Brigite Bardot

Brigitte Bardot ou la violence tranquille de la doxa

Vincent Bru, 31 décembre 2025

La doxa comme tribunal moral

La tentation de notre époque est simple : juger vite, classer moralement, réduire une existence à quelques propos devenus inacceptables selon la doxa du moment. Cette doxa, façonnée par les médias dominants, les idéologies en vogue et les modes culturelles, ne se contente pas d’indiquer ce qu’il convient de penser ; elle délimite ce qu’il est permis de dire. En sortir, même maladroitement, expose aussitôt à la disqualification symbolique.

Une parole libre face aux normes idéologiques

C’est dans ce climat que sont relues aujourd’hui les prises de position de Brigitte Bardot. Figure publique libre de ton et étrangère au langage normé, elle exprimait ses opinions sans précaution rhétorique ni souci de conformité. Ce décalage explique en grande partie le choc entre ses paroles et les cadres idéologiques contemporains, bien plus que leur singularité réelle.

Quand l’idéologie remplace l’analyse

Certains de ses propos sont désormais jugés déplacés ou condamnables. Mais ils ne le sont qu’au regard d’un cadre idéologique précis, historiquement situé, qui tend à assimiler toute critique du multiculturalisme à une forme de haine, toute inquiétude identitaire à un rejet de l’autre, toute défense d’une culture majoritaire à une faute morale. Cette assimilation relève d’un choix doctrinal, non d’une évidence universelle.

Une inquiétude civilisationnelle disqualifiée

Bardot exprimait une inquiétude civilisationnelle, liée à son attachement à une continuité culturelle française. On peut discuter ses analyses, regretter ses excès de langage, condamner certaines généralisations. Mais transformer cette inquiétude en caricature morale revient à substituer le jugement idéologique à l’analyse honnête.

Une foi discrète comme socle moral

Cette manière de regarder le monde ne surgissait pas du néant. Un autre aspect, moins débattu, était sa relation à la foi chrétienne, enracinée dans une éducation catholique stricte, même si ce lien a évolué avec le temps. Elle a souvent évoqué une foi personnelle, non idéologique, assumée sans militantisme. « La foi est en moi. Ni plus ni moins qu’avant. J’ai la foi », déclarait-elle encore récemment1. Cette dimension éclaire la cohérence de ses positions : sens aigu du bien et du mal, rapport tragique à la souffrance, attachement viscéral à la protection des plus vulnérables, combat pour la cause animale. Là encore, elle échappait aux catégories attendues.

L’islam comme fait culturel, non comme dogme

C’est dans ce cadre moral et civilisationnel qu’elle formulait sa critique de l’islam2, non sur un plan théologique, mais comme phénomène culturel et social qu’elle jugeait transformateur pour la France. Son langage, volontairement frontal, a heurté les normes juridiques et discursives actuelles. Il s’inscrit néanmoins dans une critique globale du multiculturalisme, partagée par beaucoup mais rarement exprimée aussi directement. La doxa du moment joue ici un rôle central : ce qui est aujourd’hui frappé d’interdit relève moins d’une vérité intemporelle que d’un cadre idéologique historiquement construit.

Une critique du féminisme enracinée dans une anthropologie

On peut enfin rappeler la critique constante qu’elle adressait au féminisme moderne, qu’elle jugeait idéologique, culpabilisateur et mensonger quant à la condition féminine. Elle refusait l’idée selon laquelle la femme ne pourrait s’accomplir qu’en imitant l’homme ou en se construisant contre lui. Elle dénonçait un féminisme qui transforme la rivalité en norme, la maternité en aliénation et la différence sexuelle en soupçon.

Complémentarisme chrétien contre égalitarisme abstrait

Cette position, souvent caricaturée, rejoint pourtant une intuition profondément chrétienne : l’égalité en dignité n’implique pas l’identité des rôles. La vision biblique classique ne repose pas sur l’égalitarisme, mais sur le complémentarisme. Homme et femme sont égaux devant Dieu, créés ensemble à son image, mais appelés à des vocations distinctes et ordonnées l’une à l’autre. Là où le féminisme contemporain tend à nier ou déconstruire la différence, le christianisme l’assume comme une richesse et une donnée de la création.

