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Le pape en blanc, le drapeau français, Paris et Saint-Pierre sont réunis dans une même composition. L’image place ainsi face à face une visite bien réelle en France et la question ecclésiologique qu’elle réveille : que peut reconnaître un protestant dans la figure de l’évêque de Rome, et jusqu’où ? Elle invite à accueillir sans confusion, puis à revenir au Christ et à l’autorité de l’Écriture.
Je n’ai aucune difficulté, comme protestant réformé confessant, à saluer la venue de Léon XIV en France, du 25 au 28 septembre 2026. Dans mon ministère d’aumônier militaire, j’ai souvent travaillé avec des aumôniers catholiques ; à Coëtquidan, nous avions même cherché à organiser un temps de prière commun sans faire semblant que nos différences confessionnelles n’existaient pas. C’est aussi de cette manière que j’aborde la visite du pape. Il est l’évêque de Rome, le pasteur suprême de l’Église catholique romaine et l’une des grandes figures du christianisme dans le monde. Il n’est pas, pour autant, le chef de toutes les Églises chrétiennes. On peut donc accueillir sa venue, écouter une parole juste lorsqu’elle est prononcée et reconnaître ce que Rome a fidèlement conservé de la foi chrétienne ancienne, sans renoncer à la critique réformée de la papauté.
Le pape, Rome et la Réforme : accueillir sans confondre
1. Une visite que des protestants peuvent saluer
Il existe parfois, dans certains milieux protestants, une gêne presque instinctive dès qu’il est question du pape. Comme si le simple fait de saluer sa visite revenait déjà à lui reconnaître une autorité spirituelle sur nous. Je ne crois pas que cette crainte soit justifiée.
Léon XIV vient en France comme évêque de Rome et chef de l’Église catholique romaine. Sa parole est entendue bien au-delà de sa propre communion. Elle touche des millions de catholiques, mais aussi des responsables politiques, des croyants d’autres confessions et beaucoup de personnes qui ne fréquentent plus aucune Église. Il est donc parfaitement légitime qu’un protestant souhaite que cette visite rappelle à notre pays la réalité de Dieu, la personne du Christ, la dignité de l’homme créé à son image, la valeur de la vie et la responsabilité morale des peuples.
Le respect n’exige pas la confusion. C’est même le contraire. Une rencontre véritable suppose que chacun sache d’où il parle. L’œcuménisme devient faux lorsqu’il demande de taire les différences pour donner l’impression d’une unité déjà réalisée. Mais un confessionnalisme incapable de reconnaître le vrai et le bon chez l’autre devient lui aussi une caricature de la fidélité. Nous pouvons nous rencontrer sans nous confondre, et nous contredire sans nous mépriser.
2. « France, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? »
Une parole de Jean-Paul II me paraît ici particulièrement heureuse. Au Bourget, le 1er juin 1980, il s’adressa directement à notre pays. On cite souvent sa formule de mémoire sous la forme : « France, qu’as-tu fait de ton baptême ? » Ce n’est pas exactement ce qu’il a dit. La phrase authentique est plus précise :
« France, Fille aînée de l’Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? »
Jean-Paul II, Homélie au Bourget, 1er juin 1980, § 8.
Vingt-huit ans plus tard, Benoît XVI reprit lui aussi cet appel en France. Au cours de la messe célébrée sur l’esplanade des Invalides, à Paris, le 13 septembre 2008, il s’adressa aux jeunes qui s’interrogeaient sur une vocation religieuse ou sacerdotale et leur lança :
« N’ayez pas peur ! »
Benoît XVI, Homélie lors de la messe sur l’esplanade des Invalides, Paris, 13 septembre 2008.
Il les exhortait à ne pas craindre de donner leur vie au Christ. La formule demeure historiquement très associée à Jean-Paul II, mais Benoît XVI l’a bien reprise à Paris. Un protestant peut recevoir cette exhortation sans difficulté : la fidélité au Christ demande du courage, précisément parce qu’elle conduit parfois à résister à l’esprit du temps.
Je peux, comme protestant réformé, recevoir cette interpellation. À condition de bien préciser ce qu’elle signifie.
Parler du « baptême de la France » est historiquement intelligible, mais théologiquement délicat. Une nation moderne n’est pas une personne sacramentelle. La France n’est pas davantage un nouvel Israël, lié à Dieu par une alliance nationale comparable à celle de l’ancienne économie. Il ne faut donc pas faire dire à cette formule davantage qu’elle ne peut porter.
