernier.
C’est également ici que la doctrine réformée de la Providence devient profondément pastorale. Calvin rappelle, dans son développement sur la Providence, que même lorsque les causes des événements dépassent notre intelligence, elles ne cessent pas pour autant de demeurer sous le gouvernement de Dieu. La foi ne prétend donc pas connaître toutes les raisons de ce qui nous arrive. Elle affirme quelque chose de plus fondamental : ce qui nous échappe n’échappe pas à Dieu.
Cela rejoint directement la formule entendue au Gabon : « j’ai un grand Dieu ». Le sens chrétien de cette parole n’est pas de mesurer Dieu à la taille de nos problèmes, comme s’il était simplement une force plus grande que d’autres forces. Il est de reconnaître que le Créateur, le Père et le Seigneur de l’alliance possède une autorité qui ne peut être mise en concurrence avec aucune menace créée.
Il y a une différence immense entre vivre dans un monde où tout peut arriver parce que rien ne gouverne rien, et vivre dans un monde où beaucoup de choses nous restent incompréhensibles mais où rien ne sort de la souveraineté du Père.
La crainte filiale de Dieu ne supprime donc pas toute peur sensible. Elle détruit son absolutisation. Elle apprend au cœur à dire : « cette chose peut me faire du mal, mais elle n’est pas mon dieu ; elle peut m’atteindre, mais elle ne peut disposer souverainement de moi ; elle peut bouleverser ma vie, mais elle ne peut arracher de la main du Père ce qu’il a décidé de garder en Jésus-Christ ».
« N’ayez pas peur » : le Christ face à nos terreurs
Les Évangiles sont traversés par cette parole : « N’ayez pas peur. » Mais Jésus ne la prononce jamais comme un slogan de développement personnel.
Lorsqu’il dit : « Ne craignez donc point », il ajoute que même les cheveux de notre tête sont comptés (Matthieu 10.30–31). Lorsqu’il dit : « Ne crains point, petit troupeau », il en donne immédiatement la raison : « car votre Père a trouvé bon de vous donner le royaume » (Luc 12.32). Lorsqu’il annonce son départ à ses disciples bouleversés, il ne leur promet pas une existence sans épreuve ; il leur donne sa paix : « Que votre cœur ne se trouble point et ne s’alarme point » (Jean 14.27). Et lorsque les femmes rencontrent le Ressuscité, la parole revient encore : « Ne craignez pas » (Matthieu 28.10).
Le « n’ayez pas peur » chrétien n’est donc jamais un simple ordre lancé à une émotion récalcitrante. Il repose toujours sur une réalité plus grande que la peur : la connaissance du Père, sa Providence, le don du Royaume, la présence du Christ et finalement sa victoire sur la mort.
Il faut ici éviter une erreur pastorale fréquente. Dire à quelqu’un qui souffre d’une peur profonde : « Jésus a dit de ne pas avoir peur, donc cesse d’avoir peur » peut transformer une parole de consolation en accusation. Le Christ ne traite pas ses disciples comme des machines émotionnelles qu’il suffirait de reprogrammer. Il leur révèle pourquoi ils peuvent ne pas laisser la peur gouverner : le Père sait, le Père voit, le Père donne le Royaume, le Christ demeure présent, la mort n’aura pas le dernier mot.
La réponse chrétienne n’est donc pas d’abord : « maîtrise-toi ». Elle est : « regarde de nouveau qui est Dieu et ce qu’il a promis ».
Cela change profondément la manière de lutter contre la peur. Il ne s’agit pas seulement de se répéter : « Je ne dois pas avoir peur. » Une telle injonction peut même ajouter de la culpabilité à l’angoisse. Il s’agit plutôt de déplacer le regard : qu’est-ce qui est vrai, au-delà de ce que ma peur me montre ? Qui est Dieu dans cette situation ? Qu’a‑t-il promis ? Qu’est-ce que la résurrection du Christ change à ce que je redoute ?
La foi ne répond donc pas à la peur par une négation, mais par une présence. Elle ne dit pas : « Il n’y a aucun danger. » Elle dit : « Tu n’es pas seul dans le danger. » Elle ne dit pas : « Rien de douloureux ne t’arrivera. » Elle dit : « Rien de ce qui t’arrivera ne pourra séparer ceux qui sont en Christ de l’amour de Dieu » (Romains 8.38–39).
