Ordre de la création contesté

Sexualité, création et vérité morale : discerner les relectures contemporaines à la lumière de la foi chrétienne

Homosexualité, genre, morale chrétienne : derrière les débats contemporains ne se joue pas une simple question pastorale, mais une crise profonde de l’anthropologie chrétienne.

Ce dossier propose une analyse rigoureuse des relectures théologiques actuelles, en dialogue avec le catholicisme et le protestantisme européens, et à la lumière de la tradition réformée confessante classique.
Création, loi morale, autorité de l’Écriture, inculturation, expérience : les arguments sont exposés loyalement, puis examinés sans polémique mais sans compromis.

L’enjeu n’est ni la peur ni le rejet, mais la fidélité. Une fidélité qui permet de tenir ensemble vérité doctrinale, clarté intellectuelle et véritable charité pastorale.

À lire pour comprendre ce qui est réellement en jeu aujourd’hui, au-delà des slogans et des émotions.

Note méthodologique

Pourquoi le cadre réformé confessant est pertinent aujourd’hui ?

Le choix d’un cadre réformé confessant n’est ni nostalgique ni identitaire. Il répond à une exigence méthodologique précise : traiter les questions contemporaines de sexualité et de genre à partir de fondements doctrinaux stables, et non à partir de réactions circonstancielles.

Ce cadre présente plusieurs atouts décisifs.

Premièrement, il offre une anthropologie cohérente, fondée sur la création, la Chute et la rédemption. Contrairement aux approches discontinues, il refuse d’opposer nature et grâce, corps et personne, loi et Évangile.

Deuxièmement, il maintient une hiérarchie claire des autorités : l’Écriture interprète l’expérience, et non l’inverse. Cette position protège à la fois de l’arbitraire subjectif et du légalisme.

Troisièmement, il permet une distinction théologiquement opérante entre la dignité inaliénable de la personne humaine et l’évaluation morale des actes. Cette distinction est essentielle pour articuler vérité doctrinale et responsabilité pastorale.

Quatrièmement, la réception critique mais assumée de la littérature américaine (confessante et théonomiste) permet d’éviter deux écueils fréquents en Europe :
– l’historicisme moral, qui dissout la norme,
– et l’idéologisation politique de la foi.

Enfin, le cadre réformé confessant se montre particulièrement adapté à un contexte post-chrétien. Là où l’Église n’est plus soutenue par un consensus culturel, seule une théologie claire, enracinée et intelligible peut encore porter un témoignage crédible.

Ce n’est donc pas un cadre de fermeture, mais de lucidité théologique : il permet de dire l’essentiel sans l’épuiser, d’éclairer sans asséner, et de tenir ensemble fidélité, charité et espérance.

Pour situer cette réponse dans une démarche plus large, voir la page Positions apologétiques, qui explicite la méthode, les présupposés et l’intention générale de cette approche.


L’objection formulée

L’article de Thibaud Collin, « Vers une légitimation théologique de l’homosexualité », parru il y a quelques jours sur le site de L’Homme Nouveau, s’inscrit dans une dynamique plus large que le seul débat catholique. Il reflète une reconfiguration profonde du christianisme occidental face Aux questions de sexualité, de genre et d’anthropologie, reconfiguration qui touche aujourd’hui l’ensemble des confessions historiques.

Dans le catholicisme, le débat porte principalement sur la loi naturelle, l’autorité du magistère moral et la possibilité d’une évolution doctrinale. La discussion de telles thèses dans un média historiquement attaché à la doctrine classique, L’Homme Nouveau, montre que les tensions actuelles ne se situent plus seulement entre « progressistes » et « conservateurs », mais traversent désormais l’ensemble du paysage catholique1.

Mais ces débats ne sont ni nouveaux ni marginaux dans le protestantisme européen. Depuis plusieurs décennies, une large partie du protestantisme historique, notamment luthéro-réformé institutionnel, a engagé un processus de réinterprétation théologique des questions de sexualité et de genre. En France comme ailleurs en Europe, cette évolution s’est traduite par la bénédiction de couples de même sexe, l’ouverture du ministère pastoral aux personnes revendiquant une identité de genre fluide, et une lecture de plus en plus culturalisée de l’Écriture2.

Dans ce cadre protestant, les arguments mobilisés sont largement similaires à ceux exposés par Thibaud Collin : historicisation des textes bibliques, relativisation de l’ordre créationnel, primat de l’expérience vécue, accent mis sur l’inculturation et sur une éthique relationnelle détachée de toute normativité naturelle stable. La Bible est alors comprise moins comme Parole normative reçue que comme témoignage situé appelant une relecture permanente.

Cette évolution a cependant provoqué de profondes fractures internes. Un nombre croissant d’Églises, de communautés et de pasteurs se sont explicitement définis comme « réformés confessants », précisément pour marquer leur refus de ces relectures anthropologiques. Pour eux, la question n’est pas d’abord pastorale ou sociologique, mais doctrinale : elle engage l’autorité de l’Écriture, la doctrine de la création, la réalité de la Chute et la permanence de la loi morale.

Conclusion de positionnement

L’article de Thibaud Collin est donc emblématique d’un mouvement théologique transversal, catholique et protestant, qui tend à redéfinir la morale chrétienne à partir des catégories culturelles contemporaines. Les arguments qu’il mobilise ne sont pas nouveaux : ils ont déjà produit, dans le protestantisme européen, des transformations doctrinales majeures et souvent irréversibles.

L’article de cette page entend précisément répondre à ces arguments, non dans une logique polémique, mais dans une perspective réformée confessante classique. Il s’agit de rappeler que la morale chrétienne ne repose ni sur la peur démographique, ni sur des constructions culturelles contingentes, mais sur un ordre de création révélé, assumé et confirmé par l’ensemble de l’Écriture. Ce n’est qu’à partir de cette fidélité doctrinale que peut se déployer un véritable accueil pastoral, sans confusion entre compassion et renoncement à la vérité.