Il reste pourtant une réalité que nous ne devrions pas évacuer trop vite : les peuples ont une histoire et cette histoire crée des responsabilités. La France a reçu l’Évangile. Elle a été façonnée pendant des siècles par l’Écriture, la foi trinitaire, la mémoire du Christ, la prédication, la liturgie, la théologie, l’art chrétien, les œuvres de charité et des institutions qui portent encore, parfois sans le savoir, la marque de cet héritage. On peut renier un héritage. On ne peut pas faire comme s’il n’avait jamais existé.
Jésus dit que celui à qui beaucoup a été donné se verra demander davantage (Lc 12.48). La parabole des talents rappelle qu’un don reçu appelle une fidélité et non son enfouissement (Mt 25.14–30). Et dans le Sermon sur la montagne, la lumière n’est pas placée sous le boisseau, mais sur le chandelier afin qu’elle éclaire toute la maison (Mt 5.14–16).
Ces textes ne construisent pas une théologie sacramentelle de la nation française. Ils disent cependant quelque chose de très simple : la lumière reçue oblige. C’est pourquoi je reformulerais volontiers la question de Jean-Paul II ainsi : France, que fais-tu de l’Évangile que tu as reçu ?
3. Ce que Rome affirme réellement du pape
Si nous voulons discuter de la papauté, commençons par ce que Rome affirme réellement. Il est trop facile de critiquer une caricature.
L’infaillibilité pontificale ne signifie pas, dans la doctrine catholique, que le pape ne se tromperait jamais, ni que chacune de ses déclarations serait infaillible. Vatican II, dans la continuité de Vatican I, réserve cette infaillibilité à des conditions déterminées : le pontife romain, agissant comme pasteur et docteur suprême de tous les fidèles, définit de manière définitive une doctrine concernant la foi ou les mœurs.
La doctrine romaine va toutefois beaucoup plus loin qu’une primauté d’honneur. Lumen gentium attribue au pontife romain, comme vicaire du Christ et pasteur de l’Église universelle, un pouvoir plénier, suprême et universel sur toute l’Église. Le Compendium du Catéchisme ajoute que ce pouvoir est immédiat et qu’il relève de l’institution divine.
Il faut aussi éviter un anachronisme assez fréquent. Luther et Calvin n’ont pas réfuté le dogme de l’infaillibilité pontificale tel qu’il fut défini en 1870 par Vatican I : Luther est mort en 1546, Calvin en 1564. Leur critique portait sur les principes ecclésiologiques qui rendaient possible un tel développement : la primauté de juridiction universelle du siège romain, l’autorité doctrinale ultime qui lui était reconnue et, plus profondément encore, la question du pouvoir d’obliger la conscience chrétienne par des définitions qui ne pouvaient, selon eux, être établies par la Sainte Écriture.
Nous touchons ici au véritable désaccord. La question n’est pas d’abord : « Que pensons-nous de tel pape ? » Elle est : « Quelle autorité le Christ a‑t-il confiée à son Église, et sous quelle norme cette autorité demeure-t-elle placée ? »
4. Pierre : un fondement biblique réel, une conclusion discutée
Il serait tout aussi peu sérieux d’affirmer que la papauté ne repose sur rien. Rome s’appuie sur des textes bibliques importants, et le protestant qui veut répondre honnêtement doit commencer par les prendre au sérieux.
Matthieu 16.18–19 est évidemment central : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. » Les clés du royaume lui sont confiées. En Luc 22.31–32, Jésus prie spécialement pour lui afin qu’il affermisse ses frères. En Jean 21.15–17, le Ressuscité lui confie trois fois le soin de paître son troupeau. Les premiers chapitres des Actes montrent également Pierre occupant une place de premier plan.
La singularité de Pierre est donc réelle. La question commence après ce constat : que peut-on en déduire ?
Pour parvenir à la doctrine romaine complète de la papauté, plusieurs étapes doivent encore être établies. Il faut montrer que la mission particulière de Pierre constitue un office permanent ; que cet office se transmet personnellement à une succession de titulaires ; que cette succession est attachée de droit divin au siège de Rome ; que l’évêque de Rome reçoit par là une juridiction suprême et immédiate sur toutes les Églises ; enfin que son magistère bénéficie, dans certaines conditions, du charisme d’infaillibilité.
