Vincent Bru, 19 janvier 2026
Le wokisme est souvent nié comme idéologie structurée, réduit à une caricature polémique ou à une simple sensibilité morale. L’enquête de Nora Bussigny prend le contrepied de ce déni. Par une immersion prolongée, elle donne à voir un univers militant cohérent, normatif, disciplinaire. Un livre qui dérange parce qu’il décrit, avant de juger.
Une enquête immersive assumée
Le cœur de l’ouvrage repose sur une méthode simple et radicale : l’infiltration. Pendant plus d’un an, Nora Bussigny adopte une fausse identité et participe à des réunions, formations, actions militantes et échanges privés au sein de différents cercles se réclamant de l’antiracisme, du féminisme radical, de l’idéologie transgenre et de l’intersectionnalité. Le livre avance par scènes vécues, conversations retranscrites, situations concrètes. Il ne s’agit pas d’un essai théorique, mais d’un récit d’expérience.
Ce choix narratif produit un effet précis : il donne à voir le fonctionnement réel de ces milieux, non leur version idéalisée. Le lecteur découvre un monde régi par des codes linguistiques stricts, une hiérarchie implicite des victimes, une surveillance constante des paroles et une obsession de la pureté idéologique. Le vocabulaire, les rituels d’auto-critique, les exclusions discrètes mais efficaces composent un univers fermé, où la déviance doctrinale est immédiatement sanctionnée.
Une idéologie vécue comme système total
Ce que le livre met en lumière, c’est que le wokisme n’est pas seulement un ensemble de revendications morales, mais une vision du monde complète. Il propose une anthropologie (l’individu défini par son identité victimaire), une morale (le bien se mesure à l’alignement idéologique), une sotériologie implicite (la reconnaissance publique et l’auto-culpabilisation comme voie de rédemption) et une eschatologie militante (la promesse d’une société purifiée des rapports de domination).
L’enquête montre aussi que cette idéologie fonctionne par intimidation douce : personne n’impose explicitement, mais chacun sait ce qu’il est permis de penser, dire ou taire. La peur de l’exclusion sociale devient un puissant moteur de conformité. À ce titre, le terme d’« inquisition » n’est pas une simple provocation rhétorique, mais une analogie fonctionnelle : même logique de soupçon, même obsession de l’orthodoxie, même refus de la dissidence interne.
Une lecture réformée confessante : une religion de substitution
D’un point de vue réformé confessant, l’analyse est particulièrement éclairante. Le wokisme apparaît comme une religion séculière, au sens strict. Il absolutise des catégories créées, nie la chute universelle de l’homme et substitue à la grâce une morale de la performance identitaire. Là où l’Écriture affirme que tous ont péché (Romains 3.23), le wokisme divise l’humanité entre coupables héréditaires et innocents structurels. Là où l’Évangile proclame une justification par grâce seule, il impose une justification par discours, alignement et repentance publique permanente.
On retrouve ici ce que la théologie réformée dénonce depuis Calvin : le cœur humain est une fabrique d’idoles. Privée de Dieu, la société recrée des absolus moraux, des péchés capitaux et des prêtres. Le wokisme n’abolit pas le religieux ; il le déplace. Et parce qu’il nie explicitement toute transcendance, il devient d’autant plus implacable : il n’existe ni pardon réel, ni réconciliation durable, seulement des fautes indélébiles.
Les critiques adressées au livre
Les critiques du livre se concentrent sur trois points. D’abord, la méthode : on reproche à Bussigny de généraliser à partir de cas extrêmes. Ensuite, le vocabulaire : le terme « wokisme » serait flou, idéologique, voire réactionnaire. Enfin, l’intention : l’enquête serait orientée, militante à l’envers, voire caricaturale.
Ces objections proviennent quasi exclusivement de la sphère intellectuelle et médiatique de gauche culturelle, souvent la même qui nie l’existence même du wokisme comme idéologie structurée. Elles invoquent la complexité sociologique, la diversité des luttes, la nécessité de nuancer.
Répondre aux critiques : le déni comme stratégie
Ces critiques méritent d’être examinées, mais elles ne sont pas neutres. Elles participent d’un déni idéologique. Dire que le wokisme n’existe pas tout en reprochant à Bussigny d’en parler mal est déjà une contradiction. L’argument de la « minorité bruyante » sert surtout à éviter toute remise en question de l’hégémonie culturelle actuelle, pourtant bien réelle dans les universités, les médias, les institutions et les grandes entreprises.
Quant à la méthode immersive, elle est précisément adaptée à un objet qui se protège par le langage et la dissimulation morale. Les idéologies normatives se révèlent rarement dans les textes officiels ; elles se dévoilent dans les pratiques. Les critiques peuvent, au mieux, inviter à nuancer certaines généralisations. Elles ne suffisent en aucun cas à invalider le diagnostic central.
En définitive, Les nouveaux inquisiteurs ne prétend pas clore le débat. Il accomplit quelque chose de plus fondamental : il rend visible ce que beaucoup vivent sans pouvoir le nommer. À ce titre, le livre est moins un pamphlet qu’un symptôme. Et pour qui confesse une foi réformée lucide sur le péché, le pouvoir et l’idolâtrie, il constitue un avertissement salutaire : une société qui chasse Dieu ne devient pas neutre, elle devient religieuse autrement — et souvent plus dure encore.
Notice bibliographique sommaire
Ouvrage principal
– Nora Bussigny, Les nouveaux inquisiteurs. L’enquête d’une infiltrée en terres wokes, Paris, Albin Michel, 2023.
