La Cité de Dieu et la cité terrestre

Nation, Église et loi de Dieu : une approche réformée confessante

Nation, Église et alliance : dis­tin­guer sans sépa­rer

La ques­tion du rap­port entre nation, Église et salut tra­verse toute l’histoire chré­tienne. Elle oppose sou­vent deux excès : d’un côté la sacra­li­sa­tion de la nation, de l’autre la réduc­tion du salut à une affaire stric­te­ment indi­vi­duelle. La théo­lo­gie réfor­mée confes­sante pro­pose une voie plus exi­geante : dis­tin­guer sans sépa­rer.

Luther et Cal­vin : une dis­tinc­tion com­mune, des accents dif­fé­rents

Chez Mar­tin Luther, la théo­lo­gie des deux règnes insiste for­te­ment sur la non-confu­sion entre l’Évangile et l’ordre poli­tique. Dieu gou­verne le monde par l’autorité civile et l’Église par la Parole et les sacre­ments. Le risque, dans cer­taines lec­tures luthé­riennes tar­dives, est de trans­for­mer cette dis­tinc­tion en sépa­ra­tion de prin­cipe, ouvrant la voie à une neu­tra­li­té reli­gieuse de l’État.

Jean Cal­vin, tout en affir­mant la même dis­tinc­tion, déve­loppe une pen­sée plus apte à inté­grer la dimen­sion publique de la foi. Il parle d’un duplex regi­men, un double gou­ver­ne­ment, spi­ri­tuel et poli­tique, dis­tincts mais tous deux pla­cés sous la sou­ve­rai­ne­té de Dieu. L’État n’est ni neutre ni rédemp­teur : il est res­pon­sable devant Dieu de la jus­tice et du bien com­mun.

Alliance de grâce : ni indi­vi­dua­lisme, ni natio­na­li­sa­tion

La théo­lo­gie réfor­mée refuse un salut pure­ment indi­vi­dua­liste. L’alliance de grâce est ecclé­siale et visible : elle ras­semble des croyants, mais aus­si leurs enfants, d’où le bap­tême des enfants des fidèles. La pro­messe biblique « toi et ta mai­son » montre que Dieu agit aus­si à l’échelle fami­liale. Cela dis­tingue pro­fon­dé­ment la foi réfor­mée du pié­tisme ou d’un évan­gé­lisme stric­te­ment born again, cen­tré sur l’expérience indi­vi­duelle.

Cepen­dant, cette exten­sion fami­liale ne se trans­pose pas méca­ni­que­ment au niveau natio­nal. La nation est une ins­ti­tu­tion divine de la pro­vi­dence, regrou­pant des familles dans un des­tin com­mun, mais elle n’est pas une ins­ti­tu­tion sacra­men­telle. Elle ne prêche pas, ne bap­tise pas, ne régé­nère pas.

Une dimen­sion natio­nale réelle, sans alliance natio­nale rédemp­trice

L’histoire montre pour­tant que des nations ont recon­nu publi­que­ment le chris­tia­nisme : l’Arménie, les royaumes médié­vaux, ou encore la France d’Ancien Régime. D’autres ont été pro­fon­dé­ment évan­gé­li­sées sans recon­nais­sance consti­tu­tion­nelle, puis ont apos­ta­sié. Ces faits ne sont pas des fic­tions théo­lo­giques.

Il est donc légi­time de par­ler de res­pon­sa­bi­li­té natio­nale aggra­vée : une nation façon­née par l’Évangile sera jugée plus sévè­re­ment si elle le renie. C’est ici que l’héritage d’Augustin est pré­cieux : les cités sont mêlées dans l’histoire, mais Dieu juge réel­le­ment la cité ter­restre. Cette res­pon­sa­bi­li­té n’implique pas une alliance natio­nale rédemp­trice, qui reste propre à l’Église en Christ.

Kuy­per, Bahn­sen et la ques­tion de la loi

Abra­ham Kuy­per a four­ni une gram­maire déci­sive : la sei­gneu­rie du Christ s’étend à toutes les sphères, sans les confondre. La nation peut donc être appe­lée à ordon­ner son droit selon la loi morale, sans deve­nir une Église bis. Les théo­no­mistes, comme Greg Bahn­sen, ont rai­son de refu­ser l’autonomie morale de l’État, mais posent des ques­tions déli­cates lorsqu’ils veulent trans­po­ser direc­te­ment le droit pénal mosaïque, sans la pru­dence déjà recom­man­dée par Tho­mas d’Aquin sur la pro­por­tion et la péda­go­gie de la loi humaine.