Refuser la réduction morale

En ce sens, la critique du féminisme ne relevait pas d’un rejet de la femme, mais d’un refus de l’idéologie qui prétend la libérer en la coupant de sa réalité charnelle, relationnelle et symbolique. Elle s’inscrit, là encore, en faux contre la doxa dominante, au nom d’une conception plus ancienne et plus réaliste de l’humain.

Ainsi, réduire Brigitte Bardot à quelques citations ou à des condamnations judiciaires revient à refuser la complexité humaine. Juger exige autre chose que la répétition des verdicts dominants : cela suppose nuance, sens historique et proportion. Autant de vertus que la doxa contemporaine sacrifie trop souvent sur l’autel de la « pureté » idéologique.


Annexe – Albert Schweitzer et Brigitte Bardot : une correspondance manquée

Un épisode peu connu permet d’éclairer autrement l’engagement de Brigitte Bardot en faveur du vivant : la correspondance avortée avec Albert Schweitzer. En novembre 1964, moins d’un an avant sa mort, le théologien, médecin et prix Nobel de la paix lui écrivit depuis l’hôpital de Lambaréné, au Gabon. Il souhaitait l’encourager pour son engagement en faveur de la protection animale et reconnaître en elle une voix morale capable de sensibiliser largement à la nécessité de prendre soin du vivant.

Dans cette lettre, Schweitzer insistait sur la responsabilité éthique des figures publiques face à la souffrance des êtres vulnérables, humains comme non humains. Il voyait dans l’engagement de Bardot une convergence profonde avec sa propre éthique du respect de la vie, fondée sur la compassion, la retenue et le refus de l’endurcissement moral produit par la modernité technique. Il exprimait le souhait d’un dialogue, voire d’une action commune, autour de cette exigence morale fondamentale.

Cette lettre ne parvint jamais à sa destinataire, noyée dans la masse du courrier qu’elle recevait alors. Brigitte Bardot ne découvrit l’existence de cette correspondance que soixante ans plus tard, en 2024, lors d’échanges avec la Maison Albert Schweitzer à Gunsbach, à l’occasion de travaux mémoriels consacrés à l’héritage du penseur alsacien. La rencontre n’eut donc jamais lieu, mais la proximité intellectuelle et morale apparaît rétrospectivement évidente.

Cet épisode souligne que l’engagement de Bardot pour la cause animale ne relevait ni de la posture ni de l’air du temps, mais s’inscrivait dans une lignée morale exigeante, reconnue par l’une des grandes consciences chrétiennes du XXᵉ siècle. Il rappelle aussi que le soin du vivant constitue un point de rencontre rare entre des trajectoires très différentes, unies par une même intuition : la civilisation se mesure à la manière dont elle traite les plus vulnérables.


A lire sur le sujet :

Bardot, la femme sans alibi (Causeur)

Sources « religion / angle spirituel »
Annonce officielle (Fondation Brigitte Bardot)  : https ://www.fondationbrigittebardot.fr/deces-de-notre-fondatrice-et-presidente-madame-brigitte-bardot/ Fondation Brigitte Bardot
Aleteia (catholique) nécrologie : https ://fr.aleteia.org/202 8/brigitte-bardot-est-morte-a-91-ans/ Aleteia
Aleteia (catholique) sur mort/éternité (archives)  : https ://fr.aleteia.org/202 8/quand-brigitte-bardot-evoquait-la-mort-en-1983/ Aleteia
Regards protestants (protestant, plutôt agrégateur d’actus) mention du décès : https ://regardsprotestants.com/actualites/societe/rencontre-entre-trump-et-zelensky-deces-de-brigitte-bardot-cessez-le-feu-entre-la-thailande-et-le-cambodge-les-cinq-infos-a-retenir-du-week-end/ Regards protestants

