Le pape en blanc salue devant les drapeaux français, Paris et la basilique Saint-Pierre, avec le titre « Les protestants et le pape » et les dates 25–28 septembre 2026.

Les protestants et le pape

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Le pape en blanc, le dra­peau fran­çais, Paris et Saint-Pierre sont réunis dans une même com­po­si­tion. L’image place ain­si face à face une visite bien réelle en France et la ques­tion ecclé­sio­lo­gique qu’elle réveille : que peut recon­naître un pro­tes­tant dans la figure de l’évêque de Rome, et jusqu’où ? Elle invite à accueillir sans confu­sion, puis à reve­nir au Christ et à l’autorité de l’Écriture.


Je n’ai aucune dif­fi­cul­té, comme pro­tes­tant réfor­mé confes­sant, à saluer la venue de Léon XIV en France, du 25 au 28 sep­tembre 2026. Dans mon minis­tère d’aumônier mili­taire, j’ai sou­vent tra­vaillé avec des aumô­niers catho­liques ; à Coët­qui­dan, nous avions même cher­ché à orga­ni­ser un temps de prière com­mun sans faire sem­blant que nos dif­fé­rences confes­sion­nelles n’existaient pas. C’est aus­si de cette manière que j’aborde la visite du pape. Il est l’évêque de Rome, le pas­teur suprême de l’Église catho­lique romaine et l’une des grandes figures du chris­tia­nisme dans le monde. Il n’est pas, pour autant, le chef de toutes les Églises chré­tiennes. On peut donc accueillir sa venue, écou­ter une parole juste lorsqu’elle est pro­non­cée et recon­naître ce que Rome a fidè­le­ment conser­vé de la foi chré­tienne ancienne, sans renon­cer à la cri­tique réfor­mée de la papau­té.

Le pape, Rome et la Réforme : accueillir sans confondre

1. Une visite que des protestants peuvent saluer

Il existe par­fois, dans cer­tains milieux pro­tes­tants, une gêne presque ins­tinc­tive dès qu’il est ques­tion du pape. Comme si le simple fait de saluer sa visite reve­nait déjà à lui recon­naître une auto­ri­té spi­ri­tuelle sur nous. Je ne crois pas que cette crainte soit jus­ti­fiée.

Léon XIV vient en France comme évêque de Rome et chef de l’Église catho­lique romaine. Sa parole est enten­due bien au-delà de sa propre com­mu­nion. Elle touche des mil­lions de catho­liques, mais aus­si des res­pon­sables poli­tiques, des croyants d’autres confes­sions et beau­coup de per­sonnes qui ne fré­quentent plus aucune Église. Il est donc par­fai­te­ment légi­time qu’un pro­tes­tant sou­haite que cette visite rap­pelle à notre pays la réa­li­té de Dieu, la per­sonne du Christ, la digni­té de l’homme créé à son image, la valeur de la vie et la res­pon­sa­bi­li­té morale des peuples.

Le res­pect n’exige pas la confu­sion. C’est même le contraire. Une ren­contre véri­table sup­pose que cha­cun sache d’où il parle. L’œcuménisme devient faux lorsqu’il demande de taire les dif­fé­rences pour don­ner l’impression d’une uni­té déjà réa­li­sée. Mais un confes­sion­na­lisme inca­pable de recon­naître le vrai et le bon chez l’autre devient lui aus­si une cari­ca­ture de la fidé­li­té. Nous pou­vons nous ren­con­trer sans nous confondre, et nous contre­dire sans nous mépri­ser.

2. « France, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? »

Une parole de Jean-Paul II me paraît ici par­ti­cu­liè­re­ment heu­reuse. Au Bour­get, le 1er juin 1980, il s’adressa direc­te­ment à notre pays. On cite sou­vent sa for­mule de mémoire sous la forme : « France, qu’as-tu fait de ton bap­tême ? » Ce n’est pas exac­te­ment ce qu’il a dit. La phrase authen­tique est plus pré­cise :

« France, Fille aînée de l’Église, es-tu fidèle aux pro­messes de ton bap­tême ? »

Jean-Paul II, Homé­lie au Bour­get, 1er juin 1980, § 8.

