Dans un temple sombre, un publicain agenouillé est éclairé au premier plan tandis qu’un pharisien se tient debout dans l’ombre.

« Pecca fortiter » : pourquoi la grâce n’est pas une permission de pécher

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Dans le temple, deux hommes prient. L’un se tient droit, assu­ré ; l’autre s’incline, sans autre recours que la misé­ri­corde. La lumière tombe sur le pécheur qui demande grâce : l’image exprime le cœur de l’article. La grâce ne nie pas le péché ; elle jus­ti­fie celui qui renonce à sa propre jus­tice et se confie dans le Christ.


Une for­mule de Mar­tin Luther cir­cule depuis des siècles sous une forme aus­si pro­vo­cante que mémo­rable : « Pec­ca for­ti­ter, sed crede for­tius » – « Pèche har­di­ment, mais crois plus for­te­ment encore ». Elle semble presque faite pour scan­da­li­ser. Le réfor­ma­teur aurait-il vrai­ment conseillé au chré­tien de pécher davan­tage, au nom de la jus­ti­fi­ca­tion par la foi seule ? La réponse demande davan­tage qu’une défense réflexe de Luther. Il faut d’abord réta­blir le texte exact de sa lettre à Phi­lippe Melanch­thon, puis repla­cer cette phrase dans son contexte, et sur­tout la sou­mettre à l’Écriture. Car le même Paul qui affirme que, là où le péché a abon­dé, la grâce a sur­abon­dé, demande immé­dia­te­ment : « Demeu­re­rions-nous dans le péché, afin que la grâce abonde ? » et répond : « Loin de là ! » (Rm 6.1–2). Bien com­prise, la for­mule de Luther ne célèbre pas l’audace du péché. Elle pro­clame l’audace de la foi qui ose comp­ter sur un Christ assez grand pour sau­ver de vrais pécheurs.

Une formule célèbre que Luther n’a pas exactement écrite

La pre­mière sur­prise est docu­men­taire. La for­mule popu­laire « Pec­ca for­ti­ter, sed crede for­tius » n’est pas le texte exact de la lettre de Luther. Le 1er août 1521, depuis la Wart­burg, il écrit à Phi­lippe Melanch­thon : « Esto pec­ca­tor et pec­ca for­ti­ter, sed for­tius fide et gaude in Chris­to, qui vic­tor est pec­ca­ti, mor­tis et mun­di. » Une tra­duc­tion fidèle serait : « Sois pécheur et pèche har­di­ment ; mais fie-toi plus for­te­ment encore et réjouis-toi dans le Christ, qui est vain­queur du péché, de la mort et du monde. »

« Esto pec­ca­tor et pec­ca for­ti­ter, sed for­tius fide et gaude in Chris­to, qui vic­tor est pec­ca­ti, mor­tis et mun­di. »

Mar­tin Luther, lettre à Phi­lippe Melanch­thon, 1er août 1521, lettre no 424, WA Br 2, p. 372, l. 84–85.

La dif­fé­rence paraît mince, mais elle compte. Luther ne jux­ta­pose pas sim­ple­ment un impé­ra­tif à pécher et un impé­ra­tif à croire. Il déplace immé­dia­te­ment le centre de gra­vi­té vers la confiance et la joie « dans le Christ », défi­ni comme vain­queur du péché, de la mort et du monde. La ver­sion popu­laire avec « sed crede for­tius » condense assez bien l’idée géné­rale, mais elle ne doit pas être pré­sen­tée comme une cita­tion lit­té­rale.

Cette cor­rec­tion ne suf­fit pour­tant pas à dis­si­per le malaise. Même dans sa for­mu­la­tion authen­tique, « pec­ca for­ti­ter » reste une expres­sion volon­tai­re­ment exces­sive. On ne peut donc l’expliquer hon­nê­te­ment qu’en lisant ce qui l’entoure.