La peur demande souvent : « Et si ? » Et si je tombe malade ? Et si je perds cette personne ? Et si je n’y arrive pas ? Et si le pire se produit ? L’Évangile ne fournit pas toujours à chacune de ces questions une description détaillée de l’avenir. Il répond plus profondément : « Et même alors, Dieu sera encore Dieu ; le Christ sera encore Seigneur ; la grâce ne sera pas épuisée ; aucune épreuve ne pourra transformer le croyant en enfant abandonné. »
C’est pourquoi le « n’ayez pas peur » du Christ ne nous arrache pas au réel. Il nous rend au réel tout entier.
Comment vaincre concrètement la peur ?
Une doctrine de la peur qui ne conduirait à aucune pratique resterait inachevée. Mais il faut commencer par préciser le verbe « vaincre ». Vaincre la peur ne signifie pas nécessairement obtenir qu’elle disparaisse immédiatement. Dans de nombreuses situations, la victoire commence beaucoup plus modestement : la peur est encore présente, mais elle ne décide plus seule.
On peut trembler et avancer. On peut être inquiet et prier. On peut éprouver une forte appréhension et néanmoins accomplir ce qui est juste. La victoire chrétienne sur la peur commence lorsque l’obéissance, la confiance et l’amour reprennent progressivement le gouvernement de la vie.
Voici une démarche concrète.
1. Nommer précisément ce dont j’ai peur
Une peur vague est difficile à examiner. Il faut essayer de compléter une phrase simple : « J’ai peur que… » Puis aller jusqu’au bout. J’ai peur que cette personne me quitte. J’ai peur d’être malade. J’ai peur de perdre mon travail. J’ai peur d’échouer. J’ai peur d’être jugé. J’ai peur qu’un accident arrive à ceux que j’aime.
Nommer la peur ne lui donne pas davantage de puissance. Au contraire, cela commence à la sortir du brouillard.
2. Distinguer le fait, le risque et le scénario
Il faut ensuite séparer trois niveaux : ce qui est établi ; ce qui est réellement possible ou probable ; ce que mon imagination ajoute.
Cette distinction est particulièrement importante dans la peur anticipatrice. Un résultat médical est-il réellement connu, ou suis-je déjà en train d’habiter le diagnostic le plus grave ? Un conflit a‑t-il effectivement conduit à une rupture, ou mon esprit transforme-t-il une tension en abandon certain ? Une difficulté financière existe-t-elle, ou suis-je déjà en train de vivre mentalement la ruine complète ?
La question n’est pas de se rassurer artificiellement. Elle est de rendre à chaque chose son statut réel.
3. Identifier le bien que je crains de perdre
Toute peur protège quelque chose. Qu’est-ce qui est menacé à mes yeux ? Ma santé ? Une personne ? Mon image ? Ma sécurité ? Ma liberté ? Mon projet ? Mon confort ? Ma capacité à maîtriser une situation ?
Cette question permet de passer de la surface de la peur à son centre spirituel. Le bien menacé peut être parfaitement légitime. Mais est-il devenu si absolu que sa perte éventuelle signifie intérieurement : « ma vie n’aurait plus aucun bien » ?
C’est ici que la foi réordonne nos amours. Elle ne nous demande pas de cesser d’aimer. Elle nous apprend à aimer les créatures comme des dons, sans leur demander d’être Dieu.
4. Dire la vérité à la peur
La peur parle. Il faut apprendre à lui répondre.
Elle dit : « tu dois savoir maintenant ce qui arrivera ». La foi répond : « je n’ai pas reçu la maîtrise de demain ».
Elle dit : « si cette chose arrive, tout sera fini ». La foi répond : « ce sera peut-être très douloureux, mais tout ne sera pas fini ».
Elle dit : « puisque tu ne contrôles pas, tu es sans défense ». La foi répond : « ne pas contrôler n’est pas être abandonné ».
Elle dit : « tu ne pourras pas supporter ». La foi répond : « je ne possède pas aujourd’hui la grâce nécessaire à une épreuve qui n’est pas encore arrivée ; Dieu promet sa grâce pour le jour où elle sera nécessaire ».
Cette réponse n’est pas de la pensée positive. Elle consiste à opposer une vérité au mensonge ou à l’exagération.
5. Ramener l’esprit à aujourd’hui
Matthieu 6.34 donne ici une discipline très concrète : « À chaque jour suffit sa peine. » Il faut demander : qu’est-ce qui relève réellement de ma responsabilité aujourd’hui ?