Vingt-huit ans plus tard, Benoît XVI reprit lui aus­si cet appel en France. Au cours de la messe célé­brée sur l’esplanade des Inva­lides, à Paris, le 13 sep­tembre 2008, il s’adressa aux jeunes qui s’interrogeaient sur une voca­tion reli­gieuse ou sacer­do­tale et leur lan­ça :

« N’ayez pas peur ! »

Benoît XVI, Homé­lie lors de la messe sur l’esplanade des Inva­lides, Paris, 13 sep­tembre 2008.

Il les exhor­tait à ne pas craindre de don­ner leur vie au Christ. La for­mule demeure his­to­ri­que­ment très asso­ciée à Jean-Paul II, mais Benoît XVI l’a bien reprise à Paris. Un pro­tes­tant peut rece­voir cette exhor­ta­tion sans dif­fi­cul­té : la fidé­li­té au Christ demande du cou­rage, pré­ci­sé­ment parce qu’elle conduit par­fois à résis­ter à l’esprit du temps.

Je peux, comme pro­tes­tant réfor­mé, rece­voir cette inter­pel­la­tion. À condi­tion de bien pré­ci­ser ce qu’elle signi­fie.

Par­ler du « bap­tême de la France » est his­to­ri­que­ment intel­li­gible, mais théo­lo­gi­que­ment déli­cat. Une nation moderne n’est pas une per­sonne sacra­men­telle. La France n’est pas davan­tage un nou­vel Israël, lié à Dieu par une alliance natio­nale com­pa­rable à celle de l’ancienne éco­no­mie. Il ne faut donc pas faire dire à cette for­mule davan­tage qu’elle ne peut por­ter.

Il reste pour­tant une réa­li­té que nous ne devrions pas éva­cuer trop vite : les peuples ont une his­toire et cette his­toire crée des res­pon­sa­bi­li­tés. La France a reçu l’Évangile. Elle a été façon­née pen­dant des siècles par l’Écriture, la foi tri­ni­taire, la mémoire du Christ, la pré­di­ca­tion, la litur­gie, la théo­lo­gie, l’art chré­tien, les œuvres de cha­ri­té et des ins­ti­tu­tions qui portent encore, par­fois sans le savoir, la marque de cet héri­tage. On peut renier un héri­tage. On ne peut pas faire comme s’il n’avait jamais exis­té.

Jésus dit que celui à qui beau­coup a été don­né se ver­ra deman­der davan­tage (Lc 12.48). La para­bole des talents rap­pelle qu’un don reçu appelle une fidé­li­té et non son enfouis­se­ment (Mt 25.14–30). Et dans le Ser­mon sur la mon­tagne, la lumière n’est pas pla­cée sous le bois­seau, mais sur le chan­de­lier afin qu’elle éclaire toute la mai­son (Mt 5.14–16).

Ces textes ne construisent pas une théo­lo­gie sacra­men­telle de la nation fran­çaise. Ils disent cepen­dant quelque chose de très simple : la lumière reçue oblige. C’est pour­quoi je refor­mu­le­rais volon­tiers la ques­tion de Jean-Paul II ain­si : France, que fais-tu de l’Évangile que tu as reçu ?

3. Ce que Rome affirme réellement du pape

Si nous vou­lons dis­cu­ter de la papau­té, com­men­çons par ce que Rome affirme réel­le­ment. Il est trop facile de cri­ti­quer une cari­ca­ture.

L’infaillibilité pon­ti­fi­cale ne signi­fie pas, dans la doc­trine catho­lique, que le pape ne se trom­pe­rait jamais, ni que cha­cune de ses décla­ra­tions serait infaillible. Vati­can II, dans la conti­nui­té de Vati­can I, réserve cette infailli­bi­li­té à des condi­tions déter­mi­nées : le pon­tife romain, agis­sant comme pas­teur et doc­teur suprême de tous les fidèles, défi­nit de manière défi­ni­tive une doc­trine concer­nant la foi ou les mœurs.