Une lettre de 1521, pas un slogan moral

La phrase appar­tient à une lettre pri­vée, non à un caté­chisme, une confes­sion de foi ou un trai­té d’éthique. Luther écrit alors depuis la Wart­burg et répond à Melanch­thon sur plu­sieurs ques­tions concrètes qui agitent la Réforme nais­sante, notam­ment les vœux, le céli­bat ecclé­sias­tique et la conscience chré­tienne. La for­mule inter­vient au terme d’un déve­lop­pe­ment sur la grâce et le péché.

L’idée qui pré­cède peut être résu­mée ain­si : si l’on prêche une grâce véri­table, il faut recon­naître un péché véri­table ; Dieu ne sauve pas des pécheurs ima­gi­naires. C’est le point déci­sif. Luther com­bat la ten­ta­tion de construire devant Dieu un pécheur pré­sen­table, suf­fi­sam­ment amen­dé pour que la grâce n’ait plus à être vrai­ment grâce. La jus­ti­fi­ca­tion ne consiste pas à pré­sen­ter à Dieu un dos­sier moral deve­nu accep­table ; elle consiste à rece­voir par la foi une jus­tice qui est en Christ.

Il faut donc entendre l’hyperbole dans le sens de la théo­lo­gie de la jus­ti­fi­ca­tion, non comme une maxime de conduite. « Pèche har­di­ment » ne signi­fie pas : cherche le mal, mul­ti­plie les trans­gres­sions, ou traite légè­re­ment les com­man­de­ments. La phrase pousse au contraire jusqu’à sa consé­quence extrême une convic­tion : cesse de pen­ser que ton salut dépend de ta capa­ci­té à rendre ton péché assez petit pour que Dieu puisse te par­don­ner. Ton péché est réel. La condam­na­tion qu’il mérite est réelle. Mais le Christ est un Sau­veur réel.

Cela explique pour­quoi la for­mule a pu être jugée dan­ge­reuse. Phi­lip Schaff, pour­tant favo­rable à la Réforme, la consi­dé­rait comme une expres­sion par­ti­cu­liè­re­ment impru­dente de Luther : Paul lui-même, obser­vait-il, for­mule l’inférence anti­no­mienne pour la reje­ter aus­si­tôt. La cri­tique mérite d’être enten­due. Une hyper­bole pas­to­rale peut deve­nir un mau­vais slo­gan lorsqu’elle est déta­chée de son contexte. C’est pré­ci­sé­ment pour­quoi Luther doit ici être lu sous l’autorité de Paul, et non l’inverse.

La grâce surabonde, mais Paul ferme la porte à l’antinomisme

Le texte biblique le plus proche de l’intuition de Luther se trouve à la jonc­tion de Romains 5 et 6. Paul affirme que la loi est inter­ve­nue afin que l’offense abonde, « mais là où le péché a abon­dé, la grâce a sur­abon­dé » (Rm 5.20). L’Évangile ne repose donc pas sur une sous-esti­ma­tion du péché. Plus la pro­fon­deur de la faute est dévoi­lée, plus appa­raît la gra­tui­té du salut accom­pli en Jésus-Christ.

Mais Paul connaît l’objection. Si la grâce se mani­feste d’autant plus magni­fi­que­ment que le péché est grand, ne fau­drait-il pas pécher davan­tage pour don­ner à la grâce davan­tage d’occasions de triom­pher ? Sa réponse ouvre le cha­pitre sui­vant : « Demeu­re­rions-nous dans le péché, afin que la grâce abonde ? Loin de là ! Nous qui sommes morts au péché, com­ment vivrions-nous encore dans le péché ? » (Rm 6.1–2).

Ces deux affir­ma­tions doivent demeu­rer ensemble. Sépa­rer Romains 5.20 de Romains 6.1–2 pro­duit deux erreurs oppo­sées. La pre­mière réduit la grâce : elle ima­gine que Dieu par­donne sur­tout les péchés sup­por­tables, ceux que l’homme a déjà presque maî­tri­sés. La seconde déforme la grâce : elle en fait une garan­tie contre les consé­quences du péché tout en lais­sant intact le désir de vivre sous son règne.

