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Illustration inspirée des manuscrits médiévaux de la Cité de Dieu : au-dessus, la cité céleste avec le Christ en gloire ; en dessous, la cité terrestre avec les activités humaines et l’ordre politique. Elle symbolise la distinction augustinienne entre deux amours et rappelle que toute société demeure relative à la souveraineté de Dieu.
Une phrase attribuée à Lionel Jospin circule régulièrement dans le débat public : « Qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse que la France s’islamise ? ». Au-delà de la polémique, cette remarque éclaire surtout un cadre intellectuel particulier : celui d’une lecture séculière et anthropocentrique du phénomène religieux, largement dominante dans les élites françaises de la fin du XXᵉ siècle.
Une phrase liée au contexte de l’affaire du voile (1989)
La formule est généralement rattachée à la première grande controverse française sur le voile islamique à l’école publique, l’« affaire de Creil » en 1989. Lionel Jospin est alors ministre de l’Éducation nationale et doit arbitrer une situation inédite pour l’école républicaine. Plusieurs témoignages journalistiques rapportent qu’il aurait répondu à une journaliste inquiète de la progression de l’islam en France : « Qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse que la France s’islamise ? ».
Qu’elle ait été prononcée exactement sous cette forme ou non, cette remarque correspond bien à l’état d’esprit dominant d’une partie de la classe politique et intellectuelle de l’époque : la religion est perçue comme une réalité secondaire, appelée à perdre progressivement son influence dans une société moderne.
Une lecture séculière du fait religieux
Pour comprendre cette attitude, il faut replacer la phrase dans une tradition intellectuelle française plus ancienne.
Depuis le XIXᵉ siècle, une partie importante de la culture politique française lit la religion de manière essentiellement historique et sociologique. La religion est interprétée comme un phénomène humain évolutif, appelé à se transformer avec le progrès des sociétés.
Ernest Renan en est l’un des représentants les plus influents. Dans ses travaux sur l’histoire des religions, il interprète les traditions religieuses comme des expressions culturelles d’une époque donnée plutôt que comme la révélation d’une vérité transcendante. Dans ce cadre, les différences doctrinales entre religions apparaissent souvent comme secondaires par rapport aux valeurs morales universelles qu’elles exprimeraient.
Une telle perspective conduit naturellement à relativiser les transformations religieuses d’une société : si les religions sont avant tout des formes historiques de la conscience humaine, leur évolution ne constitue pas un enjeu fondamental.
Un climat intellectuel marqué par la relativisation du dogme
Cette approche a également trouvé des échos dans certains courants du protestantisme libéral européen et français, qui ont exercé une influence réelle sur la culture intellectuelle du pays.
Dans cette perspective théologique, la foi chrétienne est souvent interprétée avant tout comme une expérience religieuse ou morale. Les doctrines et les dogmes tendent à être relativisés au profit d’une compréhension plus universelle de la religion comme expression de la conscience humaine.
Une telle vision rend moins décisive la question de savoir quelle religion structure une civilisation. Si les traditions religieuses expriment finalement des aspirations morales comparables, leur coexistence ou leur évolution sociologique n’apparaît pas nécessairement problématique.
La religion comme fondement des civilisations
Pourtant, de nombreux observateurs de l’histoire ont souligné le rôle structurant de la religion dans les sociétés.
Chateaubriand formulait déjà une intuition devenue célèbre : « Chassez le christianisme, vous aurez l’islam. » La formule est abrupte, mais elle exprime l’idée que le vide spirituel laissé par une religion dominante ne reste jamais longtemps inoccupé.
André Malraux, dans une perspective différente, avançait une réflexion du même ordre : « La civilisation, c’est ce qui s’agrège autour d’une religion. » Derrière cette remarque se trouve l’intuition que les cultures humaines s’organisent toujours autour d’un centre spirituel qui donne sens aux institutions, aux lois et aux valeurs communes.
Autrement dit, la religion n’est pas seulement une affaire privée. Elle constitue aussi un principe d’organisation des sociétés.
Une responsabilité chrétienne dans l’espace public
Dans la tradition réformée, cette question a également été réfléchie de manière explicite. Le théologien et homme d’État néerlandais Abraham Kuyper insistait sur le fait que la foi chrétienne ne se limite pas à la sphère individuelle. Le Christ, disait-il, revendique la souveraineté sur toute la création.
Dans un discours célèbre à l’Université libre d’Amsterdam (1880), Kuyper résumait cette conviction par une formule souvent citée :
« Il n’existe pas un seul centimètre carré de l’existence humaine sur lequel le Christ, qui est souverain sur tout, ne déclare : “Ceci m’appartient.” »
Dans cette perspective, la vocation de l’Église et des chrétiens confessants n’est pas de relativiser l’importance de l’identité spirituelle des sociétés, mais de témoigner publiquement de la seigneurie du Christ et d’œuvrer pour que cette seigneurie soit reconnue dans tous les domaines de la vie humaine.