La doc­trine romaine va tou­te­fois beau­coup plus loin qu’une pri­mau­té d’honneur. Lumen gen­tium attri­bue au pon­tife romain, comme vicaire du Christ et pas­teur de l’Église uni­ver­selle, un pou­voir plé­nier, suprême et uni­ver­sel sur toute l’Église. Le Com­pen­dium du Caté­chisme ajoute que ce pou­voir est immé­diat et qu’il relève de l’institution divine.

Il faut aus­si évi­ter un ana­chro­nisme assez fré­quent. Luther et Cal­vin n’ont pas réfu­té le dogme de l’infaillibilité pon­ti­fi­cale tel qu’il fut défi­ni en 1870 par Vati­can I : Luther est mort en 1546, Cal­vin en 1564. Leur cri­tique por­tait sur les prin­cipes ecclé­sio­lo­giques qui ren­daient pos­sible un tel déve­lop­pe­ment : la pri­mau­té de juri­dic­tion uni­ver­selle du siège romain, l’autorité doc­tri­nale ultime qui lui était recon­nue et, plus pro­fon­dé­ment encore, la ques­tion du pou­voir d’obliger la conscience chré­tienne par des défi­ni­tions qui ne pou­vaient, selon eux, être éta­blies par la Sainte Écri­ture.

Nous tou­chons ici au véri­table désac­cord. La ques­tion n’est pas d’abord : « Que pen­sons-nous de tel pape ? » Elle est : « Quelle auto­ri­té le Christ a‑t-il confiée à son Église, et sous quelle norme cette auto­ri­té demeure-t-elle pla­cée ? »

4. Pierre : un fondement biblique réel, une conclusion discutée

Il serait tout aus­si peu sérieux d’affirmer que la papau­té ne repose sur rien. Rome s’appuie sur des textes bibliques impor­tants, et le pro­tes­tant qui veut répondre hon­nê­te­ment doit com­men­cer par les prendre au sérieux.

Mat­thieu 16.18–19 est évi­dem­ment cen­tral : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâti­rai mon Église. » Les clés du royaume lui sont confiées. En Luc 22.31–32, Jésus prie spé­cia­le­ment pour lui afin qu’il affer­misse ses frères. En Jean 21.15–17, le Res­sus­ci­té lui confie trois fois le soin de paître son trou­peau. Les pre­miers cha­pitres des Actes montrent éga­le­ment Pierre occu­pant une place de pre­mier plan.

La sin­gu­la­ri­té de Pierre est donc réelle. La ques­tion com­mence après ce constat : que peut-on en déduire ?

Pour par­ve­nir à la doc­trine romaine com­plète de la papau­té, plu­sieurs étapes doivent encore être éta­blies. Il faut mon­trer que la mis­sion par­ti­cu­lière de Pierre consti­tue un office per­ma­nent ; que cet office se trans­met per­son­nel­le­ment à une suc­ces­sion de titu­laires ; que cette suc­ces­sion est atta­chée de droit divin au siège de Rome ; que l’évêque de Rome reçoit par là une juri­dic­tion suprême et immé­diate sur toutes les Églises ; enfin que son magis­tère béné­fi­cie, dans cer­taines condi­tions, du cha­risme d’infaillibilité.

Or le Nou­veau Tes­ta­ment n’énonce pas cette chaîne de conclu­sions. Il contient même d’autres don­nées qu’il faut tenir avec les textes pétri­niens. Le pou­voir de lier et délier est éga­le­ment confié aux dis­ciples (Mt 18.18). L’Église est édi­fiée sur le fon­de­ment des apôtres et des pro­phètes, Jésus-Christ étant la pierre angu­laire (Ep 2.20). La Jéru­sa­lem nou­velle pos­sède douze fon­de­ments por­tant les noms des douze apôtres (Ap 21.14). À Jéru­sa­lem, Pierre parle avec auto­ri­té, mais la déci­sion du concile est por­tée par les apôtres, les anciens et l’Église (Ac 15). Paul peut reprendre Pierre publi­que­ment à Antioche lorsque son com­por­te­ment met en cause, dans les faits, la véri­té de l’Évangile (Ga 2.11–14). Et Pierre lui-même s’adresse aux anciens comme « ancien avec les anciens », sous l’autorité du sou­ve­rain Pas­teur (1 P 5.1–4).