Peut-être dois-je prendre un rendez-vous, avoir une conversation, préparer un dossier, demander pardon, consulter un médecin, vérifier une information, demander conseil, mettre une somme de côté ou simplement dormir avant de décider.
La peur veut souvent résoudre dix années en une nuit. La foi cherche le prochain acte juste.
6. Prier de manière précise
La prière contre la peur gagne à devenir concrète. Plutôt que seulement dire : « Seigneur, enlève ma peur », on peut nommer devant Dieu ce qui nous effraie, confesser ce que nous ne maîtrisons pas, demander la sagesse pour ce qui dépend de nous et remettre explicitement ce qui ne dépend pas de nous à sa Providence.
Philippiens 4.6–7 unit précisément inquiétude, prière, reconnaissance et paix de Dieu. La reconnaissance y est importante : elle oblige le regard à ne pas laisser la menace occuper tout le champ de vision.
7. Méditer des promesses précises, pas des formules vagues
Lorsque la peur revient, quelques textes bien connus valent souvent mieux qu’une accumulation de paroles générales. Psaume 27.1 ; Psaume 56.4 ; Matthieu 6.25–34 ; Matthieu 10.28–31 ; Luc 12.32 ; Romains 8.31–39 ; Hébreux 2.14–15 ; 1 Pierre 5.7 peuvent devenir un petit corpus personnel de combat contre la peur.
Il ne s’agit pas de réciter mécaniquement des versets pour anesthésier l’émotion. Il s’agit de réapprendre ce que ces textes disent de Dieu, de nous et de la menace.
8. Ne pas nourrir indéfiniment le scénario
Certaines peurs s’entretiennent par la recherche incessante d’informations, la vérification répétée, les conversations qui tournent en boucle ou l’exposition continue à des contenus anxiogènes. Chercher une information utile est raisonnable. Chercher une certitude absolue est souvent impossible.
Il peut donc être nécessaire de fixer une limite : je vérifie une fois auprès d’une source fiable ; je prends la décision raisonnable ; puis je cesse de rouvrir mentalement le dossier jusqu’à ce qu’un fait nouveau apparaisse.
9. Poser un petit acte contraire à l’évitement
Lorsque la peur a créé un territoire interdit, la liberté se reconquiert souvent progressivement. Il peut s’agir de reprendre une sortie évitée, passer un appel redouté, prendre la parole, retourner dans un lieu, rencontrer quelqu’un, demander de l’aide ou entreprendre une tâche différée depuis longtemps.
Il ne s’agit pas de rechercher brutalement ce qui terrorise ni de mépriser les limites d’une personne traumatisée. Mais l’évitement systématique peut donner à la peur un territoire toujours plus vaste. Un petit acte raisonnable, répété, peut commencer à inverser le mouvement.
10. Ne pas combattre seul
La peur aime l’isolement. Elle devient souvent plus puissante lorsque personne ne peut confronter nos scénarios, prier avec nous ou simplement demeurer présent.
L’Église a ici une vocation réelle. Le pasteur, les anciens, les frères et sœurs ne remplacent ni le médecin ni le psychologue, mais ils offrent ce que l’individu isolé ne peut se donner seul : écoute, prière, vérité fraternelle, encouragement et présence.
Galates 6.2 appelle à porter les fardeaux les uns des autres. La peur fait partie de ces fardeaux que la communion chrétienne peut aider à porter.
11. Prendre soin du corps
La vie spirituelle n’est pas séparée du corps. Le manque de sommeil, l’épuisement, certains excitants, l’absence d’activité physique ou un rythme de vie constamment tendu peuvent accentuer la vulnérabilité à l’anxiété.
Prendre soin de son sommeil, manger régulièrement, marcher, respirer lentement lorsque l’activation physiologique monte, diminuer les excitants lorsqu’ils aggravent les symptômes et retrouver un rythme soutenable ne constituent pas des solutions spirituelles concurrentes de la foi. Ce sont des moyens ordinaires de traiter notre condition de créatures corporelles.
12. Accepter de recevoir une aide professionnelle
Lorsque la peur devient persistante, incontrôlable, provoque des crises de panique répétées, dérègle profondément le sommeil, conduit à des évitements importants ou empêche de travailler, d’étudier, de sortir, d’entretenir des relations ou d’accomplir les tâches ordinaires de la vie, demander une évaluation professionnelle est raisonnable.