Éléments de réponse


Introduction

La question de l’homosexualité occupe aujourd’hui une place singulière dans le débat théologique chrétien. Elle ne se présente plus seulement comme un enjeu pastoral ou éthique, mais comme un point de cristallisation révélateur d’une crise plus profonde : celle de l’anthropologie chrétienne elle-même. À travers elle se jouent des questions décisives touchant à l’autorité de l’Écriture, à la doctrine de la création, à la permanence de la loi morale et à la manière dont l’Église se situe face aux mutations culturelles contemporaines.

Dans le christianisme occidental, et particulièrement en Europe, le débat s’est déplacé. Il ne porte plus prioritairement sur l’accueil des personnes — accueil que l’Évangile commande sans réserve — mais sur la légitimité d’une relecture doctrinale de la morale sexuelle. Ce déplacement est significatif : il marque le passage d’une pastorale cherchant à articuler vérité et charité à une herméneutique qui tend à subordonner la norme biblique à l’évolution des représentations culturelles.

Ce phénomène traverse l’ensemble des confessions historiques. Dans le catholicisme, il s’exprime par une remise en question croissante de la loi naturelle et de la catégorie d’« actes intrinsèquement désordonnés », pourtant réaffirmée avec force par le magistère récent, notamment dans Veritatis Splendor (Jean-Paul II, 1993). Dans le protestantisme européen, il s’est déjà traduit, depuis plusieurs décennies, par des décisions ecclésiales concrètes engageant la bénédiction de couples de même sexe et une relecture extensive des données bibliques, souvent au nom de l’inculturation et de l’expérience vécue.

Ces évolutions s’appuient sur des arguments désormais bien identifiés : historicisation des interdits bibliques, contestation de la notion de « contre-nature », relativisation de l’ordre créationnel, argument du silence des Évangiles, et primat accordé à l’expérience subjective comme clé herméneutique. L’article de Thibaud Collin, Vers une légitimation théologique de l’homosexualité, s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Il en constitue une formulation intellectuellement cohérente, explicite et assumée, ce qui en fait un texte particulièrement révélateur des enjeux en cours.

Face à ces relectures, la tradition chrétienne classique — et tout particulièrement la foi réformée confessante — rappelle que la morale chrétienne ne repose pas d’abord sur des constructions culturelles contingentes, mais sur un ordre de création révélé, antérieur à la Chute et confirmé par l’ensemble de l’Écriture. Dès les premières pages de la Bible, la différence sexuelle est donnée comme constitutive de l’humanité créée : « Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu, il créa l’homme et la femme » (Genèse 1.27). Jésus lui-même fonde explicitement son enseignement sur le mariage et la sexualité non sur une adaptation culturelle, mais sur cet ordre originel : « N’avez-vous pas lu que le Créateur, au commencement, fit l’homme et la femme ? » (Matthieu 19.4).

L’apôtre Paul, loin de reprendre mécaniquement des interdits culturels juifs, inscrit sa réflexion morale dans une perspective créationnelle et universelle : « Ils ont échangé la vérité de Dieu contre le mensonge, et ont adoré et servi la créature au lieu du Créateur » (Romains 1.25). La désorientation morale qu’il décrit est présentée comme une conséquence d’un désordre spirituel plus profond, et non comme une simple variation historique.

Comme le rappelait Jean Calvin, « la loi morale n’est autre chose qu’un témoignage de la loi naturelle et de cette conscience que Dieu a gravée dans l’esprit des hommes » (Institution de la religion chrétienne, II, 8, 1, éd. Labor et Fides). Cette affirmation situe clairement l’éthique chrétienne non dans l’arbitraire culturel, mais dans la fidélité à une révélation objective.

Le présent article entend donc répondre, point par point, aux arguments contemporains en faveur d’une légitimation théologique de l’homosexualité. Il ne s’agit ni d’une polémique ni d’un repli identitaire, mais d’un exercice de discernement doctrinal. Dans une perspective réformée confessante classique, il s’agira de montrer que la fidélité à l’Écriture, loin de s’opposer à l’accueil des personnes, en constitue au contraire le fondement le plus solide et le plus honnête.


1 – Contexte doctrinal, ecclésial et culturel

La relecture contemporaine de la morale sexuelle chrétienne ne surgit pas ex nihilo. Elle s’inscrit dans un contexte anthropologique, culturel et ecclésial profondément transformé, marqué par un déplacement progressif des sources d’autorité morale. Comprendre ce contexte est indispensable pour saisir la portée réelle des débats actuels.

1.1 Mutation anthropologique contemporaine

Depuis la seconde moitié du XXᵉ siècle, l’Occident connaît un basculement anthropologique majeur. L’homme n’est plus principalement défini par une nature reçue, mais par une identité construite à partir de l’expérience subjective. Le désir devient un critère fondamental de vérité personnelle. Cette évolution est bien décrite par le philosophe Charles Taylor, qui parle d’un passage à une « éthique de l’authenticité », où « être fidèle à soi-même » devient la norme suprême (The Ethics of Authenticity, Harvard University Press, 1991, p. 25–29).

Dans ce cadre, la sexualité n’est plus comprise comme un donné inscrit dans un ordre objectif, mais comme un lieu d’auto-définition. Toute norme extérieure est perçue comme aliénante, voire oppressive. Cette anthropologie expressive entre directement en tension avec la vision biblique de l’homme comme créature appelée à recevoir son identité devant Dieu.

1.2 Le débat dans le catholicisme contemporain

Dans l’Église catholique, cette tension se manifeste principalement autour de la notion de loi naturelle. Le magistère récent a pourtant réaffirmé avec force son caractère normatif. Dans Veritatis Splendor, Jean-Paul II écrit : « La loi naturelle exprime le sens moral originel qui permet à l’homme de discerner par la raison ce qui est bon et ce qui est mauvais » (Veritatis Splendor, §44, 1993).

Cependant, de nombreux théologiens contemporains ont contesté cette approche, en arguant du caractère historiquement conditionné des normes morales. Ils proposent une morale davantage fondée sur l’expérience des sujets et sur une interprétation évolutive de la tradition. L’article de Thibaud Collin s’inscrit explicitement dans ce courant, en contestant la pertinence actuelle de la catégorie d’« actes intrinsèquement désordonnés ».