Ces textes n’abaissent pas Pierre. Ils empêchent sim­ple­ment de trans­for­mer sa place sin­gu­lière en une monar­chie ecclé­siale uni­ver­selle sans démons­tra­tion sup­plé­men­taire.

5. Pourquoi la Réforme refuse la papauté

La Réforme n’est pas née seule­ment de la dénon­cia­tion d’abus moraux. Ceux-ci furent réels, mais ils ne suf­fisent pas à expli­quer la rup­ture. Il faut remon­ter plus haut : quelle parole peut obli­ger la conscience chré­tienne ?

La tra­di­tion ancienne elle-même ne conce­vait pas l’autorité ecclé­siale comme une puis­sance indé­pen­dante de la révé­la­tion reçue. Augus­tin décrit ain­si la tâche du doc­teur chré­tien :

« Celui qui expose et enseigne les divines Écri­tures […] doit ensei­gner le bien et faire désap­prendre le mal. »

Augus­tin d’Hippone, De doc­tri­na chris­tia­na, IV, 4, 6.

Le ministre n’est pas pro­prié­taire de la véri­té. Il en est le ser­vi­teur.

Cal­vin pousse cette dis­tinc­tion jusqu’à son prin­cipe lorsqu’il com­pare les apôtres et leurs suc­ces­seurs :

« Leurs suc­ces­seurs n’ont d’autre com­mis­sion que d’enseigner ce qu’ils trouvent conte­nu dans les saintes Écri­tures. »

Jean Cal­vin, Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, IV.8.9.

Voi­là, au fond, le nœud du désac­cord réfor­mé. Christ gou­verne réel­le­ment son Église. Il la gou­verne par sa Parole et son Esprit, en se ser­vant de ministres humains aux­quels une auto­ri­té véri­table est confiée. Mais cette auto­ri­té demeure minis­té­rielle : elle sert une Parole qu’elle ne crée pas. Dès qu’un minis­tère, un concile ou un évêque pré­tend impo­ser comme article de foi ce que l’Écriture ne donne pas à confes­ser, la conscience chré­tienne doit deman­der : « Où Dieu a‑t-il par­lé ? »

C’est pour­quoi les confes­sions réfor­mées insistent sur le Christ comme unique tête de l’Église. Elles ne sup­priment ni gou­ver­ne­ment visible, ni pas­teurs, ni anciens, ni synodes, ni dis­ci­pline. Au contraire. Elles refusent sim­ple­ment de faire dépendre l’unité visible de l’Église d’un évêque uni­ver­sel auquel tous les autres minis­tères seraient juri­di­que­ment sou­mis.

6. L’humilité protestante : nos divisions nous jugent aussi

À ce point du rai­son­ne­ment, le pro­tes­tant qui cri­tique Rome doit accep­ter d’être inter­ro­gé par sa propre his­toire.

Nous avons, je crois, de bonnes rai­sons exé­gé­tiques et confes­sion­nelles de consi­dé­rer que la papau­té va plus loin que ce que l’Écriture per­met d’établir. Mais nous serions mal pla­cés pour par­ler de l’unité de l’Église comme si notre propre mai­son était en ordre. Les Églises issues de la Réforme se sont mul­ti­pliées. Cer­taines sépa­ra­tions furent néces­saires parce que l’Évangile ou des doc­trines essen­tielles étaient en jeu. D’autres furent beau­coup moins glo­rieuses : que­relles de per­sonnes, par­ti­cu­la­rismes cultu­rels, indé­pen­dance ins­ti­tu­tion­nelle ou inca­pa­ci­té à sup­por­ter patiem­ment des diver­gences secon­daires.

La frag­men­ta­tion pro­tes­tante ne prouve pas la papau­té. Elle nous juge cepen­dant. Il est trop com­mode de repro­cher à Rome son excès de cen­tra­li­sa­tion tout en consi­dé­rant comme nor­mal que chaque com­mu­nau­té, voire chaque chré­tien, devienne son propre tri­bu­nal doc­tri­nal.