Consulter un médecin, un psychologue ou un psychiatre lorsque la situation le demande n’est pas une capitulation de la foi. La grâce de Dieu n’est pas opposée aux moyens ordinaires par lesquels il prend soin de ses créatures.
13. Revenir à la vocation d’aimer
Enfin, la meilleure question n’est peut-être pas toujours : « Comment puis-je faire disparaître ma peur ? » Elle peut devenir : « Quel acte d’amour ma peur m’empêche-t-elle d’accomplir aujourd’hui ? »
Aimer Dieu, aimer son prochain, servir, donner, pardonner, parler vrai, protéger, accueillir, travailler fidèlement : la vocation chrétienne fournit une direction lorsque la peur nous enferme dans l’observation de nous-mêmes.
La peur tourne constamment le regard vers ce qui pourrait m’arriver. L’amour demande : « à quoi suis-je appelé ? »
C’est ainsi que l’on peut reprendre la formule du Gabon comme un exercice de perspective. Il ne s’agit pas de crier plus fort que son problème. Il s’agit de replacer le problème devant Dieu, puis de demander : puisque Dieu demeure Dieu, quelle fidélité m’est aujourd’hui possible ?
La peur n’est peut-être pas encore partie. Mais elle a déjà cessé d’être seule sur le trône.
Reste pourtant une peur qui se tient derrière beaucoup d’autres et leur donne une partie de leur puissance : la peur de la mort. C’est là que l’Évangile porte son affirmation la plus radicale.
La dernière peur : la mort
La mort est la limite que nous ne pouvons ni négocier ni maîtriser. Beaucoup de nos peurs particulières y conduisent de près ou de loin : peur de la maladie parce qu’elle menace la vie, peur de perdre ceux que nous aimons parce que la séparation paraît irréversible, peur de vieillir parce que le temps nous rappelle que nous sommes mortels. Toutes les peurs ne se réduisent pas à la peur de mourir, mais celle-ci demeure l’une des formes les plus profondes de notre vulnérabilité.
Le Nouveau Testament ne traite pourtant pas cette peur comme une simple faiblesse psychologique. L’épître aux Hébreux affirme que le Christ a participé « au sang et à la chair » afin de réduire à l’impuissance, par sa mort, celui qui détenait le pouvoir de la mort, et de délivrer « tous ceux qui, par crainte de la mort, étaient toute leur vie retenus dans la servitude » (Hébreux 2.14–15).
Le mot est fort : servitude. La peur de la mort peut gouverner une existence entière, même lorsqu’on ne pense presque jamais explicitement à mourir. Elle peut nous pousser à vouloir tout retenir, tout sécuriser, tout posséder, prolonger indéfiniment ce qui ne peut pourtant pas durer. Elle donne à chaque perte une dimension absolue parce qu’elle murmure qu’au bout du chemin il n’y aura plus rien à recevoir.
L’Évangile ne répond pas à cette servitude en affirmant que la mort serait naturelle au point de devenir insignifiante. Paul l’appelle encore « le dernier ennemi » (1 Corinthiens 15.26). Le christianisme ne banalise donc pas la mort : il annonce sa défaite.
Cette conviction fut au cœur de la prédication chrétienne ancienne. Athanase d’Alexandrie écrit à propos de la résurrection du Christ :
« Mais maintenant que le Sauveur a ressuscité son corps, la mort n’est plus redoutable ; tous ceux qui croient au Christ la foulent aux pieds comme si elle n’était rien, et préfèrent mourir plutôt que renier leur foi dans le Christ. »
– Athanase d’Alexandrie, De Incarnatione Verbi, §27 (traduction personnelle à partir de l’anglais)
Il ne faut pas entendre cette formule comme si les chrétiens ne ressentaient plus jamais l’effroi de mourir. Athanase décrit la conséquence objective de la résurrection : la mort a perdu son caractère ultime. Elle demeure ennemie, mais elle n’est plus souveraine. Elle peut séparer pour un temps ; elle ne peut arracher le croyant au Christ. Elle peut mettre fin à la vie présente ; elle ne peut annuler la promesse de la résurrection.
C’est pourquoi Paul peut défier la mort elle-même : « O mort, où est ta victoire ? O mort, où est ton aiguillon ? » (1 Corinthiens 15.55). Il ne parle pas comme quelqu’un qui n’aurait jamais vu mourir. Il parle à partir d’un événement : Jésus-Christ est ressuscité. La foi chrétienne devant la mort ne repose donc pas sur l’optimisme, mais sur une victoire accomplie dans l’histoire et promise à ceux qui appartiennent au Christ.
