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La Bible ouverte, placée au centre et directement éclairée, donne la clef de toute la composition. Autour d’elle se tiennent credo, Pères de l’Église et confessions réformées : non comme des rivaux, mais comme des témoins. L’image traduit ainsi le principe du Sola Scriptura : recevoir avec gratitude la tradition chrétienne, tout en la maintenant sous l’autorité souveraine de l’Écriture.
Une image circule volontiers pour opposer deux manières protestantes de lire la Bible. D’un côté, le « Solo Scriptura » : le croyant seul, sa Bible seule, sans confession, sans credo, sans héritage ecclésial. De l’autre, le « Sola Scriptura » historique : l’Écriture comme fondement souverain, reçue et confessée dans l’Église, entourée des symboles de foi et des confessions réformées. La distinction touche juste sur un point essentiel : la Réforme n’a jamais voulu abolir toute tradition chrétienne. Mais l’image doit être maniée avec précaution. Le sola Scriptura ne signifie ni individualisme religieux ni mépris de l’histoire ; il affirme que l’Écriture seule possède l’autorité normative suprême par laquelle toute tradition, toute confession et tout enseignement ecclésial doivent être jugés.

Une distinction utile, mais une image à nuancer
L’infographie oppose « les protestants modernes » aux « protestants historiques ». Cette opposition est trop globale. Tous les protestants contemporains ne sont pas individualistes, et l’individualisme biblique n’est pas une invention exclusivement moderne. Il faut donc éviter de transformer une distinction théologique réelle en caricature sociologique.
Le terme « Solo Scriptura » est surtout une étiquette polémique récente. Il désigne une attitude selon laquelle un chrétien pourrait lire la Bible comme si aucun croyant ne l’avait précédé, comme si les credo, les conciles, les confessions, les commentaires et la vie de l’Église n’avaient aucune valeur. Une telle posture n’est pas le sola Scriptura des Réformateurs.
Le sola Scriptura affirme autre chose : l’Écriture est la seule norme infaillible de la foi chrétienne. Cela ne signifie pas qu’elle soit la seule autorité existante. Un pasteur enseigne avec une véritable autorité ; une Église confesse sa foi ; un concile peut rendre un jugement utile ; un théologien peut éclairer un passage ; une tradition peut transmettre fidèlement un héritage. Mais toutes ces autorités sont dérivées, faillibles et réformables. Elles ne sont jamais la norme ultime.
Cette distinction entre autorité suprême et autorités subordonnées est décisive. Sans elle, on oscille entre deux erreurs : d’un côté l’individualisme, où chacun devient son propre magistère ; de l’autre, l’institutionnalisme, où une tradition ecclésiale acquiert pratiquement le droit de déterminer ce que l’Écriture peut ou ne peut pas dire.
Ce que l’Écriture dit de sa propre autorité
Le principe réformé ne repose pas sur la présence, dans la Bible, de l’expression latine sola Scriptura. Beaucoup de doctrines chrétiennes sont formulées par des termes postérieurs au texte biblique – « Trinité », par exemple – tout en résumant fidèlement son enseignement. La vraie question est donc : l’Écriture se présente-t-elle comme la norme souveraine et suffisante de la foi ?
Paul affirme que les Écritures saintes peuvent rendre sage à salut par la foi en Jésus-Christ et que toute Écriture, inspirée de Dieu, équipe l’homme de Dieu pour toute œuvre bonne (2 Timothée 3.14–17). Le texte ne dit pas que l’Écriture serait l’unique réalité utile à la vie chrétienne ; Paul lui-même enseigne, exhorte, ordonne et transmet. Mais il attribue à l’Écriture une qualité singulière : elle est « inspirée de Dieu » et elle possède une suffisance fonctionnelle pour former le serviteur de Dieu.
Les Béréens offrent un autre repère. Ils reçoivent la prédication apostolique avec empressement tout en examinant chaque jour les Écritures pour voir si ce qu’on leur annonce est exact (Actes 17.11). L’autorité apostolique n’est pas méprisée ; pourtant, l’Écriture demeure la référence objective de vérification.
Jésus lui-même oppose explicitement le commandement de Dieu aux traditions humaines lorsque celles-ci annulent la Parole divine (Marc 7.6–13). Il ne condamne pas toute transmission reçue ; il condamne une tradition qui usurpe la place de la Parole de Dieu. Le principe est déjà là : la tradition doit être jugée, non devenir juge souverain de la révélation.
Il faut cependant prendre au sérieux les textes souvent invoqués contre le sola Scriptura. Paul commande aux Thessaloniciens de garder les traditions reçues « soit par parole, soit par lettre » (2 Thessaloniciens 2.15). Il loue aussi les Corinthiens de retenir les traditions qu’il leur a transmises (1 Corinthiens 11.2). Ces passages montrent clairement que l’Église apostolique a reçu un enseignement oral authentiquement normatif. Le protestant n’a aucun intérêt à le nier.