Sola Scrip­tu­ra ne signi­fie pas que cha­cun recom­mence le chris­tia­nisme avec sa Bible sur une table vide. Les Réfor­ma­teurs ont pro­duit des caté­chismes, rédi­gé des confes­sions, éta­bli des ordon­nances ecclé­sias­tiques, convo­qué des synodes et exer­cé la dis­ci­pline. Ils savaient que l’Écriture sou­ve­raine devait être confes­sée, ensei­gnée et reçue dans l’Église.

Dire que les confes­sions de foi fai­saient « office de magis­tère » demande néan­moins une pré­ci­sion. Elles n’étaient pas un magis­tère infaillible com­pa­rable à celui que reven­dique Rome. Elles exer­çaient une auto­ri­té publique et ecclé­siale, subor­don­née à la Parole : elles per­met­taient à une Église de dire clai­re­ment ce qu’elle croyait, ce qu’elle ensei­gnait et dans quelles limites ses ministres pou­vaient par­ler en son nom. Elles pou­vaient être cor­ri­gées par l’Écriture. Elles empê­chaient aus­si que chaque géné­ra­tion recom­mence la foi à zéro.

C’est peut-être l’un de nos pro­blèmes aujourd’hui. Le plu­ra­lisme devient vite rela­ti­visme lorsque cha­cun pos­sède sa véri­té, sa lec­ture et fina­le­ment son chris­tia­nisme. Charles Hodge rap­pe­lait :

« La Bible, Parole de Dieu, est le grand moyen de pro­mou­voir la sanc­ti­fi­ca­tion et le salut des hommes. »

Charles Hodge, Sys­te­ma­tic Theo­lo­gy, vol. III, chap. XX, § 1.

Notre réponse aux divi­sions pro­tes­tantes ne consiste donc pas à cher­cher un nou­veau centre infaillible. Elle consiste à retrou­ver une sou­mis­sion plus réelle, plus ecclé­siale et plus confes­sante à cette Parole dont nous nous récla­mons si volon­tiers.

7. Une foi commune réelle, des désaccords qui le sont tout autant

Il faut aus­si savoir recon­naître ce que Rome a conser­vé.

L’Église catho­lique romaine confesse tou­jours le Sym­bole des Apôtres, la foi tri­ni­taire de Nicée et la chris­to­lo­gie fon­da­men­tale de l’Église ancienne. Elle confesse le Père, le Fils et le Saint-Esprit ; Jésus-Christ vrai Dieu et vrai homme ; sa mort, sa résur­rec­tion, son retour, le juge­ment, la résur­rec­tion des morts et la vie éter­nelle. Ce n’est pas un détail.

La Réforme consi­dère que Rome a ajou­té à ce socle des doc­trines qui ne pos­sèdent pas un fon­de­ment scrip­tu­raire suf­fi­sant et qui, dans cer­tains cas, obs­cur­cissent l’Évangile. Ces ajouts ne sont pas rien. Mais ils viennent en sup­plé­ment d’un héri­tage chré­tien réel­le­ment main­te­nu, et non d’un vide. À une époque où une par­tie du pro­tes­tan­tisme occi­den­tal a pu rela­ti­vi­ser la résur­rec­tion, la divi­ni­té du Christ, l’autorité biblique ou des élé­ments impor­tants de la morale chré­tienne his­to­rique, nous aurions tort de par­ler comme si Rome avait sim­ple­ment ces­sé d’être chré­tienne.

Cela ne rend pas secon­daires nos désac­cords sur la jus­ti­fi­ca­tion, le sacri­fice eucha­ris­tique, l’invocation des saints, les doc­trines mariales, le pur­ga­toire, l’autorité de la Tra­di­tion ou la papau­té. Cer­tains touchent direc­te­ment à la manière dont l’Évangile est confes­sé et l’autorité de Dieu recon­nue. Mais pré­ci­sé­ment parce qu’ils sont sérieux, ils doivent être for­mu­lés avec exac­ti­tude.

Un pape peut donc pro­non­cer une parole qu’un réfor­mé doit entendre. Un réfor­mé peut, de son côté, rap­pe­ler à Rome une véri­té dont aucune Église n’est dis­pen­sée : l’Église n’appartient ni au pape, ni aux pas­teurs, ni aux synodes, ni aux fidèles. Elle appar­tient à Jésus-Christ.

