La seule limite de l’homme

Foedus

« La seule limite à ce que l’homme est capable de faire est ce qu’il a déjà fait. »

Cette formule1, associée à la fin du film Nuremberg, qui vient de sortir au cinéma, frappe par sa sobriété glaciale. Elle ne cherche ni l’effet dramatique ni la consolation morale. Elle pose une question redoutable : que révèle l’histoire sur l’homme, son mal, et le jugement qui s’impose à lui ?

Un film sans monstres

Le film Nuremberg ne raconte pas seulement un procès historique. Il déconstruit une illusion tenace : celle selon laquelle le mal radical serait le fait de monstres exceptionnels. Les accusés sont présentés comme des hommes cultivés, rationnels, parfois même consciencieux. Le scandale n’est pas leur étrangeté, mais leur normalité. Le film ne force pas la morale : il laisse parler les faits, et ce sont eux qui accusent.

Une formule, un avertissement

La phrase placée au seuil du générique de fin n’est pas toujours citée de manière identique selon les versions et traductions. Mais son sens est clair : l’histoire humaine constitue le seul véritable horizon du possible moral. Ce que l’homme a déjà fait, il peut le refaire. Rien, dans sa nature, n’en garantit l’impossibilité. Ce n’est pas une prophétie pessimiste, mais un constat anthropologique.

Le mal comme structure, non comme accident

Augustin l’avait compris : le mal n’est pas une substance, mais une privation, un désordre de l’amour. Il ne surgit pas par accident, il s’organise lorsque les fins sont inversées. Calvin parlera de la corruption radicale du cœur humain, non pour nier toute justice relative, mais pour refuser l’illusion d’une bonté naturelle autonome. Le mal devient systémique quand il est justifié, rationalisé, légitimé par des institutions qui continuent à se dire justes.

Quand le mal est appelé bien

La véritable rupture morale ne se situe pas au moment où l’homme transgresse, mais au moment où il renomme. Lorsque la violence devient nécessité, lorsque l’injustice devient droit, lorsque l’obéissance devient vertu suprême, alors la justice elle-même est pervertie. Le jugement de Nuremberg n’est pas seulement juridique : il est une tentative de restaurer une frontière morale que le langage avait détruite.

Justice, jugement et miséricorde

Le film rappelle une vérité que notre époque peine à entendre : sans jugement, il n’y a pas de justice ; sans justice, il n’y a pas de miséricorde. Pardonner ce qui n’est plus reconnu comme faute n’est pas miséricorde, mais négation du réel. Le jugement n’est pas l’ennemi de l’humanité, il en est parfois la dernière défense.

Une leçon pour aujourd’hui

La citation finale de Nuremberg ne nous invite pas à la peur, mais à la vigilance. Elle ne dit pas que l’homme est condamné au pire, mais qu’il n’est jamais vacciné contre lui. Les limites morales ne sont pas intérieures à l’homme ; elles sont données, rappelées, imposées de l’extérieur : par la loi, par la vérité, par une conscience formée, et ultimement par le jugement de Dieu.

Conclusion

Dire que la seule limite de l’homme est ce qu’il a déjà fait, ce n’est pas désespérer de l’homme. C’est refuser de mentir sur lui. Et c’est seulement à cette condition que justice et miséricorde peuvent encore avoir un sens.

  1. Dans le téléfilm de 2000, la formule phare était : « Les crimes dont nous avons été témoins ne furent pas commis par des monstres, mais par des hommes ordinaires, et c’est cela qui est le plus terrifiant. »
    Parfois, elle est resserrée ainsi :
    « Le plus effrayant n’est pas que ces crimes aient été possibles,
    mais qu’ils aient été commis par des hommes ordinaires. »
    Il s’agit d’une mini-série télévisée anglo-canadienne, réalisée par Yves Simoneau, diffusée pour la première fois en juillet 2000, et centrée sur le procès des criminels nazis (1947), dans la continuité historique du Tribunal militaire international.
    Le film Nuremberg, de James Vanderbilt, avec Russell Crowe, magistral dans le rôle du dirigeant nazi Hermann Göringest, est une nouvelle adaptation de ce même plus grand procès de l’histoire, en adoptant le point de vue d’un psychiatre, chargé d’évaluer les dignitaires nazis en attendant leur jugement. ↩︎

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