La résurrection change ainsi jusque dans le présent notre manière d’avoir peur. Si même la mort n’a pas le dernier mot, aucune menace créée ne peut devenir notre absolu. Cela ne rend ni la douleur légère, ni les séparations faciles, ni le danger irréel. Mais cela retire à la peur son argument suprême : « si tu perds cela, tout est fini ».
En Christ, tout n’est pas fini.
Vivre non sans peur, mais par la foi
Nous pouvons maintenant revenir à la formule de départ : la peur est-elle le contraire de la foi ?
Oui, si par peur nous entendons cette puissance devenue souveraine qui nous persuade que le mal est plus certain que Dieu, que la menace est plus réelle que sa Providence et que la perte possible est plus définitive que sa promesse.
Non, si nous voulons dire qu’un croyant authentique ne tremble jamais. La Bible ne connaît pas cette caricature du courage. David a peur et se confie. Les disciples ont peur alors même que Jésus est dans la barque. Paul connaît la faiblesse. Le Christ lui-même, à Gethsémané, ne traverse pas l’approche de la mort dans une froide insensibilité.
La foi n’est donc pas l’anesthésie de la peur. Elle est son détrônement. Et, plus profondément encore, elle refuse à la peur le droit de définir le fond des choses. Le mal n’est pas premier ; il n’est pas éternel ; il n’est pas souverain. La création de Dieu est bonne, la Providence demeure active jusque dans ce que nous ne comprenons pas, le Christ est ressuscité et le Royaume vient. Lorsque la foi paraît chavirer, l’espérance chrétienne consiste précisément à s’attacher de nouveau à cette réalité objective, même avant que nos émotions aient retrouvé la lumière.
Elle apprend à distinguer le danger réel du mal imaginé ; à accueillir les signaux utiles de la peur sans lui abandonner le jugement ; à aimer les biens créés sans en faire des absolus ; à craindre Dieu plutôt que les hommes ; à regarder l’avenir comme le domaine de la Providence plutôt que comme un espace livré au chaos ; et, finalement, à regarder la mort elle-même à la lumière de la résurrection de Jésus-Christ.
Cela ne se fait pas toujours en un instant. Certaines peurs cèdent rapidement ; d’autres doivent être combattues longtemps. Certaines demandent la prière, l’accompagnement fraternel, la méditation des promesses de Dieu ; d’autres exigent aussi une prise en charge psychologique ou médicale. Il n’y a aucune contradiction à recevoir ces secours comme des instruments de la bonté providentielle de Dieu.
Mais, au cœur de ce travail, une question demeure : qui aura le dernier mot ?
La peur dit : protège-toi à tout prix.
La foi répond : confie-toi à Dieu et accomplis ce qui est juste.
La peur dit : tu dois tout maîtriser.
La foi répond : tu n’es pas Dieu, mais tu appartiens à Dieu.
La peur dit : si tu perds ce bien, tout est perdu.
L’Évangile répond : en Jésus-Christ, rien de ce qui est véritablement promis par Dieu ne peut être finalement perdu.
Voilà pourquoi le « n’ayez pas peur » du Christ n’est ni naïveté ni mépris de notre fragilité. Il est un appel à vivre dans une réalité plus vaste que nos terreurs. La tempête existe. La barque peut prendre l’eau. Le cœur peut trembler. Mais le Christ est dans la barque, le Père connaît ses enfants, le Royaume est donné et la mort elle-même a rencontré son vainqueur.
La foi ne nous promet donc pas une vie sans peur. Elle nous apprend à vivre de telle sorte que la peur ne soit plus notre seigneur.
Annexes
Annexe 1 – Ce que la psychologie nous apprend sur la peur et l’anxiété
La psychologie distingue utilement la peur et l’anxiété sans les séparer absolument. La peur est normalement orientée vers une menace perçue comme présente ou imminente ; l’anxiété peut persister alors même qu’aucun danger immédiat n’est devant nous. Elle mobilise le corps et l’attention autour d’un avenir possible. À faible ou moyenne intensité, cette capacité d’anticipation est adaptative : elle aide à prévoir, à préparer et à éviter certains dangers. Le problème commence lorsque l’alarme devient trop fréquente, trop intense ou trop durable.