Conclusion

Ce que j’espère de la visite de Léon XIV n’est pas qu’elle fasse dis­pa­raître les contro­verses entre Rome et la Réforme. Elles existent et plu­sieurs sont graves. J’espère plu­tôt qu’elle rap­pelle, au milieu d’une France lar­ge­ment sécu­la­ri­sée, que la ques­tion de Dieu n’a pas dis­pa­ru parce que nous avons ces­sé de la poser.

La parole de Jean-Paul II conserve alors toute sa force : que fai­sons-nous de l’héritage chré­tien reçu ? Une nation peut lais­ser s’éteindre une mémoire, bana­li­ser un tré­sor, pla­cer sous le bois­seau une lumière qui l’a long­temps éclai­rée. Elle peut aus­si redé­cou­vrir que l’Évangile n’est pas une pièce de musée, mais une parole qui appelle encore à la foi, à la repen­tance et à l’espérance.

Et pour nous, pro­tes­tants, la ques­tion revient avec la même exi­gence. Nous pou­vons rap­pe­ler que le Christ seul est la tête de l’Église et que la Sainte Écri­ture demeure la norme suprême devant laquelle toute tra­di­tion, tout concile, toute confes­sion, tout pas­teur et tout pape doivent être jugés. Encore faut-il que nous accep­tions nous-mêmes d’être jugés par cette Parole.

Voi­là peut-être la meilleure manière de saluer la venue du pape : sans ser­vi­li­té, sans hos­ti­li­té, et en deman­dant que toutes les Églises – la nôtre com­prise – soient tou­jours rame­nées au Christ et réfor­mées par sa Parole.


Annexes

Annexe 1 – Éclairage biblique : Pierre, les apôtres et la tête de l’Église

Pour pen­ser bibli­que­ment la ques­tion de Pierre, il faut tenir ensemble plu­sieurs séries de textes que la polé­mique isole trop faci­le­ment.

La pre­mière éta­blit sa sin­gu­la­ri­té. Mat­thieu 16.16–19 place Pierre au pre­mier plan de la confes­sion apos­to­lique : il confesse Jésus comme le Christ, reçoit le nom de Pierre et les clés du royaume. Luc 22.31–32 montre Jésus priant spé­cia­le­ment pour lui afin qu’il affer­misse ses frères. Jean 21.15–17 lui confie trois fois la charge de paître le trou­peau. Les Actes confirment ce rôle moteur à la Pen­te­côte, auprès des Sama­ri­tains et lors de l’ouverture de la mis­sion aux païens. Une lec­ture réfor­mée n’a rien à gagner à dimi­nuer ces don­nées.

Mais Pierre ne peut pas être iso­lé du col­lège apos­to­lique. Mat­thieu 18.18 étend le pou­voir de lier et délier. Éphé­siens 2.20 parle du fon­de­ment des « apôtres et pro­phètes », et Apo­ca­lypse 21.14 des douze fon­de­ments apos­to­liques. Actes 15 décrit une déli­bé­ra­tion ecclé­siale où Pierre inter­vient avec auto­ri­té sans agir comme un monarque juri­di­que­ment supé­rieur à tous. Galates 2.11–14 montre enfin Paul le repre­nant publi­que­ment lorsque sa conduite contre­dit l’Évangile.

La clé demeure chris­to­lo­gique. L’Église est le corps dont Christ est la tête (Col 1.18). Dieu a « tout mis sous ses pieds » et l’a don­né pour chef suprême à l’Église (Ep 1.22–23). Les minis­tères servent la crois­sance du corps « en celui qui est le chef, Christ » (Ep 4.15–16). Pierre lui-même ren­voie les anciens au « sou­ve­rain Pas­teur » qui paraî­tra (1 P 5.4).

La conclu­sion réfor­mée n’est donc pas que Pierre ne comp­te­rait pas. Elle est plus pré­cise : sa place his­to­rique et apos­to­lique ne suf­fit pas, par elle-même, à éta­blir une suc­ces­sion romaine inves­tie d’une juri­dic­tion uni­ver­selle et d’un magis­tère infaillible. L’ecclésiologie doit rece­voir toute la don­née biblique et conser­ver au Christ la pré­émi­nence que le Nou­veau Tes­ta­ment lui attri­bue.