Or le Nouveau Testament n’énonce pas cette chaîne de conclusions. Il contient même d’autres données qu’il faut tenir avec les textes pétriniens. Le pouvoir de lier et délier est également confié aux disciples (Mt 18.18). L’Église est édifiée sur le fondement des apôtres et des prophètes, Jésus-Christ étant la pierre angulaire (Ep 2.20). La Jérusalem nouvelle possède douze fondements portant les noms des douze apôtres (Ap 21.14). À Jérusalem, Pierre parle avec autorité, mais la décision du concile est portée par les apôtres, les anciens et l’Église (Ac 15). Paul peut reprendre Pierre publiquement à Antioche lorsque son comportement met en cause, dans les faits, la vérité de l’Évangile (Ga 2.11–14). Et Pierre lui-même s’adresse aux anciens comme « ancien avec les anciens », sous l’autorité du souverain Pasteur (1 P 5.1–4).
Ces textes n’abaissent pas Pierre. Ils empêchent simplement de transformer sa place singulière en une monarchie ecclésiale universelle sans démonstration supplémentaire.
5. Pourquoi la Réforme refuse la papauté
La Réforme n’est pas née seulement de la dénonciation d’abus moraux. Ceux-ci furent réels, mais ils ne suffisent pas à expliquer la rupture. Il faut remonter plus haut : quelle parole peut obliger la conscience chrétienne ?
La tradition ancienne elle-même ne concevait pas l’autorité ecclésiale comme une puissance indépendante de la révélation reçue. Augustin décrit ainsi la tâche du docteur chrétien :
« Celui qui expose et enseigne les divines Écritures […] doit enseigner le bien et faire désapprendre le mal. »
Augustin d’Hippone, De doctrina christiana, IV, 4, 6.
Le ministre n’est pas propriétaire de la vérité. Il en est le serviteur.
Calvin pousse cette distinction jusqu’à son principe lorsqu’il compare les apôtres et leurs successeurs :
« Leurs successeurs n’ont d’autre commission que d’enseigner ce qu’ils trouvent contenu dans les saintes Écritures. »
Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, IV.8.9.
Voilà, au fond, le nœud du désaccord réformé. Christ gouverne réellement son Église. Il la gouverne par sa Parole et son Esprit, en se servant de ministres humains auxquels une autorité véritable est confiée. Mais cette autorité demeure ministérielle : elle sert une Parole qu’elle ne crée pas. Dès qu’un ministère, un concile ou un évêque prétend imposer comme article de foi ce que l’Écriture ne donne pas à confesser, la conscience chrétienne doit demander : « Où Dieu a‑t-il parlé ? »
C’est pourquoi les confessions réformées insistent sur le Christ comme unique tête de l’Église. Elles ne suppriment ni gouvernement visible, ni pasteurs, ni anciens, ni synodes, ni discipline. Au contraire. Elles refusent simplement de faire dépendre l’unité visible de l’Église d’un évêque universel auquel tous les autres ministères seraient juridiquement soumis.
6. L’humilité protestante : nos divisions nous jugent aussi
À ce point du raisonnement, le protestant qui critique Rome doit accepter d’être interrogé par sa propre histoire.
Nous avons, je crois, de bonnes raisons exégétiques et confessionnelles de considérer que la papauté va plus loin que ce que l’Écriture permet d’établir. Mais nous serions mal placés pour parler de l’unité de l’Église comme si notre propre maison était en ordre. Les Églises issues de la Réforme se sont multipliées. Certaines séparations furent nécessaires parce que l’Évangile ou des doctrines essentielles étaient en jeu. D’autres furent beaucoup moins glorieuses : querelles de personnes, particularismes culturels, indépendance institutionnelle ou incapacité à supporter patiemment des divergences secondaires.
La fragmentation protestante ne prouve pas la papauté. Elle nous juge cependant. Il est trop commode de reprocher à Rome son excès de centralisation tout en considérant comme normal que chaque communauté, voire chaque chrétien, devienne son propre tribunal doctrinal.