La publication de telles thèses dans un média historiquement attaché à la tradition doctrinale comme L’Homme Nouveau illustre la profondeur de la crise : le débat ne se situe plus à la périphérie, mais au cœur même du catholicisme doctrinal.

1.3 Le protestantisme européen face aux questions de genre et de sexualité

Le protestantisme européen a, pour une large part, déjà franchi les étapes que le catholicisme débat encore. Dès les années 1980–1990, plusieurs Églises luthériennes et réformées ont engagé une réinterprétation officielle des textes bibliques relatifs à l’homosexualité. En France, l’Église protestante unie a ouvert la voie à la bénédiction de couples de même sexe en 2015.

Ces décisions ont été justifiées par des arguments théologiques récurrents : contextualisation historique des textes, primat de l’amour et de la fidélité relationnelle, et recours à l’inculturation. Une étude de synthèse publiée dans l’Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe souligne que « la Bible est de plus en plus lue comme un témoignage historique appelant une interprétation située, et non comme une norme morale intemporelle » (Les questions de genre dans le protestantisme français et européen, EHNE, 2022).

Cette évolution a toutefois entraîné de profondes fractures internes. De nombreuses communautés se sont séparées des structures institutionnelles, affirmant une identité explicitement « réformée confessante », fondée sur l’autorité normative de l’Écriture et la continuité de la loi morale.

1.4 Un enjeu théologique commun : l’autorité

Au-delà des différences confessionnelles, un enjeu commun apparaît clairement : la question de l’autorité ultime en matière morale. Est-ce la révélation biblique reçue et interprétée dans la continuité de la tradition chrétienne, ou bien l’expérience humaine contemporaine érigée en critère herméneutique ?

Comme l’écrivait déjà Herman Bavinck : « Toute éthique qui ne repose pas sur la doctrine de la création finit par se dissoudre dans le subjectivisme » (Reformed Dogmatics, vol. 2, Baker Academic, 2004 [1895], p. 570).

C’est dans ce contexte précis — marqué par un déplacement anthropologique, une crise de l’autorité doctrinale et une fragmentation ecclésiale — que doivent être compris les arguments contemporains en faveur d’une légitimation théologique de l’homosexualité. Ils ne constituent pas une simple adaptation pastorale, mais engagent une redéfinition profonde de la foi chrétienne elle-même.


2 – Exposé structuré des arguments progressistes

Les relectures contemporaines de la morale sexuelle chrétienne ne procèdent pas d’une simple contestation émotionnelle ou militante. Elles s’appuient sur un ensemble cohérent d’arguments philosophiques, exégétiques et pastoraux, désormais largement diffusés dans les milieux théologiques occidentaux. Les exposer avec rigueur est une condition préalable à toute réponse honnête.

2.1 L’argument naturaliste inversé

Un premier argument consiste à contester la notion d’« actes contre nature » en s’appuyant sur l’observation du monde animal. La présence de comportements homosexuels dans de nombreuses espèces est invoquée pour disqualifier toute référence morale à un ordre naturel stable.

Cette ligne de raisonnement est explicitement formulée par Thibaud Collin, qui écrit :
« L’attirance pour le même sexe est une donnée incontournable du monde animal. Difficile, dès lors, d’y voir la conséquence du péché originel » (Vers une légitimation théologique de l’homosexualité, L’Homme Nouveau).

Le présupposé est clair : ce qui existe dans la nature ne saurait être intrinsèquement désordonné. La catégorie biblique de « contre-nature » serait ainsi une construction idéologique projetée sur des phénomènes naturels mal compris.

2.2 L’argument historiciste

Un second argument central repose sur une relecture historiciste des textes bibliques. Les interdits sexuels de l’Ancien Testament seraient le produit de contraintes démographiques, sociales et politiques propres au contexte du peuple hébreu.

Dans cette perspective, les normes sexuelles bibliques viseraient avant tout la survie du groupe :
« Comment le petit peuple hébreu aurait-il survécu si la sexualité avait été détournée de l’unique devoir de donner la vie à une descendance nombreuse ? » (ibid.).

Les interdits concernant l’homosexualité ou l’onanisme seraient ainsi comparables à d’autres régulations sociales aujourd’hui abandonnées (polygamie, incestes anciens), confirmant leur caractère contingent et évolutif.

2.3 L’argument du silence des Évangiles

Un troisième argument fréquemment avancé est celui du silence de Jésus sur l’homosexualité. Contrairement à l’Ancien Testament et à certaines épîtres pauliniennes, les Évangiles ne contiennent aucune condamnation explicite de ces pratiques.

Ce silence est interprété comme théologiquement significatif. Il suggérerait que Jésus aurait relativisé ces interdits, ou du moins qu’il ne les aurait pas jugés centraux pour la vie morale chrétienne.

Cette lecture est soutenue par plusieurs théologiens protestants libéraux. André Gounelle écrit ainsi :
« Ce que Jésus ne reprend pas explicitement dans son enseignement ne peut être considéré comme essentiel à l’Évangile » (Parler de Dieu, Labor et Fides, 2004, p. 132).

2.4 L’argument de l’inculturation

Un quatrième axe consiste à invoquer le principe d’inculturation. Puisque le christianisme s’est toujours exprimé dans des cultures variées, sa morale serait appelée à évoluer en fonction des contextes historiques.

Les normes sexuelles bibliques seraient alors comprises comme des formulations culturelles d’une exigence éthique plus fondamentale : l’amour, la fidélité, la reconnaissance mutuelle. Les catégories traditionnelles (nature, loi morale, désordre intrinsèque) seraient jugées inadaptées à la compréhension contemporaine de la sexualité.

Cette approche est proche de celle défendue par James Alison, qui affirme :
« La tradition morale chrétienne doit être relue à partir de l’expérience réelle des personnes, sous peine de trahir l’Évangile lui-même » (Faith Beyond Resentment, Crossroad, 2001, p. 98).

2.5 L’argument expérientiel et pastoral

Enfin, un argument décisif repose sur l’expérience vécue des personnes concernées. La souffrance engendrée par les condamnations morales traditionnelles est invoquée comme critère de discernement théologique.

Dans cette perspective, une doctrine qui produit de la souffrance serait nécessairement erronée ou, à tout le moins, appelée à être reformulée. L’expérience subjective devient ainsi une clé herméneutique majeure pour relire l’Écriture.