Paul refuse les deux. La jus­ti­fi­ca­tion est réel­le­ment gra­tuite, mais celui qui est uni au Christ est aus­si uni à sa mort et à sa résur­rec­tion. La grâce qui acquitte est la grâce du Christ vivant ; elle ne laisse donc pas le croyant en paix avec le maître dont le Christ l’a déli­vré.

Tite 2.11–14 exprime la même dyna­mique : la grâce de Dieu qui apporte le salut « nous enseigne à renon­cer à l’impiété » et le Christ se donne afin de puri­fier un peuple qui lui appar­tienne, « zélé pour les bonnes œuvres ». La grâce ne devient pas loi ; elle demeure don. Mais le don de Dieu trans­forme celui qui le reçoit.

Justifié gratuitement, sanctifié réellement

La dis­tinc­tion réfor­mée entre jus­ti­fi­ca­tion et sanc­ti­fi­ca­tion per­met de pré­ci­ser le point sans confu­sion.

Dans la jus­ti­fi­ca­tion, Dieu déclare juste le pécheur qui reçoit le Christ par la foi. Ce ver­dict n’est fon­dé ni sur la qua­li­té morale du croyant, ni sur ses pro­grès, ni même sur la valeur de sa foi. Il repose sur l’obéissance et la jus­tice du Christ. C’est pré­ci­sé­ment ce que Luther défend avec une vigueur par­fois abra­sive : il n’existe pas de seuil de sanc­ti­fi­ca­tion à fran­chir avant d’avoir le droit de se confier en Jésus-Christ.

Mais la sanc­ti­fi­ca­tion n’est pas pour autant facul­ta­tive. Celui que Dieu jus­ti­fie, il l’unit au Christ et le renou­velle par son Esprit. Les œuvres ne deviennent jamais la cause du ver­dict favo­rable de Dieu ; elles en sont le fruit. La foi seule jus­ti­fie, mais la foi qui jus­ti­fie n’est jamais seule.

J. I. Packer for­mule cet ordre avec une grande net­te­té lorsqu’il décrit l’enseignement moral de Jésus :

« C’est une éthique pour les rache­tés, ceux qui aiment Dieu parce qu’il les a par­don­nés et adop­tés et qu’ils ont connu sa grâce sal­va­trice. »

J. I. Packer, « Our Lord’s Unders­tan­ding of the Law of God », The Camp­bell Mor­gan Memo­rial Bible Lec­tu­re­ship, no 14, 1962, p. 9.

Tout est dans cet ordre. Le chré­tien n’obéit pas afin de deve­nir rache­té ; il apprend l’obéissance parce qu’il a été rache­té. Il ne pro­duit pas des œuvres pour obte­nir l’adoption ; il marche comme un enfant qui a reçu l’adoption. La sain­te­té n’achète pas la grâce, elle en mani­feste la puis­sance.

La Confes­sion de West­mins­ter exprime la même arti­cu­la­tion : la foi est l’unique ins­tru­ment de la jus­ti­fi­ca­tion, mais elle n’est pas seule dans la per­sonne jus­ti­fiée ; elle est accom­pa­gnée des autres grâces du salut et « agit par l’amour » (XI.2). Puis la confes­sion traite sépa­ré­ment de la sanc­ti­fi­ca­tion : le règne du péché est bri­sé, ses convoi­tises sont pro­gres­si­ve­ment mor­ti­fiées, et le croyant est for­ti­fié pour la pra­tique de la sain­te­té (XIII.1). Dis­tinc­tion, donc, mais jamais sépa­ra­tion.

Les deux contresens opposés : minimiser le péché ou banaliser la grâce

Le para­doxe de Luther rejoint ici un autre para­doxe chré­tien célèbre. Augus­tin avait écrit, dans son com­men­taire de la pre­mière épître de Jean :

« Aime, et fais ce que tu veux. »

Augus­tin d’Hippone, In Epis­to­lam Ioan­nis ad Par­thos trac­ta­tus decem, VII, 8.