Sources critiques (controverses, condamnations, « zones sombres »)
Condamnation pour incitation à la haine raciale (Le Monde, 2008)  : https ://www.lemonde.fr/societe/article/2008/06/03/brigitte-bardot-condamnee-a-15-000-euros-d-amende-pour-racisme_1053334_3224.html Le Monde.fr
Procès/amendes plus récentes (Le Monde, 2021)  : https ://www.lemonde.fr/societe/article/202 0/08/injures-raciales-une-amende-de-25-000-euros-requise-contre-brigitte-bardot_6097581_3224.html Le Monde.fr
Synthèse critique récente (Jeune Afrique)  : https ://www.jeuneafrique.com/1752965/politique/une-marianne-sans-filtre-retour-sur-les-derives-racistes-de-brigitte-bardot/ Jeune Afrique
Nécrologie internationale rappelant le « legs complexe » (The Guardian)  : https ://www.theguardian.com/film/2025/dec/28/brigitte-bardot-french-screen-legend-and-animal-rights-activist-dies The Guardian

Sources plutôt élogieuses / nuancées (icône culturelle, cause animale, « liberté »)
Nécrologie nuancée (Le Monde English, insiste sur l’icône et la complexité)  : https ://www.lemonde.fr/en/culture/article/202 8/brigitte-bardot-has-died-aged-91_6748890_30.html Le Monde.fr
Réactions politiques compilées (Boursorama/AFP)  : https ://www.boursorama.com/bourse/actualites/principales-reactions-a-la-mort-de-brigitte-bardot-actualise-c8dfb194453a54efe6ad5dff7540c3a6 Boursorama
Angle « avenir de la Fondation / protection animale » (Le Point)  : https ://www.lepoint.fr/societe/mort-de-brigitte-bardot-quel-avenir-pour-sa-fondation-et-la-protection-animale-2PZSRC2QXNDD3OY7V46WUOS5Q4/ Le Point.fr

  1. Dans une interview accordée à Aleteia en 2025, elle déclarait sans ambages : « La foi est en moi. Ni plus ni moins qu’avant. J’ai la foi. » et expliquait qu’elle cultivait une relation personnelle à la Sainte Vierge qu’elle appelait « ma petite Vierge » et à laquelle elle s’adressait directement, sans intermédiaire institutionnel.Aleteia
    Dans un autre entretien, elle affirmait encore : « Moi, j’ai confiance en Jésus ! » témoignant d’une conviction intime qui dépassait l’appartenance à des structures religieuses formelles.Famille Chrétienne ↩︎
  2. Dans Un cri dans le silence (2003), puis dans des lettres ouvertes reprises par la presse, Brigitte Bardot écrivait :
    « La France est envahie par une population étrangère qui impose ses mœurs, ses coutumes, sa religion. Nous assistons à une islamisation rampante de notre pays. »
    Cette citation est citée et contextualisée notamment par Le Monde lors de ses condamnations judiciaires, qui rappellent le cadre exact de ses propos, à savoir une critique globale de l’évolution culturelle et religieuse de la France, et non un appel à la violence.
    Source presse : Le Monde, article du 3 juin 2008, « Brigitte Bardot condamnée pour provocation à la haine raciale ».
    Deuxième citation (lettre ouverte, 2006 – reprise par la presse)
    Dans une lettre adressée au ministre de l’Intérieur en 2006, à propos de l’Aïd el-Kébir et de l’abattage rituel, elle déclarait :
    « Il s’agit d’une invasion de l’islam en France, qui nous impose des pratiques contraires à nos traditions, à notre culture et à notre civilisation. »
    Cette citation est reprise et analysée dans plusieurs médias, dont Le Monde et Libération, à l’occasion de son procès en 2008, ainsi que dans des rétrospectives plus récentes rappelant la constance de son discours.
    Source presse : Le Monde, dossier judiciaire Bardot, 2008 ; Libération, archives.
    Éléments de nuance indispensables
    Ces citations montrent que Bardot parlait de l’islam comme fait culturel et civilisationnel, perçu comme transformant la France. Elle utilisait un langage volontairement brutal, non médiatisé, non euphémisé, fidèle à son style personnel. C’est précisément ce registre frontal, étranger au langage technocratique contemporain, qui a rendu ses propos inacceptables aux yeux de la doxa dominante.
    Il est important de noter que, dans ces textes, elle ne distingue que rarement entre religion, culture et immigration — ce qui explique à la fois l’adhésion d’une partie de l’opinion et les condamnations judiciaires dont elle a fait l’objet. Mais il s’agit bien d’une lecture politique et culturelle de la transformation de la France, et non d’un discours théologique ou racial structuré. ↩︎

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