L’expérience corporelle peut être très forte. Accélération du cœur, tension musculaire, souffle court, impression de gorge serrée, vertiges, tremblements ou oppression thoracique peuvent accompagner un état anxieux. Ces sensations ne sont pas « imaginaires » : le corps participe réellement à la réaction de défense. Elles peuvent ensuite nourrir un cercle d’interprétation catastrophique : je sens mon cœur battre, j’en conclus qu’un danger grave est imminent, cette interprétation augmente l’alarme, qui renforce encore les sensations physiques.
La psychologie cognitive souligne également le rôle de l’anticipation. L’esprit anxieux surestime volontiers la probabilité ou la gravité d’un événement redouté et sous-estime sa propre capacité à y faire face. L’évitement entretient souvent ce mécanisme : éviter soulage à court terme, mais empêche d’apprendre que la situation peut parfois être affrontée sans catastrophe. C’est pourquoi les thérapies cognitivo-comportementales travaillent notamment sur l’examen des pensées, la tolérance à l’incertitude et, lorsque cela convient, une exposition progressive aux situations évitées.
À partir de quand la peur devient-elle pathologique ? Il n’existe pas un seuil unique applicable à toutes les formes d’anxiété. Les cliniciens regardent surtout la persistance, l’intensité, la difficulté à contrôler l’inquiétude et l’altération du fonctionnement quotidien : sommeil durablement perturbé, travail ou études compromis, relations réduites, évitements importants, crises de panique répétées ou impossibilité d’accomplir des activités ordinaires. Pour le trouble anxieux généralisé, les critères diagnostiques comportent notamment une inquiétude excessive, difficile à contrôler, présente la plupart des jours pendant au moins six mois ; ce délai ne doit toutefois pas être transformé en règle générale pour toute souffrance anxieuse.
Une oppression thoracique peut accompagner l’anxiété, mais elle ne doit pas être automatiquement attribuée à celle-ci. Un symptôme thoracique nouveau, intense ou inhabituel mérite une évaluation médicale appropriée. De même, une peur persistante qui envahit la vie justifie une consultation. Si le désespoir s’accompagne de pensées suicidaires, celles-ci doivent toujours être prises au sérieux et conduire à rechercher une aide sans délai ; en France, le 3114, numéro national de prévention du suicide, est gratuit et accessible 24 h/24 et 7 j/7. En cas de danger immédiat, il faut contacter les services d’urgence. Reconnaître une dimension clinique n’oppose pas psychologie et foi : cela permet de traiter avec justesse la personne entière, corps, pensée, relations et vie spirituelle.
Annexe 2 – Ce que le stoïcisme peut nous apprendre sur la peur – et où il s’arrête
Le stoïcisme offre plusieurs outils intellectuels remarquablement proches de certaines disciplines pratiques utiles contre la peur. Épictète ouvre son Manuel par une distinction devenue classique entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Nos jugements, nos choix et nos actes relèvent de notre responsabilité ; beaucoup d’événements extérieurs – réputation, santé, fortune, comportement des autres, résultat final de nos projets – échappent au contraire à notre maîtrise. Une grande part de l’angoisse naît précisément de notre tentative de gouverner ce qui ne nous appartient pas.
La seconde intuition stoïcienne concerne les représentations. Un événement ne détermine pas à lui seul toute notre réaction : nous lui donnons aussi une signification. Il est donc possible d’examiner une impression avant de lui donner notre assentiment. Appliqué à la peur anticipatrice, ce principe est précieux : « cette catastrophe est possible » n’équivaut pas à « cette catastrophe est certaine » ; « je ne maîtrise pas l’issue » n’équivaut pas à « tout est perdu ». Les exercices stoïciens de préparation à l’adversité avaient également pour fonction de retirer au mal futur une partie de son pouvoir de surprise.
Le christianisme peut recevoir cette discipline du jugement, mais il ne peut adopter sans correction toute la métaphysique stoïcienne. Les biens extérieurs ne sont pas simplement indifférents : la santé, l’amitié, le mariage, les enfants, la justice et la vie elle-même sont des biens créés que l’Écriture nous commande d’aimer et de servir. Leur perte peut être réellement mauvaise et douloureuse. La mort n’est pas une apparence à rectifier par la raison ; Paul l’appelle « le dernier ennemi ».