Lue seule, la phrase pour­rait elle aus­si pas­ser pour une per­mis­sion de suivre tous ses dési­rs. Son contexte dit l’inverse : Augus­tin explique que la cor­rec­tion comme le par­don, la parole comme le silence, doivent pro­cé­der de la cha­ri­té. Ce n’est pas la sup­pres­sion de la morale, mais l’enracinement de l’acte dans l’amour de Dieu et du pro­chain.

Il en va de même avec Luther. Les for­mules para­doxales sont mémo­rables parce qu’elles brisent une fausse évi­dence. Elles sont éga­le­ment dan­ge­reuses parce qu’elles sur­vivent faci­le­ment au contexte qui leur don­nait leur sens. « Aime, et fais ce que tu veux » devient faux si l’on redé­fi­nit l’amour selon ses propres pas­sions. « Pèche har­di­ment » devient faux si l’on sépare la confiance en Christ de la repen­tance, de l’union au Christ et de la sanc­ti­fi­ca­tion.

Deux spi­ri­tua­li­tés oppo­sées peuvent alors détour­ner la phrase.

La pre­mière est léga­liste. Elle soup­çonne tou­jours que la grâce pure est trop dan­ge­reuse. Elle veut lais­ser au pécheur quelque chose à accom­plir pour rendre enfin son par­don rai­son­nable. Elle admet volon­tiers que Christ sauve, mais seule­ment après que l’homme a suf­fi­sam­ment prou­vé le sérieux de sa repen­tance. À cette spi­ri­tua­li­té, Luther rap­pelle bru­ta­le­ment : tu ne seras jamais sau­vé parce que ton péché sera deve­nu fic­tif. Tu as besoin d’un Sau­veur.

La seconde est anti­no­mienne. Elle reçoit volon­tiers le par­don mais vou­drait conser­ver le péché comme mode de vie. Elle trans­forme la jus­ti­fi­ca­tion en immu­ni­té morale. À celle-ci, Paul répond : « Loin de là ! » Être sau­vé du juge­ment du péché et vou­loir demeu­rer sous son règne sont deux mou­ve­ments contra­dic­toires.

L’Évangile ne choi­sit donc ni la com­plai­sance ni le déses­poir. Il révèle le péché dans toute sa gra­vi­té et le Christ dans toute sa suf­fi­sance.

Une grâce assez grande pour de vrais pécheurs

C’est fina­le­ment là que la parole de Luther conserve sa force pas­to­rale. Beau­coup de croyants com­prennent intel­lec­tuel­le­ment la jus­ti­fi­ca­tion par la foi tout en vivant comme si cer­taines fautes dépas­saient le rayon d’action de la grâce. Ils croient que le Christ par­donne les péchés en géné­ral, mais éprouvent beau­coup plus de dif­fi­cul­té à croire qu’il par­donne celui dont leur conscience les accuse pré­ci­sé­ment.

La réponse biblique n’est jamais de rendre le péché moins grave. 1 Jean refuse simul­ta­né­ment le déni du péché et le déses­poir : si nous pré­ten­dons être sans péché, nous nous trom­pons ; si nous péchons, nous avons un avo­cat auprès du Père, Jésus-Christ le juste (1 Jn 1.8–2.2). L’assurance chré­tienne ne naît donc pas d’une bonne opi­nion de soi, mais d’un regard tour­né hors de soi vers le Christ.

C’est ici que l’expression authen­tique de Luther est plus riche que son rac­cour­ci popu­laire. Il ne dit pas seule­ment de « croire davan­tage ». Il dit de se fier davan­tage et de se réjouir « dans le Christ, qui est vain­queur du péché, de la mort et du monde ». Le mou­ve­ment n’est pas vers un héroïsme de la foi, comme si l’intensité psy­cho­lo­gique de notre confiance nous sau­vait. Il est vers l’objet de la foi : Jésus-Christ.

La vraie audace chré­tienne n’est donc pas l’audace de pécher. C’est l’audace de confes­ser sans masque un péché réel, de renon­cer à toute jus­tice propre, et de croire que la jus­tice du Christ est plus solide que notre condam­na­tion. Puis, pré­ci­sé­ment parce que nous appar­te­nons à ce Christ, de com­battre le péché que nous n’avons plus besoin de cacher.