Sola Scriptura ne signifie pas que chacun recommence le christianisme avec sa Bible sur une table vide. Les Réformateurs ont produit des catéchismes, rédigé des confessions, établi des ordonnances ecclésiastiques, convoqué des synodes et exercé la discipline. Ils savaient que l’Écriture souveraine devait être confessée, enseignée et reçue dans l’Église.
Dire que les confessions de foi faisaient « office de magistère » demande néanmoins une précision. Elles n’étaient pas un magistère infaillible comparable à celui que revendique Rome. Elles exerçaient une autorité publique et ecclésiale, subordonnée à la Parole : elles permettaient à une Église de dire clairement ce qu’elle croyait, ce qu’elle enseignait et dans quelles limites ses ministres pouvaient parler en son nom. Elles pouvaient être corrigées par l’Écriture. Elles empêchaient aussi que chaque génération recommence la foi à zéro.
C’est peut-être l’un de nos problèmes aujourd’hui. Le pluralisme devient vite relativisme lorsque chacun possède sa vérité, sa lecture et finalement son christianisme. Charles Hodge rappelait :
« La Bible, Parole de Dieu, est le grand moyen de promouvoir la sanctification et le salut des hommes. »
Charles Hodge, Systematic Theology, vol. III, chap. XX, § 1.
Notre réponse aux divisions protestantes ne consiste donc pas à chercher un nouveau centre infaillible. Elle consiste à retrouver une soumission plus réelle, plus ecclésiale et plus confessante à cette Parole dont nous nous réclamons si volontiers.
7. Une foi commune réelle, des désaccords qui le sont tout autant
Il faut aussi savoir reconnaître ce que Rome a conservé.
L’Église catholique romaine confesse toujours le Symbole des Apôtres, la foi trinitaire de Nicée et la christologie fondamentale de l’Église ancienne. Elle confesse le Père, le Fils et le Saint-Esprit ; Jésus-Christ vrai Dieu et vrai homme ; sa mort, sa résurrection, son retour, le jugement, la résurrection des morts et la vie éternelle. Ce n’est pas un détail.
La Réforme considère que Rome a ajouté à ce socle des doctrines qui ne possèdent pas un fondement scripturaire suffisant et qui, dans certains cas, obscurcissent l’Évangile. Ces ajouts ne sont pas rien. Mais ils viennent en supplément d’un héritage chrétien réellement maintenu, et non d’un vide. À une époque où une partie du protestantisme occidental a pu relativiser la résurrection, la divinité du Christ, l’autorité biblique ou des éléments importants de la morale chrétienne historique, nous aurions tort de parler comme si Rome avait simplement cessé d’être chrétienne.
Cela ne rend pas secondaires nos désaccords sur la justification, le sacrifice eucharistique, l’invocation des saints, les doctrines mariales, le purgatoire, l’autorité de la Tradition ou la papauté. Certains touchent directement à la manière dont l’Évangile est confessé et l’autorité de Dieu reconnue. Mais précisément parce qu’ils sont sérieux, ils doivent être formulés avec exactitude.
Un pape peut donc prononcer une parole qu’un réformé doit entendre. Un réformé peut, de son côté, rappeler à Rome une vérité dont aucune Église n’est dispensée : l’Église n’appartient ni au pape, ni aux pasteurs, ni aux synodes, ni aux fidèles. Elle appartient à Jésus-Christ.
Conclusion
Ce que j’espère de la visite de Léon XIV n’est pas qu’elle fasse disparaître les controverses entre Rome et la Réforme. Elles existent et plusieurs sont graves. J’espère plutôt qu’elle rappelle, au milieu d’une France largement sécularisée, que la question de Dieu n’a pas disparu parce que nous avons cessé de la poser.
La parole de Jean-Paul II conserve alors toute sa force : que faisons-nous de l’héritage chrétien reçu ? Une nation peut laisser s’éteindre une mémoire, banaliser un trésor, placer sous le boisseau une lumière qui l’a longtemps éclairée. Elle peut aussi redécouvrir que l’Évangile n’est pas une pièce de musée, mais une parole qui appelle encore à la foi, à la repentance et à l’espérance.
Et pour nous, protestants, la question revient avec la même exigence. Nous pouvons rappeler que le Christ seul est la tête de l’Église et que la Sainte Écriture demeure la norme suprême devant laquelle toute tradition, tout concile, toute confession, tout pasteur et tout pape doivent être jugés. Encore faut-il que nous acceptions nous-mêmes d’être jugés par cette Parole.