Surtout, l’antidote chrétien n’est pas l’autosuffisance du sage. Le croyant ne se délivre pas de la peur en devenant intérieurement invulnérable, mais en dépendant davantage de Dieu. Là où le stoïcisme dit : concentre-toi sur ce qui dépend de toi, la foi ajoute : remets ce qui ne dépend pas de toi à la Providence d’un Père. Là où le stoïcisme cherche la liberté par la maîtrise du jugement, l’Évangile donne une espérance fondée sur un événement que nous n’avons pas produit : la résurrection de Jésus-Christ.
Le stoïcisme peut donc nous apprendre la sobriété devant l’incertain, la discipline des représentations et le refus de confondre contrôle et liberté. Mais il ne peut donner ce qui constitue le centre de l’espérance chrétienne : un Dieu personnel et bon, une Providence paternelle, le pardon, la communion avec le Christ, la résurrection des morts et la nouvelle création.
Annexe 3 – La nouthésie face à la peur
La nouthésie – du grec noutheteô, avertir, exhorter, instruire ou corriger avec sollicitude – désigne dans le counseling biblique une application personnelle de la Parole de Dieu à une situation concrète. Elle serait très mal comprise si elle consistait à dire à une personne anxieuse : « tu as peur, donc tu manques de foi ; repens-toi ». Les référentiels du projet PSY rappellent au contraire que la démarche nouthétique associe vérité, préoccupation aimante et objectif de changement, et qu’elle vise la restauration plutôt que l’humiliation.
1 Thessaloniciens 5.14 fournit ici un principe décisif de discernement pastoral. Paul ne prescrit pas la même intervention à tous : certains doivent être avertis, les découragés doivent être encouragés, les faibles doivent être soutenus, et la patience doit s’exercer envers tous. Une peur peut donc appeler des réponses différentes selon ce qui la nourrit. Il peut y avoir un mensonge à corriger, un péché d’incrédulité ou d’idolâtrie à confesser, mais aussi une souffrance à porter, un traumatisme à respecter, une faiblesse corporelle à soutenir ou une pathologie nécessitant un professionnel compétent.
Face à la peur, une approche nouthétique fidèle cherchera donc d’abord à comprendre. De quoi la personne a‑t-elle peur ? Qu’est-ce qui est réellement arrivé ? Que redoute-t-elle par anticipation ? Quelle interprétation donne-t-elle à ce danger ? Quelle vérité biblique est obscurcie ? La peur la conduit-elle à désobéir, à s’isoler, à vouloir tout contrôler, ou simplement à souffrir d’une réaction qu’elle n’a pas choisie ? Le conseiller écoute avant de conclure.
L’accompagnement revient ensuite à l’Évangile de manière concrète. On peut méditer les promesses de la Providence, distinguer la crainte servile de la crainte filiale, travailler sur les mensonges qui donnent au mal une souveraineté qu’il n’a pas, encourager de petits actes d’obéissance malgré la peur, prier ensemble et réinscrire la personne dans la communion de l’Église. Lorsqu’une responsabilité morale existe, la nouthésie appelle au changement ; lorsque la personne est abattue ou faible, elle encourage et soutient.
Enfin, le counseling biblique ne remplace pas la médecine ni les compétences professionnelles. Les documents PSY du projet le disent explicitement : les pathologies nécessitant des soins doivent être reconnues comme telles. Une nouthésie mûre ne choisit donc pas entre vérité biblique et compassion clinique. Elle cherche à appliquer l’Écriture avec discernement à une personne entière, en utilisant les moyens de grâce tout en reconnaissant les moyens ordinaires de soin que la Providence met à disposition.
Bibliographie sommaire
Sources patristiques et réformées
Augustin d’Hippone, The Enchiridion on Faith, Hope and Love, Washington, Regnery/Gateway, 1996. Le chapitre XI fournit l’un des repères classiques pour penser ensemble la réalité du mal et la Providence : le mal n’est jamais rendu bon, mais il n’échappe pas au Dieu assez puissant et assez bon pour ordonner son histoire à une fin bonne.
Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, mise en français moderne par Marie de Védrines et Paul Wells, Aix-en-Provence / Charols, Kerygma / Excelsis, 2009. Les développements du livre I sur la Providence sont particulièrement importants ici : la foi ne connaît pas toutes les causes, mais elle refuse de penser le monde comme livré au hasard ou à une puissance rivale de Dieu.
Pastorale, peur et espérance
Edward T. Welch, Running Scared : Fear, Worry, and the God of Rest, Greensboro, New Growth Press, 2007. Welch traite directement de la peur, de l’inquiétude, du besoin de contrôle, de la crainte des hommes et de la mort. Son intérêt est d’articuler les mécanismes concrets de l’anxiété avec les promesses bibliques et la présence du Christ.