Conclusion

« Pec­ca for­ti­ter » est une for­mule dan­ge­reuse si on la trans­forme en slo­gan auto­nome. Elle devient même fausse si elle signi­fie : « Puisque Dieu par­donne, le péché importe peu. » L’Écriture ne per­met pas cette lec­ture, et la théo­lo­gie réfor­mée non plus.

Mais repla­cée dans la lettre de 1521 et subor­don­née à Romains 5–6, la phrase sai­sit quelque chose d’essentiel de l’Évangile. Dieu ne jus­ti­fie pas des pécheurs fic­tifs. Il ne nous demande pas de deve­nir presque justes pour pou­voir ensuite nous faire grâce. Il jus­ti­fie l’impie en Jésus-Christ, gra­tui­te­ment, par la foi.

Cette grâce n’est pour­tant jamais sté­rile. Elle unit au Christ, pro­duit la repen­tance, renou­velle par l’Esprit et apprend l’obéissance recon­nais­sante. Le chré­tien n’est donc pas invi­té à pécher plus har­di­ment, mais à ces­ser de croire que son salut repose sur sa capa­ci­té à pécher moins que les autres. Il peut regar­der son péché en face parce qu’il regarde sur­tout le Christ.

Le scan­dale de l’Évangile n’est pas que le péché serait peu grave. Il est que la grâce est assez grande pour de vrais pécheurs – et assez puis­sante pour ne pas les lais­ser tels qu’elle les a trou­vés.


Annexes

Annexe 1 – Éclairage biblique : la grâce qui justifie est aussi la grâce qui libère

Romains 5.20–6.4 consti­tue le pas­sage direc­teur de tout l’article. Romains 5 ne mini­mise jamais le péché : Paul montre au contraire que l’entrée de la loi met en lumière l’extension de l’offense. C’est pré­ci­sé­ment sur ce fond sombre qu’apparaît la sur­abon­dance de la grâce. Le ver­set 20 ne signi­fie donc pas que le péché devien­drait utile ou sou­hai­table. Il signi­fie que le péché humain ne par­vient pas à épui­ser la grâce sal­va­trice de Dieu en Jésus-Christ. Le ver­set sui­vant pré­cise d’ailleurs le but : de même que le péché a régné par la mort, la grâce règne par la jus­tice pour conduire à la vie éter­nelle par Jésus-Christ.

Romains 6.1–4 empêche immé­dia­te­ment une lec­ture anti­no­mienne. Paul for­mule lui-même l’objection : si la grâce sur­abonde là où le péché abonde, pour­quoi ne pas demeu­rer dans le péché ? Sa réponse est caté­go­rique. Les croyants ont été unis au Christ dans sa mort et sont appe­lés à mar­cher en nou­veau­té de vie. Le rai­son­ne­ment apos­to­lique est donc plus com­plet que tout slo­gan : la gra­tui­té abso­lue de la jus­ti­fi­ca­tion et la rup­ture réelle avec la domi­na­tion du péché appar­tiennent au même salut.

Tite 2.11–14 confirme cette dyna­mique sous une autre forme. La grâce qui « apporte le salut » est aus­si celle qui éduque le croyant à renon­cer à l’impiété et aux convoi­tises mon­daines. Le Christ se donne non seule­ment pour rache­ter de toute ini­qui­té, mais aus­si pour puri­fier un peuple qui lui appar­tienne et qui soit zélé pour les bonnes œuvres. La sanc­ti­fi­ca­tion n’est donc pas le prix payé pour obte­nir la grâce ; elle est l’œuvre de cette grâce dans ceux qu’elle a sau­vés.