Annexe 2 – Repères confessionnels réformés

Les confes­sions réfor­mées clas­siques ne se contentent pas de reje­ter Rome. Elles pro­posent une doc­trine posi­tive de l’Église.

La Confes­sion hel­vé­tique pos­té­rieure de 1566 décrit l’Église comme l’assemblée des fidèles ras­sem­blés par la Parole et l’Esprit sous un seul Sei­gneur. Son cha­pitre XVII insiste sur le Christ comme unique tête et unique pas­teur uni­ver­sel. Le cha­pitre sui­vant expose pour­tant la néces­si­té des pas­teurs et doc­teurs par les­quels Dieu ras­semble et gou­verne son Église. Voi­là le point : refu­ser une tête pon­ti­fi­cale ne signi­fie pas refu­ser l’autorité ecclé­sias­tique.

La Confes­sion de West­mins­ter, au cha­pitre XXV, confesse l’Église catho­lique ou uni­ver­selle ras­sem­blée « sous Christ, sa tête ». Dans sa forme amé­ri­caine reçue notam­ment par l’Orthodox Pres­by­te­rian Church, elle affirme qu’il n’existe aucune autre tête de l’Église que le Sei­gneur Jésus-Christ et que l’évêque de Rome ne peut être cette tête. Le cha­pitre XXXI main­tient en paral­lèle la néces­si­té des synodes et conciles pour le bon gou­ver­ne­ment et l’édification de l’Église.

L’alternative n’est donc pas entre papau­té et anar­chie. La tra­di­tion réfor­mée recon­naît une auto­ri­té réelle aux pas­teurs, aux anciens, aux synodes et aux confes­sions, mais une auto­ri­té minis­té­rielle, exer­cée sous la Parole de Dieu.

C’est aus­si pour­quoi nos propres confes­sions doivent nous cor­ri­ger. Refu­ser la papau­té ne jus­ti­fie ni l’individualisme ecclé­sio­lo­gique, ni la mul­ti­pli­ca­tion indé­fi­nie de com­mu­nau­tés auto­nomes, ni la dis­pa­ri­tion de toute dis­ci­pline doc­tri­nale. Une Église réfor­mée est appe­lée à être tou­jours réfor­mée selon la Parole de Dieu – eccle­sia refor­ma­ta, sem­per refor­man­da secun­dum ver­bum Dei – et non à se réin­ven­ter au gré des convic­tions pri­vées.


Bibliographie sommaire

Jean Cal­vin, Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, mise en fran­çais moderne par Marie de Védrines et Paul Wells, Aix-en-Pro­ven­ce/­Cha­rols, Kerygma–Excelsis, 2009. Le livre IV demeure une source majeure pour com­prendre l’ecclésiologie réfor­mée : nature de l’Église, minis­tère, auto­ri­té, conciles et cri­tique de la papau­té. Il faut le lire comme construc­tion posi­tive autant que comme contro­verse avec Rome.

Hein­rich Bul­lin­ger, Confes­sion hel­vé­tique pos­té­rieure, 1566, chap. XVII-XVIII. L’un des textes confes­sion­nels réfor­més les plus expli­cites sur l’unique tête de l’Église, le Christ, et sur la néces­si­té cor­ré­la­tive des minis­tères ecclé­sias­tiques. Sa force est d’éviter l’alternative entre cen­tra­li­sa­tion pon­ti­fi­cale et indi­vi­dua­lisme.

Confes­sion de foi de West­mins­ter, 1646, chap. XXV et XXXI. Elle arti­cule l’universalité de l’Église, la sei­gneu­rie du Christ et la fonc­tion des synodes. La ver­sion amé­ri­caine moderne du cha­pitre XXV, reçue notam­ment par l’OPC, conserve l’affirmation essen­tielle selon laquelle le Christ seul est tête de l’Église tout en sup­pri­mant l’identification polé­mique du pape à l’Antichrist pré­sente dans le texte ori­gi­nal.