Voilà peut-être la meilleure manière de saluer la venue du pape : sans servilité, sans hostilité, et en demandant que toutes les Églises – la nôtre comprise – soient toujours ramenées au Christ et réformées par sa Parole.
Annexes
Annexe 1 – Éclairage biblique : Pierre, les apôtres et la tête de l’Église
Pour penser bibliquement la question de Pierre, il faut tenir ensemble plusieurs séries de textes que la polémique isole trop facilement.
La première établit sa singularité. Matthieu 16.16–19 place Pierre au premier plan de la confession apostolique : il confesse Jésus comme le Christ, reçoit le nom de Pierre et les clés du royaume. Luc 22.31–32 montre Jésus priant spécialement pour lui afin qu’il affermisse ses frères. Jean 21.15–17 lui confie trois fois la charge de paître le troupeau. Les Actes confirment ce rôle moteur à la Pentecôte, auprès des Samaritains et lors de l’ouverture de la mission aux païens. Une lecture réformée n’a rien à gagner à diminuer ces données.
Mais Pierre ne peut pas être isolé du collège apostolique. Matthieu 18.18 étend le pouvoir de lier et délier. Éphésiens 2.20 parle du fondement des « apôtres et prophètes », et Apocalypse 21.14 des douze fondements apostoliques. Actes 15 décrit une délibération ecclésiale où Pierre intervient avec autorité sans agir comme un monarque juridiquement supérieur à tous. Galates 2.11–14 montre enfin Paul le reprenant publiquement lorsque sa conduite contredit l’Évangile.
La clé demeure christologique. L’Église est le corps dont Christ est la tête (Col 1.18). Dieu a « tout mis sous ses pieds » et l’a donné pour chef suprême à l’Église (Ep 1.22–23). Les ministères servent la croissance du corps « en celui qui est le chef, Christ » (Ep 4.15–16). Pierre lui-même renvoie les anciens au « souverain Pasteur » qui paraîtra (1 P 5.4).
La conclusion réformée n’est donc pas que Pierre ne compterait pas. Elle est plus précise : sa place historique et apostolique ne suffit pas, par elle-même, à établir une succession romaine investie d’une juridiction universelle et d’un magistère infaillible. L’ecclésiologie doit recevoir toute la donnée biblique et conserver au Christ la prééminence que le Nouveau Testament lui attribue.
Annexe 2 – Repères confessionnels réformés
Les confessions réformées classiques ne se contentent pas de rejeter Rome. Elles proposent une doctrine positive de l’Église.
La Confession helvétique postérieure de 1566 décrit l’Église comme l’assemblée des fidèles rassemblés par la Parole et l’Esprit sous un seul Seigneur. Son chapitre XVII insiste sur le Christ comme unique tête et unique pasteur universel. Le chapitre suivant expose pourtant la nécessité des pasteurs et docteurs par lesquels Dieu rassemble et gouverne son Église. Voilà le point : refuser une tête pontificale ne signifie pas refuser l’autorité ecclésiastique.
La Confession de Westminster, au chapitre XXV, confesse l’Église catholique ou universelle rassemblée « sous Christ, sa tête ». Dans sa forme américaine reçue notamment par l’Orthodox Presbyterian Church, elle affirme qu’il n’existe aucune autre tête de l’Église que le Seigneur Jésus-Christ et que l’évêque de Rome ne peut être cette tête. Le chapitre XXXI maintient en parallèle la nécessité des synodes et conciles pour le bon gouvernement et l’édification de l’Église.
L’alternative n’est donc pas entre papauté et anarchie. La tradition réformée reconnaît une autorité réelle aux pasteurs, aux anciens, aux synodes et aux confessions, mais une autorité ministérielle, exercée sous la Parole de Dieu.
C’est aussi pourquoi nos propres confessions doivent nous corriger. Refuser la papauté ne justifie ni l’individualisme ecclésiologique, ni la multiplication indéfinie de communautés autonomes, ni la disparition de toute discipline doctrinale. Une Église réformée est appelée à être toujours réformée selon la Parole de Dieu – ecclesia reformata, semper reformanda secundum verbum Dei – et non à se réinventer au gré des convictions privées.