1 Jean 1.8–2.2 apporte la dimen­sion pas­to­rale indis­pen­sable. Jean inter­dit de nier la pré­sence du péché : pré­tendre être sans péché revient à se trom­per soi-même. Mais il inter­dit éga­le­ment le déses­poir : si quelqu’un a péché, Jésus-Christ le juste est pré­sen­té comme avo­cat auprès du Père. La confes­sion chré­tienne du péché n’a donc besoin ni du déni ni de l’exagération mor­bide. Elle regarde le péché avec véri­té et le Christ avec confiance.

Enfin, Éphé­siens 2.8–10 garde ensemble l’ordre du salut. Nous sommes sau­vés par grâce, par le moyen de la foi, « ce n’est point par les œuvres » ; pour­tant ceux qui sont ain­si sau­vés sont créés en Jésus-Christ « pour de bonnes œuvres ». Les œuvres sont expli­ci­te­ment exclues comme fon­de­ment du salut et expli­ci­te­ment réin­tro­duites comme fruit et voca­tion de la vie nou­velle.

Ces textes per­mettent de juger équi­ta­ble­ment la for­mule de Luther. Si « Pec­ca for­ti­ter » signi­fie que le pécheur doit ces­ser de fon­der son assu­rance sur sa per­for­mance morale et se jeter entiè­re­ment sur le Christ, l’intuition rejoint l’Évangile. Si la for­mule devait signi­fier qu’il est indif­fé­rent de demeu­rer volon­tai­re­ment dans le péché, Romains 6 la réfu­te­rait sans ambi­guï­té.

Annexe 2 – Éclairage confessionnel : la foi seule ne demeure jamais seule

Le Caté­chisme de Hei­del­berg four­nit pro­ba­ble­ment la meilleure syn­thèse confes­sion­nelle du pro­blème posé par « Pec­ca for­ti­ter ». Au dimanche 23, la ques­tion 60 demande com­ment le croyant est juste devant Dieu. La réponse ne com­mence pas par les pro­grès de sa sanc­ti­fi­ca­tion : elle place le croyant devant une conscience qui l’accuse d’avoir gra­ve­ment trans­gres­sé les com­man­de­ments et d’être encore incli­né au mal, puis affirme que Dieu lui impute, par pure grâce et par la foi, la satis­fac­tion, la jus­tice et la sain­te­té par­faites du Christ. La jus­ti­fi­ca­tion répond donc à un péché réel, non à un péché préa­la­ble­ment ren­du insi­gni­fiant.

La ques­tion 64 pose ensuite exac­te­ment l’objection que pour­rait sus­ci­ter la phrase de Luther : cette doc­trine ne rend-elle pas les hommes négli­gents et pro­fanes ? La réponse est néga­tive. Le Caté­chisme sou­tient qu’il est impos­sible que ceux qui sont gref­fés au Christ par une vraie foi ne pro­duisent pas des fruits de recon­nais­sance. La gra­tui­té de la jus­ti­fi­ca­tion n’est pas pro­té­gée en affai­blis­sant la néces­si­té de la vie nou­velle ; les deux sont ordon­nées dif­fé­rem­ment. La foi reçoit entiè­re­ment le Christ pour la jus­ti­fi­ca­tion, et l’union au Christ porte néces­sai­re­ment du fruit.

Le dimanche 32 reprend la même logique à la ques­tion 86 : puisque nous sommes déli­vrés de notre misère par la grâce seule, sans mérite de notre part, pour­quoi devons-nous encore faire de bonnes œuvres ? Parce que le Christ qui a rache­té par son sang renou­velle éga­le­ment par son Saint-Esprit. L’obéissance devient ain­si recon­nais­sance, louange, assu­rance par les fruits et témoi­gnage auprès du pro­chain. Cette struc­ture – misère, déli­vrance, recon­nais­sance – empêche à la fois le léga­lisme et l’antinomisme.