C. S. Lewis, The Problem of Pain, Londres, Geoffrey Bles, 1940. L’ouvrage aide à replacer la souffrance présente dans l’horizon de la gloire future. Lewis refuse de faire de la vie terrestre notre demeure ultime tout en maintenant la bonté réelle des biens créés ; cette tension nourrit directement la réflexion de l’article sur l’espérance.
Counseling biblique
Jay E. Adams, Competent to Counsel, Phillipsburg, Presbyterian and Reformed Publishing Company, 1970. Ouvrage fondateur du counseling nouthétique moderne. Il permet de comprendre l’ambition d’un accompagnement gouverné par l’Écriture, tout en devant être lu avec le discernement pastoral développé depuis par le mouvement du counseling biblique concernant souffrance, faiblesse et pathologie.
Interlocuteur philosophique
Épictète, Discourses and Selected Writings, trad. Robert Dobbin, Londres, Penguin Classics, 2008. Le volume contient notamment le Manuel. Sa distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas, ainsi que sa discipline des représentations, offrent des outils remarquables contre l’anticipation anxieuse ; la réponse chrétienne s’en distingue toutefois par la Providence, la grâce et la résurrection.
Perspective critique / non confessionnelle
Joseph LeDoux, Anxious : Using the Brain to Understand and Treat Fear and Anxiety, New York, Viking, 2015. Cette synthèse neuroscientifique aide à distinguer systèmes de défense, expérience consciente de la peur et troubles anxieux. Elle constitue un interlocuteur scientifique utile, mais son cadre ne traite pas de la dimension théologique du mal, de l’espérance ou de la confiance en Dieu.
Pour aller plus loin
Relire l’article à partir de quatre grandes affirmations bibliques permet d’en retenir l’axe profond. Premièrement, le bien est premier : la Bible commence par Dieu et par une création déclarée « très bonne » (Genèse 1.31). Deuxièmement, le mal est réel mais il n’est pas souverain : Genèse 50.20 et Actes 2.23 montrent que Dieu peut accomplir son dessein sans devenir l’auteur du mal ni abolir la responsabilité des créatures. Troisièmement, la victoire décisive a déjà eu lieu dans la mort et la résurrection du Christ (Hébreux 2.14–15 ; 1 Corinthiens 15.20–28). Enfin, l’histoire a une destination : Apocalypse 21.1–5 annonce un monde où la mort, le deuil, le cri et la douleur ne seront plus.
Pour un travail personnel, quatre questions peuvent être reprises lentement. Lorsque j’ai peur, quel mal possible mon imagination transforme-t-elle en réalité déjà présente ? Quelle conclusion ma peur me suggère-t-elle sur Dieu : qu’il m’aurait abandonné, qu’il ne gouvernerait plus, ou que sa bonté serait devenue incertaine ? Quel bien créé suis-je tenté de rendre absolu au point de penser que sa perte rendrait toute vie impossible ? Enfin, si la résurrection du Christ et la promesse du Royaume sont objectivement vraies, quel prochain acte de confiance, d’amour ou d’obéissance devient possible aujourd’hui ?
Une petite discipline peut également aider : prendre une feuille et distinguer quatre colonnes – le fait établi ; le mal redouté ; l’interprétation que la peur en tire ; la vérité biblique qui remet cette interprétation à sa place. Le but n’est pas de fabriquer artificiellement un scénario rassurant, mais de refuser que l’imagination transforme une possibilité en prophétie et que la souffrance présente devienne une métaphysique.
Pour méditer cette espérance, on peut revenir pendant quelques jours aux mêmes textes plutôt que multiplier les lectures : Psaume 27 ; Psaume 56 ; Matthieu 6.25–34 ; Romains 8.18–39 ; Hébreux 2.14–15 ; 1 Pierre 5.6–10 ; Apocalypse 21.1–5. Ils conduisent de la peur éprouvée à la Providence, puis de la Providence à la victoire du Christ et à l’espérance de la nouvelle création.
Enfin, une peur qui devient durablement envahissante, altère fortement la vie quotidienne ou s’accompagne d’un profond désespoir mérite un accompagnement réel, pastoral et, lorsque nécessaire, psychologique ou médical. La foi chrétienne n’exige jamais que l’on transforme une souffrance grave en combat solitaire.
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