Bibliographie sommaire
Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, mise en français moderne par Marie de Védrines et Paul Wells, Aix-en-Provence/Charols, Kerygma–Excelsis, 2009. Le livre IV demeure une source majeure pour comprendre l’ecclésiologie réformée : nature de l’Église, ministère, autorité, conciles et critique de la papauté. Il faut le lire comme construction positive autant que comme controverse avec Rome.
Heinrich Bullinger, Confession helvétique postérieure, 1566, chap. XVII-XVIII. L’un des textes confessionnels réformés les plus explicites sur l’unique tête de l’Église, le Christ, et sur la nécessité corrélative des ministères ecclésiastiques. Sa force est d’éviter l’alternative entre centralisation pontificale et individualisme.
Confession de foi de Westminster, 1646, chap. XXV et XXXI. Elle articule l’universalité de l’Église, la seigneurie du Christ et la fonction des synodes. La version américaine moderne du chapitre XXV, reçue notamment par l’OPC, conserve l’affirmation essentielle selon laquelle le Christ seul est tête de l’Église tout en supprimant l’identification polémique du pape à l’Antichrist présente dans le texte original.
Michael Horton, People and Place : A Covenant Ecclesiology, Louisville, Westminster John Knox Press, 2008. Une ecclésiologie réformée contemporaine construite dans une perspective alliancielle. L’ouvrage est particulièrement utile pour penser ensemble l’identité du peuple de Dieu, les moyens de grâce, la visibilité de l’Église et son unité sans importer le modèle romain.
Concile Vatican I, Pastor aeternus, 18 juillet 1870, chap. IV. Source primaire indispensable pour comprendre la définition catholique de la primauté et de l’infaillibilité pontificales. Elle doit être lue directement si l’on veut critiquer la doctrine romaine sans la réduire à l’idée grossière d’un pape personnellement infaillible en tout.
Concile Vatican II, Lumen gentium, 21 novembre 1964, notamment §§ 22 et 25. Le texte replace la primauté pontificale dans une ecclésiologie de la collégialité épiscopale tout en maintenant au pontife romain un pouvoir plénier, suprême et universel et le charisme d’infaillibilité dans les conditions définies. C’est le meilleur point d’entrée pour présenter loyalement la doctrine catholique contemporaine avant de la discuter.
Pour aller plus loin
Si l’on veut poursuivre la réflexion, trois questions me paraissent décisives.
D’abord : comment passer de la primauté de Pierre à la papauté ? Le Nouveau Testament donne à Pierre une place singulière. Il faut la reconnaître. Mais il faut ensuite examiner chacune des étapes qui conduisent de cette primauté apostolique à un office transmissible, attaché au siège de Rome, doté d’une juridiction universelle et d’un magistère infaillible. Matthieu 16.13–20 ; Matthieu 18.15–20 ; Luc 22.31–32 ; Jean 21.15–19 ; Actes 15 ; Galates 2.11–14 ; Éphésiens 1.20–23 et 1 Pierre 5.1–4 constituent un bon dossier de départ.
Deuxième question : que signifie réellement l’autorité dans l’Église ? Le protestantisme classique ne l’abolit pas. Un pasteur, un synode ou une confession peuvent enseigner, juger et discipliner. Mais ils le font comme serviteurs d’une Parole qui leur est antérieure et supérieure. Cette distinction entre autorité suprême et autorité ministérielle mérite d’être retrouvée, car elle protège à la fois contre l’autoritarisme et contre l’individualisme.
Enfin : l’unité chrétienne exige-t-elle nécessairement une uniformité institutionnelle ? Le scandale de nos divisions protestantes doit être pris au sérieux. Il ne démontre pas la nécessité de la papauté, mais il nous interdit toute autosatisfaction. Avons-nous parfois transformé Sola Scriptura en droit pour chacun de devenir sa propre autorité ? Retrouver une unité réformée plus visible suppose sans doute de redécouvrir les confessions, les synodes et la discipline ecclésiastique comme des formes communes de soumission à l’Écriture, et non comme ses concurrentes.
Sur foedus.fr, on pourra prolonger cette réflexion avec « La beauté du culte réformé », qui montre comment l’autorité de la Parole structure concrètement le culte, et « Méthode homilétique et prédication réformée », dont la note ecclésiologique rappelle le caractère ecclésial et non individuel du ministère de la Parole.

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