Vincent Bru, 9 janvier 2026
Nation, Église et alliance : distinguer sans séparer
La question du rapport entre nation, Église et salut traverse toute l’histoire chrétienne. Elle oppose souvent deux excès : d’un côté la sacralisation de la nation, de l’autre la réduction du salut à une affaire strictement individuelle. La théologie réformée confessante propose une voie plus exigeante : distinguer sans séparer.
Luther et Calvin : une distinction commune, des accents différents
Chez Martin Luther, la théologie des deux règnes insiste fortement sur la non-confusion entre l’Évangile et l’ordre politique. Dieu gouverne le monde par l’autorité civile et l’Église par la Parole et les sacrements. Le risque, dans certaines lectures luthériennes tardives, est de transformer cette distinction en séparation de principe, ouvrant la voie à une neutralité religieuse de l’État.
Jean Calvin, tout en affirmant la même distinction, développe une pensée plus apte à intégrer la dimension publique de la foi. Il parle d’un duplex regimen, un double gouvernement, spirituel et politique, distincts mais tous deux placés sous la souveraineté de Dieu. L’État n’est ni neutre ni rédempteur : il est responsable devant Dieu de la justice et du bien commun.
Alliance de grâce : ni individualisme, ni nationalisation
La théologie réformée refuse un salut purement individualiste. L’alliance de grâce est ecclésiale et visible : elle rassemble des croyants, mais aussi leurs enfants, d’où le baptême des enfants des fidèles. La promesse biblique « toi et ta maison » montre que Dieu agit aussi à l’échelle familiale. Cela distingue profondément la foi réformée du piétisme ou d’un évangélisme strictement born again, centré sur l’expérience individuelle.
Cependant, cette extension familiale ne se transpose pas mécaniquement au niveau national. La nation est une institution divine de la providence, regroupant des familles dans un destin commun, mais elle n’est pas une institution sacramentelle. Elle ne prêche pas, ne baptise pas, ne régénère pas.
Une dimension nationale réelle, sans alliance nationale rédemptrice
L’histoire montre pourtant que des nations ont reconnu publiquement le christianisme : l’Arménie, les royaumes médiévaux, ou encore la France d’Ancien Régime. D’autres ont été profondément évangélisées sans reconnaissance constitutionnelle, puis ont apostasié. Ces faits ne sont pas des fictions théologiques.
Il est donc légitime de parler de responsabilité nationale aggravée : une nation façonnée par l’Évangile sera jugée plus sévèrement si elle le renie. C’est ici que l’héritage d’Augustin est précieux : les cités sont mêlées dans l’histoire, mais Dieu juge réellement la cité terrestre. Cette responsabilité n’implique pas une alliance nationale rédemptrice, qui reste propre à l’Église en Christ.
Kuyper, Bahnsen et la question de la loi
Abraham Kuyper a fourni une grammaire décisive : la seigneurie du Christ s’étend à toutes les sphères, sans les confondre. La nation peut donc être appelée à ordonner son droit selon la loi morale, sans devenir une Église bis. Les théonomistes, comme Greg Bahnsen, ont raison de refuser l’autonomie morale de l’État, mais posent des questions délicates lorsqu’ils veulent transposer directement le droit pénal mosaïque, sans la prudence déjà recommandée par Thomas d’Aquin sur la proportion et la pédagogie de la loi humaine.
La théonomie : une intuition juste à ne pas disqualifier
Toute réflexion sérieuse sur le rapport entre Évangile, Église et nation ne peut faire l’économie d’une question longtemps négligée : celle de la loi de Dieu. Les courants théonomistes et reconstructionnistes ont souvent été critiqués — parfois à juste titre — pour certains excès ou transpositions hâtives. Mais il serait intellectuellement et théologiquement malhonnête de jeter le bébé avec l’eau du bain. Leur intuition centrale mérite d’être entendue : la loi de Dieu est universelle, et l’autonomie morale des individus comme des États est une fiction moderne. La théonomie — littéralement le gouvernement de Dieu par sa loi — s’oppose à l’autonomie, non à la grâce. Elle ne prétend pas que la loi sauve, mais que la loi demeure normative pour la vie humaine, personnelle et sociale.
L’histoire de l’Église montre d’ailleurs que certaines grandes vérités ont été clarifiées progressivement. Aux IVᵉ et Vᵉ siècles, l’Église a formulé de manière décisive les dogmes trinitaire et christologique. Au XVIᵉ siècle, la Réforme a approfondi de façon incomparable le dogme scripturaire et le dogme sotériologique : l’autorité souveraine de l’Écriture, le salut par la grâce seule, par la foi seule, en Christ seul. Aujourd’hui, dans un monde marqué par la sécularisation et l’exaltation de l’autonomie, la question de la loi de Dieu appelle à son tour un travail doctrinal approfondi. Quelle est la place de la loi morale dans la vie de l’Église ? Quelle est sa fonction pour les familles, les autorités civiles, les nations ? Comment distinguer correctement loi morale, lois cérémonielles et lois pénales, sans mécanicisme ni relativisme ?
Il ne s’agit ni de revenir à une théocratie biblique, ni de confondre Église et État, mais de redécouvrir que l’Église a le devoir d’enseigner non seulement l’Évangile du salut, mais aussi la sagesse de Dieu pour la vie humaine. À ce titre, la théonomie pose des questions légitimes que la théologie réformée confessante ne peut éluder, mais qu’elle doit intégrer avec discernement, prudence et profondeur.
Conclusion
Un engagement national vis-à-vis de l’Évangile n’est ni une hérésie ni une illusion historique. Il devient problématique seulement lorsqu’il confond nation et Église, providence et rédemption. La voie réformée confessante permet de dire ensemble : Dieu sauve par Christ et son Église, mais l’obéissance chrétienne a des effets publics réels sur les nations. Distinguer, sans jamais séparer : telle demeure la tâche.
Bibliographie sommaire – Pour approfondir
Sources patristiques et médiévales
- Augustin, La Cité de Dieu, livres XIX–XXII, trad. Française, Desclée de Brouwer.
- Thomas d’Aquin, Somme théologique, I–II, questions 90–97 (Traité de la loi), Cerf.
Réforme et théologie réformée classique
- Martin Luther, De l’autorité temporelle et jusqu’où on lui doit obéissance (1523).
- Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, livre IV, chap. 20.
- Catéchisme de Heidelberg (1563), questions 2, 74, 86–115.
- Confession de foi de Westminster, chapitres XIX et XXIII.
Néo-calvinisme et théologie politique
- Abraham Kuyper, Lectures on Calvinism, Eerdmans.
- Abraham Kuyper, Souveraineté de sphères (textes choisis).
Théonomie et débats contemporains
- Greg Bahnsen, Theonomy in Christian Ethics, Covenant Media Press.
- Westminster Theological Seminary (dir.), Theonomy : A Reformed Critique, Zondervan.
Approches critiques et nuancées
- Oliver O’Donovan, The Desire of the Nations, Cambridge University Press.
- David VanDrunen, Natural Law and the Two Kingdoms, Eerdmans.

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