Ouvrages critiques et contextuels (idéologie, wokisme, religion séculière)
– Jean‑François Braunstein, La religion woke, Paris, Grasset, 2022.
– Pierre‑André Taguieff, L’imposture décoloniale, Paris, Éditions de l’Observatoire, 2020.
– Chantal Delsol, La fin de la chrétienté, Paris, Cerf, 2021.
Perspective théologique et critique culturelle (réformée et chrétienne)
– Abraham Kuyper, Le calvinisme, trad. Fr., Paris, Kerygma, 2013.
– Herman Bavinck, La philosophie de la révélation, Genève, Labor et Fides, 2008.
– Augustin, La Cité de Dieu, livres XIX–XXII.
👉 Cette bibliographie vise à situer le livre de Bussigny, à éclairer la notion de religion séculière, et à fournir un cadre critique réformé confessant sans surcharge académique.
Annexe – réponses aux objections
Pensée comme une fiche terrain : claire, mémorisable, utilisable en discussion publique ou privée. Ton ferme, argumenté, sans jargon.
Objection 1 : « Le wokisme n’existe pas, c’est un mot-valise polémique »
Réponse : Le déni précède l’analyse. Qu’un terme soit débattu n’implique pas que la réalité qu’il désigne soit fictive. On peut discuter le mot « wokisme », mais on ne peut nier l’existence de pratiques, de normes, de sanctions sociales, d’un vocabulaire codifié et d’une vision du monde cohérente. Une idéologie se reconnaît à ses effets concrets avant ses définitions savantes.
Objection 2 : « Bussigny ne montre que des cas extrêmes »
Réponse : Les cas dits « extrêmes » sont précisément révélateurs. Ce sont les lieux où une idéologie se manifeste sans fard. Toute enquête immersive met au jour des logiques de fond que les discours officiels masquent. Par ailleurs, ces pratiques ne sont pas marginales : elles se retrouvent dans les universités, les médias, les institutions culturelles et le monde associatif.
Objection 3 : « Ce n’est pas scientifique, seulement du vécu »
Réponse : Le livre ne prétend pas être une étude académique, mais une enquête journalistique. Le vécu n’est pas un défaut quand il est répété, cohérent et situé. Les sciences sociales elles-mêmes utilisent l’observation participante. Refuser le témoignage au nom de la méthode est souvent une manière d’éviter le réel.
Objection 4 : « Le terme d’inquisition est excessif »
Réponse : L’analogie n’est pas historique mais fonctionnelle. Il ne s’agit pas de comparer des époques, mais des mécanismes : obsession de l’orthodoxie, dénonciation, auto-critique, exclusion des hérétiques, peur sociale. Sur ce plan, le parallèle est pertinent. Les mots choquent parce qu’ils révèlent.
Objection 5 : « Tu caricatures des luttes légitimes »
Réponse : Reconnaître l’existence d’injustices réelles n’oblige pas à accepter une idéologie totalisante. Une cause juste peut être portée par une anthropologie fausse. La critique du wokisme ne nie pas les problèmes sociaux ; elle conteste leur interprétation morale, leur absolutisation et leurs méthodes.
Objection 6 : « C’est une lecture idéologique de droite »
Réponse : Toute lecture est située. La question n’est pas l’absence d’angle, mais la cohérence et la véracité des faits décrits. Accuser de « droite » ou de « réaction » permet d’éviter la discussion de fond. C’est un réflexe disqualifiant, pas un argument.
Objection 7 : « Tu parles de religion, c’est abusif »
Réponse : D’un point de vue réformé confessant, le terme est précis. Il y a une morale absolue, des péchés, des rites, une sotériologie implicite, une communauté des purs et des impurs. Quand Dieu est exclu, le religieux ne disparaît pas : il se déplace. Le wokisme fonctionne comme une religion séculière sans grâce.
Objection 8 : « Tu refuses la nuance »
Réponse : La nuance ne consiste pas à neutraliser toute critique. Elle sert à affiner, pas à dissoudre. Oui, tout n’est pas uniforme. Oui, certaines personnes sont sincères. Mais ces nuances ne suffisent pas à invalider un diagnostic global sur une idéologie dominante et structurante.
Conclusion terrain
Cette annexe n’a pas pour but de clore le débat, mais d’éviter le piège le plus courant : confondre désaccord et caricature. Les nouveaux inquisiteurs peut être discuté, précisé, complété. Il ne peut plus être simplement nié. Et c’est précisément pour cela qu’il dérange.
Réponses réflexes – wokisme / Bussigny
• « Le mot est discutable, la réalité ne l’est pas. Ce sont les pratiques qui comptent. »
• « Les idéologies se révèlent toujours dans leurs formes les plus cohérentes, pas dans leurs discours officiels. »
• « Ce n’est pas un essai universitaire, c’est une enquête de terrain. Le vécu répété est un fait. »
• « Dire « cas extrêmes » est souvent une manière d’éviter la question de fond. »
• « Toute idéologie commence par dire qu’elle n’existe pas. »
• « On peut reconnaître des injustices sans sacraliser une vision du monde. »
• « Ce n’est pas caricatural de décrire des normes, des sanctions et des exclusions. »
• « Quand il y a des péchés, des purs, des impurs et des rites, on parle bien de religion — même sans Dieu. »
• « La nuance sert à préciser, pas à neutraliser toute critique. »
• « Le problème n’est pas l’intention morale, mais l’anthropologie sous-jacente. »
• « Une société sans transcendance ne devient pas neutre, elle devient plus dure. »

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