La Confes­sion de West­mins­ter for­mule la même arti­cu­la­tion dans un voca­bu­laire plus sys­té­ma­tique. Le cha­pitre XI, §2 affirme que la foi est l’unique ins­tru­ment de la jus­ti­fi­ca­tion, mais qu’elle n’est jamais seule dans la per­sonne jus­ti­fiée : elle est accom­pa­gnée des autres grâces du salut et agit par l’amour. Le cha­pitre XIII dis­tingue ensuite la sanc­ti­fi­ca­tion comme œuvre réelle de Dieu : la domi­na­tion du péché est bri­sée, ses convoi­tises sont pro­gres­si­ve­ment affai­blies et mor­ti­fiées, et le croyant est for­ti­fié pour la pra­tique de la sain­te­té.

Ain­si, les confes­sions réfor­mées ne cor­rigent pas la jus­ti­fi­ca­tion par la sanc­ti­fi­ca­tion, comme si l’obéissance devait com­plé­ter l’œuvre du Christ. Elles refusent plu­tôt de sépa­rer ce que Dieu unit dans le salut. La jus­tice qui nous jus­ti­fie demeure entiè­re­ment hors de nous, en Christ ; mais le Christ reçu par la foi ne demeure jamais sans fruit en nous. Voi­là le cadre confes­sion­nel dans lequel la pro­vo­ca­tion de Luther peut être enten­due sans être trans­for­mée en per­mis­sion de pécher.


Bibliographie sommaire

Mar­tin Luther, Lettre à Phi­lippe Melanch­thon, 1er août 1521, lettre no 424, WA Br 2, p. 370–373, spé­cia­le­ment p. 372, l. 84–85. C’est la source pri­maire indis­pen­sable. Elle per­met de repla­cer « pec­ca for­ti­ter » dans son para­graphe réel et d’éviter de citer comme ver­ba­tim la conden­sa­tion popu­laire « sed crede for­tius ». Le texte a éga­le­ment été contrô­lé dans l’édition de la cor­res­pon­dance publiée par W. M. L. de Wette, t. 2, Ber­lin, G. Rei­mer, 1826.

A. S. Jen­sen, « Mar­tin Luther’s ‘Sin Bold­ly’ Revi­si­ted : A Fresh Look at a Contro­ver­sial Concept in the Light of Modern Pas­to­ral Psy­cho­lo­gy », Contact : The Inter­dis­ci­pli­na­ry Jour­nal of Pas­to­ral Stu­dies, no 137, 2002, p. 2–13. Étude spé­cia­li­sée direc­te­ment consa­crée à cette for­mule. Jen­sen en retrace la récep­tion embar­ras­sée et défend une lec­ture contex­tua­li­sée dans la théo­lo­gie luthé­rienne de la jus­ti­fi­ca­tion et dans la pas­to­rale de la conscience.

Caté­chisme de Hei­del­berg, dimanches 23 et 32, ques­tions 60–64 et 86–87. Le Caté­chisme for­mule avec une remar­quable pré­ci­sion les deux véri­tés qu’il faut conser­ver ensemble : la jus­tice du Christ est impu­tée gra­tui­te­ment au pécheur par la foi, et ceux qui sont gref­fés au Christ ne demeurent pas sans fruits de recon­nais­sance.

Confes­sion de foi de West­mins­ter, chap. XI, « De la jus­ti­fi­ca­tion », et chap. XIII, « De la sanc­ti­fi­ca­tion ». West­mins­ter dis­tingue sans sépa­rer : la foi est l’unique ins­tru­ment de la jus­ti­fi­ca­tion, mais elle n’est jamais seule dans le jus­ti­fié ; la sanc­ti­fi­ca­tion est ensuite décrite comme une œuvre réelle et pro­gres­sive de l’Esprit qui mor­ti­fie le péché.

Augus­tin d’Hippone, In Epis­to­lam Ioan­nis ad Par­thos trac­ta­tus decem, VII, 8. La célèbre for­mule « Dilige, et quod vis fac » – « Aime, et fais ce que tu veux » – offre un paral­lèle her­mé­neu­tique par­ti­cu­liè­re­ment utile : une maxime appa­rem­ment per­mis­sive devient exac­te­ment inverse lorsqu’elle est repla­cée dans son contexte de cha­ri­té chré­tienne.