Cette logique est explicitement assumée dans de nombreux textes ecclésiaux contemporains, où la reconnaissance pastorale précède désormais la clarification doctrinale.


Transition

Ces arguments forment un ensemble cohérent, articulé autour d’un même présupposé fondamental : la norme morale chrétienne serait historiquement construite et donc révisable. La question décisive devient alors la suivante : ces arguments résistent-ils à l’examen théologique à la lumière de l’Écriture et de la doctrine classique de la création ?

C’est à cette question que le chapitre suivant entend répondre.


3 – Réponse théologique dans une perspective réformée confessante

Les arguments en faveur d’une légitimation théologique de l’homosexualité ne peuvent être évalués correctement qu’à partir des fondements doctrinaux du christianisme : doctrine de la création, réalité de la Chute, autorité normative de l’Écriture et distinction classique entre personne et actes. C’est sur ce terrain que se joue la cohérence ou l’incohérence des relectures contemporaines.

3.1 Création, Chute et normativité morale

L’un des présupposés majeurs des arguments progressistes consiste à tirer une norme morale de l’observation de la nature. Or la théologie chrétienne opère une distinction fondamentale entre la création telle que voulue par Dieu et la nature telle qu’elle existe après la Chute.

L’apôtre Paul affirme explicitement que la création est désormais « soumise à la vanité » (Romains 8.20) et qu’elle « soupire » dans l’attente de la rédemption (Romains 8.22). La présence de comportements désordonnés dans la nature ne peut donc servir de critère normatif pour l’éthique humaine.

Comme le souligne Augustin d’Hippone :
« Ce n’est pas parce que quelque chose se fait qu’il est permis de le faire ; car beaucoup de choses se font qui ne devraient pas se faire » (La Cité de Dieu, XIX, 15, trad. française, Bibliothèque Augustinienne).

L’argument zoologique inverse ainsi illégitimement le rapport biblique entre être et devoir-être.

3.2 Loi morale et continuité scripturaire

La relecture historiciste des interdits bibliques repose sur une confusion entre les différentes dimensions de la loi dans l’Écriture. La théologie chrétienne classique distingue la loi cérémonielle, la loi civile et la loi morale.

Les prescriptions relatives aux relations sexuelles dans Lévitique 18 et 20 ne sont pas présentées comme des règles cultuelles propres à Israël, mais comme des interdits universels : « Vous ne ferez pas ce que font les nations » (Lévitique 18.3). L’argument est précisément que ces pratiques sont contraires à l’ordre voulu par Dieu pour l’humanité.

Paul reprend cette logique non comme héritage culturel juif, mais comme diagnostic anthropologique universel :
« Leurs femmes ont échangé les relations naturelles contre celles qui sont contre nature ; de même les hommes […] » (Romains 1.26–27).

Comme l’explique Jean Calvin :
« En condamnant ces vices, Paul ne s’arrête pas à une nation particulière, mais il montre ce qui arrive quand les hommes se détournent de Dieu » (Commentaire sur l’Épître aux Romains, ad loc., éd. Labor et Fides).

3.3 Jésus et l’ordre créationnel

L’argument du silence des Évangiles repose sur une erreur herméneutique. Jésus n’a pas pour mission de redéfinir exhaustivement la morale sexuelle, mais de la recentrer sur son fondement créationnel.

Interrogé sur le mariage, il répond :
« N’avez-vous pas lu que le Créateur, au commencement, fit l’homme et la femme ? […] Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair » (Matthieu 19.4–6).

Jésus présuppose donc la norme biblique existante et l’enracine explicitement dans Genèse 1–2. Son silence sur certaines pratiques ne vaut ni approbation ni relativisation.

Herman Bavinck le résume ainsi :
« Le Christ ne relativise pas l’ordre de la création ; il le restaure et le confirme » (Dogmatique réformée, vol. 2, éd. Labor et Fides, p. 512).

3.4 Inculturation et autorité de l’Écriture

L’inculturation est souvent invoquée pour justifier une évolution du contenu moral de la foi. Or, dans la tradition chrétienne, elle concerne la forme de l’annonce, non la substance de la vérité révélée.

La Réforme a précisément rappelé que l’Écriture juge les cultures au lieu de s’y soumettre. Le principe de Sola Scriptura implique que la norme morale ne dérive ni de l’expérience ni du consensus social, mais de la Parole de Dieu.

Comme l’écrit Martin Luther :
« La Parole de Dieu ne se plie ni aux coutumes ni aux temps, mais les juge tous » (Œuvres, WA 7, 97).

Transformer l’inculturation en révision doctrinale revient à inverser le rapport entre révélation et culture.

3.5 Accueil pastoral et vérité doctrinale

Enfin, la réponse réformée confessante insiste sur une distinction essentielle : celle entre la dignité inaliénable de la personne et le jugement moral porté sur des actes.

Toute personne humaine est créée à l’image de Dieu (Genèse 1.27) et doit être accueillie avec respect et compassion. Mais l’Évangile n’abolit pas l’appel à la repentance et à la sanctification.

L’apôtre Paul écrit :
« Ne savez-vous pas que les injustes n’hériteront pas du royaume de Dieu ? […] Et c’est là ce que vous étiez, quelques-uns d’entre vous. Mais vous avez été lavés » (1 Corinthiens 6.9–11).

La grâce ne consiste pas à redéfinir le péché, mais à délivrer du péché.


Transition

La réponse théologique ne se limite donc pas à réfuter des arguments isolés. Elle met en lumière une divergence plus profonde : deux anthropologies, deux conceptions de l’autorité et, en définitive, deux compréhensions concurrentes de l’Évangile.

Le chapitre suivant proposera une synthèse de ces enjeux et en dégagera les implications ecclésiales et pastorales.


4 – Éléments de synthèse théologique et ecclésiale

Après l’exposé des arguments contemporains et leur évaluation théologique, il convient d’en dégager les lignes de force. Le débat autour de la légitimation théologique de l’homosexualité ne constitue pas un désaccord périphérique ; il révèle une reconfiguration profonde de la pensée chrétienne dans certains milieux ecclésiaux.