La théo­no­mie : une intui­tion juste à ne pas dis­qua­li­fier

Toute réflexion sérieuse sur le rap­port entre Évan­gile, Église et nation ne peut faire l’économie d’une ques­tion long­temps négli­gée : celle de la loi de Dieu. Les cou­rants théo­no­mistes et recons­truc­tion­nistes ont sou­vent été cri­ti­qués — par­fois à juste titre — pour cer­tains excès ou trans­po­si­tions hâtives. Mais il serait intel­lec­tuel­le­ment et théo­lo­gi­que­ment mal­hon­nête de jeter le bébé avec l’eau du bain. Leur intui­tion cen­trale mérite d’être enten­due : la loi de Dieu est uni­ver­selle, et l’autonomie morale des indi­vi­dus comme des États est une fic­tion moderne. La théo­no­mie — lit­té­ra­le­ment le gou­ver­ne­ment de Dieu par sa loi — s’oppose à l’autonomie, non à la grâce. Elle ne pré­tend pas que la loi sauve, mais que la loi demeure nor­ma­tive pour la vie humaine, per­son­nelle et sociale.

L’histoire de l’Église montre d’ailleurs que cer­taines grandes véri­tés ont été cla­ri­fiées pro­gres­si­ve­ment. Aux IVᵉ et Vᵉ siècles, l’Église a for­mu­lé de manière déci­sive les dogmes tri­ni­taire et chris­to­lo­gique. Au XVIᵉ siècle, la Réforme a appro­fon­di de façon incom­pa­rable le dogme scrip­tu­raire et le dogme soté­rio­lo­gique : l’autorité sou­ve­raine de l’Écriture, le salut par la grâce seule, par la foi seule, en Christ seul. Aujourd’hui, dans un monde mar­qué par la sécu­la­ri­sa­tion et l’exaltation de l’autonomie, la ques­tion de la loi de Dieu appelle à son tour un tra­vail doc­tri­nal appro­fon­di. Quelle est la place de la loi morale dans la vie de l’Église ? Quelle est sa fonc­tion pour les familles, les auto­ri­tés civiles, les nations ? Com­ment dis­tin­guer cor­rec­te­ment loi morale, lois céré­mo­nielles et lois pénales, sans méca­ni­cisme ni rela­ti­visme ?

Il ne s’agit ni de reve­nir à une théo­cra­tie biblique, ni de confondre Église et État, mais de redé­cou­vrir que l’Église a le devoir d’enseigner non seule­ment l’Évangile du salut, mais aus­si la sagesse de Dieu pour la vie humaine. À ce titre, la théo­no­mie pose des ques­tions légi­times que la théo­lo­gie réfor­mée confes­sante ne peut élu­der, mais qu’elle doit inté­grer avec dis­cer­ne­ment, pru­dence et pro­fon­deur.

Conclu­sion

Un enga­ge­ment natio­nal vis-à-vis de l’Évangile n’est ni une héré­sie ni une illu­sion his­to­rique. Il devient pro­blé­ma­tique seule­ment lorsqu’il confond nation et Église, pro­vi­dence et rédemp­tion. La voie réfor­mée confes­sante per­met de dire ensemble : Dieu sauve par Christ et son Église, mais l’obéissance chré­tienne a des effets publics réels sur les nations. Dis­tin­guer, sans jamais sépa­rer : telle demeure la tâche.


Biblio­gra­phie som­maire – Pour appro­fon­dir

Sources patris­tiques et médié­vales

  • Augus­tin, La Cité de Dieu, livres XIX–XXII, trad. Fran­çaise, Des­clée de Brou­wer.
  • Tho­mas d’Aquin, Somme théo­lo­gique, I–II, ques­tions 90–97 (Trai­té de la loi), Cerf.

Réforme et théo­lo­gie réfor­mée clas­sique

  • Mar­tin Luther, De l’autorité tem­po­relle et jusqu’où on lui doit obéis­sance (1523).
  • Jean Cal­vin, Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, livre IV, chap. 20.
  • Caté­chisme de Hei­del­berg (1563), ques­tions 2, 74, 86–115.
  • Confes­sion de foi de West­mins­ter, cha­pitres XIX et XXIII.

Néo-cal­vi­nisme et théo­lo­gie poli­tique

  • Abra­ham Kuy­per, Lec­tures on Cal­vi­nism, Eerd­mans.
  • Abra­ham Kuy­per, Sou­ve­rai­ne­té de sphères (textes choi­sis).

Théo­no­mie et débats contem­po­rains

  • Greg Bahn­sen, Theo­no­my in Chris­tian Ethics, Cove­nant Media Press.
  • West­mins­ter Theo­lo­gi­cal Semi­na­ry (dir.), Theo­no­my : A Refor­med Cri­tique, Zon­der­van.

Approches cri­tiques et nuan­cées

  • Oli­ver O’Donovan, The Desire of the Nations, Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press.
  • David Van­Dru­nen, Natu­ral Law and the Two King­doms, Eerd­mans.

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