Mais il faut poser la question historique décisive : où se trouve aujourd’hui, de manière identifiable et infaillible, cet enseignement apostolique oral ? La Réforme répond que la révélation apostolique normative a été consignée dans l’Écriture et que l’Église postapostolique ne possède pas un second dépôt oral, distinct de l’Écriture, dont elle pourrait garantir infailliblement le contenu. Le débat ne porte donc pas sur l’existence d’une tradition apostolique au Ier siècle, mais sur la prétention à identifier aujourd’hui une tradition extrabiblique comme norme infaillible.
La Réforme n’a jamais rejeté toute tradition
Les Réformateurs n’ont pas commencé l’histoire chrétienne en 1517. Ils lisaient les Pères, connaissaient les conciles, citaient Augustin, Chrysostome, Bernard, les scolastiques et le droit canonique. Leur rupture ne fut pas avec le passé chrétien en tant que tel, mais avec l’idée qu’une autorité ecclésiastique puisse rendre irréformable une doctrine non démontrée par l’Écriture.
Calvin, par exemple, fait un usage considérable des Pères dans l’Institution de la religion chrétienne. Il ne les traite ni comme inutiles ni comme infaillibles. Ils sont des témoins. Leur valeur est d’autant plus grande qu’ils rendent fidèlement compte du texte biblique. C’est précisément parce que la Réforme reconnaît une véritable valeur à la tradition qu’elle peut en distinguer les niveaux et en critiquer les développements.
Cette hiérarchie n’est d’ailleurs pas étrangère à la théologie médiévale. Thomas d’Aquin, dans la Somme théologique, distingue l’autorité propre des livres canoniques et l’autorité des docteurs de l’Église, qui peut être utilisée mais ne possède pas le même rang démonstratif (Somme théologique, I, q. 1, a. 8, ad 2). Thomas n’est évidemment pas un théologien protestant avant la lettre ; mais cette distinction montre qu’identifier l’Écriture comme autorité unique en son genre n’est pas une invention consistant à mépriser tout héritage antérieur.
Le cœur de la Réforme est donc mieux exprimé par la formule : l’Écriture est la norma normans, la norme qui norme ; les confessions et les traditions sont des normae normatae, des normes normées. Elles ont une autorité réelle, mais une autorité reçue, limitée et toujours susceptible d’être corrigée par la Parole de Dieu.
Pourquoi les confessions de foi ne contredisent pas le sola Scriptura
À première vue, l’image peut étonner : comment peut-on dire « l’Écriture seule » tout en entourant la Bible de credo et de confessions ? La réponse est précisément que sola ne signifie pas solitaria. L’Écriture seule est infaillible ; elle n’est pas lue dans la solitude absolue.
Les confessions réformées ont d’abord une fonction ecclésiale. Elles disent publiquement : « Voici comment nous comprenons l’enseignement de l’Écriture. » Elles rendent possible l’enseignement, la discipline doctrinale, la communion et la transmission. Une Église sans confession explicite n’est pas une Église sans doctrine ; elle possède simplement une confession implicite, souvent plus difficile à examiner.
La Confession de foi de La Rochelle affirme l’autorité souveraine de l’Écriture et reçoit les symboles anciens dans la mesure où ils s’accordent avec elle. La Confession helvétique postérieure commence elle aussi par l’Écriture comme vraie Parole de Dieu et subordonne la prédication ecclésiale à cette Parole. Westminster formule avec une précision remarquable que le juge suprême de toutes les controverses religieuses ne peut être autre que le Saint-Esprit parlant dans l’Écriture (Confession de Westminster, chap. 1, § 10). Elle affirme également que tout ce qui est nécessaire à la gloire de Dieu, au salut, à la foi et à la vie est soit expressément contenu dans l’Écriture, soit peut en être déduit par bonne et nécessaire conséquence (1.6).
Une confession de foi n’ajoute donc pas une seconde révélation. Elle explicite publiquement une lecture. Elle ne dit pas : « Croyez ceci parce que nous l’avons écrit. » Elle dit : « Nous croyons ceci parce que nous estimons que l’Écriture l’enseigne. » Et cette prétention demeure examinable.
Le vrai danger : déplacer l’autorité finale
Le débat sur le sola Scriptura est parfois mal posé, comme s’il opposait ceux qui ont une tradition à ceux qui n’en ont pas. Tout le monde possède une tradition. Toute communauté transmet des habitudes de lecture, un vocabulaire, des chants, des auteurs favoris, des formes liturgiques et des réflexes doctrinaux. Même l’Église qui affirme « nous n’avons pas de credo, seulement la Bible » possède une tradition – au minimum celle qui lui apprend à dire cela.