4.1 Une crise de la doctrine de la création

Le premier constat est doctrinal. Les relectures progressistes reposent, de manière explicite ou implicite, sur un affaiblissement de la doctrine biblique de la création. La différence sexuelle, donnée comme constitutive de l’humanité créée (Genèse 1.27 ; 2.24), n’est plus comprise comme normative, mais comme une simple donnée biologique ouverte à la réinterprétation culturelle.

Or, dans la théologie chrétienne classique, la création n’est pas un simple point de départ dépassable : elle demeure le cadre permanent dans lequel s’inscrit l’histoire du salut. Comme le rappelle Herman Bavinck :
« La grâce ne détruit pas la nature, elle la restaure » (Dogmatique réformée, vol. 3, éd. Labor et Fides, p. 577).

En relativisant l’ordre créationnel, on fragilise non seulement l’éthique sexuelle, mais l’ensemble de l’anthropologie chrétienne.

4.2 Un déplacement de l’autorité morale

Le second constat concerne l’autorité. Dans les relectures contemporaines, l’Écriture cesse progressivement d’être la norme qui juge l’expérience humaine ; elle devient un matériau à réinterpréter à partir de cette expérience. La hiérarchie classique entre révélation, raison et vécu s’en trouve inversée.

Ce déplacement est particulièrement visible dans le recours au critère pastoral comme principe herméneutique. La souffrance ressentie devient un argument théologique décisif. Or, si la souffrance appelle compassion et accompagnement, elle ne peut à elle seule déterminer la vérité morale.

Jean Calvin mettait déjà en garde contre ce glissement :
« Le cœur humain est une fabrique d’idoles » (Institution de la religion chrétienne, I, 11, 8).
Faire de l’expérience subjective un critère normatif revient à absolutiser un cœur précisément marqué par la Chute.

4.3 Les conséquences ecclésiales

Les effets ecclésiaux de ces relectures sont désormais visibles, en particulier dans le protestantisme européen. La redéfinition de la morale sexuelle a entraîné une fragmentation confessionnelle durable, une perte de repères catéchétiques et une difficulté croissante à transmettre une vision cohérente de la foi chrétienne.

Paradoxalement, l’adaptation morale n’a pas produit le renouveau ecclésial espéré. Là où la doctrine a été la plus fortement relativisée, l’érosion de la pratique et de la transmission s’est souvent accélérée. La dilution doctrinale ne renforce pas le témoignage chrétien ; elle l’affaiblit.

4.4 Fidélité doctrinale et véritable charité

La foi réformée confessante rappelle que la fidélité doctrinale n’est pas l’ennemie de la charité, mais sa condition. Une Église qui ne sait plus dire ce qu’elle croit ne peut durablement accompagner, consoler et appeler à la conversion.

La distinction biblique entre la dignité de la personne et l’évaluation morale des actes permet précisément d’éviter deux écueils : la dureté légaliste et le relativisme compassionnel. L’Évangile annonce une grâce qui transforme, non une reconnaissance qui entérine.


Conclusion

La question de la légitimation théologique de l’homosexualité engage bien plus que la morale sexuelle. Elle touche au cœur de la foi chrétienne : la doctrine de la création, l’autorité de l’Écriture, la réalité de la Chute et la nature même de la rédemption.

Les relectures contemporaines, qu’elles soient catholiques ou protestantes, ne se contentent pas d’« affiner » la morale chrétienne. Elles opèrent un déplacement anthropologique et théologique profond, en subordonnant la révélation biblique aux catégories culturelles du temps. Sous couvert d’inculturation et de souci pastoral, elles risquent de dissoudre ce qui fait la spécificité et la cohérence du christianisme.

La perspective réformée confessante classique rappelle, avec sobriété et fermeté, que la fidélité à l’Écriture n’est pas un obstacle au témoignage, mais son fondement. C’est parce que l’Église reçoit une vérité qui la dépasse qu’elle peut annoncer une grâce qui libère réellement.

Dans un contexte culturel marqué par la confusion anthropologique, la vocation des Églises réformées confessantes n’est ni la provocation ni le repli, mais la clarté. Dire ce que Dieu révèle sur l’homme, sans haine ni compromission, demeure aujourd’hui un acte de fidélité, de charité et d’espérance.


Annexes

Annexe 1 – Apports de la littérature réformée confessante américaine

La réflexion théologique contemporaine menée dans les milieux réformés confessants anglophones permet de situer le débat actuel dans une perspective plus large et plus structurée. Contrairement à certaines approches européennes fortement marquées par l’historicisme, ces travaux s’inscrivent résolument dans une continuité confessionnelle assumée.

Dès le milieu du XXᵉ siècle, John Murray a posé les bases d’une éthique réformée cohérente dans Principles of Conduct. Murray y montre que la loi morale découle directement de l’ordre créationnel et demeure normative sous la nouvelle alliance. Son analyse de Romains 1 insiste sur le fait que Paul ne décrit pas des coutumes locales, mais un désordre anthropologique universel lié au rejet du Créateur. Cette œuvre demeure une référence incontournable pour toute réflexion sérieuse sur l’éthique sexuelle chrétienne.

Dans une perspective plus apologétique et pastorale, Kevin DeYoung a proposé une synthèse accessible mais rigoureuse dans What Does the Bible Really Teach About Homosexuality?. Il y réfute méthodiquement les principaux arguments progressistes contemporains — silence de Jésus, relativisation culturelle, primat de l’amour — en montrant leur incompatibilité avec la lecture canonique de l’Écriture. Son travail illustre la possibilité de tenir ensemble clarté doctrinale et souci pastoral.

Du côté théonomiste, Greg L. Bahnsen représente l’élaboration la plus systématique d’une continuité normative de la loi morale biblique. Dans Theonomy in Christian Ethics et Homosexuality: A Biblical View, Bahnsen soutient que les interdits moraux de l’Ancien Testament, lorsqu’ils ne relèvent pas explicitement du cérémoniel ou du judiciaire propre à Israël, conservent une validité normative. Si ses conclusions politiques sont discutées, son argumentation exégétique contre l’historicisme moral reste d’un grand intérêt théologique.