Michael Hor­ton, People and Place : A Cove­nant Eccle­sio­lo­gy, Louis­ville, West­mins­ter John Knox Press, 2008. Une ecclé­sio­lo­gie réfor­mée contem­po­raine construite dans une pers­pec­tive allian­cielle. L’ouvrage est par­ti­cu­liè­re­ment utile pour pen­ser ensemble l’identité du peuple de Dieu, les moyens de grâce, la visi­bi­li­té de l’Église et son uni­té sans impor­ter le modèle romain.

Concile Vati­can I, Pas­tor aeter­nus, 18 juillet 1870, chap. IV. Source pri­maire indis­pen­sable pour com­prendre la défi­ni­tion catho­lique de la pri­mau­té et de l’infaillibilité pon­ti­fi­cales. Elle doit être lue direc­te­ment si l’on veut cri­ti­quer la doc­trine romaine sans la réduire à l’idée gros­sière d’un pape per­son­nel­le­ment infaillible en tout.

Concile Vati­can II, Lumen gen­tium, 21 novembre 1964, notam­ment §§ 22 et 25. Le texte replace la pri­mau­té pon­ti­fi­cale dans une ecclé­sio­lo­gie de la col­lé­gia­li­té épis­co­pale tout en main­te­nant au pon­tife romain un pou­voir plé­nier, suprême et uni­ver­sel et le cha­risme d’infaillibilité dans les condi­tions défi­nies. C’est le meilleur point d’entrée pour pré­sen­ter loya­le­ment la doc­trine catho­lique contem­po­raine avant de la dis­cu­ter.


Pour aller plus loin

Si l’on veut pour­suivre la réflexion, trois ques­tions me paraissent déci­sives.

D’abord : com­ment pas­ser de la pri­mau­té de Pierre à la papau­té ? Le Nou­veau Tes­ta­ment donne à Pierre une place sin­gu­lière. Il faut la recon­naître. Mais il faut ensuite exa­mi­ner cha­cune des étapes qui conduisent de cette pri­mau­té apos­to­lique à un office trans­mis­sible, atta­ché au siège de Rome, doté d’une juri­dic­tion uni­ver­selle et d’un magis­tère infaillible. Mat­thieu 16.13–20 ; Mat­thieu 18.15–20 ; Luc 22.31–32 ; Jean 21.15–19 ; Actes 15 ; Galates 2.11–14 ; Éphé­siens 1.20–23 et 1 Pierre 5.1–4 consti­tuent un bon dos­sier de départ.

Deuxième ques­tion : que signi­fie réel­le­ment l’autorité dans l’Église ? Le pro­tes­tan­tisme clas­sique ne l’abolit pas. Un pas­teur, un synode ou une confes­sion peuvent ensei­gner, juger et dis­ci­pli­ner. Mais ils le font comme ser­vi­teurs d’une Parole qui leur est anté­rieure et supé­rieure. Cette dis­tinc­tion entre auto­ri­té suprême et auto­ri­té minis­té­rielle mérite d’être retrou­vée, car elle pro­tège à la fois contre l’autoritarisme et contre l’individualisme.

Enfin : l’unité chré­tienne exige-t-elle néces­sai­re­ment une uni­for­mi­té ins­ti­tu­tion­nelle ? Le scan­dale de nos divi­sions pro­tes­tantes doit être pris au sérieux. Il ne démontre pas la néces­si­té de la papau­té, mais il nous inter­dit toute auto­sa­tis­fac­tion. Avons-nous par­fois trans­for­mé Sola Scrip­tu­ra en droit pour cha­cun de deve­nir sa propre auto­ri­té ? Retrou­ver une uni­té réfor­mée plus visible sup­pose sans doute de redé­cou­vrir les confes­sions, les synodes et la dis­ci­pline ecclé­sias­tique comme des formes com­munes de sou­mis­sion à l’Écriture, et non comme ses concur­rentes.

Sur foedus.fr, on pour­ra pro­lon­ger cette réflexion avec « La beau­té du culte réfor­mé », qui montre com­ment l’autorité de la Parole struc­ture concrè­te­ment le culte, et « Méthode homi­lé­tique et pré­di­ca­tion réfor­mée », dont la note ecclé­sio­lo­gique rap­pelle le carac­tère ecclé­sial et non indi­vi­duel du minis­tère de la Parole.


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