La véritable question est donc : quelle autorité peut corriger toutes les autres ? Où se trouve le dernier recours ?
Le catholique romain répond en articulant Écriture, Tradition et Magistère dans une structure où le Magistère authentique interprète normativement le dépôt de la foi. L’orthodoxie met davantage l’accent sur l’Écriture à l’intérieur de la Sainte Tradition de l’Église. Le protestant réformé affirme que l’Église reçoit, interprète, confesse et transmet la Parole, mais qu’elle demeure elle-même sous le jugement de cette Parole.
C’est ici que le sola Scriptura protège à la fois l’Église et le croyant. Il protège l’Église contre la prétention d’un individu à imposer ses intuitions privées, puisque la lecture biblique est ecclésiale, confessionnelle et responsable. Mais il protège également le croyant contre la prétention d’une institution à rendre obligatoire ce que Dieu n’a pas commandé.
Le principe n’est donc pas anarchique. Il est anti-absolutiste. Il refuse simplement d’accorder à une parole humaine – personnelle ou institutionnelle – l’infaillibilité qui appartient à la Parole de Dieu.
Recevoir l’Écriture dans l’Église sans placer l’Église au-dessus d’elle
Il faut donc garder les deux colonnes de l’infographie, mais corriger leur légende. D’un côté, non pas « les protestants modernes », mais une dérive individualiste possible : moi, ma Bible et rien d’autre. De l’autre, non pas seulement « les protestants historiques », mais la logique ecclésiale du sola Scriptura : la Bible souveraine, lue avec l’Église, confessée avec les saints, enseignée par des ministres, éclairée par les docteurs, mais demeurant toujours au-dessus d’eux.
Le croyant réformé n’a aucune raison d’avoir peur de la Tradition. Il devrait au contraire connaître les grands credo, lire les Pères, recevoir avec gratitude les confessions de la Réforme, écouter les anciens docteurs et apprendre de l’histoire de l’Église. L’oubli du passé ne rend pas plus biblique ; il rend souvent plus vulnérable aux modes du présent.
Mais cette gratitude n’est pas une soumission inconditionnelle. L’Église elle-même est une créature de la Parole. Elle naît de l’Évangile, vit de la prédication, est corrigée par l’Écriture et doit sans cesse être réformée selon elle. Ecclesia reformata semper reformanda secundum Verbum Dei : l’Église réformée doit toujours être réformée selon la Parole de Dieu.
C’est pourquoi le sola Scriptura ne signifie pas « la Bible contre l’Église ». Il signifie « la Parole de Dieu pour l’Église et au-dessus de l’Église ». La tradition est alors libérée d’une prétention qu’elle ne peut porter : elle n’a plus besoin d’être infaillible pour être précieuse. Elle peut accomplir sa véritable vocation – transmettre, confesser, expliquer, garder la mémoire, avertir des erreurs anciennes et aider chaque génération à entendre de nouveau la voix souveraine de Dieu dans l’Écriture.
Conclusion
La meilleure intuition de l’image est donc juste : le sola Scriptura historique n’est pas le solo Scriptura individualiste. La foi réformée ne met pas un croyant isolé devant un livre isolé. Elle place l’Église entière sous une Parole qui la précède, la fonde et la juge.
Mais l’infographie devient trompeuse si elle suggère que la différence entre protestantisme historique et moderne résiderait simplement dans la présence ou l’absence de tradition. La différence véritable est une différence de statut des autorités. L’Écriture possède une autorité divine, souveraine et infaillible. Les credo, les confessions, les conciles, les pasteurs, les théologiens et la tradition possèdent une autorité réelle mais subordonnée.
Ainsi comprise, la formule sola Scriptura n’appauvrit pas l’Église. Elle lui rend au contraire toute sa mémoire sans lui permettre de devenir sa propre norme. Elle nous apprend à écouter les témoins du passé sans les confondre avec la voix du Maître, et à recevoir avec reconnaissance tout ce qui est vrai dans la tradition, parce que la vérité appartient finalement à Dieu.
Annexes
Références bibliques principales : Marc 7.6–13 ; Actes 17.11 ; 1 Corinthiens 11.2 ; 2 Timothée 3.14–17 ; 2 Thessaloniciens 2.15.
Bibliographie sommaire
Références confessionnelles : Confession de foi de La Rochelle, art. 5 ; Confession helvétique postérieure, chap. I–II ; Confession de foi de Westminster, chap. I, §§ 6 et 10.
Référence théologique : Thomas d’Aquin, Somme théologique, I, q. 1, a. 8, ad 2.
Pour aller plus loin
- Entre Succession et Sola Scriptura : Newman face à Luther, Calvin, saint Augustin et l’apôtre Paul
- Le dogme scriptural chez saint Thomas d’Aquin et chez les Réformateurs : convergences et divergences
- À propos des cinq Sola de la Réforme

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