Le reconstructionnisme chrétien, notamment chez Rousas John Rushdoony (The Institutes of Biblical Law) et Gary North, a cherché à étendre ces principes à l’organisation sociale et politique. Ces travaux mettent en lumière les implications sociétales d’une morale biblique objective, mais soulèvent également des questions légitimes sur la distinction entre normativité morale et application civile. Dans le contexte réformé confessant européen, ces auteurs sont généralement reçus avec discernement : leurs fondements doctrinaux sont étudiés, sans adhésion automatique à leurs conclusions politiques.

Enfin, une contribution décisive à la compréhension du contexte culturel actuel est apportée par Carl Trueman dans The Rise and Triumph of the Modern Self. Trueman ne traite pas directement de la théonomie, mais il offre l’analyse la plus aboutie de la généalogie intellectuelle des théories contemporaines du genre et de l’identité sexuelle. Il montre que ces théories reposent sur une rupture radicale avec toute anthropologie de la nature, ce qui éclaire la profondeur du conflit entre la morale biblique et l’éthique expressive moderne.

Ces travaux américains, malgré leurs différences internes, convergent sur un point essentiel : la morale chrétienne ne peut être comprise indépendamment de la doctrine de la création et de l’autorité normative de l’Écriture. Ils confirment ainsi, sur un autre continent et dans un autre contexte ecclésial, les intuitions fondamentales de la foi réformée confessante classique.


Bibliographie

– Murray, John. Principles of Conduct.
– Bahnsen, Greg L. Theonomy in Christian Ethics ; Homosexuality: A Biblical View.
– DeYoung, Kevin. What Does the Bible Really Teach About Homosexuality?
– Trueman, Carl R. The Rise and Triumph of the Modern Self.
– Rushdoony, R. J. The Institutes of Biblical Law.
– North, Gary. Dominion and Common Grace.


Annexe 2 – Que dit le Catéchisme de l’Église catholique ?

Deuxième partie – La vie dans le Christ
Section II – Les dix commandements
Chapitre deuxième – Tu aimeras ton prochain comme toi-même
Article 6 – Le sixième commandement

Paragraphes 2357 à 2359

§2357 – Définition et jugement moral

« L’homosexualité désigne des relations entre des hommes ou des femmes qui éprouvent une attirance sexuelle exclusive ou prédominante pour des personnes de leur propre sexe. […]
S’appuyant sur la Sainte Écriture, qui les présente comme des dépravations graves, la Tradition a toujours déclaré que « les actes d’homosexualité sont intrinsèquement désordonnés ».
Ils sont contraires à la loi naturelle. Ils ferment l’acte sexuel au don de la vie. Ils ne procèdent pas d’une vraie complémentarité affective et sexuelle. Ils ne sauraient recevoir d’approbation en aucun cas. »


§2358 – Dignité et accueil des personnes

« Un nombre non négligeable d’hommes et de femmes présentent des tendances homosexuelles profondément enracinées. […]
Ces personnes doivent être accueillies avec respect, compassion et délicatesse.
On évitera à leur égard toute marque de discrimination injuste. »


§2359 – Appel à la chasteté

« Les personnes homosexuelles sont appelées à la chasteté.
Par les vertus de maîtrise de soi […] par la prière et la grâce sacramentelle, elles peuvent et doivent progressivement et résolument s’approcher de la perfection chrétienne. »


Points doctrinaux clés (pour clarifier les malentendus)

– Le CEC distingue explicitement :

  • l’orientation (ou “tendance”)
  • les actes

– Il ne dit pas :

  • que la personne est coupable d’exister
  • que l’orientation en elle-même est un péché

– Il affirme simultanément :

  • la dignité inaliénable de toute personne
  • l’absence d’approbation morale des actes

– Il appelle tous les chrétiens, selon leur situation propre, à la chasteté (mariés, célibataires, consacrés).


Références bibliques citées implicitement par le CEC

(le Catéchisme ne les développe pas ici, mais elles fondent la formulation)

– Genèse 1–2
– Lévitique 18.22 ; 20.13
– Romains 1.24–27
– 1 Corinthiens 6.9–11
– 1 Timothée 1.10


Conclusion factuelle

Qu’on l’approuve ou qu’on le conteste, le Catéchisme est cohérent, non ambigu, et équilibré dans sa structure :
– clarté morale,
– refus de toute violence ou mépris,
– appel universel à la conversion et à la sainteté.


Annexe 3 – Réponse courte (pour réseaux sociaux, etc.)

Le raisonnement présenté repose sur plusieurs confusions majeures.

  1. Confondre ce qui existe dans la nature avec ce qui est normatif est une erreur classique. La Bible ne fonde jamais l’éthique humaine sur l’observation animale, mais sur la révélation. La théologie chrétienne distingue la création bonne et le monde déchu (Genèse 3 ; Romains 8). Ce qui existe dans la nature après la Chute n’est pas pour autant conforme à la volonté créatrice de Dieu.
  2. Réduire la morale sexuelle biblique à une simple logique démographique est historiquement et théologiquement faux. Dès Genèse 2.24, avant toute considération de survie du peuple, la sexualité est donnée comme une alliance entre l’homme et la femme, enracinée dans l’ordre de la création, pas dans une nécessité politique.
  3. Présenter les interdits bibliques comme de simples constructions culturelles méconnaît la distinction classique entre lois cérémonielles et loi morale. Paul ne reprend pas ces textes comme héritage juif contingent, mais comme expression d’un désordre anthropologique universel fondé sur la création elle-même (Romains 1.24–27).
  4. L’argument du « silence des Évangiles » ne tient pas. Jésus ne redéfinit pas toute la morale sexuelle, il la présuppose et la radicalise en la fondant explicitement sur Genèse (Matthieu 19.4–6).
  5. L’inculturation ne signifie pas transformer le contenu moral de la foi, mais annoncer une vérité inchangée dans des contextes culturels variés. Faire évoluer la norme revient à soumettre la révélation aux sensibilités du temps.