J. I. Packer, Our Lord’s Unders­tan­ding of the Law of God, The Camp­bell Mor­gan Memo­rial Bible Lec­tu­re­ship, no 14, Glas­gow, Picke­ring & Inglis / Londres, West­mins­ter Cha­pel, 1962. Packer com­bat expli­ci­te­ment une ten­dance anti­no­mienne dans l’évangélisme et pré­sente l’éthique de Jésus comme une éthique « pour les rache­tés » : l’obéissance découle du par­don et de l’adoption, elle ne les achète pas.

Pers­pec­tive cri­tique : Phi­lip Schaff, His­to­ry of the Chris­tian Church, vol. VII, Modern Chris­tia­ni­ty : The Ger­man Refor­ma­tion, 2e éd. rév., New York, Charles Scribner’s Sons, 1910. Schaff juge la for­mule de Luther exces­si­ve­ment impru­dente et la confronte pré­ci­sé­ment à Romains 6. Son juge­ment est sévère mais utile : il rap­pelle qu’une inten­tion théo­lo­gique juste ne garan­tit pas qu’une hyper­bole soit sans dan­ger lorsqu’elle devient un slo­gan déta­ché de son contexte.


Pour aller plus loin

Pour appro­fon­dir l’article, il est utile de relire d’abord Romains 5.18–6.14 d’un seul mou­ve­ment. La cou­pure de cha­pitre peut mas­quer la logique de Paul : la sur­abon­dance de la grâce conduit immé­dia­te­ment à la ques­tion de la per­ma­nence dans le péché, puis à l’union du croyant à la mort et à la résur­rec­tion du Christ. Relire ensuite Tite 2.11–14 per­met de voir que la grâce sal­va­trice est elle-même pré­sen­tée comme une puis­sance édu­ca­trice qui apprend à renon­cer à l’impiété.

Trois dis­tinc­tions méritent d’être rete­nues. Pre­miè­re­ment, « péché réel » ne signi­fie pas « péché recher­ché ». Recon­naître hon­nê­te­ment l’étendue de son péché est l’inverse de le jus­ti­fier. Deuxiè­me­ment, la foi n’est pas une inten­si­té psy­cho­lo­gique : croire « plus for­te­ment » signi­fie s’appuyer davan­tage sur le Christ et sa jus­tice, non pro­duire une convic­tion inté­rieure assez puis­sante pour méri­ter le par­don. Troi­siè­me­ment, jus­ti­fi­ca­tion et sanc­ti­fi­ca­tion ne sont ni confon­dues ni sépa­rées : la pre­mière répond à la ques­tion de notre sta­tut devant Dieu ; la seconde à celle du renou­vel­le­ment réel de ceux que Dieu a unis au Christ.

On pour­ra tra­vailler per­son­nel­le­ment ces ques­tions : qu’est-ce qui me donne concrè­te­ment l’assurance que Dieu me reçoit – mes pro­grès spi­ri­tuels, ou l’œuvre ache­vée du Christ ? Lorsque ma conscience m’accuse, ai-je ten­dance à mini­mi­ser ma faute ou, au contraire, à consi­dé­rer mon péché comme plus grand que le Sau­veur ? Et lorsque je parle de grâce, est-ce que cette grâce pro­duit en moi de la recon­nais­sance, de la repen­tance et un désir d’obéir, ou sert-elle par­fois à neu­tra­li­ser la voix de la loi de Dieu ?

Enfin, com­pa­rer le Caté­chisme de Hei­del­berg, ques­tions 60, 64 et 86, four­nit un excellent exer­cice théo­lo­gique. La ques­tion 60 expose une jus­ti­fi­ca­tion assez gra­tuite pour une conscience réel­le­ment cou­pable ; la ques­tion 64 refuse que cette doc­trine rende négligent ; la ques­tion 86 explique les bonnes œuvres comme fruits de la rédemp­tion et du renou­vel­le­ment par l’Esprit. Ces trois réponses consti­tuent presque, à elles seules, un com­men­taire réfor­mé de ce que Luther cher­chait à dire – et des limites dans les­quelles sa for­mule doit être enten­due.


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