Conclusion
La phrase attribuée à Lionel Jospin révèle ainsi moins une provocation qu’un moment intellectuel précis de l’histoire française. Elle témoigne d’une confiance largement répandue dans l’idée que la modernité neutraliserait progressivement la portée sociale des religions.
Or l’histoire montre au contraire que les civilisations se structurent toujours autour d’un centre spirituel. La question n’est donc peut-être pas seulement de savoir si une société peut changer de religion, mais si elle peut durablement vivre sans se confronter à la question du fondement spirituel qui la structure.
Bibliographie sommaire
François-René de Chateaubriand, Le Génie du christianisme, Paris, Migneret, 1802.
Ernest Renan, Histoire des origines du christianisme, Paris, Michel Lévy frères, 1863–1883.
Ernest Renan, L’Avenir de la science. Pensées de 1848, Paris, Calmann-Lévy, 1890.
André Malraux, Les Voix du silence, Paris, Gallimard, 1951.
Abraham Kuyper, Sphere Sovereignty, discours prononcé à l’inauguration de l’Université libre d’Amsterdam, 20 octobre 1880, publié dans Abraham Kuyper : A Centennial Reader, ed. James D. Bratt, Grand Rapids, Eerdmans, 1998.
Herman Bavinck, Philosophy of Revelation, New York, Longmans, Green and Co., 1909.
Augustin d’Hippone, La Cité de Dieu, traduction française classique, Paris, Desclée de Brouwer, diverses éditions.
Outils pédagogiques
1. Questions pour analyser les présupposés
- Lorsqu’un responsable politique affirme que la transformation religieuse d’une société n’a pas d’importance, quel présupposé sur la nature de la religion est implicitement posé ?
- La religion est-elle seulement une conviction privée ou peut-elle structurer une civilisation entière (droit, morale, institutions) ?
- Peut-on réellement maintenir une société durablement « neutre » sur le plan spirituel ?
- Si une religion disparaît d’une civilisation, que se passe-t-il généralement dans l’histoire : le vide reste-t-il stable ou est-il comblé par autre chose ?
- Une approche purement sociologique de la religion (type Renan) suffit-elle pour comprendre son rôle historique ?
2. Questions bibliques
- Selon la Sainte Écriture, la foi concerne-t-elle seulement la sphère privée ou l’ensemble de la vie humaine et sociale ?
- Comment comprendre la souveraineté du Christ sur le monde à partir de textes comme :
- Psaume 2
- Matthieu 28.18
- Colossiens 1.16–18
- Quel rapport la Bible établit-elle entre la fidélité d’un peuple à Dieu et l’ordre moral de la société ?
3. Textes bibliques pour réfléchir
Psaume 2.10–12
« Et maintenant, rois, conduisez-vous avec sagesse ! Juges de la terre, recevez instruction ! Servez l’Éternel avec crainte, et réjouissez-vous avec tremblement. »
Matthieu 28.18
« Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre. »
Colossiens 1.17–18
« Il est avant toutes choses, et toutes choses subsistent en lui. »
Ces textes rappellent que la seigneurie du Christ concerne non seulement les individus mais l’ensemble de la création.
4. Repères dans la tradition chrétienne
Plusieurs penseurs ont souligné que les civilisations s’organisent toujours autour d’un centre spirituel.
François-René de Chateaubriand exprimait une intuition souvent citée :
« Chassez le christianisme, vous aurez l’islam. »
André Malraux observait de son côté que les civilisations se structurent autour d’un noyau religieux :
« La civilisation, c’est ce qui s’agrège autour d’une religion. »
Dans la tradition réformée, Abraham Kuyper insistait sur la portée universelle de la souveraineté du Christ :
« Il n’existe pas un seul centimètre carré de l’existence humaine sur lequel le Christ, souverain sur tout, ne déclare : “Ceci m’appartient.” »
Discours d’inauguration de l’Université libre d’Amsterdam, 1880.
5. Pistes de discussion en groupe
- Une société peut-elle rester durablement neutre sur le plan spirituel ?
- Que se passe-t-il historiquement lorsqu’une civilisation abandonne la foi qui l’a structurée pendant des siècles ?
- Comment les chrétiens peuvent-ils témoigner de la seigneurie du Christ dans la vie publique sans confondre foi et domination politique ?
- Quelle différence entre reconnaître l’importance publique de la foi et vouloir imposer une religion par la contrainte ?
6. Lien avec les confessions réformées
La tradition réformée affirme que la souveraineté de Dieu concerne l’ensemble de la création.
Confession de La Rochelle (1559), article 2 :
« Nous croyons que ce seul Dieu a créé le ciel et la terre et tout ce qui y est contenu, et qu’il les gouverne par sa providence. »
Catéchisme de Heidelberg, question 1 :
« Je ne m’appartiens pas à moi-même, mais j’appartiens corps et âme, dans la vie comme dans la mort, à mon fidèle Sauveur Jésus-Christ. »
Ces affirmations impliquent que la foi chrétienne ne peut pas être réduite à une simple conviction privée : elle concerne l’ensemble de l’existence humaine.

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