En réalité, ce type de discours ne propose pas une meilleure lecture biblique, mais une relecture de l’anthropologie chrétienne à partir de catégories contemporaines. La question n’est pas l’accueil des personnes — que l’Évangile commande sans réserve — mais la vérité sur l’homme telle que Dieu la révèle. Et sur ce point, l’Écriture est remarquablement constante.


Annexe 4 – Schémas pédagogiques (présentation textuelle)

Schéma 1 – Deux anthropologies en tension

Anthropologie biblique classique
→ Création voulue par Dieu
→ Nature bonne mais déchue
→ Loi morale révélée
→ Grâce qui restaure

Anthropologie contemporaine dominante
→ Identité construite
→ Désir comme critère de vérité
→ Normes évolutives
→ Reconnaissance sans conversion


Schéma 2 – Ordre théologique classique

Création

Chute

Loi morale (révélatrice du péché)

Grâce en Christ

Repentance et sanctification

(Toute inversion de cet ordre produit une confusion doctrinale.)


Schéma 3 – Autorité morale : deux logiques

Logique biblique
Écriture → juge la culture → éclaire l’expérience

Logique progressiste
Expérience → juge l’Écriture → redéfinit la norme


Notice bibliographique

1. Références bibliques et patristiques (fondements)

Augustin d’Hippone – La Cité de Dieu
Œuvre majeure pour comprendre la vision chrétienne de l’ordre, de la nature et du péché. Augustin distingue clairement entre ce qui existe dans le monde déchu et ce qui est conforme à l’ordre voulu par Dieu. Indispensable pour répondre à l’argument naturaliste et à la confusion entre fait et norme.

Jean Chrysostome – Homélies sur l’Épître aux Romains
Commentaire patristique décisif sur Romains 1. Chrysostome interprète les pratiques homosexuelles comme un désordre anthropologique universel, non comme une particularité culturelle juive. Source incontournable contre les lectures historicistes.


2. Tradition réformée classique (socle confessant)

Jean Calvin – Institution de la religion chrétienne
Texte fondamental pour la compréhension réformée de la loi morale, de la loi naturelle et de l’autorité de l’Écriture. Calvin articule création, conscience morale et révélation biblique sans jamais dissoudre la normativité morale dans l’histoire ou la culture.

Jean Calvin – Commentaire sur l’Épître aux Romains
Particulièrement éclairant sur Romains 1. Calvin y insiste sur le caractère universel du diagnostic paulinien et réfute toute réduction à des coutumes locales ou rituelles.

Herman Bavinck – Dogmatique réformée
Ouvrage central pour comprendre la continuité entre création et rédemption. Bavinck montre que toute éthique chrétienne qui rompt avec la doctrine de la création glisse inévitablement vers le subjectivisme moral. Très utile pour articuler nature, grâce et sanctification.


3. Théologie morale et éthique chrétienne classique (XXᵉ–XXIᵉ siècles)

Oliver O’Donovan – Resurrection and Moral Order
Ouvrage de référence en éthique chrétienne. O’Donovan montre que l’ordre moral est confirmé, et non relativisé, par la résurrection du Christ. Une réponse solide à l’argument selon lequel le Nouveau Testament abolirait les normes créationnelles.

Carl Trueman – The Rise and Triumph of the Modern Self
Analyse magistrale de la mutation anthropologique moderne. Trueman éclaire le passage d’une morale fondée sur la nature à une morale fondée sur l’identité expressive. Indispensable pour situer les débats actuels dans leur contexte culturel profond.


4. Références catholiques magistérielles (continuité doctrinale)

Jean-Paul II – Veritatis Splendor
Texte magistériel fondamental sur la loi morale, la loi naturelle et les actes intrinsèquement mauvais. Il constitue un point de référence incontournable pour comprendre ce qui est aujourd’hui contesté dans le catholicisme.

Joseph Ratzinger – Foi, vérité et tolérance
Ratzinger y met en garde contre la dissolution de la vérité morale sous couvert de tolérance et de dialogue culturel. Lecture éclairante pour comprendre les tensions actuelles.


5. Contradicteurs et relectures progressistes (à connaître)

Thibaud Collin – Articles sur la morale sexuelle
Collin propose une relecture historiciste et culturalisée de la morale sexuelle chrétienne. Intéressant pour sa clarté argumentative, mais reposant sur une remise en cause explicite de la normativité créationnelle et de la loi naturelle classique.

James Alison – Faith Beyond Resentment
Approche fortement expérientielle, centrée sur la reconnaissance et la non-violence symbolique. Utile pour comprendre la logique pastorale contemporaine, mais théologiquement fragile sur la question du péché et de la conversion.

André Gounelle – Parler de Dieu
Représentatif du protestantisme libéral francophone. Gounelle relativise la portée normative des textes bibliques au profit d’une éthique contextualisée. Source clé pour comprendre l’évolution du protestantisme institutionnel européen.


6. Analyses sociologiques et historiques utiles

Charles Taylor – The Ethics of Authenticity
Ouvrage bref mais fondamental pour comprendre l’arrière-plan philosophique de l’éthique contemporaine. Taylor éclaire pourquoi les arguments théologiques progressistes trouvent aujourd’hui un fort écho culturel.

EHNE – Les questions de genre dans le protestantisme français et européen
Synthèse historique précieuse sur les évolutions doctrinales du protestantisme européen. Montre concrètement les effets ecclésiaux des relectures théologiques sur le genre.


Appréciation finale

Cette bibliographie montre que le débat actuel ne se joue pas entre foi et ignorance, mais entre deux cadres anthropologiques et théologiques concurrents.
La perspective réformée confessante s’inscrit dans une continuité biblique, patristique et réformée robuste, tandis que les relectures progressistes opèrent un déplacement de l’autorité doctrinale vers l’expérience et la culture.

Discerner ces lignes de fracture est une condition essentielle pour un débat honnête, pastoralement responsable et théologiquement fidèle.


Outils pédagogiques

Questions de réflexion (groupes ou travail personnel)

A. Questions de compréhension
  1. Pourquoi la question de l’homosexualité révèle-t-elle une crise plus large de l’anthropologie chrétienne ?
  2. Quelle différence la théologie chrétienne classique établit-elle entre création et nature déchue ?
  3. En quoi l’argument du « contre-nature » est-il souvent mal compris dans les débats contemporains ?
  4. Pourquoi l’absence de mention explicite de l’homosexualité dans les Évangiles ne constitue-t-elle pas un argument décisif ?
  5. Quelle distinction fondamentale faut-il opérer entre accueil pastoral et approbation morale ?
B. Questions de discernement théologique
  1. À partir de quels critères décide-t-on qu’une norme morale est culturelle ou universelle ?
  2. Quels sont les risques d’une morale fondée prioritairement sur l’expérience subjective ?
  3. En quoi la doctrine de la création est-elle décisive pour l’éthique chrétienne ?
  4. Comment comprendre la relation entre loi morale et grâce dans la foi réformée ?
  5. Quelles conséquences ecclésiales observe-t-on lorsque l’autorité de l’Écriture est relativisée ?

C. Questions pastorales

  1. Comment annoncer la vérité biblique sans dureté ni compromis ?
  2. Pourquoi la clarté doctrinale est-elle une condition de la charité authentique ?
  3. En quoi la repentance fait-elle partie intégrante de l’Évangile, sans être une négation de la dignité humaine ?

QCM doctrinal (avec éléments de réponse)

Question 1

Selon la théologie chrétienne classique, l’éthique humaine est fondée principalement sur :
A. L’observation du monde naturel
B. L’évolution des cultures
C. La révélation de Dieu dans la création et l’Écriture
D. L’expérience subjective

Bonne réponse : C
La révélation biblique interprète la création et juge l’expérience humaine.


Question 2

Pourquoi l’argument zoologique ne peut-il fonder une morale chrétienne ?
A. Parce que les animaux sont moralement supérieurs
B. Parce que la nature est elle-même marquée par la Chute
C. Parce que la Bible ignore la création
D. Parce que la science est incompatible avec la foi

Bonne réponse : B


Question 3

Dans Romains 1, Paul décrit les pratiques homosexuelles comme :
A. Des coutumes juives dépassées
B. Des comportements neutres
C. Une conséquence d’un désordre spirituel universel
D. Un problème purement rituel

Bonne réponse : C


Question 4

L’inculturation, selon la théologie chrétienne classique, concerne principalement :
A. Le contenu doctrinal
B. La norme morale
C. La forme de l’annonce de l’Évangile
D. La réécriture de l’Écriture

Bonne réponse : C


Question 5

Dans la perspective réformée confessante, la grâce :
A. Supprime la loi morale
B. Redéfinit le péché
C. Confirme et restaure l’ordre créationnel
D. Rend l’éthique secondaire

Bonne réponse : C


Points clés à mémoriser (phrases-refuges)

– L’Écriture n’est pas appelée à évoluer avec la culture, mais à la juger.
– La compassion sans vérité devient mensonge ; la vérité sans compassion devient dureté.
– La grâce ne consiste pas à renommer le péché, mais à en libérer.
– La fidélité doctrinale n’est pas un obstacle pastoral, mais sa condition.


Questions de compréhension

  1. Quelle est l’objection principale examinée ?
  2. Quels arguments sont avancés pour la soutenir ?

Questions de discernement
3. Quels présupposés orientent l’objection ?
4. En quoi influencent-ils la conclusion ?

Exercice de reformulation
5. Reformuler l’objection sans caricature.
6. Reformuler la réponse en distinguant foi, raison et faits.

Travail en groupe / enseignement
7. Comparer les sources invoquées par l’objection et celles de la réponse.
8. Discuter la devise Fides quaerens intellectum à partir de ce cas précis.

Phrase à mémoriser
La foi chrétienne ne craint pas les objections, car elle ne repose pas sur l’ignorance, mais sur la vérité reçue et comprise.


  1. L’Homme Nouveau n’est pas un média progressiste à l’origine. Au contraire.
    1) Positionnement historique de L’Homme Nouveau
    Depuis sa fondation (années 1940), L’Homme Nouveau s’est inscrit dans une ligne catholique clairement attachée à la tradition doctrinale, à la morale classique, à la loi naturelle et, après Vatican II, dans une posture critique vis-à-vis des dérives progressistes du catholicisme français.
    Il a longtemps été identifié — à juste titre — comme un média :
    conservateur sur le plan doctrinal et moral,
    méfiant à l’égard des relectures historicistes,
    attentif à la continuité du magistère.
    Sur les questions de sexualité, de mariage, de bioéthique, L’Homme Nouveau a majoritairement porté des positions alignées sur l’enseignement classique de l’Église.
    2) Ce qui change (ou, plus exactement, ce qui apparaît)
    Ce que je voulais souligner — peut-être trop rapidement — ce n’est pas que L’Homme Nouveau serait devenu progressiste, mais que :
    👉 des voix internes, minoritaires mais réelles, favorables à une relecture théologique sur certaines questions sensibles, peuvent aujourd’hui y être publiées ou discutées.
    La publication (ou la discussion) d’un article comme celui de Thibaud Collin ne signifie pas un changement de ligne éditoriale globale, mais révèle :
    soit une volonté de débat interne,
    soit une pluralité assumée d’opinions,
    soit une tension réelle au sein même des milieux catholiques se réclamant de la tradition. ↩︎
  2. Voir en particulier : https://ehne.fr/fr/encyclopedie/th%C3%A9matiques/genre-et-europe/les-religions-en-europe-le-sacre-du-genre/les-questions-de-genre-dans-le-protestantisme-fran%C3%A7ais-et-europ%C3%A9en ↩︎

Commentaires

Une réponse à “Sexualité, création et vérité morale : discerner les relectures contemporaines à la lumière de la foi chrétienne”

  1. Avatar de Alain Rioux

    En un mot comme en cent, les gnostiques n’ont pas compris que la Résurrection corporelle de J-C n’abolissait pas mais sauvegardait et restaurait l’ordre de la Création, selon Héb.13/8-9 et Luc. 24/39, entre autres. Car, son identité historique et pascale est affirmée. C’est pourquoi, ils se permettent de substituer la sociologie à la théologie. De la sorte, ils préfèrent s’enferment pour réfléchir à l’abri des paramètres d’un cercueil, afin de mieux demeurer imperméables à tout renouvellement de l’intelligence…

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